CHAPITRE II
Mais il nous faut revenir sur nos pas, et pendant que la berline qui nous a occupés dans le chapitre précédent roule avec effort sur la route pierreuse, nous nous transporterons sans peine au terme de son voyage, c'est-à-dire à la noble demeure construite au xv!"" siècle par Tltalien Luigi Leonardi, pour le compte du très-haut et très-puissant seigneur Aymar de Barbantaine, trente-cinquième du nom, assure la chronique.
On veille ce soir-là au château.
Partout, à la cuisine, à l'office, au salon, on semble dans Fattente de quelque grand événement.
Le père Brichard, a gouverneur militaire du château », un vieux sous-officier blanchi sous le harnais, a fait sa ronde nocturne, et cependant personne ne songe à se coucher.
Dans le vestibule d'honneur, garni de trophées d'armes, quatre laquais en grande livrée dorment sur
la banquette, en tapisserie des Gobelins, de la plus authentique provenance. Leur perruque poudrée, qui va de droite et de gauche, pendant qu'ils cherchent vainement à lutter contre les envahissements du sommeil, répand autour d'eux un nuage léger.
A la cuisine, le maître-queux, son aide, et les deux filles de vaisselle, dorment à poings fermés. Seul, un petit marmiton veille à côté du tournebroche, qui gronde furieusement.
(( C'est le palais de Morphée », dirait un poète mythologique, s'il venait à traverser les salons, où règne le silence, en dépit d'un éclairage a giorno.
<( Alerte ! » crie tout à coup le père Brichard, en frappant de sa pertuisane, je veux dire de son fusil de chasse, les dalles sonores de la cuisine.
Son ouïe, fine comme celle d'un Peau-rouge à l'affût, a cru distinguer dans le lointain, le bruit de grelots sur la route.
(( Je vous dis que non, M. Brichard ; c'est le coq qui salue la lune, murmure la mère Page, dont le rouet continue à tourner, en jetant son gémissement incessant.
— Pauvre vieille, reprend Brichard, elle est sDurde comme un pot, et ne distinguerait pas le canon au pied de la montagne.
— Pour le coup, dit à son tour la première fille de vaisselle, qui vient de se réveiller, j'entends sûrement la voiture.
18 LA PUPILLE D'aiLAHlUN.
— Hé ! non, riposte Taide de cuisine, en haussant les épaules, et se retournant pour dormir, c'est la vanne du moulin que le meunier vient d'ouvrir. »
Qui a raison ?
Le père Brichard sans aucun doute.
Tenez, sortez du vestibule, traversez la grande courj^^penchez-vous au-dessus de la terrasse qui surplombe la route. — N'apercevez-vous pas ces deux lumières brillantes qui paraissent et disparaissent dans les sinuosités de la montagne ?
Encore quelques instants, et la voiture, après avoir franchi lentement la grille d'honneur, viendra s'arrêter devant le perron à l'italienne.
(( Debout, .Picard, Bourguignon, Lorrain et Dauvergne ! Bangez-vous contre la muraille comme des serviteurs bien appris ; regardez sans voir ; écoutez sans entendre. »
C'est bien là l'homme au carrick tabac d'Espagne, notre connaissance de la berline de voyage. Il entre dans le grand salon d'un pas solennel, va droit à la cheminée, où se tient immobile dans son grand fauteuil, qui ressemble à un trône, mademoiselle Corisandre-Polymnie de Barbantaine.
(( Eh bien ! demande-t-elle d'une voix impérieuse où perce une secrète angoisse, sans répondre autrement que par une légère inflexion de tète aux saints profonds de son ambassadeur, où est-// ? »
Lui reste muet, et comme pétrifie dans son respect,
cependant, au bout de quelques secondes, et sur un geste d'impatience de mademoiselle Gorisandre, il fait signe à la dame au capuchon d'avancer au premier plan. Elle fait un pas, puis une révérence, encore un pas, suivi d'une autre révérence, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle se trouve en la présence immédiate de son auguste maîtresse.
Celle-ci attend, debout, la tête haute, sans perdre un pouce de sa grande taille. La reine d'Espagne entrant aux CortèSy et saluant les représentants de son peuple, avec toute la pompe castillane, n'a pas plus de majesté dans la tournure.
(( Montre-/^ moi », dit d'une voix contenue, mais plus impérieuse que jamais, la dame de Barbantaine, en désignant, du bout de son index allongé, le petit fardeau qui repose toujours dans la mante de satin noir.
La mante est soulevée, et l'enfant, si bien endormie cette fois que rien ne peut la réveiller, est déposée avec toutes sortes de précautions sur un petit guéridon recouvert de velours cramoisi, qu'on approche du fauteuil-trône.
Mademoiselle Gorisandre prend le lorgnon d'écaillé, suspendu à sa ceinture par une chaîne d'or aux fins anneaux, elle l'ajuste sur son nez majestueux, et regarde en silence le petit être endormi, avec l'attention imperturbable d'un naturaliste qui contemplerait à la loupe quelque insecte curieux.
« Hilarion, dit-elle enfin d'un ton sévère, ce n'est pas là le nez des Barbantaine !»
Et elle désigne le petit nez retroussé de l'enfant, qui n'a aucun rapport avec le sien propre, nez fier, héroïque, plein de majesté, qui, après s'être avancé plus que de raison au delà de la ligne frontale, redescend vers la bouche, par une courbe précipitée qui n'a rien de géométrique.
« Ce n'est pas le nez des Barbantaine ! répète-t-elle en levant l'index d'un air menaçant.
— Y a-t-il de ma faute en vérité », semble dire l'humble contenance du pauvre Hilarion, qui paraît accablé sous la gravité du reproche.
Enfm, il relève la tête comme un homme qui vient de prendre un grand parti, s'approche du guéridon, enlève subitement la mante dont les longs plis couvraient la table et l'enfant.
Celle-ci apparaît alors tout entière dans sa grâce enfantine; de longues boucles dorées tombent sur sa petite collerette blanche et sur sa robe de mérinos bleu.
Mademoiselle de Barbantaine pâlit, fait un pas en arrière, et porte la main à son cœur.
(( Hilarion, crie-t-elle d'une voix émue, tu m'as trompée ; parle Hercule-Agénor, qu'en as-tu fait ? »
Le fidèle serviteur baisse humblement la tête, et sa sœur tremblante joint les mains en murmurant une prière.
Hercule-Agénor était une fille.