PROLOGUE
Avranches est une charmante ville : son premier aspect séduit le voyageur; il voudrait s'y arrêter; il regrette de passer trop vite. L'antique cité, toujours jeune^ s'étage sur une sorte de promontoire, domî-' nant au loin la mer, et un horizon de vastes campagnes, arrosées par la Sée, jolie petite rivière, qui déroule au soleil ses nappes miroitantes. Avranches, comme tant d'autres villes, a vu tomber, sous la main des hommes et sous la faux du temps, son antique couronne de créneaux, son diadème de clochetons et de tours, ornements du moyen âge; mais, du moins, il a toujours gardé ses grands massifs de verdure, jaiU lissant entre ses maisons coquettes, et ondoyant au dessus de leurs toits, comme un panache sur le cimier d'un casque.
% LA PUPIliLE
Autour de la ville, au bord de tous les chemins, s'élèvent les habitations les plus coquettes du monde, petits castéls, genre Renaissance, ou manoirs gothiques, châteaux modernes, villas italiennes, cottages anglais ou chalets suisses, mêlés aux chaumières normandes.
Si vous prenez , en sortant des faubourgs, la route qui conduit à Saint-Malo, vous trouverez bientôt, dans un paysage exquis, oii tout semble arrangé à souhait pour le plaisir des yeux par la nature et par Thomme, une petite construction originale, pittoresque et coquette. Elle est faite de pierres et de briques, de terre et de bois, pleine de fantaisie et de caprice. Un escalier extérieur, peu confortable, mais très-décoratif, pareil à ceux que Ton admire suspendus aux flancs des demeures rustiques de tous les pays de montagne, contourne la maison et dessert son unique étage, au moyen d'un balcon ouvragé, sculpté dans un chêne, et sur lequel s'ouvrent les portes et les fenêtres des appartements.
Un rosier séculaire et gigantesque, aux branches souples, au feuillage abondant, aux fleurs sans nombre, tapisse les murailles, festonne l'escalier, monte à l'assaut du balcon, et brode le toit de ses guirlandes parfumées. Je ne sais rien de plus délicat que ses pétales de neige, teints d'une imperceptible nuance couleur de chair, si pâle que c'est à peine si elle altère leur blancheur immaculée.
Devant la maison, à laquelle cet arbuste, grand comme un arbre, a fait donner le nom de la Rosière y un gazon épais, discret, et se relevant de lui-même sous le pied qui l'a foulé, déroule son moelleux tapis
* . DE tA LÉGIO^ D'HONNEUR. *T
de velours vert. Un clair ruisselet à l'écume d'argent, coulant entre deux rives bordées de mousses, de cressons, de fontinales, et de ces myosotis amis des eaux, qui s'éntr'ouvrent timidement comme les yeux bleus d'une Allemande, traverse la pelouse, en y dessinant d'ingénieux méandres, entretient sa fraîcheur vigou^ reuse, et alimente un bassin dont les bords, revêtus de tous les coquillages que le flot marin laisse en se retirant sur la côte, font songer involontairement à ces grottes de rocaille où les nymphes et les déesses venaient jadis baigner leurs pieds nus.
Au-dessus de l'escalier, une petite tourelle, aux ogives aiguës, allonge sa fine toiture en poivrière, tan>* dis que, de l'autre côté, une touroctogone se termine par une plate-forme, dont la balustrade de pierre laisse retomber, au milieu des clématites odorantes, la chevelure verte d'un vieux lierre.
Le toit, que dominent trois cheminées, placées à des distances inégales, manque un peu de hauteur. On n'est pas allé chercher, pour le couvrir, les ardoises bleuâtres, ni ces tuiles vernissées qui tracent sur les maisons d'éblouissants entrelacs. On a coupé dans les sillons voisins le chaume dont se contente la maison du paysan. Mais, par leurs alternatives de pluie et de soleil, d'ondées et de rayons, les saisons mobiles lui ont donné des tons mordorés d'une richesse et d'une variété incomparables. Comme rien n'est immuable dans la nature éternellement changeante; comme rien ne meurt pour toujours dans celte féconde immortelle, de nouvelles végétations poussent sur cette végétation arrêtée; mille petites plantes germent et s'éoanouissent sur cette paille séchée, et de la mai-^
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si)n font un bouquet. Au sommet, à la place qu'occupent ailleurs les faîtières en fonte ouvragée, le pipmb façonné en épis, et les girouettes grinçantes, on a piqué dans une couche légère d'humus et d'argile, les bulbes sobres de ces beaux iris aux pétales éclatants, qui se baignent dans la fraîcheur de Tair, boivent la pure rosée, se jouent dans le soleil, et laissent flotter dans la brise une traînée de lumière diaprée.
C'est le printemps^
Des senteurs embaumées s'exhalent du sein de la terre; les buissons chantent; les haies fleurissent; l'ajonc sauvage, à la fleur d*or, rit au milieu des épines; les grands rochers se parent d'un manteau de saxiflrages, de bruyères roses et de mousses vertes; sur la grève, trop souvent morne et désolée, le flot murmure à l'horizon, si doucement que l'on croirait qu'il chante 1 Le Mpnt-Saint-Michel, avec sa silhouette élégante et sévère, se découpant sur un double azur, l'océan en bas, en haut le firmament, ajoute une grâce de plus au charme et à l'enchantement du paysage.
Personne n'eût pu s'arrêter devant la barrière blanche qui sépare la Rosière de la route, sans se dire tout bas, et peut-être avec un soupir d'envie : « Le bonheur doit habiter là ! »
Hélas I sait-on jamais oii le bonheur habite?
Pendant que nous admirons le doux et souriant aspect de la Rosière, pendant que nous choisissons ce
DE LA LISgION D'HONNEUR. ' ' v^
beau site pour y placer les scènes paisibles llu bon beur,, la Rosière est le tbéâtre d'un de ces drames lugubres, comme il s'en déroule chaque jour, hélas i dans nos maisons discrètes qui les cachent, et dont la réalité poignante laisse souvent bien loin derrière elle les plus sombres inventions des dramaturges et des romanciers.
Ce jour-là même le maître de la Rosière se mourait.
Il se mourait par une adorable matinée de mai, quand, autour de lui, tout semblait renaître, quand tout l'invitait à vivre; il se mourait, quand l'insensible nature, se parant de toutes ses grâces, se faisait plus bell^ pour ses yeux qui ne la verraient plus.
Dans la vaste chambre de la maison, transformée en une sorte de chapelle, on apercevait, près du lit, sur une table recouverte de linge blanc, comme un autel, des chandeliers d'argent où brûlaient de petits cierges disposés autour des vases sacrés.
Le mourant était étendu sur son lit de douleur.
A sa gauche, une jeune religieuse, au visage pâle comme une hostie, priait tout bas; à sa droite, un prêtre aux cheveux grisonnants, en surplis et l'étole au cou, tenait dans une de ses mains la main du pa-> tient, et, de l'autre, lui montrait le ciel ; près de la fenêtre, un enfant de chœur, insouciant comme son âge, regardait les nuages qui passaient. Celui qui se mourait ainsi n'était pas un vieillard; on lui eût donné cinquante ans à peine. Son noble visage, sur lequel la mort projetait déjà son ombre, offrait tous les caractères de ce genre particulier de beauté que Ton peut appeler la beauté militaire : uu vaste front, les sour--
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cUs impérieuse du commandement, de grands traits droits, respirant la franchise et l'énergie avec la fermeté, — la fermeté dans la vie et devant la mort ; — quelque chose de loyal dans l'expression du visage tout entier; la bonté sur la lèvre, et, dans les yeux près de s'éteindre, cette tendresse triste, par laquelle, malgré soi, on se sent touché et doucement ému. Au chevet du lit, on voyait une épée, à la poignée et à la garde d'or, avec une épaulette de chaque côté, et, audessus, la croix et le cordon de commandeur de la Légion d'honneur.
Le prêtre prodiguait à l'agonisant les consolations de la Foi et les encouragements de l'Espérance, ces deux vertus divines qui nous aident à mourir. Il lui parlait de la vie qui ne finit pas, succédant à ce rêve d'un jour, qui est notre triste lot sur terre, et il cherchait à calmer en lui les angoisses du trépas, en l'eu^ tretenant des bontés de Dieu.
— Mon cher curé, fit le mourant d'une voix faible, mais distincte, vous savez bien que mes croyances sont Ï6S vôtres; tout ce que vous me dites là, je le pense moi-même; et puis, voyez-vous, nous nous sommes regardés tant de fois en face, la mort et moi, que nous ne pouvons plus avoir peur l'un de l'autre... D'ailleurs, je suis prêt à aller au rapport dès qu'on battra là-haut; et, tenez! mon pauvre curé, je crois que l'on fera aujourd'hui l'appel avant sept heures... mais j'y ai tant pensé depuis six moisi
— Une bonne mort est la récompense d'une bonne viei dit le prêtre avec une onction pénétrante.
— Mais ma fille, ma pauvre petite Jeanne, que vat^lle devenir, mon Dieu t Moi parti, qui prendra soin
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d'elle? qui Taîmera? Personne! AhJ voilà ce qui mô désole et ce qui m'effraie !
— Dieu est grand ! il est aussi bon qu'il est puissant f il donne la pâture aux petits des oiseaux... comment voulez-vous qu'il abandonne une créature faite à son image ?
— Hélas I il a tant d'enfants ! fit le mourant avec un sourire pâle... D'ailleurs, les hommes contrarient si souvent ses intentions... Mon cher curé, pardonnezmoi de vous parler ainsi; mais, voyez-vous, j'aurais moins d'inquiétude si^ au lieu d'être une enfant... une fille de mon cœur et de mon sang, Jeanne était une de ces hirondelles qui suspendent leur nid à ma fenêtre, une de ces fauvettes qui chantent là-bas dans les chèvrefeuilles...
— Ne parlez pas ainsi, je vous prie I
— Que voulez-vous? depuis que je me sens mourir, ces idées-là m'occupent et m'agitent plus que je ne» saurais dire. .. Parfois même elles prennent à mes yeux la forme du remords...
— Du remords I vous, des remords, colonel I
— Oui, je me sens coupable envers ma fille que j'aime tant... J'ai dissipé en partie son mince patrimoine, et j'ai fatalement compromis, en voulant l'augmenter, le petit héritage que lui laissait sa mère.. .
Le curé demeura un instant sans répondre, et une larme coula sur la joue blême du colonel.
— Ne vous désolez pas ainsi, mon respectable ami, reprit enfin le bon prêtre. La Rosière ne passera-t-elle point, après vous, tout entière à votre fille?
»— Hélas t la Rosière est grevée d'hypothèques pour les trois quarts de sa valeur, et ce que, depuis long-
la LA PUPILLE
temps, j'aurais pu faire de .mieux, c'eût été de la vendre. Jen'en ai pas eu le courage... Que voulez-vous? On est homme t C'est ici que j'avais connu la mère de Jeanne, ma chère Élise, celle dont la tendresse a fait Je bonheur de ma vie. Perdre la Rosière, c'était la perdre deux fois : je n'ai pas pu! Cette faiblesse, qu'un jour peut^tre elle excusera, compromet, hélas ! les intérêts de ma fille... C'est à peine si, mes dettes payées, il lui restera, pour tout avoir, cette maisonnette où elle est née...
— Mais? vos amis ?
— Les morts n'ont pas d'amis f
— Votre famille ?
— Je suis sans famille \ Mon père était soldat comme moi ; un officier de fortune, — - c'est-à-dire sans fortune. — Il m'a légué son nom sans tache, ses traditions d'honneur... et son épée.
Le prêtre s'était assis.
— Mais, reprit-il, du côté de votre femme \
— Ma femme était orpheline comme moi. Elle tenait sa petite fortune d'un oncle mort avant elle, et son dernier parent. Ma fille va donc rester seule dans ce vaste monde.
— Et moi, ingrat 1 vous me comptez donc pour rien?
— Vous, mon cher curél vous êtes comme le bon Dieu! très-bon! mais vous appartenez à tout le inonde... c'est un peu comme si vous n'apparteniez à personne.
— Ah! colonel, vous avez une façon de dire les choses!
— Je les dis comme elles sont, allez ! Vous avez vos
pauvres, ou, plutôt, vos pauvres vous ont; vous ne pouvez point prendre une nouvelle charge, — ime charge aussi lourde que celle d'une orpheline.
Le curé ne comprit que trop combien le colonel ayait raison, et il n'osa pas insister.
— Quand je serai mort, reprit celui-ci... demain... tantôt peut-être... vous prendrez Tenfant; puis vous irez à la ville, chez Mme la marquise de Boutaric^ qui veut bien m'honorer de quelque affection : vous lui donnerez cette lettre, et vous remettrez Jeanne entre ses mains... Tout est prévu et réglé là dedans, continua-t-il d'une voix ferme encore, en tendant au prêtre un large pli scellé de cire noire, et je connais trop là marquise pour ne pas être certain qu'elle voudra bien se conformer à mes intentions. Dites-lui bien que sa pensée et ma confiance en elle m'auront aidé à mourir*
— Tout sera fait comme vous le souhaitez; vous n'en pouvez douter...
— Et je n'en doute pas... Mais déjà mes yeux se troublent; c'est le commencement de la fin : la fin viendra bientôt.
Se tournant alors vers la religieuse qui continuait ses prières :
— Ma sœur, lui dit-il doucement, veuillez, je vous en prie, faire appeler l'enfant...
La religieuse sortit.
, Le colonel, une fois seul avec le prêtre, lui montra du regard, plus encore que du geste, un portrait de iemme, miniature exquise^ accrochée à la cheminée^ à côté d'un portrait d'enfant.
Le curé le prit et le lui apporta.
Cétait.une tête charmante, avec une expression de sensibilité délicate et maladive ; ovale fin, un peu al- . longé peut-être ; front intelligent, large et pur, encadré de cheveux châtain clair, frissonnant autour des tempes, et coulant en ondes molles le long des joues. Les yeux, d'un brun orangé, nageaient dans une humide lumière.
— La revoir 1 la revoir ! fit le colonel avec un accent de tendresse profonde et un regard où semblait se rallumer une dernière étincelle, un dernier éclair de passion.
La religieuse rentrait avec Tenfant.
— Jeanne! est-ce toi? Oii es-tu?
— Me voici, père ; me voici I répondit une voix jeune, pure, fraîche et vibrante, dont le timbre sonnait comme Targent.
En même temps, une grande fillette d'une dizaine d'années, un peu pâle, un peu maigre, dont les traits, d'une distinction singulière, et l'expression plus encore, rappelaient assez fidèlement limage de sa mère, s*élança vers le lit, saisit dans ses mains une main déjà froide, la couvrit de ses larmes, et la réchauffa de ses baisers.
«— Tu m'aimes donc bien, petite Jeanne ?
— Oh f si je t'aime, père f je t'aime comme le bon - Dieu ! répondit l'enfant en collant ses lèvres plus étroitement encore à la main du colonel.
— Et il faut la quitter 1 murmura le malheureux, père, en jetant au prêtre un regard navré.
— Les séparations des chrétiens ne sont jamais éter^ nelles.
— En sont-elles moins pénibles?
-^ Oui, car la Foi les adoucît, et rEspérancô les console.
Le (Lionel se souleva sur son coude, et ise penchant Ters Tenfant, dont sa main affaiblie caressait les longues boucles flottantes :
— Chère mignonne, lui dit-il en parlant tout bas,il faut que je te quitte.
— Me quitter ! père, tu ne m'aimes donc pas? Pourquoi veux-tu t'en aller ?
— Oh ! je ne veux pas 1 ma pauvre enfant, et, si je m'en vais, c'est malgré moi...
— Et où vas-tu donc comme cela, père?
Le colonel hésita un moment, ne sachant trop que répondre.
— Je vais voir ta mère, dit-il enfin, ta petite mère qui t'aimait tant... tu te souviens?
— Ah ! tu t'en vas avec maman, que les hommes noirs ont emportée... et qui n*est jamais revenue... Tu feras comme elle... tu ne reviendras plus !
— Ne crains rien, mon enfant, si tu es sage, douce, obéissante aux maîtresses qui vont se charger de Relever et de t'instruire, nous nous reverronSi.. Je te jure que nous nous reverrons I
— Oui, reprit Jeanne, dont les grosses larmes, débordant de ses paupières, inondaient silencieusement les joues; oui, maman disait comme toi... et je ne l'ai jamais revue !.. Père, père ! je ne veux pas que tu t'en ailles i
Et ses petits bras s'attachaient au mourant et cherchaient à l'enlacer, comme pour l'empêcher de partir.
Le colonel ne répbndit rien; mais de grosses gouttes de sueur froide perlèrent à la racine de ses ch(>-
veux et mouillèrent son front. Des frémissements nerveux secouèrent sa poitrine, agitèrent ses bras et bouleversèrent sa face^ tandis que ses doigts crispés cherchaient sans cesse, par un mouvement tout machinal, à raiùener sur lui les draps et la couverture de son lit ravagé.
Témoin familier de ces crises lugubres qui accompagnent les dernières péripéties du drame humain, le curé reconnut là, d'une façon trop certaine, les pronostics de Tagonie, et, pour épargner à Tenfant ce spectacle plein d'effroi, dont le souvenir eût plus tard assombri sa pensée, il fit signe à la religieuse de l'emmener. Tremblante, éperdue, Jeanne n'avait*, hélas f ni la volonté ni la force de résister. La sœur la prit à bras-le-corps ; ses deux petites mains se détendirent, et elle se laissa emporter. Le colonçl, qui venait de fermer les yeux, devina les détails de cette triste scène, et ne sentant plus son enfant près de lui :
— C'est bien ! dit-il au curé ; vous avez eu raison : je lui ferais peur I il ne faut plus qu'elle me voie, .
— Non I plus en ce monde I
Le colonel ne répliqua rien, et parut tomber dans une sorte d'assoupissement. De temps en temps, il s'agitait et se soulevait avec une sorte de soubresaut brusque ; sa poitrine oppressée ne respirait plus qu'avec un râle pénible. Le prêtre se mit à genoux, et récita tout bas ces belles prières des agonisants, pleines de pitié, pleines de larmes, à l'aide desquelles l'Église aide Tâme chrétienne à sortir de ce monde.
Les suffocations, les étouffements et les vertiges s'emparèrent bientôt du malheureux ; il ne prononçait . plus que des mots incohérents et sans suite, parmi
lesquels on distinguait encore les noms de sa femmô et de sa fille, — Élise et Jeanne, — ses deux amours. Puis, c'étaient des plaintes entrecoupées, bientôt suivies de longs abattements, et de prostrations si complètes qu'on eût pu le croire déjà mort.
En sortant d*un de ces assoupissements, pareils à des accès léthargiques, et pendant lesquels la vie paraissait suspendue :
— Ma croix ! dit-il en étendant le bras dans le vide, avec le çeste d'un homme qui veut saisir quelque chose.
Le prêtre essaya de détacher du chevet son cordon de commandeur.
— Non I pas celle-là I dit-il, l'autre, ma croix de chevalier !
Le curé alla jusqu'à 1» cheminée, et prit une croix d'ordonnance suspendue par un ruban déchiré, flétri, fané, décoloré. La croix elle-même semblait avoir été faussée à coups de sabre sur la poitrine du soldat. En plus d'une place, les émaux avaient sauté, par petites plaques.
Le prêtre en essuya la poussière et la déposa sur le lit du colonel.
— Ah t murmura celui-ci en la soulevant dans ses mains, pour lesquelles ce poids léger parut un fardeau trop lourd, car il la laissa retomber, c'est toujours la première qui fait le plus de plaisir... J'avais vingt ans, je sortais de l'École, j'étais sous-lieutenant, quand mon général l'attacha sur ma poitrine, au col de la Mousaïah... Ohi le beau jour! C'est elle qu'il faudra... demain... attacher sur le drap blanc*
Ses yeux se refermèrent de nouveau, et, cette fois, ne se rouvrirent plus.
Le prêtre approcha de la bouche glacée un miroir qu'aucun souffle ne ternit ; il posa la main sur un cœur qu'aucun battement ne souleva. Déjà les pâleurs violettes de la mort se répandaient sur le front, sur les joues et sur les lèvres de celui qui, vivant tout à l'heure, n'était déjà plus qu'un cadavre.
— Tout est bien fini pour lui eu ce monde 1 murmura le curé à voix basse.
Il abattit le drap sur le visage, et, assisté de l'enfant de chœur tout tremblant, il disposa les cierges dans l'ordre accoutumé pour ces veillées funèbres, et rappela la religieuse qui devait réciter près du défunt les prières des morts. Il descendit ensuite au jardin, où il trouva la petite Jeanne, toute pensive, assise au bord de la fontaine, et pleurant en silence, les yeux fixés sur les fenêtres de la chambre de son père.
En le voyant venir, l'enfant, toute sérieuse, se leva, marcha au-devant de lui, et le regarda sans oser l'interroger.
— Mon enfant, lui dit-il en la prenant par la main, votre père nous envoie tous deux à Avranches, chez une bonne dame que vous connaissez et que vous aimerez, j'en suis sûr, Mme de Boutaric.
JeannQ comprit tout; mais elle n'eut ni cris, ni larmes, ni sanglots. Seulement elle devmt plus verte que l'herbe du gazon foulée par ses petits pieds.
— Mon pauvre père I dit-elle avec l'accent d'un désespoir profond, presque farouche ; je ne le verrai donc plus... plus jamais!... Oh! mon Dieu!
—Vous le reverrez là-haut avec votre mère.
DE LA LÉaiON D'HONîî^EUR. 19
— : Oh ! ce n'est pas la même chose ! murmura-t-elle.
Cette fois, sa force d'âme l'abandonna tout d'un coup : des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux; des sanglots, d'autant plus violents qu'elle les avait contenus, soulevèrent sa frêle poitrine, et elle se jeta la face contre terre devant le seuil de la maison.
Le prêtre qui connaissait trop bien, hélas i la faiblesse et la misère de ces créatures humaines, incapables de porter longtemps le poids des sentiments extrêmes, laissa cette douleur s'épuiser peu à peu par son excès. — Au bout d'un instant, il se baissa vers l'enfant, et, avec une douceur pleine d'autorité, touchant légèrement son épaule :
—Jeanne, relevez-vous, lui dit-il; c'est votre père qui le veut !
L'enfant se releva, et sans même essuyer ses larmes qui coulaient toujours :
— Monsieur, dit-elle, je suis prête I
Quelques instants plus lard, le prêtre et Penfant, assis côte à côte dans une mauvaise carriole du pays, emportée par un bidet normand au pas relevé, roulaient tous deux vers Avranches.
Le colonel Fabre-Derville, après avoir parcouru rapidement les premières étapes de sa noble carrière; après avoir conquis, très-jeune encore, des grades qui semblaient promettre à son ambition le plus glorieux avenir, s'était vu arrêté tout à coup par un obstacle
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imprévu. Des fièvres, prises dans les marais de l'Algérie, avaient rendu nécessaire un congé de convalescence, qui se prolongea deux ans. ÂÙ moment oii il allait rejoindre, le colonel, qui avait alors trente-neuf ans, rencontra, près d'Avranchès, Mlle Élise de Mey<> riane, et il Faima.
Vivant loin du monde, dans l'intérieur, vertueux sans austérité, d'une famille patriarcale, MlledeHeyriane était une de ces femmes accomplies, que le monde nous offre bien rarement, comme pour nous montrer que si la perfection est une rareté, elle n'est pas du moins une utopie. Rien n'avait corrompu les heureuses dispositions de la plus aimable nature. A toutes ses autres qualités elle ajoutait ce charme d'exquise bonté qui fait le bonheur de ceux avec qui nous vivons. Le colonel Derville avait deviné sans doute tous les trésors de cette âme adorable, car il lui confia son avenir avec une sécurité et un abandon de lui-même que rien ne troubla jamais.
Beaucoup plus jeune que son mari. Élise n'en ressentait pas moins pour lui une affection profonde qui, avec les années, devint un culte passionné. Il était tout pour elle, de même qu'elle était tout pour lui. C'était l'amour conjugal, — rare phénomène, au sein de notre vieille société blasée, — Tamour conjugal dans son exaltation la plus brûlante et la plus pure, avec cette sérénité radieuse que donne seule la conscience calme et satisfaite.
Un grand poète a dit :
« Celles-là aiment bien qui aiment dans la crainte et le péché i »
Peut-être y a-Wl, en effet, pour certaines natures.
une attraction malheureusement trop puissante dans ces passions, dont une terreur incessante ravive les ' joies toujours troublées. Les filles d'Adam sont aussi les filles d'Eve, et le fruit défendu, bien qu'il ne soit plus offert par le serpent, n'en a pas moins pour quelques-unes d'irrésistibles attraits. Il en est d'autres, au contraire, pour lesquelles le bonheur ne se sépare point du devoir, et dont le cœur a besoin de sentir ses inclinations les plus douces sanctionnées par le ciel et la terre, entourées de la faveur de Dieu et du respect des hommes. r .
Telle était Élise de Meyriane.
C'était une de ces âmes que les poètes du Nord, avec une 'afféterie qui n'est pas sans grâce, appellent des âmes blanches^ et, comme la blanche hermine, elle eût pu prendre cette devise d'une vieille armoirie bre* tonne ;
€ Une tache me fait mourir/... »
Cette tache ne l'atteignit jamais. On eût pu, quand elle mourut dans sa beauté, dans sa jeunesse et dans la ferveur de son premier amour, lui donner pour linceul sa robe de fiancée, et poser sur sa tombe, au lieu des jaunes immortelles, cette couronne de fleurs d'oranger, symbole de l'idéale pureté des âmes virginales.
Parfois, vers le soir, sur le seuil de la maison, à l'entrée du jardin, près de son mari, qui lui faisait quelque attachante lecture, Élise allaitait sa petite Jeanne. . En la contemplant, avec ce beau visage calme, ce noble front, aux tempes transparentes, avec ses grands yeux, voilés par de larges paupières frangées de longs cils, dont l'ombre palpitait sur ses joues,
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on se prenait involonfairement à songer à ces belles madones du plus illustre des peintres, à ces vierges* mères, pour lesquelles Raphaël épuisa jadis toutes les ressources d'un art divin, et qui sont encore aa«jourd'hui pour nous, dans leur type adorable, l'emblème de cette pureté féconde et de cette maternité chaste, dont le Christianisme seul a pu téaliser Tidée sur cette terre.
Chez Mme Derville, le visage était bien le miroir de l'âme. Son esprit n'avait pas une pensée, son cœur un battement, dont son mari ne fût l'objet.
Il est un moment dans la vie des hommes où cet amour complet, profond, exclusif, qu'ils inspirent à une femme, a pour eux un prix singulier. C'est lors^ qu*ils atteignent aux limites de la jeunesse, lorsqu'ils touchent à cet âge, que l'on appelle l'âge mûr, et qui, d'ordinaire, fait plutôt naître une affection durable, mais calme, qu'une passion enthousiaste. Cet enthousiasme d'une femme jeune, séduisante, que chacun leur envie, est pour eux la plus délicate des flatteries^ Elle les rattache aux brillantes illusions des jours qui ne sont plus. Ils sentent que c'est là leur dernière chance de bonheur, chance inattendue, inespérée, qui ne reviendra pas, et ils la saisissent et l'étreignent avec cette ardeur que nous inspirent toujours les choses qui vont finir.
Avez-vous parfois contemplé la dernière rose d'au* tomne, cette rose pâlie qui se flétrit déjà sur sa tige? Elle a le charme de la beauté qui passe, qui meurt et qui s'évanouit, charme tout à la fois fugitif et profond^ symbole mélancolique de nos félicités d'un instant, de nos destinées rapides et de nos joies éphémères. On la
cueille avec une involontaire émotion, et on la respire avec une volupté attendrie.
Cette image est toute Thistoire de ce doux mariage d'amour.
Le colonel Derville eut pour cette jeune femme, (juî se donnait tout entière, une affection sans bornes. Elle fut tout pour lui, comme il était tout pour elle. Le petit domaine où elle régnait devint son univers. Le présent lui fit négliger l'avenir : il oublia la gloire dans l'amour, et les baies fleuries de la Rosière bornèrent son horizon.
Une petite fille, qui leur était née dans la seconde année du mariage, avait complété leur bonheur, en donnant aux deux époux la seule joie qui leur manquât encore, — cette joie, profonde entre toutes les joies humaines, — de voir revivre leur amour dans le fruit de cet amour même, et grandir, croître et se développer devant eux, à côté d'eux, entre eux, cette petite âme, fille de leur âme. Un enfant, n'est-ce point, entre deux êtres qui s'aiment, comme un trait d'union vivant?
Le colonel adorait Jeanne, parce qu'elle était le portrait vivant de sa mère; Mme Derville, parce qu'elle avait vu par elle s'augmenter encore l'amoiir de son mari, ou plutôt, sans chercher tant de raisons, tous deux l'aimaient parce qu'elle était leur fille. Elle complétait ainsi cet ensemble harmonieux et parfait de l'association humaine qui s'appelle la famille, au sein de laquelle se développent nos meilleurs sentiments, et qui est parfait dès que Ton a pu réunir dans le même groupe le père, la mère et l'enfant.
Une pensée, que Ton retrouve souvent dans lesécri-
^ %i • t, . ^ LA PUPILLE
vains de raniiquité, m'a souventcausé je ne sais quelle vague et superstitieuse terreur^ Ils nous représentent les dieux comme jaloux des hommes, et souffrant difficilement leur bonheur. Je sais bien que les hommes, 3elon la théologie antique, n'avaient point été créés parles dieux, mais, au contraire, malgré leur volonté; tandis que lIÊtre suprême, tel que le conçoit la pensée moderne, est tout à la fois un créateur et un père.
Ehl pourtant, quand on voit avec quelle rapidité s'écoulent, pour ne plus revenir, le peu de jours heureux qui nous sont accordés, on se reporte, sans en avoir conscience, vers la pensée antique, et l'on se demande si, en effet, quelque puissance supérieure et ennemie ne prend point un plaisir méchant à tuer nos joies dans leur germe. Le ver s'attaque toujours à la plus brillante parmi les fleurs, au plus savoureux parmi les fruits.
Tout à coup, au milieu de ses enivrements de femme et de mère, Mme Derville se sentit atteinte par un mal profond, mystérieux, que la science déclara bientôt incurable. Ce fut, au commencement, une sorte de molle langueur et un dépérissement, dont les progrès, lents d'abord et presque insensibles^ s'accélérèrent bientôt d'une façon inquiétante. Le mal s'empara d'elle, la prit tout entière, et opposa aux remèdes une immuable opiniâtreté. On pouvait suivre sa marche incessante, et noter en quelque sorte ses étapes vers le terme fatal. Déjà Toeil s'agrandissait démesurément, tandis que la prunelle ardente brillait d'un éclat fébrile, au milieu du cristallin vitreux déjà, sur la joue amaigrie, au-dessous des pommettes laillantes, on voyait éclore ces roses du mal, ces
fleurs de la raort, qui annoncent la consomption de la créature humaine , comme les violettes et les primevères annoncent le printemps.
Bientôt, les médecins d'Avranches, effrayés de la responsabilité que ferait peser sur eux un événement aussi prévu qu'inévitable, eurent la modestie de se reconnaître impuissants. Mais, comme la docte Faculté ne fait jamais tout haut de pareils aveux, les docteurs prirent un chemin détourné pour arriver au même but. On conseilla donc ce remède suprême auquel, d'habitude, on a recours lorsque Ton est à bout de moyens, et que l'on ne sait déjà plus ordonner autre chose : on parla des climats chauds et du bienfaisant soleil de la Provence ; de Tair tiède, tout chargé du parfuni des orangers, que Ton respire sous les latitudes fortunées de Nice, de Cannes et d'Hyères. Il fallait le Midi à la jeune malade.
— Ce que vous avez n'est rien, chère enfant, dit à Mme Derville, en terminant sa consultation, le premier médecin de la sous-préfecture, qui avait aidé sa mère à la mettre au monde, et qui l'aimait comme sa propre fille. Seulement, l'hiver sera rude ici, cette année ! Il nous arrive déjà des sarcelles du cap Nord; c'est mauvais signe ) Notre air humide ne vous vaudrait rien. Il faut, de toute nécessité, faire un voyage dans le Midi.
— Vous m'ordonnez là, docteur, le seul remède qui ne soit pas en mon pouvoir.
— Il est cependant nécessaire, chère madame.
— Peut-être; mais il est encore plus impossible!
— Et pourquoi donc impossible, mon ange ? fit le colonel, intervenant à son tour dans cette petite dis-
cussion. Tu sais que ce mot-là n'est plus français, surtout quand il s'agit de ta santé et de mon bonheur.
— Et toi, mon pauvre ami> tu ne sais donc pas ce que coûtent de pareils voyages ?
— Je sais seulement que je t'aime 1 murmura le colonel en effleurant l'oreille de sa femme; et rien ne me semblera trop cher pour ramener le sourire sur tes lèvres, les roses sur tes joues, l'éclair dans tes yeux. Pour toi, je donnerais tout ce que j'ai... Chère Élise, pour toi, je donnerais ma vie!
Et se retournant vers le médecin :
— Docteur, ajouta-t-il, nous partirons quand vous voudrez 1
Mme Derville jeta à son mari un de ces regards qui paient un homme de tous ses sacrifices.
*— Et Jeanne? demanda-t-elle bientôt, d'une voix émue et qui priait; que ferons-nous de notre petite Jeanne?
— Eh bien i chère, nous l'emmènerons avec nous. — - Edouard, tu es bon comme Dieu i fit la pauvre
femme avec une exaltation passionnée et en portant à ses lèvres, par un mouvement impétueux, la main de son mari.
— Folle I est-ce que c'est être bon que de t' aimer?,
— Quand on est aussi heureux que cela, murmura le docteur dans un aparté philosophique, on ne devrait pas mourir 1... Enfin, qui sait? ajouta-t-il avec un mouvement d'épaules ; tous ceux que nous condamnons ne sont pas exécutés. . . Mais la pauvre femme est vraiment bien malade!
Le colonel DerviUe était avant tout un homme d'ac« tien. Comme la plupart de ceux qui ont servi, il transportait dans la vie civile l'exactitude et la ponctualité des habitudes militaires. Ce qu'il avait une fois conçu, il l'exécutait promptement. N'aimant point à attendre, il ne faisait jamais attendre les autres. Il s'occupa donc activement des préparatifs du départ. Le médecin ne lui laissait d'ailleurs ni trêve ni répit. Il lui disait que chaque heure perdue aggravait le danger; que chaque heure gagnée lui donnait \ine nouvelle chance de salut. On pouvait être certain, dans ces cdnditions-là, que le mari d'Élise ne s'attarderait point en Normandie.
-— Cher docteur, avait-il dit au médecin, nous partirons dans deux jours, demain peut-être... ce soir, si vous voulez I... mais vous me permettrez d'espérer, n'est-ce pas ?
— Je ne vous le permets pas, colonel, je vous Tordonne I Seulement, partez 1
Après ces crises de chagrin profond et d'amer découragement qu'il venait de traverser, on faisait briller aux yeux du colonel une lueur d'espérance. Cette espérance l'exaltait, l'enflammait, lui donnait un courage nouveau. Il lui semblait déjà voir sa chère femme plus gaie, plus forte, guérie 1 Heureux, triomphant, il la ramenait à la Rosière, rajeunie, belle, à lui pour de longues années.
Le colonel était un de ces hommes comme il y en a
tant, auxquels il est oisé de faire croire ce qu'ils désirent. Au»si fallaiMI voir avec quel zèle et quelle - ardeur il entassait dans les caisses tout ce qu'il suppo sait nécessaire, utile ou seulement agréable à sa femme. Pour peu que la chose lui eût fait plaisir.-îl eût emporté la maison.
Mme Derville suivait ces mouvements affairés, ces allées et venues d'une pièce à l'autre, avec un sourire pâle et une expression de regard vraiment navrante ; ce regard et ce sourire voulaient dire : Pauvre ami, tu prends-là des soins bien inutiles ; rien de tout cela ne me servira plus. A quoi bon ces parures de la saison prochaine? Ta femme, hélas t ne reverra plus le printenipsl
Par bonheur, le mari ne comprenait pas.
Quant à Mme Derville, c'était une de ces femmes qui s'oublient toujours elles-mêmes pour songer aux autres. Dans l'angoisse de la catastrophe suprême, elle ne songeait qu'à dissimuler le plus longtemps possible les approches' du moment fatal, pour retarder le chagrin d'un ami si cher, et enchanter les derniers jours qu'ils avaient à passer ensemble.
Aussi le départ de la Rosière fut^il presque joyeux pour le mari, tandis que, pour la femme, il était profondément triste. Elle sentait si bien qu'elle ne reverrait plus cette maison oii elle était née, où elle avait gi^ndi, oii, sans la quitter jamais, elle avait goûté, lille, femme et mère, les joies pures et profondes des plus saintes tendressesl En lui disant adieu, elle disait adieu en même temps à toute sa vie heureuse. Mais elle cachait sa douleur et dévorait ses larmes.
On partit, dans le courant d'octobre, par une ma-
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tinée froide, litimide et brumeuse. Un, voile sombre, enveloppant tous les objets, arrêtait le regarfl et dérobai t le paysage, comme pour empêcher la pauvre femme de contempler une dernière fois tous ces lieux charmants, chers à son âme, et que ses yeux ne rêverraient plus. La grande silhouette du Mont-Saint* Michel, cette tristesse de la plage, ce rocher jaillissant du sable humide, comme une fusée de granit projetée vers le sable, vaguement estompée dans le brouillard^ semblait un fantôme sorti du fond de la mer pour la plaindre : la Rosière pleurait sa maîtresse adorée.
Les chemins de fer qui se sont fait attendre plus que partout ailleurs dans cette belle province normande, toujours vouée à la routine des anciennes méthodes, ne rapprochaient point alors, comme au* jourd'hui, par un trait d'union de feu, le nord et le midi de la France.
M. Derville s'était procuré ime chaise de poste pour régler son itinéraire sur Vétat de santé de sa chère malade. Soit que la nouveauté des objete, la distrac-
tion de la route et les scènes changeantes qui passaient incessamment sous ses yeux lui apportassent une diversion agréable ; soit que, par reconnaissance pour ,son mari, elle voulût s'y montrer intéressée, Élise fut, pendant toute la durée du trajet, d'une animation qui parut du plus heureux augure au colonel, avide de tous les symptômes. favorables
Dès le premier soir, il se félicitait de l'avoir emmenée. Il est vrai que Ton était déjà sorti des brumes de la Manche : le ciel était plus bleu, l'atmosphère plus chaude, la nature entière plus clémente. Il ne s'était pas écoulé deux fois vingt-quatre heures que déjà l'on
ressentait ia bienfaisante influence du Midi. La poitrine de ta jeune malade éprouvait une sensation de bien-être depuis longtemps inconnue ; un souffle généreux, déjà tiède, pénétrait et baignait ses poumons. Le voyage,* coupé de haltes fréquentes, fut donc satisfaisant de tous points et rempli àe promesses. Mais aussi de quels soins constants, de quelles attentions délicates et charmantes le colonel savait entourer sa chère malade t Comme tout était prévu, arrangé, disposé à l'avance, pour qu'elle n'eût à se plaindre de rien I C'est seulement quand elle souffre qu'une femme peut savoir ce que vaut l'homme dont elle est aimée t Elle trouve abrs l'infini dans sa tendresse.
— Que tu %s bon ( disait parfois Élise à son mari, et que je souhaiterais de pouvoir un jour te payer de tout ce que tu fais pour moi I
— Je serai payé dès que tu seras guérie ! répondait le colonel.
Dix jours après, on arrivait aux gorges d'Ollioules, cette oasis de verdure et de fleurs dans une déchirure de rochers.
Le spectacle était grandiose, vraiment nouveau pour des yeux qui n'avaient connu que l'idylle du paysage normand. Ces entassements de rocs, descendant jusqu'à des profondeurs insondables; ces lignes brisées d'un escalier colossal, succédant à une muraille lisse et nue comme l'enceinte d'une forteresse de géants;
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ces grandes masses calcaires, que Teau des orages et les rayons d'un soleil brûlaiit ont colorées de teintes fauves; tantôt cuivrées et dorées, tantôt mouchetées çà et là par la pâle chevelure de quelques pins d'Italie, frappèrent Mme Derville d'un véritable étonnement. Le contraste était si grand avec ce qu'elle avait vu dans sa grasse province.
En sortant des gorges, la voiture roula dans une jolie plaine, riante et fertile. Une ligne onduleuse de collines la bordait de toutes parts, protégeant ses cultures variées. Cà et là, de vastes champs d'immortelles brillaient au soleil comme des tapis de drap d'or.
— Pourquoi toutes ces fleurs funèbres? demanda la jeune femme, qui, sans être superstitieuse le moins du monde, ne put toutefois s'empêcher de frissonner en apercevant ces tristes emblèmes de nos douleurs et de nos regrets éternels, que la serre chaude de Provence cultive avec assez de succès pour en approvisionner le reste de l'Europe.
Le colonel, au lieu de lui répondre, essaya de détourner son attention de ces tristes idées.
Aussi, lui montrant, par une échappée de vue entre deux collines, la Méditerranée qui frissonnait comme une moire bleue sous le souffle léger de la brise :
— Vois donc comme c'est beau ! lui dit-il.
La Provence, que le poète Lebrun, cette contrefaçon de Pindare, a nommée, je ne sais où, une gueuse par-fumée, déploie encore en cette saison, déjà rigoureuse sous d'autres deux, une séduction et des grâces auxquelles les habitants du Nord se montrent rare* ment insensibles. Lorsque chez eux tout est déjà
glace et trimas, là, au contraire, tout est chaleur ei lumière.
L'âme des femmes, prédisposée plus que la nôtre à toutes les émotions, subit aussi avec une facilité plus grande les impressions heureuses ou malheureuses qui lui viennent de la nature extérieure. Élise, naturellement sensible et délicate, rendue plus délicate encore et plus sensible par la maladie, goûta dans toute sa douceur le charme de cette nature enchan* teresse.
Elle s'enivra du Midi.
Par leur expression profonde et variée, leurs vapeurs changeantes, leurs nuances toujours un peu pâles, même dans les beaux jours, les cieux du Nord sont dans une harmonie parfaite avec la manière de sentir des races mélancoliques répandues sous leur coupole attristée. Mais le ciel du Midi, tente d'azur à peine rayée d'argent par le passage de quelques nuages légers, ne çemble fait que pour abriter les fêtes et les félicités de l'homme.
Quand on ne Ta pas vu, ce beau ciel d'un bleu si profond au zénith, qui, dégradé par nuances insensibles, va se perdre à l'horizon en des teintes d'opale ravissantes, on ne sait pas tout ce qu'il peut entrer de joie daos l'âme de l'homme par ses yeux. Comme on doit porter légèrement la vie au milieu de cette inaltérable sérénité, dans cette profusion de clartés, dans cet épanchement de lumière t Quelle inépuisable richesse, quelle beauté incessamment renouvelée dans ces deux couleurs suaves, le bleu et le blanc, qui se rapprochent, s'unissent, se confondent et finissent par s'évanouir l'une dans l'autre!
Par des étapes courtes et faciles, s' arrêtant dans les ' ]
plus aimables séjours, à Hyères, où le solejl échauffe /|
tout, jusqu'à la brise marine; à Cannes, où le sol, par î
ses mille ondulations, forme de si gi^acieux replis que Ton dirait autant de nids, attendant pour hôtes Tamour et le bonheur, ils arrivèrent à Nice, la station choisie par le colonel pour y passer l'hiver.
La plus récente de nos conquêtes en est aussi la plus aimable. Elle nous réconcilie avec ce terme un peu barbare d'annexion, que Ton n'eût peut-être pas compris à Thôtel de Rambouillet. Ce que je ne comprendrais pas, moi, ce serait que la France eut acquis autrement que par son libre suffrage ce délicieux petit coin de terre. Il me plairait moins s'il avait vu couler du sang. Nice me fait toujours songer à une belle créature que l'on ne veut recevoir que d'elle-même : la contrainte lui enlèverait tout son prix. C'est ce que ses habitants ont senti tout comme nous. Aussi nous ont* ils évité, en se donnant, la peine de les prendre. Ils sont devenus Français, parce qu'ils l'ont bien voulu, et à force d^aimer la France.
Nice est la patrie du soleil et des fleurs; du repos, de l'indolence et de Toubli. On y passerait sa vie à répéter le refrain languissant de la chanson de Tesclave, dans l'opéra de Galatée:
Âh ! qu'il est doux de ne rien faire t
Dans cette atmosphère éternellement tiède, rien que de respirer vous donne le sentiment du plaisir.
Il y a surtout une terrasse dominant la plage! Cette terrasse, c*est la gloire et la fortune de Nice ; le rendez-vous de l'Europe élégante et aristocratique. Nulle part, peut-être, la Méditerranée ne vous apparaît sous des aspects plus séduisants; nulle part sa nappe d'azur n'est pénétrée d'une plus éclatante lumière; nulle part ses mille rides, sous la brise légère, ne la creusent de fossettes plus mignonnes.
Un peu au-dessous de cette terrasse, du côté de la promenade des Ponckettes, qui conduit à la montagne du Château, ombragée depuis ses pieds jusqu'à sa cime par des lauriers et des pins; dans un site admirable, au milieu, d'une végétation splendide, où' les violettes sont grandes comme des pervenches, où les mauves deviennent des arbustes et les fuchsias des arbres; où les géraniums et les lauriers forment des miniatures de forêts, M. Derville trouva une petite villa délicieuse, tout en marbre blanc, décorée de statues à demi cachées sous les verdures, qui avait été bétie par un Russe, possesseur de plusieurs milliers de ces misérables serfs que l'on nommait encore à cette époque des âmes mortes, et qui vivaient pour rapporter gros à leurs maîtres.
Sur un signe de l'autocrate absolu de toutes les Russies, le prince T... avait dû quitter ce paradis terrestre pour l'enfer glacé de la Sibérie. M. Derville put donc y installer sa femme du jour au lendemain.
— Comme il ferait bon vivre ici ! dit Élise en tendant la main à son mari, qui venait de la conduire dans une
chambre à coucher, d*où la vue s'étendait sur le plus magnifique panorama du monde.
Les symptômes d'une amélioration trompeuse signalèrent les premiers jours, et endormirent dans une sécurité factice les inquiétudes si légitimes du colonel. Mais, après cette courte réaction > qu'un changement de climat entraine presque toujours avec lui tout d'ai)ord, la crise salutaire s'arrêta, et le mal reprit bientôt le dessus. Ses progrès furent tellement rapides, que le pauvre mari, au bout de deux semaines, sentit renaître une crainte d'autant plus cruelle que ses espérances avaient été plus vives.
Élise, cependant, se rattachait à la vie, au moment de la perdre, avec cette ardeur passionnée qu'éprouvent si souvent pour elle ceux qui vont bientôt la quitter* Outre cette horreur naturelle qu'inspire à tous les êtres l'approche d'une fin prochaine et le grand inconnu du trépas, la femme d'un homme si aimant et tant aimé, la mère d'une si adorable enfant, n'avait*elle pas mille raisons de désirer la vie et de redouter la mort, si amère parce qu'elle sépare?
Le colonel amena tour à tour au chevet de sa chère malade, les plus célèbres médecins de Nice. Les consultations se succédèrent et les prescriptions se suivirent, sans produire le résultat désiré. Comme on n'aime point que les gens meurent dans les villes où l'on vient pour se guérir, chacun se donna le mot
âo LA PUnjiLE
pour faire repartir Mme Derville... « La saison était mauvaise; le mistral se précipitait du haut des Alpes sur la Provence, par des bourrasques soudaines, d'une violence inaccoutumée : Nice, épargnée d'ordinaire, en était, cette année, la victime choisie... Il y avait peut-être quelque imprudence à braver ce caprice d'un climat rebelle. »
Ceci fut glissé timidement, et par insinuation, dans l'oreille de M. Derville, qui ne savait plus quel parti prendre.
Cependant les dernières rafales de l'ouragan s'en allèrent, emportées par la vague méditerranéenne, et Nice vit bientôt renaître ce calme des beaux jours qui fait le charme de son ciel. On resta.
Mais la malade ne se remit point de l'atteinte trop profonde. Elle demeura languissante, énervée, abattue, frappée au cœur, déjà morte^ par la désespérance oîi elle était de vivre.
— Tu ne me sauveras pas, mon pauvre Edouard, dit-elle à son mari; ce qui prouve trop bien, hélas 1 que l'on ne sauve point en aimant!
— Si I je te sauverai ! Mais tu ne sais pas ce qu'ils prétendent, à présent?
— Non ; dis I
— Eh bien I ils assurent que cette année, par une exception fatale, le climat de Nice est mauvais pour les poitrines délicates, et que l'air y devient beaucoup trop vif pour toi.
— Tu le vois! répondit-elle en jetant à son mari un regard désolé ; ils me chassent de partout!
— Mais non, mon enfant, ils ne te chassent pas. Sois donc raisonnable I Ils disent seulement que le
Ï>Ê LA LÉGION ï)*HONNEUR. 37
voisinage de la mer ne t'est pas bon, et que tu seras mieux dans une ville de l'intérieur, dans un grand centre, dont Tatmosphère ne sera pas aussi chargée d'oxygène... Que veux-tu? Ce sont eux qui parlent ainsi, ce n'est pas moif C'est à peine si je comprenis leurs explications; mais il faut les croire : il paraît qu'ils sont très-savants I Nous nous en irons donc à Lyon, ou môme à Paris, si tu préfères, dès que tu te sentiras plus forte.
— Oui, c'est cela! dès que je me sentirai plus forte, répondit-elle avec une expression de regard et de visage qui fit froid au colonel jusque dans la moelle de ses os.
11 se pencha ver$ sa femme et baisa ses yeux brûlants, en lui disant tout bas :
— Tu ne peux pas savoir. Élise, le chagrin que tu -me fais!
— Hélas! ce n'est pas ma faute : il faut bien que peu à peu je t'habitue à la vérité, si triste qu'elle soit pour nous deux I II n'y a que moi qui te la dirai, mon ami; les autres te trompent. Ne comprends-tu pas qu'ils font tout pour se débarrasser de nous ? Ils ne veulent pas que je meure à Nice. Il paraît que cela fait un mauvais effet, un malade qui meurt ! Je compromettrais la réputation de la ville.
Tu ne te rappelles donc pas qu'ils ont dit l'autre jour que ce malheur-là n'était arrivé que deux fois depuis trois ans... Je crois bien! on a renvoyé les autres, comme on veut me renvoyer moi-même... Mais je ne partirai pas I ajouta-t-elle avec un geste d'enfant mutin; non, je ne partirai pas! je veux mourir ici... pour les contrarier I
{18 . LA PUriLLB
Un6 larme tomba des yeux du coloDel et ronla lentement sur sa joue; mais il ne trouva rien à répondre. A ce momei^t, un accès de toux, qui secoua violemment sa frêle machine, interrompit la malade. Cet accès fut long, eruel et terrible. La quinte douloureuse ne s'apaisa qu'après avoir ravagé, déchiré le poumon. La malade retira de ses lèvres un mouchoir taché de sang^ et regarda scm mari sans rien dire. M. Derville cacha son visage contre le lit, et parvint, non sans peine, à c(»nprimer les sanglots qui soulevaient sa poitrine.
Nous ne ferons pas l'histoire de cette agonie, interrompue de temps en temps par quelques jours de calme, suivis de crises plus pénibles. Le colonel, quelle que fût sa douleur, suivait, avec une attention trop lucide pour se laisser tromper désormais, les péripéties du drame dont la catastrophe finale allait emporter tout son bonheur.
Bientôt la triste vérité, dont ils étaient c^tains Tun et l'autre depuis assez longtemps, mais qu'ils essayaient pourtant de se cacher par une sorte de pieux mensonge, devint tellement évidente que toute dissimulation fut désormais impossible. Depuis leur mariage, ils avaient vécu dans une telle intimité, non pas seulement de sentiment, mais de pensée, que cette contrainte momentanée leur avait été singulièrement pénible à tous deux. Ils éprouvèrent donc, au milieu même de leurs angoisses, une sorte de douceur à mêler leurs larmes.
Quand on s'est aimé fidèlement, loyalement, ardemment, quand on n'a eu qu'une seule âme à deux, et pour deux qu'un même cœur, la séparation, avec ses
rigumirs inexorables, a des amertumes que rien ne saurait égaler^ que rien ne saurait dépeindre. C'est le malheur dans ce qu'il y a de plus âpre et de plus poignant; c'e»t le malheur sans consolation.
A partir du moment où l'implacable nécessité de cette séparation leur fut révélée, tous deux s'avouèrent qu'elle était prochaine. Ils en parlèrent avec un calme dans la douleur qui devait, mieux que toute autre chose, prouver à quel point cette douleur était profonde. Élise surtout, à mesure que ie terme fatal approchait, atteignait de plus en plus à cette sérénité qui donne à certaines morts un pathétique presque sublime. Elle s'oubliait pour ne penser qu'à l'autre.
— Pauvre ami, c'est toi le plus malheureux, disaitelle parfois à son mari, car je pars et tu restes 1 11 faut du courage, pourtant! Je te laisse, avec mon souvenir, notre petite Jeanne. Hélas ! c'est à peine si la pauvre enfant aura connu sa mèref Tu l'aimeras bien, Edouard. Tu l'aimeras maintenant pour nous deux. Un jour, elle t'aimera pour moi.
Ce fut au milieu de ces entretiens, tristes et graves, mélancoliques et doux, que Mme Derville attendit sa fin, cherchant à ne laisser à son mari qu'un souvenir aimable, et s'efforçant d'enchanter pour lui les dernières .heures qu'ils passeraient ensemble, comme il avait, lui, enchanté toute sa vie. Jusqu'au moment
suprême, elle fut adorable et adorée; jamais elle n'avait paru plus digne d'amour qu'au moment où Tamour la perdait.
Malgré le culte dont M. Derville Pavait entourée, Il lui semblait encore qu'il n'avait point assez fait pour elle; il se reprochait d'être ingrat, et s'accusait d'avoir ' méconnu tout le prix de son trésor. Il remerciait du moins le ciel, clément dans ses rigueurs mêmes, qui lui permettait de prolonger les adieux, d'ajouter des souvenirs à ses souvenirs, et d'accroître ainsi ces pieuses reliques de la tendresse, que l'on enferme au plus profond de son cœur.
Par une radieuse matinée de printemps, tandis que l'azur du ciel et celui de la mer luttaient ensemble de splendeur et d'éclat, Mme Derville crut éprouver un peu de mieux. Le rayon du jour frappait joyeusement à sa fenêtre; elle fit ouvrir au soleil. Jeanne, à demi nue, s'ébattait à ses pieds sur le tapis moelleux. Le colonel entra, chargé d'un gros bouquet de roses qu'il déposa sur le lit. Depuis quelque temps, la malade avait une véritable passion pour les roses, et, chaque matin, son mari allait dévaliser les platesbandes et les serres des jardiniers de Nice.
— Cher Edouard, dit-elle en lui serrant la main, toujours bon !
^- Comment te trouves-tu, ce matin?
— Je n'ose pas te le dire ; presque bien I
— Mon Dieu I si c'était vrai I
La fillette accourut pour voir les belles fleurs qu'apportait papa. Avec un mouvement plein de grâce, mais d'une grâce languissante, car elle était vraiment trèsfaible, prenant l'enfant par le cou. Élise approcha la
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petite tête du bouquet, comme si elle eût voulu comparer les roses de ses joues avec celles que Ton venait de cueillir pour elle. Le bouquet n'avait pas plus de fraîcheur que le jeune visage. Elle baisa sa fille au front, puis, se soulevant sur Toreiller, elle se pencha vers la gerbe à demi dénouée, la gerbe aux suaves parfums et aux vives couleurs, qui la firent paraître plus pâle encore.
Quelques secondes se passèrent sans qu'elle relevât la tête.
Le colonel se sentit pris d'une terreur vague, dont il ne put se rendre compte à lui-même. Il appela sa femme, doucement d'abord, et comme elle ne répondait pas, un peu plus foirt ensuite. «
Élise restait toujours immobile.
Il la toucha du doigt légèrement. Ce contact caressant, qui, tant de fois, l'avait fait frissonner, la laissa complètement insensible. Ceci, plus que tout le reste, ^^pouvanta M. Derville.
— Élise I Élise! parle-moi; mais parle-moi doncl s'écria-t-il avec un sanglot déchirant.
Élise ne parla point.
Il se jeta sur le lit, et, avec un frémissement de terreur, prit sa femme entre ses bras, la souleva, et la tint toute droite, appuyée contre sa poitrine.
Les lèvres d'Élise étaient décolorées, son front, de marbre, ses joues„ blêmes comme celles des cadavres, et ses grands yeux éteints.
Le colonel sentit ses jambes trembler sous lui.
— Mon Dieu ! mcm Dieu ! murmura-t-il, d'une voix si faible qu'elle passait comme un petit souffle entre ses lèvres.
Il savait déjà, efc il voulait clouter encore. On eut dit qu'il se refusait à comprendre la triste vérité. Il éloigna un peu sa femme de lui, comme pour la mieux contempler. La tête retomba sur une épaule, inerte» et bientôt se renversa en arrière.
Cette fois, Fincertitude n'était plus permise : madame Derville était morte; morte sans un cri, sans une convulsion, sans rien qui ressemblât à l'agonie, — doucement, comme elle avait vécu, — en tendant la main \ son mari, en embrassant sa fille, en respirant une rose.
A demi couchée sur le tapis, l'enfant s'était remise à jouer avec l'insouciance de son âge. Le froid de la mort venait. M, Derville voulut lui disputer encore celle qu'il avait tant aimée*. Il la serra contre lui avec des transports de passion insensée, lui prodiguant les plus doux noms, et des caresses dont l'ardeur l'eût ranimée, si le divin Créateur, maître suprême et jaloux des choses, n'avait réservé le don de vie pour lui
seul.
Instinctivement, sans savoir pourquoi, Jeanne eut peur et poussa de grands cris.
Les serviteurs accoururent de toutes parts, entrèrent dans la chambre, dénouèrent les bras violents qui tenaient la pauvre morte enlacée, et firent lâcher prise au mari, en montrant au père l'enfant pour laquelle désormais il devait vivre.
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La douleur de M. Derville fut profonde, immense, sans bornes. S'il eût eu des amis près de lui, je doute qu'ils eussent osé le consoler. Il était seul, et il put se livrer tout entier à l'amère volupté de ses larmes. Elles coulèrent, dans ce premier moment, avec une sauvage abondance. Hais les soins et les soucis qui nous poursuivent jusqu'au sein du désespoir, après les morts tant pleurées, imposèrent une sorte de trêve à sa désolation.
Il voulait ramener sa femme avec lui dans celte Normandie qu'elle aurait mieux fait peut-être de ne jamais quitter.
— Elle vivrait encore, se disait-il, si je ne l'avais point enlevée à ce climat familier, à cette atmosphère faite pour sa poitrine. . . C'est moi qui l'ai tuée ! Allons I reprenait-il bientôt, séchons nos larmes ! Je la pleurerai demain I Aujourd'hui je n'en ai pas le droit.
Seul, dans une ville encore étrangère, où ce qui n'eût été en France qu'une simple formalité soulevait à chaque instant pour lui les difficultés les plus imprévues et les complications les plus gênantes, il dut se livrer à mille démarches pour obtenir les autorisations nécessaires.
Ce ne fut pas tout encore. Il lui fallut, non sans une secrète douleur, confier la chère dépouille aux mains de ceux qui, sous prétexte de la conserver, allaient d'abord la profaner par leur contact. Enfin, quand
après avoir vaincu dc5 répugnances fortes comme un instinct, il lui eut fait donner ces soins funèbres qui prolongent quelque temps encore Tillusion de notre fragile beauté pour lés yeux sans regard des habitants de Vautre monde, il l'enferma dans le double cercueil de chêne et de plomb, et l'emporta à travers la France.
Lugubre voyage! bien différent de celui qu'il avait fait avec elle, — elle vivante, — quelque temps auparavant! Les douces paroles, la chère présence et les charmantes caresses de Jeanne avaient seules le pouvoir d'apporter quelques distractions à son chagrin.
L'arrivée à Ja Rosière ne fut pas moins pénible que le voyage lui-même. Il sentait si bien que celle qui en avait fait si longtemps l'ornement, y laisserait après elle la tristesse et 1 e deuil pour toujours !
Au moment où il toucha le seuil de sa maison, une angoisse inexprimable étreignit son cœur. Le malheureux devint si horriblement pâle qu'il n'eût pas changé pour mourir. Toute la ville l'attendait pour rendre avec lui les devoirs suprêmes à une femme que personne n'avait pu connaître sans l'aimer.
La pauvre morte rentra donc dans sa maison, au milieu du respect et de la douleur de tous. Bientôt, conduite par le prêtre, accompagnée par son mari, suivie de leurs amis communs, une des plus charmantes créatures de Dieu alla prendre possession de la froide demeure que nous garderons tous, jusqu'au jour ou la trompette de l'ange réveillera pour le jugement le pâle troupeau des morts.
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Seul à présent dans sa maison foop grande, -n seul après avoir été deux, — le colonel Fabre-Derville se consacra tout entier à sa tendresse pour Jeanne. S'occuper de sa fille, n'était-ce point s'occuper encore de sa femme? Élise ne demeurait-elle point ainsi Tunique pensée de son âme ? Il n'était plus à l'âge où l'on recommence la vie. D'ailleurs, on n'aime pas deux fois comme il avait aimé, et mieux vaut n'aimer point que d'aimer moins. Cette certitude même, qu'il sentait en • lui, de l'éternité de sa douleur, lui faisait goûter la seule joie qu'il pût apprécier maintenant, celle qu*un grand poëte mélancolique a si bien nommée la joie du chagrin. Le temps ne pouvait rien faire à cette douleur. Lui qui tue tant de choses, il ne put ^a tuer ; il était sans action sur elle. Les jours passaient sur sonregret, toujours le même. Il ne voulait point se consoler, parce qxx'Elle n'était plus.
Cependant les nécessités de la vie pratique, les exigences des questions positives, les chiffres, les affaires, toutes choses auxquelles les organisations poétiques, rêveuses ou sentimentales s'entendent assez peu, vinrent apporter à M. Derville des distractions cruelles.
Avec sa pension fort modeste, et la petite fortune de sa femme, qui n'était guère plus considérable, le colonel, grâce à beaucoup d'ordre et d'économie, était parvenu à vivre honorablement dans un des rares pays de France où l'existence matérielle n'a pas encore subi l'exorbitant renchérissement de toutes choses que l'on signale ailleurs.
Mais, lorsque l'on arrive ainsi à faire face à toutes ses obligations par un miracle d'équilibre qu'il faut renouveler à tous les instants, le chapitre des drcan-
stances imprévues^t des' profits et pertes a parfois des conséquences terribles* Il bouleverse en un instant les calculs les mieux établis, et fait pencher tout à coup du mauvais côté la balance, maintenue si savamment entre la recette et la dépense.
C*est ce qui arriva dan^ la maison du colonel.
La maladie et la mort de sa femme ne furent pas pour lui seulement une catastrophe morale : elles furent aussi une cause de ruine.
D*abord, avec Fespoir de la guérir; plus tard, dans le désir touchant et noble de soulager et d'adoucir ses derniers jours, le malheureux mari n'avait rien épargné. 11 avait payé partout largement, sans compter, sans marchander. La femme d'un millionnaire n'aurait pas été entourée de soins plus coûteux.
-Il avait fallu emprunter pour faire le voyage de Nice. Un banquier normand, connaissant parfaitement la place d'Avranches, sachant à un centime prè^ ce que valait la Rosière, et qui, peut-être, songeait à part lui à mettre ce charmant joyau dans la corbeille de mariage d'une jeune et jolie femme qu'il venait d'épouser, se montra très-coulant sur les conditions, lorsque monsieur le colonel (il en avait plein la bouche] lui fit ses premières ouvertures. Il avança la somme deman* dée sur un simple billet, à courte échéance d'ailleurs.
« Qui a terme ne doit rien ! » dit un proverbe, mis en circulation sans doute par les mauvais débiteurs. On signe facilement devant une caisse ouverte... quand on a besoin d'argent... Plus tard on payera.** si l'on peuL
L'échéance survint avec une rapidité terrible.
Le billet fut présenté à domicile quelques jours seu-
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lement après le retour de Nice, lorsque. M. Derville était encore tout entier la proie de sa douleur. Dans un pareil moment, il était incapable de la moindre démarche; comment donc eût-il trouvé les fonds né* cessaires pour faire honneur à sa signature? Un petit propriétaire n'improvise pas du jour an lendemain deâ ressources inattendues, comme peut le faire un industriel ou un commerçant. L'homme d'épée devait donc nécessairement succomber dans ce duel inégal avec l'homme d'argent.
Le premier billet, non payé, fut protesté, — naturellement,— puis renouvelé, — mais à des conditions plus sévères, à plus bref délai, frais compris, cela va sans dire.
La seconde échéance ne trouva pas le colonel dans une condition meilleure, et le second billet demeura impayé comme l'autre. Mais, cette fois, on ne se borna pas au protêt simple, il y eut assignation, jugement» signification, commandement et saisie. En un mot, tout ce hideux cortège de formalités et de proc-édures, si merveilleusement combinées pour aider le créancier à dévorer plus vite ce que la loi romaine appelait si bien, dans son style énergique, la suistance du débiteur.
Il en est de la fortune d'un particulier comme d'une muraille bien bâtie. Tant qu'elle demeure intacte, il semble qu'elle peut braver impunément les assauts de tous les agents de destruction. Mais que seulement une pierre s'en détache^ la ruine commence, et elle est bientôt complète. Tout s'écroule.
Le colonel qui ne s'était adressé tout d'abord qu'aux maisons honorables^ à celles qui se contentent d'un
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bénéfice modéré, parce qu'elles exigent avant tout une parfaite sécurité pour leurs opérations, tomba bientôt aux mains des faiseurs d'affaires de bas étage, des aigrefins et des manieurs d'argent, qui poussent jusqu'aux dernières limites l'art perfide de tromper Tinexpérience, d'abuser de la faiblesse et d'exploiter le malheur.
Dans ce gouffre, qui va se creusant toujours, dans cette série de déficits qui ne semblent se combler un instant que pour s'agrandir bientôt les uns par les autres, une fortune est promptement engloutie. Celle du colonel fut bientôt assez compromise pour donner raison aux pressentiments si tristes qui agitèrent ces derniers instants.
L'ombre de la ruine prochaine se mêlait sur son front à l'ombre de la mort présente. A force de soins, de vigilance, de précautions, et même d'une certaine habileté relative, qu'il avait acquise en luttant avec les habiles, il était parvenu, sinon à conjurer, du moins à éloigner l'orage. Lui mort, l'orage éclaterait. Il le savait, et il ne voulait point qu'il éclatât sur la tête innocente et faible de sa pauvre petite Jeanne. C'était pour cela qu'il avait recommandé à son curé de prendre l'enfant avec lui et de la conduire chez la marquise de Boutaric, une des personnes les plus recommandables d'Avranches, en l'affection de laquelle il avait une entière confiance.
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Pendant que sur cette route de Bretagne, qui conduit d'Avranclies à Saint-Malo, le prêtre et Tenfant roulent côte à côte, silencieusement^ celui-là perdu dans ses graves pensées, cçlle-ci livrée tout entière à sa jeune douleur, nous pouvons lire à l'avance la lettre que le colonel adressait à la marquise, et que lui portait la petite orpheline :
« Chère et digne amie, nous ne nous reverrons plus en ce monde. Les médecins m'ont condamné» et je n'appelle pas. Vous savez, chère marquise, que la mor( n'a rien qui m'effraie. Hélas 1 elle a déjà épuisé sur moi tous ses coups. Elle m'a enlevé, avec ma chère Élise, toutes les raisons que j'avais de vivre, et elle serait la bienvenue chez moi, si je ne laissais une orpheline I mais, je vous l'avoue, l'avenir de Jeanne est pour moi Tobjet d'une préoccupation singulièrement pénible. La pauvre enfant serait absolument seule au monde, si je n'avais eu le bonheur de lui concilier votre bienveillance. Je vous la confie. C'est le legs que ma pauvreté fait à votre tendresse.
« Soyez pour elle tout ce que j'aurais voulu, tout ce que j'aurais dû, tout ce que je n'ai pu être, et au lieu de perdre à ma mort, elle y aura gagné. Yous seule êtes capable de remplacer sa mère. Jeanne est une bonne créature. Je croîs pouvoir, le dire, sans qu'on me .'eproche l'aveuglement de l'affection pateriielle; car si je sais ce qu'elle a, je n'igaore pas
non plus ce qui lui manque. C'est une élève de la nature; elle connaît mieux les feuilles des arbres que les pages des livres; l'histoire de son jardin Fa toujours plus intéressée que Thistoire de France. Vous avouerai-je qu'elle sait à peine lire? Heureusemi^nt qu'elle n'a guère que neuf ans; à cet ftge-là rien n'est
perdu,
< Ma fortune^ singulièrement diminuée par m&s malheurs, ne suffirait point à lui donner l'éducation que doit avoir une fille comme elle; mais grâce à Dieu, la munificence de l'Ëtat a largement pourvu» — de ce côté du moins, -« aux besoins de ses serviteurs qui sont, comme moi, plus riches d'honneur que d'argent. La maison de Saint-Denis, qui s'appelait autrefois la maison de Saint-Cyr, instituée par nos rois, agrandie et développée par nos empereurs, peut mettre nos filles à même de paraître un jour à côté des filles des princes et des millionnaires. Quand ce serait là l'unique héritage que j*aurais laissé à ma pauvre Jeanne, il sufûrait peut-être à payer ma dette envers elle. Les portes de SaintrDenis s'ouvrent sur le monde. Elle choisira en sortant la route qu'il lui plaira de suivre. C'est pour ce moment surtout que je sollicite votre protection et vos conseils. Ils lui seront alors plus indispensables que jamais.
« Quand vous lirez cette lettre, je serai mort, et ma fille sera près de vous. Veuillez la conduire immédiatement à Paris, et la présenter à M. le baron de Noirlieu, chef de bureau à la grande chancellerie de la Légion d'honneur. Il a servi avec moi et il est mon ami. M, de Noirlieu est prévenu de votre arrivée; vous me pardonnerez, chère jnarquise, de n'avoir pas
douté de votre consentement, — Mon amî se mettra à vos ordres, ' fera toutes • les démarches nécessaires, et vous épargnera toutes les corvées et tous le$ ennuis. L'affaire sera réglée en quelques jours.
c' Je ne vous aurai pas coûté plus d'une semaine, et vous m'aurez rendu le dernier et le plus grand des services que j'aurai jamais réclamés de votre bonté. Et maintenant, chère et respectable amie, merci encore, et un long, long adieu, jusqu'au revoir dans cet autre monde, que l'on appelle un monde meilleur, et qui le sera véritablement pour moi si j'y retrouve celle que j'aimai dès que je la connus, et que je regrette depuis que je l'ai perdue. »
Mme de Boutaric était chez elle quand le curé s'y présenta avec Jeanne. La fille du colonel n'avait pas prononcé une parole pendant tout le voyage. Le prêtre avait respecté sa douleur. Quand ils arrivèrent, Jeanne était encore noyée dans ses larmes.
La marquise était une femme de haute taille, au maintien roide, au visage sévère, aux façons brusques; mais le cœur était bon, l'âme chaude et généreuse. Mme de Boutarie avait eu pour Mme Derville une très-réelle affection, et un attachement presque aussi grand pour son mari. Le colonel n'avait pas trop présumé de son dévouement en lui confiant l'orpheline. Mais, quoique la marquise fût, en réalité, la meilleure personne du monde, Jeanne, cependant, accoutumée aux douces câlineries de son père, éprouva tout d'abord auprès d'elle une terreur involontaire, irréfléchie, mais qui n'en était pas moins réelle.
N'avez-vous jamais remarqué combien est remplie de grâce et dé tendresse l'affection du soldat pour
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l'enfant? Rappelez-vous ces abeilles de la Bible déposant leur miel dans la mâchoire du lion (ué par Samson, — cet Hercule des Juifs. On vit alors, selon la parole du livre saint, la douceur sortir de la force. La douceur et la force ! Voilà ce que Ton trouve dans ces cœurs de héros, qui sont les vrais cœurs de pères 1
L'affection de M. Derville possédait un charme, qui manquait absolument à Mme de Boutaric, si parfaitement bonne d'ailleurs. N'en était-ce point assez pour qu'une pauvre fillette, élevée comme Jeanne dans une atmosphère de perpétuelle adoration, éprouvât près d'elle une sorte d'effroi instinctif?
Malgré tous ses efforts, elle ne put vaincre cette première impression. L'aspect même de la maison, cet air des choses, auquel les enfants sont beaucoup plus sensibles qu'on ne le croit généralement, augmentait chez Jeanne cette disposition craintive, que rien ne venait combattre. La marquise habitait une de ces vieilles demeures, complètement provinciales, et ab solument étrangères à l'élégance et au confortable modernes, mais où respirait encore la sévérité des grands siècles passés.
Il y avait surtout un certain salon, tendu de cuir fauve, protégé contre le jour trop vif par de triples rideaux drapés au bord des embrasures profondes, décoré d'armes menaçantes et de portraits de famille enfumés et fronçant le sourcil I Quand la pauvre mignonne entrait dans ce salon, un frisson passait sur elle et elle tremblait de la tête aux pieds* Elle n'y était jamais venue, cependant, qu'avec son père, et seulement pour quelques instants, certaine de rega-
gner bientôt son nid accoutumé, parmi les fleurs et sous la feuillée de la Rosière.
Cette fois, elle s'y voyait abandonnée, avec une étrangère, — car elle connaissait bien peu la marquise; — elle ne savait pas combien de temps elle y resterait ; elle ignorait ce que Ton allait décider à son sujet, et son âme était encore toute remplie des scènes lugubresqui venaient de se dérouler sous ses yeux. Elle s'assit donc en tremblant dans un coin, sur le bord de sa chaise, comme quelqu'un qui n'ose pas, ses petites mains jointes sur ses genoux, des larmes plein ses joués pâles, qu'elle oubliait d'essuyer.
La marquise ne tarda point à paraître. Économe de son temps, elle se fût reproché de faire perdre celui des autres. Elle entra vivement, brusquement, et, allant droit au prêtre :
— Tiens! c'est vous, curé! lui dit-elle; et par quel hasard êtes-vous venu comme cela, sans crier : Gare! N'importe, vous voilà, on vous prend!... Mais, bonjour I... Êtes-vous muet? Comment cela va-t-il ?
Et après ce flux de paroles, que rien n'avait interrompu, après ces questions pressées, dont elle n'écoutait pas les réponses, apercevant tout à coup l'enfant, elle alla droit à elle, en lui criant de loin, sans trop la regarder :
— Et vous, ma gentille Jeanne, toujours fraîche comme une rose... Une jolie rose blanche, n'est-ce pas?... Arrivez donc m'embrasser!... Mais qu'est-ce? On dirait que vous avez pleuré?... Vous pleurez encore! Qu'avez-vous, mon enfant?
Tout en parlant ainsi, avec une volubilité que rien n'arrtlait, la marquise ouvrit ses longs bras nerveux,
et^ saisissant Jeanne entre ses dix doigts maigres, elle approcha le frais minois de son visage anguleux et basané, et le baisa sur les deux joues, avec toutes les démonstrations d'affection que pouvait se permettre une nature comme la sienne.
— Son père vient de mourir 1 lui dit tout bas le curé, qui trouvait enfin la possibilité de placer un mot.
— Mort 1 son père ! le colonel i Mon pauvre Derville, morti Comment avez- vous dit cela, curé?
^— Hélas t madame la marquise, j'ai dit la chose tout simplement, comme elle est. M. le colonel est mort.
— Ah I que m'apprenez-vous là? Derville, ce pauvre Derville i Ce sont donc tous les meilleurs qui s'en vont?
— Ceux-là s'en vont que le bon Dieu appelle. Madame, qui est si pieuse, sait cela mieux que moi.
— Sans doute! sans doute! Ah 1 que je suis fâchée I mais cette petite, que va-t-elle devenir à présent ? Oh ! je lui servirai de mère! continua-t-elle, emportée par un élan de sincère bonté, qui contrastait assez singulièrement avec sa brusquerie habituelle; et, reprenant Jeanne dans ses bras, elle la pressa contre son buse, comme si elle eût voulu l'étouffer.
— Madame la marquise, ce brave colonel avait raison de ne pas douter de vous! fit le bon curé ; aussi vous a-t-il légué sa fille I
— Et je l'aimerai comme si elle était la mienne! continua Mme de Boutaric, en lissant les cheveux de Jeanne du bout de ses doigts.
— Voici le testament ! reprit le curé en tendant à la
marquise la lettre (|ue M. Derville lui avait remise au moment de sa mort.
Mme de Boataric prit la lettre, la lut lentement^ avec une attention profonde5 et la fit lire ensuite au curé.
— Je crois, dit-elle, qu'il avait raison; en tout cas^ il était le pèrel il faut faire ses volontés. Le ciel inspire les mourants. Dlnez-vous avec moi, curé?
— Impossible l madame la marquise; mille soins me rappellent à ma paroisse... Il faut que je prévienne les amis du défunt et que je dispose tout pour Finhu*' mation.
' ^ Alors» dites adieu à Tenfant, car nous partirons demain.
Depuis deux jours, Jeanne vivait comme dans un rêve. Elle avait aimé tendrement son père, dont la mort l'avait plongée dans une sorte de stupeur et d'à* néantissement. Elle n'avait pas la force de vouloir. Accoutumée, du reste, à l'obéissance passive, el façonnée à cette soumission absolue des enfants bien élevés, elle n'était pas préparée le moins du monde à opposer aux désirs de la marquise plus de résistance qu'elle n'eût fait à ceux de son père lui-même.
Cependant, lorsque Mme de Boutaric eut dit au curé, de cette voix un peu sèche et toujours impérieuse, alors même que la note de la compassion et de la bonté qui vibrait dans son âme aurait dû l'ai* tendrir :
66 * lX pupille
— Embrassez l'enfant, car nous partirons demain !..• Je ne sais quel vague sentiment d'effroi s'empara tout à coup de la fille du colonel; par un mouvement instinctif dont elle ne fut pas la maîtresse, elle saisit dans ses deux peftites mains la soutane du prêtre, comme pour lui dire :
— Je vous en prie, ne me laissez pas efnmener !
Le curé ne pouvait rien répondre à cette muette invocation, et il n'y répondit rien. L'enfant, alors, tourna vers la marquise un regard humide, qui l'interrogeait.
Sans doute, l'expression sévère du visage de sa protectrice ne lui permit pas d'espérer le moindre changement dans ses résolutions, car, sans rien dire, elle tendit sa joue pâle au bon curé, et reçut son baiser d'adieu en étouffant un gros soupir.
L'excellent homme prit alors congé de la marquise en lui adressant, au sujet de l'orpheline, toutes sortes de recommandations qu'il savait lui-même superflues; mais il croyait, du moins, accorder ainsi comme une dernière satisfaction à sa douleur, et à sa vive tendresse pour l'enfant.
— C'est bien, c'est très-bien, mon cher curé ! Mais n'ayez ni crainte ni souci, dit Mme de Boutaric, en manière d'adieu; ce qui doit être fait, sera fait !
Le curé comprit que son audience n'avait pi us d^objet, et il se retira, après avoir adressé à la marquise un salut empreint de ce respect profond et sincère que le clergé de nos provinces témoigne toujours aux représentants de l'ancienne noblesse, sans doute en souvenir des intérêts longtemps communs des deux castes si fortement unies dans le passé.
Dî LA LEGiaN D*HONNEUR. 57
Quand la: lourde portière aux grandes figures sombres fut retombée derrière le prêtre, rorpheline se sentit plus abandonnée encore et plus seule en ce monde. Tous les liens qui la rattachaient à la Rosière se rompaient Tun après Tautre. Mme de Boutaric n'avait point, hélas I ce qu'il eût fallu pour rassurer ces inquiétudes et ces délicatesses de sensitive effrayée; pour -calmer ces terreurs, à la fois vagues et profondes; pour adoucir l'amertume de la douleur dans cette jeune âme infiniment tendre. Sans trop se demander si les consolations efficaces à son âge, à elle, étaient également celles qui convenaient à Jeanne Derville, elle lui mi t à la main un gros livre de prières, remmena dans une église, et, lui indiquant l'office des Morts, elle lui dit :
— Priez pour votre père, mon enfant !
Le colonel avait dit vrai : Jeanne savait à peine lire, et ce fut en vain qu'elle épela, sans pouvoir en comprendre le sens, ces grandes lamentations et ces psaumes désolés par lesquels l'Église essaie de consoler nos tristesses, en nous aidant à les exprimer.
Par bonheur, la nuit vint, et avec elle le sommeil, ce grand consolateur de l'enfance, dont il ferme si aisément les yeux, alors même qu'ils sont pleins de larmes.
Mais il était dit qu'aucune épreuve ne serait épargnée à celle qui débutait dans la vie sous de si rudes auspices.
Le lendemain matin, au moment où Jeanne allait monter en voiture avec sa noble protectrice, on vint annoncer à la marquise que Jacqueline, la servante du colonel, était là et demandait à lavoir. La robuste
paysaone arrivait à pied de la Rosière, et elle avait marché toute seule par les routes une partie de la nuit, pour en^brasser une dernière fois sa jeune naaîtresse. Jacqueline, une Bretonne brelonnante, encore dans toute la force de la jeunesse^ appartenait à ce type, de plus en plus rare de nos jours, des serviteurs véritablement attachés à leurs maîtres, qui se regardent comme de la maison, et qui rachètent quelques inconvénients et quelques défauts par une affection sincère et un dévouement sans bornes.
Elle avait servi de mère à Tenfant de M. Derville, et Jeanne eût pu être sa fille sans qu'elle Feùt aimée davantage. Depuis la mort de la jeune femme, elle avait prodigué à Torpheline tons les soins réclamés par son âge encore tendre, et par sa santé toujours délicate; elle s'était attachée à la pauvre petite en raison même de tout ce qu'elle lui avait coûté d'inquiétudes, de soucis et de peines. C'est ainsi que se laissent prendre les âmes vraiment bonnes.
Quand elle sut que Jeanne allait partir pour ce terrible Paris, dont la province se fait parfois de si étranges idées, et qui reste encore, et qui restera si longtemps pour elle une sorte de mystérieux épouvantail, Jacqueline n'avait pu maîtriser la violence de ses sentiments, où la crainte se mêlait aux regrets. Aussi, du moment où M. le curé lui avait annoncé la fatale nouvelle, sa résolution fut arrêtée : elle accourut à Avranches.
La prudence et la droite raison de la marquise lui conseillaient d'épargner à Jeanne une scène aussi pénible qu'inutile , elle eût donc voulu éviter l'entrevue. Mais Jacqueline était déjà là, remplissant la maison de ses larmes, et il eût été trop cruel de la ren-
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voyer sans lui permettre d'embrasser une dernière fois celle qu'elle avait tant aimée... et qu'elle aimait tant encore.
— Où est cette femme? demanda Mme de Boutaric au valet de pied qui venait d'annoncer l'arrivée de la servante du Colonel.
— Ici, madame la marquise^ dans le vestibule.
— Qu'elle entre I
La marquise, toute prête à partir, était empaquetée dans ses habits de voyage, son sac de nuit à ses pieds, tenant en main son en-tout -cas, trop grand pour une ombrelle et trop petit pour un parapluie, monté en soie puce sur un manche de houx coupé dans son jardin, franc, solide, épineux, — assez fidèle emblème de son caractère.
Debout, au coin de la vieille cheminée monumentale, sculptée dans la pierre et accostée de deux hommes d^armes casqués et cuirassés, elle laissait deviner dans son attitude quelque chose d'impatient et d'impérieux. Elle avait pris son grand air et froncé son terrible sourcil, — d'une nuance incertaine entre le gris et le roux, — dont Avranches tout entier redoutait le mouvement olympien. Sa main nerveuse pétrissait la poignée de l'en-tout-cas, et son pied battait sur le parquet une mesure trop saccadée pour ne pas être irrégulière.
 quelques pas d'elle, Jeanne, debout aussi près d'une grande table-console, qui lui venait jusqu'au menton, émiettait silencieusement un petit pain dans une tasse de lait chaud.
A peine la marquise avait-elle prononcé ces mots : « Qu'elle entre f » que la porte s'ouvrit avec une sorte
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de fracas : Jacqueline se précipita dans la salle comme un ouragan dans une vallée, par la brèche d'une montagne.
Mme de Boutaric en fut pour ses frais de pose et d'expression. La rustique personne ne parut même pas la voir, et elle s'avança ou plutôt s'élança vers Jeanne Derville, qu'elle saisit à bras-le-corps, et qu'elle enleva de terre, comme elle eût fait d'une plume.
— C'est donc vrai ! c'est donc vrai, Jeanne, que tu t'en vas ? dit-elle en regardant l'enfant dans ses grands yeux, tout rouges d'avoir tant pleuré.
Au lieu de répondre, l'orpheline se tourna vers la marquise.
Jacqueline comprit que la petite ne faisait point en ce moment ce qu'elle voulait, mais qu'une autre commandait et qu'elle obéissait.
Cette fois, elle se tourna vers la marquise, et joignant ses mains :
— Ohl madame! madame! dit-elle d'une voix humble, dont l'accent priait, c'est vous qui remmenez! Pourquoi l'emmenez-vous?
La marquise était si peu habituée aux familiarités des gens de cette sorte, qu'elle ne songea point tout d'abord à répondre. Son étonnement la rendait muette ; il ne lui semblait pas que ce fût à elle que l'on parlât, et elle regarda Jacqueline comme elle eût fait de quelque curiosité.
On est toujours disposé à croire ce que l'on souhaite. Jacqueline, voyant que la marquise ne lui répondait pas, s'imagina que ses prières et ses larmes avaient fléchi le cœur de celle qui voulait lui prendre sa petite Jeanne. Si maintenant Mme de Boutaric se taisait^
c'elait uniquement, sans doute, parce qu'elle ne so sentait point la force de refuser.
Ce fut donc avec une sorte de conviction qu'elle reprit au bout d'un instant :
— N'est-ce pas, madame, que vous me la laisserez?
Cette fois^ la marquise était si directement interpellée, qu'il ne lui eût point été possible de ne pas répondre. Mais, toujours sous l'empire de l'étonnement que lui causait cette audace insolite d'une servante, elle se détourna quelque peu, et regarda Jacqueline, en prenant cette pose de trois quarts, qui la rendait particulièrement majestueuse. Mais une ûUe de la nature^ comme était Jacqueline, en proie à une émotion violente, ne devait pas se montrer fort sensible à la grandeur plus ou moins poétique de ce que les artistes appellent un profil perdu. Elle ne vit rien, absolument rien de tout cela. Elle vit seulement sa Jeanne, qu'on voulait lui prendre, tandis qu'elle voulait la garder. Aussi elle continua ses supplications mêlées de larmes.
Mme de Boutaric se connaissait en physionomies et savait distinguer une expression sincère d'avec une grimace. Elle fut frappée de ce qu'il y avait de douloureux, et en même temps de profondément affec-^ tueux et d'ardemment dévoué dans le visage anguleux, sans grâce et sans beauté, de la pauvre Bretonne, qui du moins respirait la franchise et la loyauté. C'était une de ces figures qui ne savent pas mentir. Aussi, au lieu de foudroyer cette malavisée par quelque apostrophe hautaine, elle lui parla au contraire avec une bonté indulgente.
— Ma brave fille, lui dit-elle, c'est très-bien à vous
de porter tant d'intérêt à votre jeune maîtresse, et pour cela, je vous estime I mais vous devez comprendre que je ne lui veux pas moins de bien que vous. Seulement, je sais mieux ce qui lui convient. Si Mlle Derville quitte la Rosière, c'est qu'elle doit la quitter. Je n'ignore' pas jusqu'à quel point vous respectiez et vous aimieï le colonel. Apprenez donc que lui-môme, en mourant, a souhaité le départ de sa fille. Je ne fais que lui obéir.
~ Ah I le pauvre bon monsieur I •*- que Dieu ait son âmet — comment a-t-il pu vouloir une pareille chose?
--- Il l'a voulue pour le bonheur de sa fille.
— Le bonheur est d'ôtre aimée! et qui l'aimera au* tant que je l'aimais?
— Il ne suffit pas d'aimer. Il faut aimer avec intelligence, et comprendre les vrais intérêts des gens qu'on aimel
-^ Qui la soignera dans cet affreux Paris?
— N'ayez aucune inquiétude. Je placerai Mlle Derville dans un établissement où elle ne manquera jamais de rien.
Ici, un observateur attentif eût pu noter, dans la voix de la marquise, une naissante impatience. Son calme et sa modération, qui n'étaient peut-être pas chez elle des qualités dominantes, venaient d'être mi9 à une rude épreuve. Il ne fallait point que cette épreuve durât trop longtemps. Aussi, s*aperoevant que, par la douceur et les concessions, elle n'obtenait rien d'un esprit aussi intraitable qu'exalté, elle se • montra disposée à user de son autorité, et elle le fit avec l'énergie qui lui était naturelle.
— Jacqueline, dit-elle, écoutez-moi. J'emmène Mlle Derville parce que je veux l'emmener, et je le veux parce que je le dois. Tâchez que cela vous suffise I
Peut-être que cela ne suffisait point absolument & Jacqueline; mais le ton de la marquise n'admettait pas de réplique, et, devant cette ferme attitude, elle n'osa plus se permettre d'inutiles objections; elle se tut, mais ses sanglots éclatèrent avec une sorte de violence sauvage, dont Mme de Boutarlc fut presque effrayée.
Positive et froide comme la raison même, la marquise avafit une profonde horreur de tout ce qui était faux, inutile et exagéré. Mais sa nature loyale la portait à respecter chez les autres tout ce qui lui semblait honnête et sincère. Aussi, bien qu'elle fût extrêmement contrariée de l'obstination de Jacqueline, elle sut comprimer les trop vives irritabilités de sa nature, et pour toute réponse aux emportements passionnés de la pauvre fille, elle se contenta de lui faire de la main un signe que Ton eût pu traduire ainsi :
•^ Que voulez-vous? puisqu'il le faut I
Depuis que sa bonne, — c'est à dessein que nous employons cette expression enfantine et naïvement tendre, — ^ depuis que sa bonne était entrée dans le salon, Jeanne avait interrompu le maigre repas qui devait la conduire jusqu'au soir, et elle écoutait attentivement tout ce que se disaient Jacqueline et Mme de Boutaric. Quoiqu'elle eût, comme on dit, le cœur bien gros, elle s'était longtemps contenue.
Mais en entendant les sanglots de la créature dévouée qui, depuis de longues années déjà, vivait avec elle et pour elle, les siens éclatèrent également, et elle
se jeta djans les bras de sa fidèle Bretonne avec un élan de tendresse qui eût fait tressaillir un cœur de mère. Toutes deux un instant, séparées par leurs conditions différentes, mais rapprochées par une mutuelle affection, confondirent leurs larmes et mêlèrent leurs caresses.
— Ah 1 fit la marquise, je vois que la petite sait aimer et se faire aimer. Est-ce là le secret du bonheur? N'est-ce point plutôt le mortel péril de la vie des femmes?
Mais il n'entrait pas dans les habitudes de Mme de Boutaric de perdre beaucoup de temps en réflexions philosophiques et morales; elle toucha donc Jacqueline du bout de son en-tout-cas, en prononçant ce seul mot.
— Assez I
Le conducteur de la voiture publique passait déjà la tête à travers les barreaux de la grille d'entrée. La marquise prit Jeanne par la main en lui disant :
— Venez, mon enfant I
La fille du colonel s'arracha courageusement à l'étreinte de Jacqueline, et suivit, non point sans se retourner encore vers la pauvre Bretonne, celle qui semblait être désormais la maîtresse de sa vie.
Quelques instants plus tard, la pesante machine, que l'on croyait alors avoir bien nommée en l'appelant une diligence^ fit gémir le pavé sous son poids» et bientôt, vigoureusement enlevée par son attelage de six percherons gris-pommelés, emporta notre héroïne vers ses destinées inconnues.
l^REMIÈRE PARTIE
Les chagrins de l'enfance s'arrêtent le plus souvent à la surface du cœur; c'est plus tard seulement que la douleur jette au plus intime de notre être ses racines profondes. Les épreuves sont toujours proportionnées aux forces de celui qui les subit. La Providence clémente mesure le vent à la toison des agneaux.
Jeanne Derville ne savait pas encore ce que c'était qu'un voyage. Le Mont-Saint-Michel bornait Thorizon de sa vie, et les clochers d'Avranches étaient ses colonnes d'Hercule. Je ne parle point de son triste pèlerinage à Mice, à la suite de sa mère, qui devait y mourir. Elle était si petite alors, qu'elle n'en avait guère gardé le souvenir.
Maintenant elle savait voir; elle pouvait comprendre : le voyage allait donc avoir pour elle, — qu'elle le voulût ou qu'elle ne le voulût pas, — un intérêt sérieux et une attraction toute-puissante. On l'a dit avec raison : la portière de la voiture qui nous emmène à travers Tespace, est une fenêtre qui s'ouvre
sur le monde. A chaque tour des roues rapides, le centre de nos observations se déplace, et, de minute en minute, nous voyons les perspectives se reculer et s'agrandir.
La vive impression du voyage nous arrache à nos préoccupations et nous mêle, en quelque sorte, à . toute la nature, en nous transportant hors de nous. C'est pour cela que, dans beaucoup de maladies qui ont des causes morales pour principe, les médecins habiles conseillent presque toujours les voyages : ils veulent guérir Tâme avant de guérir le corps.
C'était aussi ce que pensaât la marquise de Boutaric, silencieuse dans son coin, et observant attentivement le visage de Jeanne.
— Â son âge, se disait-elle, les impressions sont naturellement fugitives; elles s'effacent les unes les autres. Dieu l'a voulu ainsi. Sans doute, elle a eu beaucoup de chagrin de la mort de son père ; mais ces jeunes douleurs sont vite oubliées. Les larmes promptes à couler sont aussi promptemeitt essuyées.
Les deux femmes se trouvèrent seules dans le coupé de la diligence.
Tout le temps que la voiture n'eut pas franchi Yen^ ceinte de la ville, et que l'on resta enfermé dans ses rues étroites, Jeanne se tint immobile, blottie,^ en quelque sorte, à la place, — un coiUj — où elle s'était réfugiée d'abord, tremblante, effarée, semblable à l'oiseau qui sent palpiter sa poitrine dans la main du ravisseur.
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M^is, lorsqu'elle fut en pleine campagne, lorsqu'elle vit s'ouvrir devant elle de lointaines et larges perspectives, lorsqu'elle se trouva en face de ce panorama
superbe qui se déroule sous les murs d'Avranches : collines aux lignes souples, mollement onduleuses, campagnes souriantes, limpides rivières, attachant des arabesques de moire argentée à la ro^ verte desprairies, bouquets d'arbres ondoyant çà et là comme des panaches, mer azurée, reflétant Fazur du ciel, et dont la brise soulevait par instants les petites vagues aux crêtes légères, bientôt éparpillées en lumineuse écume, Jeanne Derville, qui avait toujours vécu près de la nature ou, pour mieux dire, dans son sein, et, par cela même, plus sensible à toutes les manifestations de sa beauté, se laissa glisser doucement de son siège, et colla contre la vitre son jeune et frais visage.
Le soleil qui, jusque-là, s'était tenu obstinément caché dans les brumes du matin, perça son voile de niiages et versa ses splendeurs sm' la nature réveillée.
Jeanne regardait.
Son âme semblait passer tout entière dans ses yeux^ où il n^y avait plus de larmes; on eût dit que son attention absorbait sa douleur.
— Le ciel est bon I pensait la marquise ; il la console.
On arriva bientôt au premier relais. Devant la maison de poste, il y avait grand bruit de gens et de chevaux; les postillons allaient et venaient; les garçons d'écurie dételaient des chevaux fumants et attelaient des chevaux frais; des voyageurs montaient et d'auti^es desœndaient; le conducteur gourmandait un peu tout le monde.
Jeanne restait toujours immobile à la portière
— Ça l'occupe; le charme agit ! pensa Mme de Boutaric, et elle ne lui adressa point la parole.
On repartit : même silence de Tenfant.
— Cette fois, c'est trop t murmura la marquise. On dirait qu'elle a été changée en statue.
Bientôt la voiture roula dans une sorte d'encaissement de la route, bordée des deux côtés par de grands arbres et des haies normandes, épaisses comme des murailles, et à travers lesquelles il était absolument impossible de rien voir.
— A présent, ce n'est pas le paysage qui la distrait, se dit la vieille dame, et comme elle eut peur de ce silence, trop obstinément prolongé, elle toucha Jeanne du doigt, légèrement.
A ce contact, l'enfant tressaillit, comme un être nerveux que suiprend l'étincelle électrique; mais elle ne se retourna point.
La marquise alors appuya un peu plus fort, et la contraignit à lui montrer son visage : il était tout baigné de larmes.
— Hum i fit-elle tout bas, la petite n'est pas aussi facile à consoler que je l'avais cru tout d'abord; et, plus haut, elle ajouta :
— A quoi donc pensez^ vous, mignonne?
— A mon père, madame.
Que répliquer à cela? et comment vouloir arrêter les larmes qui coulaient d'une source si pure? La marquise ne l'essaya pas, et elle les laissa couler. Cependant, au bout de quelques instants, elle se dit qu'il devait y avoir un terme à tout, et, attirant l'enfant près d'elle, délicatement^ elle essuya ses grands yeux rougis.
DE liA, LÉGION D*HONNEUR. 60
— Voîs-tu, ma pauvre petite, lui dit-elle, cette vie n'est qu'une longue suite de douleurs, et le seul moyen de les adoucir, c'est de se résignera la volonté de Dieu, de Dieu qui nous aime, et qui nous envoie tous ces chagrins pour notre bien !
Dix heures sonnèrent à l'horloge [d'une église de village, près de laquelle on passait.
— C'est maintenant que Ton enterre papa I répondit Jeanne avec un sanglot qui déchira sa poitrine.
La marquise fut émue.
— Ah ! vous l'aimiez bien, ma chère enfant, dit-elle doucement, et je sais que lui-même n'aimait rien au monde tant que vous. Il faut donc obéir à toutes ses volontés, pour le faire revivre ainsi dans votre âme affectueuse et soumise... S'il était là, il vous défendmt de pleurer comme vous faites I
— Ah ! madame, je ne pleurerais pas,... s'il était là.
— Il y est toujours par la pensée et par la tendresse, mon enfant. Dieu, qui est aussi un père, lui permet de s'occuper encore de vous. Croyez-le bien, Jeanne; du ciel où il est maintenant, il s'inquiète de sa fille ; il la regarde, il la voit qui pleure, qui pleure trop, et il lui dirait, si elle était capable de l'entendre :
— Ce n'est pas bien, Jeanne, d'être si peu raisonnable; vous me faites de la peine. J'attendais mieux de vous.
— Il me disait toujours toi/ madame, répliqua l'enfant.
— Et il te Je dira encore, mon cher ange I Mais à condition que tu seras bien sage et que tu ne pleureras plus.
Du revers de sa main Jeanne essuya silencieusement
ses dernières larmes. A partir de ce moment, avec une force de volonté que l'on n'eût peut-être pas eu le droit d'attendre de son âge, l'enfant dompta sa douleur, et calme, résignée, elle écouta tout ce qu'il plut à la marquise de lui dire. C'étaient, du reste, des paroles à la portée de son âge et des exhortations marquées au coin d'une raison aimable et d'une vraie sagesse pratique. Avec toutes sortes de précautions tendres et une délicatesse presque maternelle, Mme de Boûtaric lui fit entrevoir la nécessité impérieuse oii elle allait se trouver maintenant de travailler pour apurer son avenir.
— C'est à vous, ma petite, ajouta-t'-elle en terminant, que sera désormais confié le soin de votre vie. Votre vie sera ce qu'il vous plaira de la faire. Hais, si vous vous aidez, le ciel vous* aidera, et les amis ne vous manqueront pas. L'État, dont votre père a été un des plus fidèles serviteurs, se charge de votre éducation; il vous élèvera comme une fille de prince. C'est à vous à reconnaître ses bontés, en faisant de votre mieux pour en profiter.
Les réponses de Jeanne, pleines de tact et d'esprit naturel, prouvaient assez qu'elle comprenait l'importance de tout ce que lui disait la marquise, et qu'elle 4tait disposée à profiter de ses conseils.
Le voyage, qui fut assez long, s'acheva sans accident et sans incidents. Après être restées deux jours et une nuit emprisonnées dans la boîte roulante, les deux voyageuses se trouvèrent enfin au milieu de Paris.
Accoutumée au grand silence de la campagne et à la paix profonde de la nature, Jeanne se sentit tout d'abord singulièrement dépaysée, dans le perpétuel va-et-vient et le tumultueux bourdonnenaent de la grande ville. Ces allées et venues autour d'elle d'hom^ mes à la mine affairée, aux mouvements brusques, aux rapides allures, prenant les paquets sans regarder les gens, Teifrayërent quelque peu, et, avec un sentiment de crainte instinctive, elle se serra contre la marquise.
Mme de Boutaric ne lui donna pas, du reste, le temps de se reconnaître; elle la prit par la main, la fit monter en voiture et la conduisit immédiatement dans le modeste hôtel où descendait toute sa famille.
Dans sa petite chambre, entre cour et jardin, Jeanne sa retrouva presque aussi tranquille qu'à la Rosière. Le bruit lointain des voitures, qui lui arrivait affaibli par la distance, lui rappelait le murmure vague et mourant des flots' de la mer sur la grève du Mont* Saint-Michel, qu'elle entendait souvent sans les voir, pendant qu'elle causait avec son père sous la tonnelle de clématites et de jasmins.
La marquise ne se permit qu'une installation sommaire et provisoire, car, ainsi qu'elle le disait ellemême^ elle n'entendait certes pas « faire de longs os dans la capitale. » Elle déjeuna donc avec Jeanne, en toute h&te et sous le pouce, et, comme elle trouvait
l'enfant fatiguée et pâlie par deux jours el une nuit de route, elle la mit au lit. Quand elle la vit endormie, et comme si ce sommeil Teût elle-même défatiguée, elle repartit sup-le-champ, et se rendit à pied, pour rétablir la circulation du sang, à la grande chancellerie de la Légion d'honneur.
Elle y demanda M. de Noirlieu, Tami du colonel Derville, qui avait déjà été prévenu par la lettre, posthume en quelque sorte, de l'infortuné père de Jeanne.
La marquise fut introduite immédiatement près du chef de bureau.
M. le baron de Noirlieu était tout à la fois un homme de cœur et un homme d'affaires. Il joignait aux sentiments les plus généreux et les plus dévoués un sens pratique et droit qui le faisait aller tout de suite au fond des choses. Dès les premiers mots, la marquise reconnut une nature assez conforme à la sienne, et avec laquelle il lui serait aisé de s'entendre^ Aussi allèrent-ils tout de suite au fait. En quelques minutes on convint de tout. Le dossier de Jeanne était prêt; les pièces en règle n'attendaient plus que la signature du grand chancelier.
— Je verrai Son Excellence à quatre heures, dit M. de Noirlieu. Si madame la marquise veut bien me faire l'honneur d'accepter pour ce soir mon modeste dîner de famille, ■— la fortune du pot, comme disent les bonnes gens, — je lui remettrai la lettre d'admission, tout en faisant connaissance avec votre petite protégée.
— C'est ditt fit la marquise. Mais n'y mettez pas de façon ; vous me désobligeriez infiniment. Je n'ai dit
oui que pour vous montrer l'enfant. Je vous préviens, d'ailleurs, qu'elle est cbarmante.
Le chef de bureau demeurait à l'entrée de la rue Cassette, non loin de l'hôtel où nos deux voyageuses étaient descendues. A six heures sonnant, Mme de Boutaric faisait son entrée dans un petit appartement qui aurait tenu tout entier dans son salon d'Avranches. Elle y fut accueillie par une hospitalité tout à la fois respectueuse et cordiale. Jeanne, de son côté, y trouva des enfants à peu près de son âge et qui luL firent fête.
Timide et réservée comme on est presque toujours quand on a vécu dans la solitude, elle se laissa pour«tant gagner peu à peu par leur bonne grâce, leur gentillesse et leur amabilité. La soirée lui parut courte, et la marquise remarqua, non sans plaisir, que les fraîches couleurs reparaissaient sur ses joues dans l'animation des causeries enfantines.
Le lendemain, Mme de Boutaric se présentait avec la fille du colonel à la grille de la maison impériale de Saint-Denis.
Saint-Denis! quels grands et nobles souvenirs ce seul nom rappelle I et que ce fut une pensée heureuse de donner pour égide aux filles de la Gloire le patronage national de ce vieux monastère, si intimement lié aux origines de la France monarchique I
Trois dynasties de rois dorment leur dernier som-
7i LA PUPILLE
meil à Tabri de ces voûtes séculaires; les plus grands drames de notre passé ont déroulé leurs péripéties à l'ombre de ces cloîtres; couvent d'hommes, avant d'avoir été une maison de jeunes filles, la vieille abbaye, ardent foyer de discipline religieuse et de science humaine, projette un faisceau de himière sur les annales de la France. La chronique de Saint-Denis est la mère de notre histoire.
Quelques habitations, groupées, au cinquième siècle de notre ère, autour de la tombe de l'apôtre des Gaules, furent le noyau primitif de la ville. Le souvenir de Geneviève la bergère, celle dont la houlette, plus puissante que l'épée des empereurs romains, arrêta la marche barbare et triomphante d'Attila, le rehausse de ce reflet de poésie, qui rayonne autour du chaste et beau visage de la patronne de Paris.
Au septième siècle, Dagobert, de populaire mémoire, fonda la basilique, depuis lui accrue, restaurée et rebâtie tant de fois. Il y appela des moines, choisis dans les plus célèbres couvents, et leur sainte colonie vint y cueillir, dans le jardin mystique du cloître, les fleurs austères écloses sous la règle bénédictine.
Pendant les sanglantes ténèbres et les longues convulsions du moyen âge, Saint-Denis conserva dans sa paix bénie tous les germes de la doctrine et de la science, qui devaient éclore à une heure plus propice. Abeilard, un nom cher aux femmes, vint y cacher sa gloire et ses malheurs, et, pour que rien ne manquât à sa complète illustration, les thaumaturges lui donnèrent cette renommée de miracles qui ajoutait, en quelque sorte, le dernier sceau à la célébrité des sanctuaires religieux.
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DE LA tÉGION D'HONNEUR. 75
Riche d'honneurs/poss^dant des territoires immenses, affranchie de la juridiction de Tarchevêque de Paris, ne relevant que du pape, sœur cadette de Fautorité royale, Tabbaye de Saint-Denis pouvait être r^ardée comme le type et le modèle de ces grandes oasis du monde chrétien, qui s'ouvraient si généreu-^^ sèment pour les vaincus du sort, pour les désespérés de la vie, pour ceux qui n'avaient plus une place au milieu des hommes, que dévorait le zèle des grandes vocations, ou que torturait le remords de fautes inexpiables.
De longs siècles s'écoulèrent pendant lesquels Saint- Denis poursuivit en paix ses nobles destinées.
Tout à coup cette révolution de 4789, qui s'appelle, par excellence, la Révolution, éclata sur la France, sur le monde. Ses mains irrésistibles ouvrirent l'ère moderne. Bientôt la société, en travail d'une civilisation nouvelle, se sentit troublée jusqu'au plus profond de ses entrailles. Des échos menaçants retentirent dans les cloîtres paisibles; les vieux moines se regardèrent en frémissant, et craignirent les derniers malheurs.
Cependant, l'Assemblée constituante s'imagina de rendre les hommes plus libres en les privant de certaines libertés : un premier décret abolit les vœux monastiques, supprima les communautés religieuses, sécularisa leurs membres et confisqua leurs biens. C'est ainsi que l'on préparait le règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité humaines.
Hais les révolutions ne s'arrêtent point d'elles-mêmes sur la pente'. Un second décret vint compléter le premier.
Celui-ci déclara la basilique de Saint-Denis égliso paroissiale, et remplaça les moines par un clergé séculier.
Un peu plus tard, Quatre-vingt-treize secoua ses torches et donna le signai des profanations sacrilèges. On pilla le trésor de Saint- Denis; on viola la majesté des tombes royales. La ville du vénérable apôtre des Gaules perdit la moitié de son nom et s'ap< pela d'un vocable nouveau ; Denis-franciadef
Les décades de la déesse Raison, avec leurs cérémonies grotesques, succédèrent aux pompes et aux splendeurs du culte catholique. Mais la chute n'était pas assez profonde encore. L'église, après avoir été un temple, — le temple de la Saison, — devint un dépôt d'artillerie, puis un théâtre de saltimbanques et un magasin à fourrages. Ce ne fut point tout I on arracha les vitraux, on brisa les ornements d'architec« ture, on fondit les vases sacrés, on eflfondra les toitures, et, malgré la parole de celui qui a dit: «Ma maison est une maison de prières; d et ailleurs : (t L'homme ne se nourrit pas seulement de pain, 9 on dressa des moulins à bras sur l'emplacement des autels renversés.
Mais le mal périt toujours de ses propres excès. La Révolution, après avoir anéanti ceux qu'elle appelait ses ennemis, avait Uni, comme l'antique Saturne, au* quel on Ta trop de fois comparée, par dévorer ses propres enfants.
Cependant, une main puissante et réparatrice s'étendait déjà sur la France, comprimant les désordres de l'anarchie, et se donnant pour tâche de réconcilier les conquêtes du monde moderne avec ce qu'il y
DE LA LKOION D'IIONNEUB. /!7
avait de vrai, de juste el de boa dans ces traditions du passé, dont l'humanité, à travers ses alternatives de prospérités et de misères, avait vécu pendant tant ' de siècles.
La Révolution avait cru devoir abolir, comme contraire à ce principe d'égalité, qui fut son mot d'ordre impérieux, tous les signes honorifiques des anciennes chevaleries, fondées, il est vrai, pour la plupart, sur le privilège aristocratique de la naissance. L'Assemblée constituante avait commencé par supprimer toutes les marques extérieures supposant des distinctions de castes, et perpétuant ainsi l'antagonisme des races. La croix de Saint-Louis, la décoration militaire par excellence, fut d'abord laissée à l'armée. Mais la Convention, sous la pression incessante du Comité révolutionnaire, décida que tous les chevaliers qui ne déposeraient pas immédiatement les insignes de leur ordre à la municipalité seraient, par ce seul fait, considérés comme suspects. Et, en ce temps-là, éti suspect, c'était un crime qui méritait la mort.
Épuisée par les sanglantes convulsions de l'anarchii effrayée des excès d'une liberté dont elle n'avait goù que les fruits amers, la France se réfugia dans : gloire avec Bonaparte.
On l'a dit, et non sans raison : si les ordres honoi âques étaient détruits, la pensée immortelle qui li avait créés, transmise de race en race, de siècle e siècle, malgré la proscription, subsistait toujours.
Prenant ce qu'il y avait de juste dans l'idée, i l'appropriant aux exigences et aux besoins des temi nouveaux, persuadé que lorsqu'on veut tirer des faon mes tout ce qu'il y a en eux d'énergie et de dévoui
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ment, il faui leur faire oublier, à force de gloire et de distioclionsy les sacrifices qu'on leur demande, celui qui tenait dans ses fortes mains les destinées du monde moderne institua TOrdre de la Légion d'honneur, fondé sur le mérite personnel, et s'éteiguant avec la personne. C'était, comme il le disait lui-même « le moyen de faire des héros avec des hochets. Qu'importe le moyen , pourvu que le but soit atteint?
On s'étonna bien tout d'abord, et, dans certains sa* Ions, qui avaient recueilli les débris des clubs, on railla l'institution nouvelle. Quelques vieux républicains , dont l'entêtement surpassait de beaucoup les lumières, murmurèrent tout bas. Hais bientôt une faveur immense accueillit la création du premier Consul, qui se vit entourée d'un irrésistible prestige» On se sentit heureux de mourir pour un bout de ruban. N'était-ce point là le triomphe de l'idée sur le fait, de l'esprit sur la matière, de l'àme sur le corps?
Dans ces temps d'héroïques exploits, ce fut surtout au milieu des rangs de l'armée que la Légion d'honneur recruta son glcnrieux bataillon. Mais la mort fauchait chaque jour parmi les braves. Beaucoup déjeunes orphelines, dont les pères étaient tombés dans la mêlée des champs de bataille, invoquaient et méritaient la sollicitude de l'État. Une éducation forte et sérieuse, brillante aussi, et les mettant à même d'occuper les positions les plus élevées comme les plus humbles, telle fut la dot offerte par la France aux filles de ceux qui mouraient pour elle.
Le i décembre 4 805, à Schœnbrunn, dans le palais des vaincus, au milieu des joies et des deuils qui suivirent ce triomphe d'Austerlitz, acheté au prix d'un
sang généreux. Napoléon, empereur, signa le premier des nombreux décrets rendus en faveur des orphelines de la Légion.
Ce premier décret leur ouvrit trois maisons, où l'on n'entrerait ni avant sept ans, ni après dix. Chaque maison devait contenir cent élèves.
En 184 0, — six ans plus tard, — et pendant ces six années, le fer et le feu avaient bien des fois éclairci les rangs, aussitôt reformés des légionnaires, — on doubla le nombre des maisons d'éducation destinées à leurs filles. Ces maisons ne devaient pas recevoir seulement les filles des morts; elles devaient également recueillir celles qui n'avaient plus de mères, et dont les pères étaient appelés hors de France pour le service de la France. Les jeunes élèves durent apprendre à lire, à écrire, à compter, à faire tous les travaux de leur sexe; on les mit à même d'exercer une profession utile, et de conquérir ainsi cette indépendance, qui est souvent pour la femme la plus grande sauvegarde de sa dignité.
Les dames de la Congrégation de la Mère-de-Dieu furent chargées de desservir les instituts de la Légion d'honneur.
Saint-Denis fut compris au nombre des six maisons ' décrétées par l'Empereur.
L'antique abbaye était alors un hôpital militaire. La Légion d'honneur en fut mise en possession, quand déjà Écouen, organisé antérieurement, s'était vu peuplé des filles et des jeunes sœurs des généraux et des maréchaux de l'Empire. Napoléon eut pour Saint- Denis une sorte de prédilection; Hortense, la reine de Hollande, la fille chérie de son adoption, en fut la pro-
tectrice éclairée. On décida que les élèves n'en sortiraient ni avant dix-huit ans, ni après vingt ans.
On voulait quelles fussent assez âgées pour avoir reçu le dernier complément de leur éducation, et assez jeunes pour saisir toutes les chances heureuses que leur ofiFrirait la vie.
L'organisation intérieure de la maison fut réglée sur un plan grandiose. Six dignitaires, dix dames de première classe, vingt dames de seconde classe, furent chargées, sous la haute direction d'une surintendantci de l'administration et de l'enseignement.
Les dames durent signer des engagements de dix années, qui se renouvelaient pour une période égale lorsqu'elles passaient d'une classe dans l'autre. Les dignitaires s'engageaient pour toute la vie. La clôture, imposée d'abord aux dames seules, s'étendit bientôt jusqu'aux dignitaires. Le droit de pénétrer dans la maison appartint exclusivement au chef de l'État, aux princes et aux princesses du sang, aux grands dignitaires de TEmpire, au grand-aumônier, à l'archevêque de Paris, au grand-chancelier de la Légion d!honneur.
Le cérémonial de la chapelle admit les pompes so^ lennelles du culte catholique.
Il faut songer à tout, même à la mort, hélas I à la mort si lamentable dans la jeunesse et dans l'enfance, alors que nous pleurons ceux par qui nous devrions être pleures nous-mêmes. Un enclos funèbre fut réservé, dans l'enceinte de l'abbaye, aux victimes choisies pour se reposer dans la paix éternelle avant d'avoir subi l'épreuve du monde et la fatigue de la vie.
DE LA LEGION D'HONfîEUR: ^1
Un jour par année fut consacré à leur chère mémoire, et Ton apprit à celles qui étaient encore toutes pleines d'avenir, tout enivrées de longs espoirs, à célébrer la fête de la Mort. On ne voulut pas fixer l'époque de cette cérémonie touchante à la saison mélancolique des mauvais jours qui reviennent et des feuilles qui tombent, pour nous avertir que nous tomberons comme elles. La fête des jeunes mortes fut, au contraire, célébrée dans le mois souriant des fleurs, au milieu des joies épanouies de la nature renaissante.
Au moment où juin, le plus beau des mois, celui qui voit le printemps finir et Tété commencer, jette partout ses parfums et ses rayons, où les nids chantent dans tous les arbres, où la terre se pare et s'embellit pour célébrer l'éternel renouveau qui perpétue les êtres, les élèves de Saint-Denis durent venir prier sur la tombe de gazon de celles qui n'étaient plus.
En avril 1814, quand déjà l'heure des revers terribles avait sonné pour la France, quand elle se sentait épuisée d'or aussi bien que de sang, les deux grandes maisons de la Légion d'honneur furent réunies en une seule. Saint-Denis absorba Ëcouen, la cadette hérita de son ainée.
Bientôt l'Empire sombra dans l'abîme de Waterloo, et la prodigieuse élévation de l'homme du destin sembla n'avoir eu d'autre but que de nous mieux faire mesurer sa chute. La contre-révolution vainquit la révolution. Les vieilles idées furent de nouveau les mattresses du monde.
La Restauration, qui, plus d'une fois, sembla, prendre à tâche d'effacer les vestiges de l'Empire^ eut
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néanmoins la sagesse de conserver 1^ création de Saint-Denis. Ce fut elle qui institua, pour les dignitaires et pour les dames, une décoration analogue aux croix, des chapitres nobles, et dont le ruban fut pareil à celui de la Légion d'honneur. Les unes le portent en sautoir; les autres n'ont que la rosette; )es dernières classes se contentent du simple nœud des chevaliers; la surintendante seule a le cordon des grandscroix.
Quinze grands chanceliers de la Légion d'honneur et cinq surintendantes ont administré, depuis sa fondation, la maison impériale de Saint-Denis, et lui ont fait traverser saine et sauve, florissante et intacte, les cinquante dernières années de notre histoire, années fécondes en troubles^ pleines de catastrophes et de ruines.
Pendant cette digression, trop longue peut-être, mais que, pourtant, nous supplions le lecteur de nous pardonner, parce qu'elle n'était pas tout à fait inutile, nous avons laissé Jeanne Derville et sa noble protectrice, Mme de Boutaric, devant la grille de la maison de Saint-Denis.
La marquise n'eut pas plutôt expliqué l'objet de sa venue qu'elle fut conduite près d'une jeune surveillante. Celle-ci, après lui avoir demandé son nom, alla prendre les ordres de ses supérieures, et un instant après revint chercher les deux étrangères.
Elle les introduisit daïis un' appartement derécep-
DE LA L^aiON D'HOKNEUR. 8S
tîon, décoré avec une recherche sévère, où les attendait une dame d'un certain âge, dont les manièrea, à la foi» sknpies et dignes, plurent singulièrement à la marquise, tandis que son air de bonté maternelle rassurait notre petite amie. Jeanne, qui avait traversé les longues et vastes cours, en jetant de tous côtés ses grands yeux étonnés, un peu inquiets, se sentit gagnée tout de suite par cette sincère bienveillance, que les enfants ont si vite fait de reconnaître, et à laquelle il leur arrive si rarement de se tromper. La marquise et la surintendante — car c'était, en effet, la plus haute dignitaire de Saint-Denis devant laquelle se trouvaient maintenant les deux voyageuses, — se comprirent tout de suite, et virent qu'elles devaient se traiter Tune et Tautre en femmes du monde — c'està-dire dégale à égale.
Pendant que l'enfant regardait le grand cordon rouge jeté en écharpe sur la robe noire de la surintendante, Mme de Boutaric, qui venait de déposer sur le bureau tous les papiers de la fille du colonel, expliquait sa position et racontait ses malheurs de famille à celle qui devait maintenant conduire et diriger
sa vie.
— Plusieurs, parmi nos élèves, répondit la surintendante, sont dans la même position. Les familles les plus honorables sont parfois les plus pauvres. En entourant ces jeunes filles de nos soins dévoués, nous leur payons la dette que la patrie a contractée envers leurs pères. Votre petite Jeanne trouvera ici, madame, une mère et des sœurs.
Tout en parlant ainsi, la surintendante attachait sur le visage de l'enfant son œil clair et singulièrement
intelligent, comme si elle eût voulu la pénétrer, la deviner, et connaître d'avance ses aptitudes, ses inclinations et ses goûts. Le regard qu'elle reporta ensuite sur la marquise put faire croire que Texamen avait été favorable à la fille du colonel.
— Maintenant, dit-elle à Mme de Boutaric, cette jolie enfant nous appartient, madame la marquise, et vous pouvez nous la laisser.
Jeanne, en entendant ces paroles^ tourna vers la marquise son grand œil brun, tout humide de larmes qu'elle retenait à peine.
— ^ Hélas! pensait-elle, je passe maintenant toute ma vie à dire adieu à quelqu'un.
Il y avait seulement trois jours, la marquise l'ef-* frayait; elle avait peur de sa parole brusque et de son geste roide. Mais cette grande dame, d'apparence si sèche et si hautaine, avait été bonne pour elle; elle lui avait donné des preuves de sympathie et d'intérêt. La pauvre Jeanne, qui ne demandait qu'à aimer, s'était promptement attachée à elle, et maintenant, au moment de la quitter, elle éprouvait un regret vif et profond. C'était, — elle ne s'y trompa pasi — comme une nouvelle et suprême séparation d'avec tout ce que lui rappelait le passé.
La surintendante comprit ces sentiments, si naturels d'ailleurs; elle eut pitié de cette jeune douleur, qu'elle voyait si sincère.
— C'est demain dimanche, fit-elle, et comme nous célébrons une de nos plus grandes solennités religieuses, la fête du Saint-Sacrement, on ne travaillera' guère ici. Voulez- vous, madame, que je vous laisse Mlle Derville un jour de plus ?
Le regard de Jeanne disait si bien oui^ que la marquise n'osa pas dire non.
— Si, continua la surintendante, vous voulez bien, madame, assister à nos ofSces, mademoiselle pourra voir ses futures compagnes, et vous saurez comment nous apprenons à nos jeunes filles à honorer Dieu.
H eût été difficile de refuser; la marquise accepta, tout en se disant que c'était un jour de plus à rester à Saint-Denis. Pouvait-elle, toutefois, refuser une si mince faveur à la pauvre orpheline?
Saint-Denis est une importante sous-préfecture; mais la ville n'offre point par elle-même à une jeuno fille un programme de divertissements très-variés, ni infiniment agréables, et Mme de Boutaric n'avait pas assez d'imagination pour en inventer.
Des cicérones officieux, qui attendaient les deux voyageuses à la porte de la maison, s'offrirent pour leur montrer l'Abbaye, et les conduire dans les chapelles souterraines, où se trouvent les tombeaux des rois.
— t Cela nous fera toujours passer une heure ou deux ! pensa la marquise, en regardant Jeanne Derville, sans quoi je ne sais pas comment nous tuerions cette journée.
Si intéressants, si grandioses et si majestueux que plussent être les monuments funèbres des Mérovingiens, desCarlovingienset des Capétiens, leur vue n'a rien de particulièrement récréatif pour une fillette de neuf ans. Ajoutons que Jeanne, dont le colonel n'avait pas exagéré l'ignorance, dans sa lettre à la marquise, né connaissait pas même le nom de la plupart des grands hommes, — plus ou moins grands, — dont on
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lui parlait, et que lés sépultures de ces personnagos,^ si complètement étrangers à toutes ses préoccupations, lui étaient profondément indifférentes.
Elle venait par derrière, suivant à pas inégaux^* l'œil distrait, tandis que Mme de Boutaric, dont Thistoire de France avait toujours passionné la fibre nationale, s'arrêtait devant la tombe de ses héros préférés, et, du fond de son âme pieuse, les recommandait à Dieu par une rapide mais fervente invocation, tandis qu'elle passait fièrement devant les défunts couronnés qui n'avaient pas l'honneur d'exciter ses sympathies.
Les trois races, en se cotisant, parvinrent à lui faire trouver son après-midi un peu moins longue. Mais ce voyage à travers les morts attrista l'enfant; en voyant ces tombes, elle ne pouvait s'empêcher de songer à celle qui venait de s'ouvrir dans le cimetière rustique du petit village normand. Aussi éprouva-t-elle comnxe un sentiment de délivrance en se retrouvant au grand air ; elle jeta, en sortant de Téglise, un regard déjà moins timide sur la maison dans laquelle, deux jours plus tard, on enfermerait pour si longtemps sa jeunesse et sa liberté.
— Là, du moins, pensa-t-elle, je trouverai des vivants!
La marquise prit deux chambres dans un hôtel voisin du pensionnat, et fatiguée de ses courses, abattue par la chaleur beaucoup plus grande dans la plaine Saint-Denis que sur la plage de la Manche, où la brise de mer vient, deux fois par jour, tempérer Tardeur de* l'été, complètement désorientée par son genre de vie si différent de celui qu'elle menait dans sa maison, elle s'enferma pour le reste de la journée.
Par mesure de précaution , elle avait apporté dani» son sac de voyage le tricot de laine et les longues aiguilles qui ne la quittaient guère. Elle se mit donc à travailler, sans plus lever les yeux de dessus son ouvrage que si son dîner eût dépendu absolument du nombre de points qu elle allait confectionner. Depuis quatre jours quelle était avec Jeanne, elle avait adressé tant d'exhortations, et donné tant de conseils à l'enfant, qu'elle aurait eu conscience d'y rien ajouter. Aussi, elle se contenta, — car elle n'était pas bavarde, cette chère marquise! — d'échanger avec elle, de temps en temps, quelques monosyllabes rares et inof^ fensifs.
* La fille du colonel avait pris sur une table un de ces livres illustrés cbers à tous ceux pour qili la lec* ture garde encore des secrets, et qui se parcourent avec le pouce, et elle s'était installée à la fenêtre. Hais elle ne regardait pas toujours les images, et souvent ses yeux voulaient percer les hautes et sombres murailles derrière lesquelles allait s'abriter sa vie.
Quelles pensées s'agitaient dans cette jeune cervelle? il serait malaisé de le dire. Mais à l'expression grave et recueillie de son visage, il était aisé de soupçonner que ce devaient être des pensées sérieuses.
Jeanne ne devinait pas encore , elle ne pouvait pas deviner le mot de sa destinée ; mais sa précoce intelligence lui faisait déjà pressentir que ce mot devait être redoutable pour elle. L'après-midi, qu'un pareil tête-à-téte n'égayait pas, lui parut très-longue, et, pour la première fois depuis qu'elle était partie d'Avranches, elle s'ennuya un peu.
Sous le prétexte qu'elle se lèverait de bonne heure
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le lendemaii}, Mme de Boutaric, femme d'ordre s'il en fut, la fit coucher tôt. Jeaane ferma ses grands yeux, et rêva un peu de Pharamond, de Clovis et de
Chilpéric... et beaucoup de Mme la surintendante.
Le lendemain, à l'heure précise qu'on lui avait indiquée, la marquise se présentait à la grille du pensionnat.
Ni elle ni Jeanne ne crurent reconnaître la maison.
La veille, elle leur avait paru sévère et même un peu triste; maintenant, au contraire, elle se montrait aux deux voyageuses souriante et parée, comme l'asile même du bonheur. Il y avait des fleurs partout..
L'allégresse était sur tous les visages. Au balcon de l'Abbaye, qui domine l'institution impériale, onP voyait une guirlande de têtes curieuses, qui, ne pouvant approcher, regardaient de loin.
Une jeune surveillante attendait la marquise.
Par de rapides détours, elle conduisit Mme de Boutaric et Jeanne Derville jusqu'à l'entrée du vaste parc servant aux élèves de promenoir et de récréation.
En face de la porte, à une distance qui semblait calculée pour assurer à la perspective ses plus heureux effets, elles aperçurent un magnifique reposoir, simple d'architecture, ainsi que doivent être ces monuments d'un jour, destinés à ne point survivre à la fête pour laquelle on les élève, mais orné avec ce goût exquis et cette naturelle élégance que les femmes savent toujours déployer pour embellir les objets de leur culte, — divin ou humain. — Quel artiste les vaudra jamais pour parer une chambre ou une chapelle?
Des draperies blanches, gracieusement relevées autour de quatre piliers, supportant un baldaquin, abri-
taient Fautel improvisé, sur lequel on allait déposer un moment l'hostie consacrée. Douze rubans aux nuances diverses des douze divisions entre lesquelles sont réparties les élèves de Saint-Denis, flottaient au veut, et, par leurs couleurs diaprées, tranchaient vivement et gaiement sur la blancheur de Tensemblei Des guirlandes de fleurs, descendant du baldaquin, s'enlaçaient autour des colonnes, et dessinaient sur les faces de Tautel, au milieu des mille emblèmes pieux, les monogrammes de Jésus et de Marie.
La longue allée que la procession devait parcourir était partout semée de ramures et de feuillages. Çà et là,un nœud de ruban attaché à un arbre indiquait l'itinéraire qu'allait suivre, au milieu de ses enfants, le roi du ciel et de la terre.
Le parc de Saint-Denis, toujours majestueusement beau, offrait en ce moment un coup d'œil presque féerique. Jeanne, encore dans l'âge des vives émotions, éprouvait une sorte de ravissement; elle était sous l'empire d'un véritable charme qui, en se reflétant sur son visage, lui donnait une animation singulière.
— Eh'f mais, pensa la marquise, dont le regard venait de s'arrêter sur l'enfant, on dirait vraiment qu'elle a quelque beauté!
Pei^sonne jusqu'ici n'avait songé à se demander si Jeanne était belle. On se contentait de savoir qu'elle avait de grands yeux bruns, doux et brillants, un air de franchise qui plaisait tout de suite, et une expression de sensibilité' à la fois vive et profonde.
Il n'eût, certes, pas manqué de gens pour trouver que sa bouche était peut->être un peu grande; mais il
dO LA PUPILLE
fallait ajouter tout aussitôt qu'elle avait les lèvres rouges et les dents blanches, et que son sourire, d'une grâce pénétrante, éclairait, ou, pour mieux dire, illuminait sa pâleur nerveuse, comme un rayon de soleil éclaire un paysage et le fait resplendir. Elle entrait dans cet âge qui s'appelle si bien l'âge ingrat des filles, et .<a maigreur laissait trop de saillies aux os accentués de ses pommettes; mais les lignes pures et les fins contours de son galbe délicat n'en étaient point altérés, et dans ce qu'elle était maintenant, on devinait aisément ce qu'elle serait plus tard.
La bonne marquise, dont les opinions esthétiques S''étaient formulées plus d'une fois dans cet aphorisme indulgent : « Est beau qui a tous ses membres I 9 ne poussait pas si loin son analyse. Jeanne n'avait à ses yeux rien de particulier : c'était une enfant comme une autre, voilà tout; et il lui avait fallu vraiment un éclat singulier d'expression pour arracher à la bonne dame la soudaine exclamation que nous avons saisie au passage.
Bientôt on entendit les voix aériennes de deux cloches argentines, annonçant que la procession allait sortir de la chapelle. Cinq minutes s'étaient à peine écoulées, et Ton vit, en effet, apparaître, sur une double ligne, le cortège des élèves et des dames, s'avançant lentement dans un ordre imposant. En tête de la brillante théorie, une bannière aux vives couleurs, présentant l'image de la Vierge, dominait toutes les têtes.
Cette bannière était portée par une jeune fille> entourée de quatre de ses compagnes qui tenaient en main les glands suspendus à de longs rubans moirés.
DE LA LÈGIOîf D'HONNEUR. 91
De grands voiles blancs couvraient ces jeunes filles de la tête aux pieds. Une couronne de roses était posée sur leurs fronts, par-dessus le voile, dont la transparence laissait apercevoir leurs belles chevelures.
La croix venait après.
C'était un sacristain qui la portait, car elle était grande, forte, et lourde. De chaque côté marchaient deux jeunes filles, couronnées de chèvrefeuille odorant et tenant en main des chandeliers presque aussi hauts qu'elles.
A quelque dist^^ce de ce groupe venait un essaim d'enfants, choisies parmi les plus jolies et les plus petites de la maison. Leur innocent bataillon gardait en marchant un ordre aussi sévère que leurs compagnes plus grandes. Elles étaient couronnées de biuets, et portaient appuyées à leurs poitrines et suspendues à leurs cous, des corbeilles remplies de roses. De temps en temps, au signal que donnait la maîtresse des cérémonies, toutes se retournaient, et puisant à pleines mains dans leurs corbeilles, répandaient leur moisson odorante sous les pas de celui qui fait croître et les épis et les fleurs.
A la pluie de roses tombant sur la terre répondait un nuage d'encens qui montait vers le ciel. Quatre élèves, aux ceintures nacarat, lisérées de blanc, et couronnées de fleurs des champs, balançaient leurs urnes enflammées avec une grâce nonchalante, et faisaient involontairement songer à ces chérubins entrevus par les prophètes en extase, et dont l'éternité se passe à brûler des parfums devant le trône du Très-Haut.
Quatre autres jeunes filles représentaient les vierges de l'Évangile, — les vierges sages, bien entendu. On
les avait choisies^ après une longue délibération, parmi les plus belles du pensionnai» et elles étaient couronnées de roses blanches et de jasmin. Elles marchaient immédiatement devant le dais, que portaient huit élèves aux ceintures blanches, escortées de huit autres qui tenaient les cordons. À droite et à gauche, sur une double file, marchaient les chanteuses, voilées comme leurs compagnes, mais sans couronnes, et dont les voix fraîches faisaient entendre les nobles et poétiques accents des hymnes de TÊglise.
Il est difficile de rendre par des paroles l'impression d'un tel spectacle. Rien n'est beau comme la jeunesse pure, croyante et religieuse. Tous ces jolis visages, d'une attrayante fraîcheur, dont l'expression recueillie laissait, pour ainsi dire, transparaître le rayonnement de leur joie; tous ces voiles blancs, drapés avec un art exquis; ces couronnes de fleurs, aux nuances ingénieusement diversifiées; cette bannière flottante et ces roses effeuillées; ces mystiques vapeurs de l'encens, dont les spirales montaient lentement dans l'air; ces chants harmonieux avec leurs reprises alternées; ces longues files déjeunes pensionnaires, se déroulant dans les belles allées du parc, avec leurs robes, dont la blancheur immaculée se détachait sur la verdure puissante des arbres et du gazon; ces splendeurs d'un ciel d'été, si profond et si bleu que l'on eût dit un océan d'azur; ce radieux soleil ajoutant à la fête un éclat nouveau, tout concourait à donner à cette journée un caractère exceptionnel de grandeur et de beauté, dont le souvenir ne devait plus s'effacer dans l'âme de Jeanne Derville.
La procession, s'avançant avec cette lenteur solen-
nelie qui rehausse la majesté de toutes les pompes religieuses, arriva enfin au pied du reposoir.
Pendant que le prêtre montait à l'autel, élevant entre ses mains l'ostensoir d'or qui contient l'hostie, toutes les jeunes filles qui remplissaient un rôle dans ce petit drame sacré se placèrent alentour, formant les plus beaux groupes. Les viciées évangéliques, les thuriféraires, les canéphores aux corbeilles de roses, celles qui portaient des cierges, et celles-là même qui ne portaient rien, toutes se trouvèrent posées juste au point convenable pour concourir à l'effet d'ensemble de ce tableau vivant et charmant.
Il y eut un instant de silence auguste; puis, au milieu du recueillement général, pendant que tombait la pluie embaumée des roses, pendant que s'exhalait l'encens, et que deux colombes jusque-là captives dans d'indivisibles liens, prenaient l'essor vers le ciel, le prêtre donna la bénédiction à l'Institution tout entière et appela sur elle la protection d'en haut.
Puis, le cortège reforma ses rangs, et reprit le chemin de la chapelle, dans le même ordre qu'il avait suivi pour venir au reposoir.
Mme de Boutaric, sans s'y mêler, le suivait à quelque distance, en tenant Jeanne par la main. La fille du colonel, émer\'eillée , ravie, s'imaginant déjà faire partie des élèves, se voyait, l'année suivante, jouant aussi son rôle dans la cérémonie. Elle n'avait plus, comme la veille, ce sentiment de peur instinctive qui l'avait oppressée d'abord. Tout au contraire, elle eût voulu être au lendemain.
Le soir venu, la marquise l'embrassait aussi tendrement que la chose lui était possible, et la remettait
aux mains d'une surveillante, qui Temmena coucher dans un grand dortoir, où se trouvaient déjà beaucoup d'autres jeunes filles. Geltes-ci jetèrent à la nouvelle venue, qu'elles reconnaissaient pour l'avoir aperçue le matin même au parc et dans la chapelle, des regards tout à la fois curieux et malins. Il est juste de dire que Jeanne ne leur accorda pas une grande attention. Elle h'avait jamais eu jusque-là l'occasion de se déshabiller ^eule» et elle se trouva tout d'abord assez empêchée au milieu des nœuds et des épingles, indispensables^ à ce que l'on assure, à tout costume féminin. La surveillante savait que chacun ici-^bas doit faire son apprentissage; elle la laissa chercher et trouver. Jeanne chercha et trouva.
Notre petite amie, qui ne connaissait pas encore les règlements de la maison , s'étonna quelque peu de voir un si grand nombre de jeunes filles réunies dans la même pièce sans échanger une parole. Mais elle ne tarda pas à s'apercevoir que si les lèvres étaient muettes, les mains ne restaient pas inactives. Les doigts, en effet, voltigeaient avec une singulière rapidité du front aux yeux, de la bouche aux oreilles, et, par des passes qui se succédaient sans interruption, formaient en Tair les lettres silencieuses d'un mystérieux alphabet. Ainsi, ce que la bouche ne disait pas, le geste l'exprimait. Il était bien évident pour Jeanne quelle était le sujet de cette télégraphie discrète, et elle éprouvait quelque dépit de ne pas la comprendre. Aussi se promit-elle bien, pour peu qu'elle rencontrât quelque professeur de bonpe volonté, de commencer son éducation par l'étude de ce langage indispensable. Mais les yeux de la surveillante, qui venaient de quitter
DE LA LIÊGION D'HONNETJE. ' «S
Jeanne pour ^prendre leurs fonctions ordinaires, interrompirent bientôt le dialogue aérien; les mains rentrèrent dans le devoir et devinrent muettes comme les langues elles-mêmes.
Enfin, Tespèce d'émotion causée par l'arrivée de la nouvelle, — c'était le nom que Ton devait, jusque plus amples informations, donner à Jeanne Derville, — s'apaisa peu à peu, et comme la journée avait eu ses fatigues, le sommeil s'abattit bientôt sur tous ces petits lits blancs.
Jeanne At comme les autres, un peu plus tard> peutêtre, à cause d*un reste de trouble et d'émotion; mais elle finit* toutefois, par s'endormin
I^e lendemain, une cloche, placée si près du dortoir qu'elle crut l'entendre sonner à la tête de son lit^ réveilla en sursaut la fille du colonel. Au premier signal, toutes les élèves sautèrent de leurs couchettes à terre, en observant toujours ce silence, qui, la veille, avait si fort étonné Jeanne Derville; elles comment cèrent à s'habiller avec une prestesse et une rapidité que Jeanne désespéra d'égaler jamais. Elle comprit, cependant, qu'elle devait faire comme les autres, et, en une seconde, elle fut sur ses pieds. Mais son étonnement fut grand, lorsqu'en cherchant ses vêtements sur la chaise où elle les avait déposés la veille au soir, elle ne les y trouva plus.
A ce moment une surveillante s*approcha d'elle et lui dit tout bas :
— Vous pouvez dormir quelques instants encore; on achève de préparer vos habits. On vous les apportera tout à l'heure, lorsque ces demoiselles seront levées.
Moins de dix minutes après, tous les nids étaient vides, et tous les oiseauiL envolés. La surveillante revint alors, accompagnée d'une ouvrière, qui portait le costume complet destiné à la nouvelle.
Il n'est pas précisément coquet l'uniforme des élèves de Saint-Denis, et il n'a rien qui doive flatter ce goût de toilette, naturel, dit-on, à la plus belle moitié dii genre humain. Si Jeanne s'était attendue à retrouver là quelque chose de ce qu'elle avait tant admiré la veille, elle eût été cruellement détrompée. Plus de longs voiles blancs rassemblés sur la tête, ondoyant au long des tailles flexibles et descendant jusqu'aux pieds; plus de couronnes de fleurs parfumant les chevelures bouclées; mais une robe d'étamine noire, coupée de telle façon que l'élégance personnelle de celles qui la portent n'en puisse jamais relever la simplicité presque austère. Pour coiffure, un chapeau de paille blanche, orné d'un imperceptible ruban de velours noir, — affreux chapeau, qui aurait le don d'enlaidir la plus jolie, et que l'on est condamnée, — chose plus affreuse encore, — à porter toujours : —à la chapelle, en récréation, et jusqu'au réfectoire. Horreur! on mange en chapeau I Pour chaussures, des souliers en cuir de veau, et laissant apercevoir un vulgaire et prosaïque bas bleu.
Rien, en un mot» qui soit accordé au luxe et à l'élc-
gance : le nécessaire, le stricfc nécessaire, et rien, absolument rien déplus! Je me trompe : il y a un petit col rabattu, large de deux travers de doigts, et une ceinture, dont les couleurs vives tranchent sur la robe sombre; mais la ceinture elle-même n'est pas un ornement: c'est un signe distinctif, dont les nuancessavamment combinées indiquent au premier coup d'œil la division à laquelle appartient l'élève qui la porte. On voit que les détails de ce costume sont aussi sobres que son ensemble est austère.
Jeanne s'habilla plus rapidement et moins gauche* ment que Ton eût put le craindre d'une fillette peu accoutumée encore à se passer d'aides. Tout alla donc bien. Il n'y eut de difficultés sérieuses que lorsqu'on en vint à la coiffure. La libre enfant de la nature avait toujours laissé flotter autour de sa tête et sur son cou ses beaux cheveux bruns, aux anneaux souples et mollement ondulés.
— Les usages de la maison ne permettent pas ces boucles! fit la surveillante; il faut donc lisser vos cheveux, mademoiselle. Toutes vos compagnes portent les cheveux lisses.
^- Mais c'est impossible, mademoiselle! les miens frisent malgré moi!
— Oh I n'est-ce que cela? nous saurons bien les en empêcher !
La rigide observatrice de la discipline se mit aussitôt à l'œuvre, et, de son mieux, essaya de dompter les cheveux de Jeanne, qui, de toutes parts, échappaient à ses mains, abondants et rebelles, et se relevaient, et se crêpaient sous ses doigts. Elle parvint enfin à les rassembler et à les nouer sur la tête de l'enfant, sans I. 1
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que celle-ci donnât d'autres signes de résistance que de porter de temps en temps la main à son front ou à ses oreilles, par un geste aussi naturel qu'involontaire, quand on lui faisait trop de mal.
■— C'est déjà mieux ! fit la surveillante en contemplant son chef-d'œuvre d'un air satisfait; maintenant, le chapeau !
— Comment I nous allons sortir de si bonne heure t
— Non, mon enfant; mais ici on est toujours en chapeau : c'est le règlement.
Jeanne avança la tête sans rien dire.
Les cheveux de Jeanne étaient beaux ; le chapeau était laid : l'enfant fut un peu contrariée, mais elle n'e;i voulut rien faire voir, et elle se laissa docilement affubler du chapeau d'uniforme.
— Yoilà qui est tout à fait bien, dit la maîtresse* maintenant nous allons descendre I
Elle recula d'un pas pour voir l'effet général de la toilette, puis se rapprochant tout à coup :
— Qu'ave:&-vous donc ici, aux oreilles?
— Ce sont àe petits pendants, que ma mère portait toujours, et que mon père m'a donnés en souvenir d'elle.
— Vous devez y attacher un grand prix, et je le comprends I Enfin, vous pouvez être certaine qu'on vous les rendra plus tard... Mais ici vous ne pouvez pas porter de bijoux... c'est défendu par le règlement.
EtMmeÂrgelès, — ainsi se nommait la surveillante, -» avec une habileté de mains digne d'un orfèvre, détacha la première boucle.
— Hélas ! fit Jeanne dont le cœur se gcmfiâit dans sa poitrine, je vne les avais jamais quittées !
DE LA LlêôION B^fitONNEUR. 99
— C'est que vous n'étiez jamais venue à Saint-Denis> mon enfant i
Jeanne vit bien qn'il fallait se résigner ; elle voulut le faire de bonne grâce. Elle enleva donc elle-même l'autre boucle, et la remit à Mme Ârgeiës.
— C'est parfait ! dit celle-ci ; je vois que vous êtes une bonne petite personne, et nous nous aimerons bien, n'est-ce pas?
— Oui, madame !
La surveillante prit les deux pendants» bien siiiiî^ pies, en vérité, *— un petit émail noir sur or mat, -— et les enveloppa dans un papier, sur lequel elle écrivit le nom de Jeanne DervillCi en ajoutant :
— On vous les rendra quand Vous sortirez d'ici.
— Dans dix ans i pensa Jeanne» qui ne put étoufiTer un soupir.
Cette fois, la toilette était achevée.
La nouvelle jeta un coup d'œil an petit miroir^ grand comme la main, accroché à la tête de son lit^ et elle se trou[va laide à f^iré peœr... comme si Ton pouvait être laide avec cette fleur de jeunesse, cette fraîcheur et cet éclat de printemps que la nature met sur le visage de la jeune fille en sa première saison. La vérité vraie, c'est que le costume de l'institution n'a rien qui rehausse la grâce naturelle de la personne ; au lieu de la mettre en lumière, il semble au contraire vouloir la cacher*
Si quelques élèves sont sorties de Saint-Denis avec des idées de luxe et de coquetterie, on peut dire que c'était chez elles un don fatal apporté du dehors, le fruit malheureux et trop bien venu d'une éducation
WO LA 1?UPILLE '
antérieure, mais que rinstitution n'a pas cherchée le faire mûrir. C'était un soin inutile. Il y a des plantes vivaces qui se sèment d'elles-mêmes, et qui croissent et poussent sans culture. Il y a aussi de charmantes créatures, filles d'Eve... par les pommes, et qui seraient coquettes au fond d'un désert... et sans le serpent.
La toilette terminée, Mme Argelès traversant de longues salles et des corridors sans fin, .conduisît Jeanne dans le cabinet de l'inspectrice des études chargée du soin de Yexaminer^ comme on dit en langue universitaire, et de décider à quelle division elle devrait appartenir, puis, après l'avoir introduite, la laissa seule en tète à tête avec ce personnage inconnu.
Comme tous les enfants timides, Jeanne avait une crainte instinctive des nouveaux visages, et, en même temps, un tel besoin de s'attacher, qu'il lui arrivait maintenant avec la surveillante ce qui lui était arrivé la veille avec Mme de Boutaric ; elle s'imagina qu'elle commençait à l'aimer, et elle regretta de la voir partir. Au contraire, l'inspectrice, qu'elle n'avait pas encore vue, lui faisait peur.
Mme d'Anglade, — c'était son nom, — occupée à écrire, et penchée sur sa table, ne releva même pas la tête.
Lorsque Mme Argelès lui avait dit : — « Voici la nouvelle I » elle s'était contentée de faire, sans parler, un signe de la main équivalent à un congé, et elle avait continué sa besogne sans prendre autrement garde à Tenfant.
Jeanne, assise sur le bord de sa chaise> regarda at-
tenti vement autour d'elle. Il y avait beaucoup de livres dans ce cabinet, et de hautes armoires vitrées pleines de cartons. Il y avait aussi, sur un bout de la table de travail, une sphère céleste, avec tous les grands corps aux mouvements harmonieux, que Dieu a semés dans l'espace.
La -fille du colonel ne se rendit pas un compte bien exact de ce que cela pouvait être : elle regardait sans voir, ou, du moins, elle voyait sans comprendre. Les grandes cartes en relief appliquées au mur, avec leurs montagnes couronnées de neige, leurs forêts vertes et leurs rivières bleues, la frappèrent d*étonnement. Mais c'est en vain qu'elle cherchait, au milieu d'un ameublement sévère, ces objets intimes, familiers et char-' mants, qui sont la grâced'un intérieur, et dontson père Tavaitentourée, dansla délicieuse retraitede la Rosière. Quand ils eurent terminé leur petit examen, les yeux de Jeanne revinrent à la femme assise en faice d'elle, qui écrivait toujours, très-vite, et en faisant crier sa plume. Tout à coup cette dame repoussa son papier, recula de la table son fauteuil de cuir noir, appuya ses épaules au dossier, puis elle regarda l'enfant.
— C'est vous, dit-elle, qui vous appelez Jeanne Dcrville ?
— Oui, madame.
— Votre âge?
— Neuf ans et demi.
— Neuf ans et demi ! vous êtes bien grande I si vous êtes savante en proportion, vous allez entrer tout de suite dans la classe du violet uni, où Ton ne va d'ordinaire qu'à dix ans. Je vais vous interroger.
Jeanofi^ qui p'avait, hélas ! que trop raison d'être modeste, et qui ne croyait guère h sa science, fut prise d'un petit tremblement nerveux et devint toute pâle. Elle toussa ijin p^u pour se donner une contenance. Il faut bien avouer que Madame d'Anglade n'avait rien au premier abord qui dût rassurer beaucoup une jeune élève. Mme d'Anglade, femme excellente d'ailleurs, et dont chacun appréciait la stricte impartialité, était une petite femme maigre, au teint si franchement bilieux qu'une pensionnaire malicieuse l'avait surnommée Moie la Jaunisse.
Le mot avait été assez juste pour faire fortune, et il jetait resté. Elle avait si peu de corps que ce n'était vraiment pas la peine d'en parler. Sa figure était maigre, longue et sèche ^ avec un nez pincé, un front proéminent, couvert d'épais cheveux grisonnants, et de petits yeux, indécis entre le gris et to vert, qui semblaient vouloir lire jusqu au fond de votre âme.
L'examen commença*
Malheureusement, l'éducation de notre héroïne avait été singulièrement négligée; Finspectrice ne tarda poiut à s'en apercevoir.
— Vous n'êtes pas assez &rte pour faire partie du violet uni, dit-elle à l'enfant. Voyons si nous serons plus heureuses avec le violet liséré de blanc.
Elle lui adressa d'autres questions moins difficiles à résoudre que les premières, mais auxquelles, cependant, la nouvelle ne put répondre que très imparfaitement.
— Comment t pas même le violet liséré ? fit l'inspectrice, à laquelle ce résultat inattendu parut une mons-
DE LA tÉGIÔN P'HONNfiUR. 108
iruosité. Mais, ma pauvre enfant, de quoi étes-vous donc capable? dit-elle enfin; que sayez-vous?
— Je jardine un peu, et je sais pêcher la crevette 1 répondit Jeanne avec une candeur qui eût désarmé la surintendante elle-même, et qui toucha Tinspectrice.
— La crevette vient à Saint-Denis toute péchée... lorsqu'elle y vient, répondit Mme d'Anglade avec un léger sourire; et, quant à ce qui est du jardinage, occupation trè&'agréable à H campagne, il ne vous sera guère utile ici, où nous ne permettons à aucune de nos enfants de port^ des fleurs, parce que cela ferait de la peine à celles qui n'en auraient pas. Savez-vous lire, au moins?
— Oh t oui, madame, fit Jeanne en rougissant.
— Et écrire ?
Ici, la réponse fut beaucoup moins affirmative, et Mme d'Anglade fut obligée de répéter sa question.
*- J'écris un peu... en moyenne,
--Oh i si vous écrivez seulement un peu, ce n'est guère, pour une grande personne qui va bientôt avoir dix ans... Je voudrais pourtant bien vous mettre dans le vert uni. Voyons, approchez-vous de cette table.
Jeanne fit ce qu'on lui disait. L'inspectrice lui passa du papier et une plume.
— La feuille n'est pas réglée, madame I dit Tenfant avec un naïf eflfroi.
— Écrivez, néanmoins! Je vais vous dicter quelque chose.
Jeanne, assise de travers, écrivit comme elle était assise. Ses caractères étaient tremblés, formés à peine,, et son orthographe d'une fantaisie digne des grandes
(lames du siècle passé, — qui parlaient si bien qu'elles n'avaientpas besoin de savoir écrire.
L'inspectrice prit le papier, et, en voyant la première ligne, elle hocha la tête, et avança la lèvre in* férieure d'une façon très-significative.
— Ceci, ma chère petite, c'est tout bonnement du vert liséré! dit -elle en remettant le papier sur la table, et encore, dans cette classe, qui est la dernière, vous n'aurez pas la première place. Votre éducation a été négligée plus que je ne saurais le dire, et il vous faudra beaucoup de courage et de bonne volonté pour regagner le temps perdu... Avez-vous véritablement l'intention de travailler?
— Oh 1 madame, je sens si bien qu'il le faut t L'inspectrice donna un coup de sonnette, et
Mme Argelès reparut.
— Vert liséré I dit l'inspectrice, qui s'était déjà remise à son travail.
Mme Argelès fit un haut-le-corps et un mouvement des bras et des mains qui^ dans sa mimique éloquente, peignait Tétonnement arrivé à ses limites extrêmes. Elle apporta cependant la ceinture verte orjcïée du petit liséré blanc et la passa à la taille de Jeanne.
— Mon enfant, reprit alors l'inspeôtrice, vous êtes en retard sur votre âge de près de deux années. Nous avons ici douze divisions, et je me vois forcée de vous placer, provisoirement, du moins, dans la dernière de toutes^ avec des enfants de huit ans !... Mais ceci n'est pas une raison pour vous décourager.
Je vois que vous avez de Tintelligence, j'espère que vous aurez aussi du courage et de la bonne volonté... Il faut traverser les premières classes au pas de course.
pour rejoindre bientôt les jeunes filles de votre âge. Cela dépend de vous. On reste ordinairement six mois dans chaque division; mais je prendrai en considération la position particulière dans laquelle vous vous trouvez, et chaque fois que je vous croirai capable de franchir un degré, je vous accorderai les autorisations nécessaires. — Maintenant, allez, mon enfant !
Mme Argelès conduisit Jeanne Derville dans la salle d'études de la douzième division, qui portait la ceinture verte au liséré blanc.
Ainsi que Tinspectrice Tavait dit à notre héroïne, cette division se composait des plus petites élèves du pensionnat. Jeanne, beaucoup plus âgée qu'elles^ et déjà grande pour son âge, paraissait là singulièrement déplacée. Elle eut un peu honte de cette disproportion que tout le monde remarquait. A cette honte il se mêla bientôt un autre sentiment. L'amitié, qui veut entre les amis toutes les égalités, exige aussi celle de l'âge, surtout dans la première jeunesse. Deux ans de différence, à certaine époque de la vie, créent tout de suite une distance dilBcile à franchir. Les idées ne sont pas les mêmes, ni les goûts, ni les aptitudes; il n'y a aucun point de contact, rien de commun dans l'exisicnce.
Jeanne, au milieu de ses nouvelles compagnes, se trouva presque aussi seule qu'à la Rosière. Que dis-je? A la Rosière elle avait là continuelle présence du mcil-
leur et du plus tendre de tous les pères, et avec lui elle avait aussi cette intimité pleine de charme que rien ne remplaçait maintenant. Ne pouvant faire mieux, elle essaya de se consoler en travaillant : elle travailla beaucoup et travailla bien, avec un succès dont ses maîtresses furent surprises; elle brûlait la route et doublait les étapes.
A douze ans, elle avait rattrapé le temps perdu, et elle entrait dans la classe aurore, avec les élèves de son âge.
A dater de ce moment, ce fut une nouvelle vie qui commença pour elle.
Elle avait franchi les limites en deçà desquelles le travail est une corvée et la tâche un ennui. Apprendre était maintenant pour elle un plaisir. Sa jeune intelli* gence se précipitait vers les horizons nouveaux et in- . connus que Ton ouvrait devant elle. Elle dévorait les livres, et buvait la parole sur Içs lèvres de ses professeurs. Son esprit, que l'on n'avait pas fatigué par des travaux trop précoces, saisissait tout avec une facilité merveilleuse, et sa mémoire, sûre et fidèle, gardait toujours ce qu'on lui avait une fois confié. Elle réussissait à tout. Il était bien rare qu'elle n'eût point au cou quelque médaille d'honneur. Ayx distributions solennelles de fin d'année elle obtenait les plus belles couronnes. On prévoyait déjà qu'un jour viendrait où la maison de Saint-Denis la citerait comme un exemple de ce qu'elle savait faire, et la montrerait comme un spécimen del'éducationqu'elleétaitcapablededonner.
Elle ne se contentait pas d'acquérir l'instruction proprement dite. Ses doigts de fée excellaient à ces petits travaux qui sont la spécialité de la femme; elle
ne négligeait pas davantage les arts d'agrément que Ton cultive ' à Saint-Denis avec autant de zèle et de soin que dans les premières pensions du mande. Elle esquissait un nez grec, d'après la bosse, d'un crayon sûr et rapide, et peignait à l'aquarelle comme ceà jeunes Anglaises pour lesquelles ont été inventées les tuater-^ohurs. Mais, dès les premiers temps, il fut facile de deviner que la musique serait son triomphe. D'autres, peut-être, se montraient plus habiles à déchiffrer au piano des partitions compliquées; quelquesunes avaient dans la voix plus d'éclat et d'agilité.
Mais personne mieux qu'elle n'avait compris que la musique est la langue de l'émotion, et qu'avant tput elle doit faire parler le cœur. Aussi, soit qu'elle jouât, soit qu'elle chantât, elle ne voyait dans les notes que des accents mélodieux au moyen desquels il lui était permis d'épancher les trésors d'une sensibilité pro* fonde et vraie.
Tout le monde dans la maison se montrait donc satisfait d'elle, excepté elle-même. Jamais, en effet, elle ne croyait avoir atteint le but. Elle travaillait avec une ardeur qui pouvait devenir dangereuse. On crut nécessaire de modérer son ^èle.
Sa santé pourtant ne souffrit point. C'était en toutes choses une vaillante nature.
Sa beauté, un peu lente à se développer, ne semblait pas devoir être de celles qui dominent et fascinent les foules; mais elle ne devait point laisser indifférent l'homme accessible au charme de la grâce et de la distinction. Une expression tour à tour vive et rêveuse, déjà passionnée, remplaçait chez elle cette régularité classique, de plus en plus rare dans la réalité,
que le ciseau des sculpteurs et la brosse des peintres s'efforcent de donner aux figures qu'ils font jaillir du marbre, ou qu'ils animent sur la toile.
Et que de détails .exquis dans cette physionomie fine et fièrel
Le teint, d'une pâleur de rose blanche, mais que, sous la moindre émotion, colorait le sang généreux de la jeunesse, était d'une transparence et d^une fraîcheur idéales. Ses yeux, d'un brun orangé, qui tantôt paraissaient noirs» et tantôt semblaient d'or rayonnant, donnaient à son visage une animation étrange, rehaussée encore par la pureté d'un front que la nature avait modelé avec amour, et pétri d'intelligence.
Ajoutez à cela le don aussi précieux qu'il est rare d'exciter naturellement la sympathie de tout le monde et de se faire aimer, et vous comprendrez que Jeanne devint la favorite de ses maîtresses comme de ses compagnes.
Elle était insensiblement arrivée à cette âge où l'âme de la jeune fille a besoin de s'épancher en tendresse, et prélude à l'amour par l'amitié. L'amitié, ce sentiment à la fois si suave et si pur au printemps de la vie, quand rien encore ne l'altère ni le corrompt, si noblement désintéressé, Jeanne l'éprouva dans sa plus radieuse exaltation.
Au milieu de toutes ces affections qui venaient à elle, elle eut son affection choisie entre cent autres, une amie de cœur pour qui elle était tout, de même que cette amie était tout pour elle. Les deux ne furent plus qu'une, tant elles étaient inséparables. On les voyait toujours ensemble, pareilles à ces beaux couples d'oiseaux des tropiques qui volent de conserve.
DE LA LÉQiON b'IIONNËDR. 109
toujours dans la môme vague d'azur, reposent sur la même branche, picorent les mêmes fruits, et dorment sous la même feuillée. Elles partageaient les mêmes jeux comme les mêmes études.
Cette joie d'amitié fut certes le plus grand bonheur qu'eût encore éprouvé Torpheline. Elle était trop enfant quand sa mère mourut, pour avoir pu sentir tout le prix de sa tendresse ; plus tard, la mélancolie de son père, bien qu'elle n'altérât en rien sa parfaite bonté, avait un peu nui au charme que Jeanne aurait trouvé dans son commerce. Et d'ailleurs, qui ne sait, hélas 1 que les enfants sont de chers ingrats ? Tandis que leur affection comble tous nos désirs , il est bien rare que la nôtre leur suffise. Ils sentent toujours le besoin de s'échapper vers quelque autre.
La vraie tendresse , cette tendresse réfléchie qui se connaît elle-même et qui savoure son bonheur, ne fut donc révélée à Jeanne Derville que du moment où elle rencontra son amie, — son amie de choix, — Victorine de Blanchelande. L'une et l'autre étaient du même âge; elles avaient quinze ans; elles entraient dans la vie en se tenant par la main.
Yictorine de Blanchelande offrait, comparée à Jeanne Derville, cette réunion de contrastes, avec son amie, desquels, assure-t-on, naît la parfaite harmonie de l'ensemble formé par un groupe. Blonde, mignonne, vive et gaie, Victorine pétillait comme le feu, et semait autour d'elle les étincelles d'un esprit original. Elle répandait largement, au hasard et partout, le trop-plein d'une nature exubérante, tandis que Jeanne, plus calme, plus sérieuse, parfois même pensive, avait dans ses façons quelquô
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chose de timide et de réservé. Mais . ces difiTérences entre les d^ux faisaient que Tune complétait l'autre, et que ciiacune aimait son amie mieux encore.
Cette affection si vraie eut sur Jeanne Derville la plus heureuse influence. L'amitié lui tint lieu de tout ce qu'elle n'avait pas, et parfois même lui fit oublier qu'elle était sans famille. Victorine, du reste, avait pour elle toutes les prévenances et toutes les délica* tesses des sentiments vrais. Elle ne laissait échapper aucune occasion de lui prouver sa tendresse.
Le jeudi était pour Jeanne le jour le plus triste de la semaine, parce que, ce jour-^là, les élèves étaient appelées au parloir, où elles recevaient, à l'heure de la récréation, la visite de leurs parents. A ce moment, les jeux étaient presque abandonnés et lés cours à peu j)rès désertes. Jamais Jeanne ne s'apercevait davantage de son fatal isolement dans la vie; jamais sa solitude ne lui paraissait plus cruelle; jamais non plus elle ne sentait mieux' qu'alors tout le prix de l'amitié de Mlle de Blanchelande.
Jeanne était un peu exclusive comme le seront toujours, d'ailleurs, les natures passionnées; sa vive inclination pour Victorine l'avait rendue peu à peu assez insensible à l'affection qu'elle aurait pu rencontrer chez ses autres compagnes. Elle ne leur demandait rien, et tout en étant charmante dans ses rapports avec elles, sans prendre trop de souci de ce qu'elle en pouvait recevoir, sa réciprocité n'allait pas beaucoup plus loin qu'une gracieuse indifférence. En cela du moins elle était déjà femme du monde.
Pendant que son amie était au parloir, elle restait donc à l'attendre, seule presque toujours.
Une fois ou deux, Victorine, en venant la rejoindre, aperçut des larmes dans ses grands yeux. Elle n'eut pas besoin de lui en demander la cause; elle la devinait. Depuis lors, sous un prétexte ou sous un autre, elle trouvait toujours le moyen d'abréger ses absences, et de terminer avant toutes les autres élèves les visites du parloir. Et, cependant, la visiteuse était sa mère ! Mais la jeune fille savait faire tant de plaisir à la pauvre abandonnée, en lui rapportant ainsi quelques minutes inattendues i
— Pourquoi reviens-tu toujours la première du parloir ? lui demanda Jeanne, certain jeudi, où elle était restée moins longtemps encore que de coutume.
— Ah ! répliqua l'autre, si tu ne le devines pas, tu es bien maladroite... ou bien ingrate I Gela fait pourtant assez de peine à maman.
Jeanne lui jeta ses deux bras autour du cou en lui disant :
— Merci f je n*osaîs pas le croire f tu es trop bonne l Mais il ne faudra plus le faire. . . Je tâcherai d'être plus raisonnable.
— Tu ne pourras pas f... puisque tu m'aimes.
Mlle de Blanchelande n'était point une pauvre orpheline comme son amie. Elle appartenait au contraire à une famille riche et bien posée. Sa mère, Mme la baronne de Blanchelande, qui venait la demander chaque semaine au parloir, était une femme du monde, de vie élégante, et fort répandue.
lia LA PUPILLE
Quand elle avait embrassé sa fille, qu'elle l'avait entendue gazouiller un moment, qu'elle la voyait bien portante et n'ayant besoin de rien, elle ne demandait pas mieux que de lui laisser reprendre sa volée, et de reprendre «Ile-même le chemin de Paris. Elle finit cependant par s'étonner des petites ruses que sa fille mettait en œuvre depuis quelque temps pour abréger de plus en plus la durée de l'entrevue.
— Reste donc un peu, lui dit-elle enfin, certain jeudi que Victorine paraissait encore plus pressée que d'habitude.
— Je v^ux bien, maman.
La jeune fille fit une petite moue, qui ne pouvait guère passer pour aimable, et elle se rassit.
Puis, au bout d'un instant, elle se leva de nouveau en disant :
— Bonjour, maman ! je puis m'en aller, maintenant?
— Oh I va-t'en, ma belle, puisque le parloir te brûle les pieds. Seulement, je voudrais bien savoir ce qui t'attire ainsi loin de moi ?
— Maman, je vais voir Jeanne.
— Qu'est-ce que Jeanne, s'il vous plaît ? et quel mérite a-t-elle pour vous empêcher de rester au parloir jusqu'à l'heure où il ferme, comme font toutes vos petites camarades ?
— Ah ! c'est vrai, maman, tu ne connais pas Jeanne, toi ! Eh bien I Jeanne, c'est Mlle Derville I
— Je ne connais pas plus Mlle Derville que Mlle Jeanne.
— Jeanne, maman, c'est mon amiel Vois-tu, elle n'aime que moi et je n'aime qu'elle... à l'Institut, et
DE LA LEGION D'HONNEUR. li3
quand je suis au parloir, elle s'ennuîe tant, tant! que cela me fait une peine I Tu vois bien qu'il faut que je parte! Bonjour, marnant
— Va, ma fille, puisque tu aimes ton amie plus que ta mère.
— Oh f maman, ce n'est pas bien ce que tu dis là I.., Je t'aime beaucoup, beaucoup f I Mais tu n'es pas seule, toi, comme cette pauvre Jeanne, et je suis bien sûre que tu n'es pas non plus malheureuse comme elle quand je ne suis pas là...
— Alors, va consoler ta Jeanne.
— Oui, maman. Merci, maman!
Mme de Blanchelande mit un baiser sur les yeux de Victorine et la laissa partir.
La pensionnaire s'échappa comme un oiseau s'envole.
Mais la baronne, au lieu de monter dans sa voiture et de regagner Paris, fit demander une des dames qu'elle connaissait particulièrement, et aux soins de laquelle, plus d'une fois, elle avait recommandé sa fille.
— Il parait, lui dit-elle en entrant, que Victorine s'est prise, je ne sais à quel propos, d'une grande passion pour une de ses compagnes, qui s'appelle, je crois, Jeanne Derville. Veuillez donc me dire au juste, chère madame, ce que peut être cette petite. C'est bien le moins que je connaisse l'amie de ma fille !
— Jeanne Derville, madame, c'est tout ce que nous avons ici de meilleur et de plus charmant; une véritable perle, jolie comme un amour, douce comme un ange, spirituelle comme un démon, de plus une grande travailleuse, qui en sait déjà aussi long que ses
m LA PUPILLE
maîtresses. Elle 9im^ Victorine, et j'ep suis enchantée pour vQtre fille. L'amitié est une très-grande chose dans la vie, une plus grande chose peut-êtire à Tâge de ces enfants, qui ne connaissent p^s d'autre sentiment; si c'est Victorine qui Ta choisie, elle a fait preuve de beaucoup de discerneipent, et §i c'est elle qui a pris Victorine, Victorine a bien fait de se laisser prendre. Mlle de Blapchelande g un bon cœur, et je ne lui en fais pas un grand mérite : c'est vous qui le lui avez donné; mais, s'il faut tout dire, elle y joint une assez mauvaise petite tête dont elle p'est, je crois, redevable qu'à elle-même.
— Et son père! ejière ippdime, je yq^s en prie, n'oubliez pas son père I
— Soiti fit l'autre en souriant, je pe discute pas la question des origines I Tout ce que je sais, c'est que cette petite tête ipepaçait de g^ter les plus aimables qualitjjs de votre fille ; elle était obstinée, volpntaire et capricieuse; inais, depuis qu'elle a Jeanne Derville pour amiei ^es fougue^ se 3ont; apaisées, seç emportements se sont calmés comme par miracle; elle a travaillé plus et mieu}^ : vous aye?: dû vous eu ^per^sevoir à ses potes. Elle est devenue régulière et souiuige; el)e s'est disciplinée elle-mên^e, coipme pour iipiter sou amie^ et devenir ainsi plus (ligne d'elle. VoiU, chère madame, ce qu'a fait Jeanne Derville; voil^ qu'elle ^ été sou influence §ur Victorine. Vqu§ pouvez piaintonant la juger*
— Je suis vraiment enchantée de ce que vous m'apprenez là, et je §erai ravie de connaître cette merveille.
— Rien ne ^ra plus facile ^ seulemept; je dois vous
dire que toutes ces belles qualités sont ternies par un bien triste défaut,
— Et lequel donc ?
— Hélas! celui de tous qu'on est le moins disposé à pardonner à une jeune fille.
— En vérité ! Et c'est l'amie de Victorine ? Mais vous me faites trembler!
-^ Oh ! ne tremblez pas : ce défaut-là n'est pas contagieux; et s'il est malheureusement probable que Vamie de votre fille ne parviendra pas de sitôt à s'en débarrasser, il est du moins certain que Victorine ne le gagnera pas en sa compagnie.
— Si vous vous imaginez que vous devenez claire ! Je vous déclare que je jette ma langue aux cl^iens^ sans même essayer de deviner.
— Eh bien i sachez donc que Jeanne Derville est une de ces créatures qui semblent faites pour go&ter les jouissances de la vie; il est impossible de la voir sans se dire aussitôt qu'elle a été créée pour toutes les distinctions de l'élégance, et pour toutes les recherches du luxe; et, en sortant d^ci, elle n'mura peut-être pas une pierre pour reposer sa tête.
Le jour oU elle nous quittera, chargée de prix, cou-verte de médailles, munie de tous nos diplômes, elle n'aura pour toutes ressources que les cinq cents francs payés par l'Ëtat, jusqu'à vingt et un ans, aux filles de colonels élevées à Saint-Denis... Elle est pauvre! pauvre! pauvre!
— Il y a de malheureuses destinées! fit la baronne émue; je ne connais pas Mlle Derville, et pourtant sa condition me touche. Je ne l'ai jamais vue, et je sens que je l'aime déjà. Je m'attendris sur
elle. Vrai, je sais bon gré à ma petite folle de Victorine de ravoir prise pour amie. Mais ne serait-il point possible de faire quelque chose pour une orpheline si digne d'intérêt?
— Rien, maintenant. Je vous remercie pour elle. A présent, tout serait inutile; vous le savez bien, nos élèves n'ont ici aucun besoin réel qui ne soit satisfait. Nous Jes traitons toutes sur le pied de la plus parfaite égalité, et, avec la meilleure volonté du monde, nous ne saurions faire pour une fille de roi plus que nous ne faisons pour cette pauvre abandonnée.
Elle a, sans rien payer, les meilleurs maîtres du monde; elle apprend tout ce qu'une jeune fille doit savoir, et, en même temps, nous lui donnons une éducation solide et pratique, qui pourra la mettra à même de subvenir plus tard à toutes les exigences de la vie.
En nous quittant, elle saura tenir sa maison avec économie si elle est pauvre, avec élégance si elle est riche : en un mot, nous faisons pour elle tout ce que le père plus affectueux et le plus sens^ pourrait souhaiter de nous voir faire pour son enfant. Elle, de son côté, profite merveilleusement de toutes les occasions de s'instruire qui lui sont offertes. Elle est arrivée ici ne sachant rien; elle sait maintenant tout ce que peut savoir une fille de son âge.
Si je voulais mettre quelqu'un à même d'apprécier la maison de Saint-Denis et les résultats qu'elle obtient, je lui dirais:
Voyez Jeanne Derville et jugez-nous f
— Eh mais, je ne demande qu'à voir et à juger moi-même! Ne pouvez- vous point, jeudi prochain, envoyer votre phénix au parloir avec Victorine?
- Rien de plus aisé 1 On vous le prêtera pour une heure.
Le jeudi suivant, en effet, Mme de Blanchelande, qui n'avait pas prévenu sa fille, pour mieux jouir de sa sui^prise et de son bonheur, fit appeler en même temps les deux amies.
Aller au parloir, c'était pour Jeanne un véritable événement. Depuis son entrée à Saint-Denis, elle n'avait pas été appelée une seule fois.
— Moi au parloir? c'est une erreur! dit-elle à Mlle de Blanchelande. Qui donc, en ce moment, songerait à me demander? Une seule personne, d'ailleurs, en aurait le droit, Mme de Boutaric, dont je t'ai si souvent parlé ; mais elle a en ce moment bien autre chose à quoi penser : elle fait ses foins I J'ai reçu hier une lettre d'Âvranches, qui m'apprend cette importante nouvelle.
—Viens tout de même ! puisqu'on t'appelle f répliqua Victorine, quand ce ne serait que pour me conduire!
Bras dessus, bras dessous, les deux inséparables s'en allèrent.
— Tiens! voilà maman, dit Victorine, en montrant à son amie une femme jeune encore, mise fort élégamment, et qui n'avait contre elle que les envahissements d'un embonpoint déjà caractérisé.
11 n'y avait au parloir qu'une douzaine de parents, et aucun d'eux n'était seul. Chacun, au contraire, avait à ses côtés l'élève qu'il avait demandée. On voyait çà et là de petits groupes pleins d'animation. Jeunes filles et grands parents babillaient à qui mieux mieux.
Jeanne, très-émue, un peu interdite, resta sur le seuil de la vaste salle, regardant et attendant.
— Allons, se dit-elle tristement, et déjà toute prête à se retirer, on se sera trompé... Je m'en doutais bien... Qui donc pourrait songer à venir me voir... moi?
Et, s' adressant à son amie :
■^ Adieu, Victorine; ne reste pas trop longtemps, si tu peux!
Cependant Mme de Blanchelande, qui se tenait de^ bout au coin de la cheminée^ examinait Mlle Derville avec une attention toute particulière.
— Jolie^ se disait-elle à elle-même; bonne tournure, autant du moins que Ton peut en juger sous ces enveloppes; un air de franchise qui plaît, avec un je ne sais quoi de mélancolique qui lui donne un charme attractif. Allons! je suis très-contente de l'amie de ma fille.
Victorine était arrivée près de sa mère, à qui elle tendit son front; mais bientôt elle retourna là tête du côté de la porte.
— Eh bieni lui dit la baronne en l'embrassant, qu'est-ce que tu regardes donc ainsi?
— • Maman , c'est ma petite amie, c'est Jeanne, tu sais, Mlle Derville^ dont je t'ai parlé la dernière fois. Elle était bien heureuse tout à l'heure encore, la pauvre fille I... Elle avait cru qu'on était venu pour la voir, et, tu comprends, ça lui faisait plaisir. Maintenant elle s'aperçoit qu on s'était trompé, et la voilà toute triste !
— Eh bien! mon enfant^ va la chercher; nous causerons toutes trois.
-^ maman! comme tu es bonne aujourd'hui!
Vois-tu> rien ne pouvait me faire plus de plaisir!
. DE ïiA LÉGION D^ËONNEÛR. 110
Elle courut à âon amie.
— Viens, ma petite Jeanne, dit-^elle en la prenant par la maitij puisque tu n'as personne^ maman veut que tu restes avec nous tout le temps du parloir.
Jeanne s'avança vers la baronne, un peu troublée^ rougissante, avec cet embarras et céttë gaucherie des filles de quinze ans qui vivent loin du monde. L'aocueil affectueux et bienveillant de Mme de Blanche^ lande la mit tout de suite à Taise.
-^ Mademoiselle, dit-elle à la jëunë filie> o'ëst moi qui vous ai fait appeler. Je sais que VOUS voulez bien aimer cette mauvaise petite \èt^y ce qui me fait {[rand plaisir, car on m'a dit que vous étiez aussi bonne que sage; j'aVàis envie depuià longtemps de vouà connaî-» trô et de vous remercier.
•^ Oh ! que c'est gentil à toi, maman, d'avoir fait cela! s'écria Victorine. Il V avait plus d'un an que j'avais envie de te demander d'appeler Jeanne pour causer avec nous ; et puis, tu sais, je n'osais pas... Elle est cependant bonne à voir, ma Jeanne, n'est»ce pas, maman?
Pendant ce déluge de paroles, Jeanne ne trouva point lé têmpi» de souffler mot; mais le regard mouillé de ses beaux yeux, son doux sourire et le battement visible de sa poitrine parlaient pour elle, et remèr* ciaient la baronne plus éloquëmment qu'elle n^èût pU faire.
La pétulante Victorine tenait sa mère et son amie chacune par une main. Elle les emmena toutes deux dans un coin du parloir, où s'engagea bientôt une de ces conversations dont elle faisait Volontiers tous leà frais. C'était à peine si, de temps en temps, Jeanne
pouvait placer quelques mots au milieu de cet incessaait babil.
La baronne, qui gâtait un peu sa fille, laissa passer ce flux de paroles, et mit à profit l'attention que Jeanne voulait bien lui prêter, pour étudier celle-ci tout à son aise. La physionomie de Mlle Derville lui parut pleine de promesses, et elle n'eut point grand peine à y reconnaître les signes de Tintelligence et de la distinction qu'on lui avait tant vantées chez elle.
Elle voulut voir si le ramage ressemblait au plur mage : aussi quand elle crut que sa fille s'était donné suffisamment carrière, elle dirigea l'entretien à son tour, et avec cette finesse et ce tact que l'on doit à l'usage du monde et à l'expérience de la vie ; sans seulement paraître l'interroger, elle eut l'art d'amener Jeanne à parler précisément des choses qui devaient révéler son caractère et faire connaître son âme.
Cette heure de causerie s'écoula comme un instant, et la baronne se trouva aussi satisfaite de ce qu'elle entendit, que de ce qu'elle avait vu,
— Mademoiselle, nous nous retrouverons quelquesfois, je l'espère, dit-elle à Jeanne en l'embrassant, au moment où celle-ci se leva, un peu avant que l'on ne vînt avertir que les visiteurs du parloir devaient se retirer; j'aurai grand plaisir à vous faire appeler ici de temps en temps. Yictorine aimera mieux mes visites si vous les partagez avec elle, et moi, en vous voyant ensemble, je m'imaginerai avoir deux filles au lieu d'une.
Jeanne remercia de son mieux, c'est-à-dire avec une grâce exquise et un naturel parfait, car sa timi^ dite avait promptement fait place à une modeste assu-
rance qui lui avait permis de redevenir elle-même. Elle eut le bon goût de s'en aller la première, pour laisser quelques minutes Victorine seule avec sa mère, preuve de finesse et de tact qui n^échappa point à la baronne.
— Eh bien, maman, comment la trouves-tu? demanda Tenfant gâtée.
— Bien mieux que toi ! répondit la baronne.
— Oh ! dis encore f ça ne me rend pas jalouse, va !
— Tu ne peux que gagner avec une pareille amie, et je te conseille de la garder longtemps.
— Oh ! toute ma vie ! répliqua Victorine avec Pàrdeur enthousiaste d'une jeune âme ; tu ne sais donc pas, maman, que Jeanne Derville, c'est mon adoration!.,.
— Ton adoration? le mot est un peu fort f
-^ Mais non, maman 1 c'est celui dont nous nous servons toujours à Saint-Denis. La grande amie, celle qu'on aime le plus de toutes, cela s'appelle votre adoration. J'avoue pourtant que ces dames n'aiment pas qu'on se serve de ce mot-là, — mais ça n'y fait rien 1 Je suis donc l'adoration de Jeanne, — comme elle est la mienne... A jeudi, maman I avec Jeanne, n'est-ce pas, maman?
— Oui, avec Jeanne, avec ton adoration ! répondit la baronne en baisant tendrement les yeux bleus de sa fille.
Les deux amies se retrouvèrent quelques instants avant la fin de la récréation.
— Bonne nouvelle ! dit Mlle de Blanchelande à Mlle Derville, tu as fait la conquête de ma mère... comme il parait, mademoiselle, que vous ferez celle de tout le monde t
— Tais-toi^ petite folle, répliqua Jeaane en haussant les épaules. Je serai trop heureuse si je ne lui ai pas déplu.
— Voilà une exagération de modestie dont je ne suis pas dupe : tu l'as ravie, charmée, enchantée; je la connais bien, et je suis certaine de ce que je dis.
— Tant mieux ! alors, ce sera peut-être un moyen de nous voir davantage plus tard.
— Un baiser pour cette bonne parole.
Cependant Fépoque de la distribution des prix approchait, et Mme de Boutaric qui, tantôt pour un motif et tantôt pour un autre, avait toujours différé le voyage qu'elle devait faire à Paris, promettait cettefois, positivement d'honorer de sa présence cette solennité, qui tient une si grande place dans là vie des jeunes filles, et que l'Institution impériale de Saint- Denis entoure de toutes sortes de pompes, et d'un grand apparat.
Jeanne, à Cette Occasion, crut devoir écrire à la marquise :
« Madame et chère protectrice,
a D'aujourd'hui en quinze, ce sera un grand jour pour votre petite Jeanne. On m'a fait passer, il y a trois mois, dans la classe des Blanches, et l'on assure que j* aurai beaucoup de prix. Quel bonheur pour moi, s'il m'était donné de les recevoir devant vous ! 11 me semble que vous ne me croiriez pas tout à fait indigne de votre bienveillance ! Nos maltresses, qui sont tou^ jours bien indulgentes, ont la bonté de dire qu'elles
DE LA LEaiON D*fiONÎ7£UR. m
sont contentes de moi. J'ai déjà traversé presque toutes les classes.. . quoique je sois encore bien loin de ce que Ton appelle la classe de Perfection, où l'on porte une ceinture qui réunit les couleurs de toutes les autres divisions.
(( Il paraît que lorsqu'on a porté cette ceinture-là pendant un an, on n*a plus rien à apprendre dans la maison. U faudra alors que je me décide à prendre un parti; il faudra que je cherche à utiliser Téducation que Ton m'a donnée si libéralement. Ces dames me veulent du bien; elles ne m'abandonneront pas. Je, suis certaine qu'elles feront tous leurs efforts pour mé procurer, si elles le peuvent, une bonne position qui assure mon avenir. Mais je ne me déterminerai, madame la marquise^ que d'après vos conseils et avec votre agrément. Mme la surintendante, qui serait à mes yeux la meilleure des femmes si je ne vous connaissais pas^ prétend qu'il serait bon que je pusse savoir à quoi . m'en tenir sur l'état de ma fortune... si toutefois j'ai encore une fortune. . . ce que je ne sais pas t
a Ai-je vraiment quelque chose à moi? C'est la première fois que je me permets de vous adresser une pareille question, et j'espère, madame la marquise, que vous ne trouverez point ma demande indiscrète, car on m'a dit de vous la faire. Je ne prévois que trop votre réponse, et je ne me dissimule pas la nécessité oii je serai bientôt de travailler. Mais cette nécessité ne m'effraye pas, et je suis d'avance résignée à tout ce qu'il faudra faire pour n'être à charge à personne. Je ne sais ce que me réserve la vie, mais je sens que je serai forte contre tout et contre tous, tant que votre affection me restera. J'espère que je la conserverai
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toujours, parce que je m'efforcerai d'en être toujours
digne.
« Votre très-humble servante,
« Jeanne Derville.
« P, S. J'ai mérité cette année, par mon travail et ma conduite, de planter dans le jardin un arbre de récompense, ce qui est très rare, disent ces dame^S et toutes les grandes. »
Mme de Boutaric apportait à sa correspondance Texactitude qu'elle mettait à toute chose, et d'ordinaire, au bout de quatre jours, ni plus ni moins, Jeanne recevait une réponse, traitant point par point, méthodiquement, tous les sujets qu'avait abordés la jeune fille. La marquise, dans ses lettres, ne faisait pas beaucoup de frais de tendresse et ne répandait pas son encre en protestations vaines. Ce n'était pas son genre. Mais, dans tout ce qu'elle écrivait à la fille du colonel, celle-ci devinait un intérêt sincère et un dévouement que les épreuves auraient trouvé toujours prêt. A mesure que Jeanne avait grandi, elle avait mieux distingué les diverses nuances du caractère de sa protectrice. L'ôcorce rude de la marquise ne lui cachait pas sa réelle bonté ; elle avait surtout rendu justice à cette infaillible raison, à cette droiture d'esprit, à cette sûreté de jugement, que rien ne faisait jamais dévier.
L'inquiétude de Mlle Derville fut donc grande lorequ'elle vit tout une semaine s'écouler sans que Mme de Boutaric lui eût seulement donné signe de vie.
— Je n'y comprends rien, et je crains tout! dit-elle à Mlle de Blanchelande. — Yois-tu, ma chérie, depuis
que je suis à Saint-Denis, c'est la première fois que la marquise laisse une lettre de moi si longtemps sans réponse. Il doit être arrivé là-bas quelque chose de grave. J'ai de mauvais pressentiments. Je redoute un malheur t
— Pourquoi voir ainsi tout en noir? répliquait l'insouciante Victorine. Il y a un mois, ta marquise fai^sait ses foins; aujourd'hui elle fait ses orges. Laisse-la donc tranquille et ne crains rien I Je suis sûre qu'elle viendra te surprendre avec une robe à treize volants, le matin de la distribution.
--» Dieu t'entende I Mais je la connais mieux que toi, voisr-tu? Mme de Boutaric n'est pas une femme à volants... ni à surprises, du moins dans ce genrelà... 11 y a pour moi des chagrins dans l'air.
Dix jours se passèrent sans que rien vint calmer les inquiétudes de Mlle Derville.
Un matin, elle fut appelée dans le cabinet de la 8urintendante. Celle-ci tenait entre ses doigts une lettre dont l'adresse, qui portait le timbre de la poste d'Ayranches, était d'une écriture inconnue.
— Ma chère enfant, lui dit la haute dignitaire, Dieu^ qui sait combien votre courage est grand, vous envoie une nouvelle épreuve. Vous avez perdu votre protectrice, votre seconde mère. Mme la baronne de Boutaric n'est plus. Je viens de recevoir la nouvelle de sa mort. Cette respectable dame a été enlevée en quelques
jours. Elle a succombé à une maladie aiguë, epntre laquelle les médecins se sont' trouvés tout d'abord incapables de lutter.
Jeanne avait écouté sans rien dire tout ce petit di&r cours. Les mots ne lui venaient pas pour y répondre. On eût dit qu'elle ne comprenait pas bien. Cette nouvelle, si complètement inattendue, l'avait jetée dans une sorte de stupeur. La surintendante la regardait en silence, et elle ne cherchait point à lutter contre la violence de cette première douleur.
Au bout d'un instant, la jaune ûlle, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, essuya d'un revers de main deux grosses larmes qui coulaient le long de ses jgues ; puis elle prit la lettre, que la surintendante lui tendait toute décachetée, et lentement, avec de^ doigts qui tremblaient, elle la déplia.
Cette lettre était d'un certain U^ (Iravis, le notaire de la marquise et aussi, jadis, celui du colonel.
M® Gravis jouissait de la confiance absolue de Mme de Boutaric, de Vf^èmp qu'il avait eu celle de M. Derville. C'était même lui qui avait été chargé de tirer au clair les affaires, malheureusement trop embrouillées, de la succession, et Jeanne se rappela qu'étant enfant, elle l'avait vu plus d'une fois à la Rosière.
M^ Gravis était économe du papier qui ne rapportait rien ; il n'aimait à écrire que sur les feuilles estampillées aux armes de TÉiat. Personne ne savait mieux que lui, dans ce cas particulier, ce qu'il fallait mettre de lignes & la page et de lettres à la ligne, et combien une affaire pouvait au juste comporter de ces rôks^ que ses clercs confectionnaient si bien. Sa missive,
DE LA LiaiQTX D'HONNEUR. 127
sur papier libre, était donc fort courte et très-sobre de détails. Tout l'esprit de la lettre était résumé dans le post'Scriptum, Les notaires ont parfois de ces finesses féminines.
« Mme la marquise a été frappée si soudainement qu'elle n'a pas eu le tetpps d'arranger ses affaires. Elle est Qiprte sans laisser de testament, bien que je l'eusse, à plusieurs reprises, engagée à consigner ses . dernières volontés dans un écrit, pour lequel je lui avais même offert le secours de mon expérience. II en cQùte si peu de 3e mettre en règle; cela ne fait pas n^ourir, et, si l'on meurt, on a du moins la consola^ tion de faire du bien à ceux que l'on aime. »
Jeanne, sa lecture achevée, rendit la lettre à la surintendante sans prononcer une parole. De grosses larmes^ qu'elle ne sentait pas, coulaient sur ses joues blandies. La surintendante tint longtemps ses regards, attachés sur ce jeune visage, que son émotion rendait plus touchant encore et plus sympathique, -<- des regards empreints d'une tendresse presque maternelle.
Pendant que Jeanne pleurait la protectrice morte et Tamie perdue, elle, qui connaissait mieux les nécessités et le^ exigences de la vie, calculait aussi les conséquences matérielles de ce décès ab intestat^ comme eût dit M^ Gravis, pour l'orpheline dont la marquise était le seul appui. La mort de Mme de Boutaric, dans de telles conditions, devenait pour Jeanne une véritable ruine.
L'amie du colonel avait une assez grande aisance, et ses parents, fort éloigés d'ailleurs, n'avaient jamais compté sur son héritage.
A plusieurs reprises, elle avait donné au notaire
l'assurance quelle ferait quelque chose pour « cette petite Derville, » et Gravis ne doutait point que, dans la bouche de sa respectable cliente, ce quelque chose ne voulût dire beaucoup . Jamais, de son côté, il n'avait négligé de l'encourager dans une intention aussi louable. Il avait été l'ami du colonel ; il lui gardait un souvenir fidèle et constant, et il portait un intérêt sincère à sa fille, dont il apprenait les succès avec un véritable bonheur. Il n'était pas moins fier que la marquise, quand celle-ci lui faisait voir les bulletins que l'Institution a l'habitude d'expédier chaque mois aux familles, comme au grand chancelier. Ceux de Jeanne étaient toujours si flatteurs!
Mme de Boutaric n'avait jamais rien laissé soupçonner à la jeune pensionnaire de ses intentions généreuses, parce qu'elle croyait, comme certaines personnes aux idées étroites, que la perspective du besoin et la pauvreté menaçante l'engageraient à travailler davantage. Mais c'était chez elle une idée fermement arrêtée d'assurer l'indépendance de l'enfant qu'elle protégeait et qu'elle aimait. Par malheur, aucune réalisation n'avait converti ce projet en fait accompli, et ses mains généreuses s'étaient fermées avant d'avoir donné.
Quoique véritablement religieuse, la marquise n'en avait pas moins une instinctive et profonde répugnance à s'occuper de tout ce qui pouvait rappeler la mort à sa pensée.
L'idée d'un testament, par exemple, lui était particulièrement antipathique, presque odieuse. Elle se disait, comme tant d'autres :
— Cela ne presse pas !
La mort se pressa, cependant f
Elle s'abattit sur la marquise comme sur une proie, et l'emporta en trois jours. Elle emportait avec elle la dernière espérance de fortune de Jeanne Derville. Mais Jeanne, bien que connaissant sa pauvreté, ne s'était jamais préoccupée de cette question d'argent qui tient, hélas I une si large place dans la vie de certaines femmes : ce n'était point une âme avide, et dans cette ruine de sa vie, elle ne pleurait que sur la blessure de son cœur.
— Me voici donc encore une fois orpheline ! murmura*t-elle à demi- voix, tandis que sa tête s'inclinait tristement sur sa poitrine... J'avais encore une affection en ce monde... et elle s'en va... maintenant, je n'ai plus rienl...
— Vous vous trompez, mon enfant! lui dit la surintendante en prenant sa main ; il vous reste Dieu làhaut, et ici-bas, la tendresse de toutes celles qui vous approchent, la sympathie de tous ceux qui vous connaissent. Votre part est encore belle, et je sais beaucoup de femmes qui l'envieraient.
— Vous avez raison, madame, répondit Jeanne en essuyant ses grands yeux; j'étais ingrate envers le ciel et la terre, envers Dieu et envers vous.
— Sans compter cette bonne Victorine de Blanchelande, qui vous aime comme une sœur.
— Oh t c'est vrai, et je l'aime bien aussi.,. Mais il y a des moments oii le chagrin vous fait tant de mal qu'il semble que l'on oublie tout.
— Je le sais... Mais c'est précisément dans ces moments-là qu'il faut déployer tout son courage» et montrer à la vie qu'on est plus fort qu'elle. Souvenez-vous
180 LA PUPILLK
de quel sang vou3 êtes née... Vous êtes la fille d'on brave soldai : soyez brave comme lui I Nous autres femmes, ce n'est pas sur un champ de bataille, et à une heure donnée, que nous pouvons montrer notre vaillance... c'est partout, c'est tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes.. « Notre tâche est moins brillante que celle des hommes : elle n'est ni moins pénible ni moins méritoire, sachez-le bien, mon enfant!
La surintendante connaissait assez Jeanne Derville pour être certaine qu'avec elle il n'était pas besoin d'insister, et qu'il lui suffirait, en cela comme en tout, d'indiquer les choses et de mettre la jeune fille sur la voie; elle saurait bien la parcourir d'elle-même et aller jusqu'au bout.
Un geste affectueux congédia l'orpheline.
11 faut avouer, pensa la surintendante, en voyant Jeanne franchir le seuil de son cabinet, il faut avouei que la pauvre enfant n'a pas été jusqu'ici épargnée par le sort. Les coups se succèdent comme pour l'accabler. Elle est frappée, atteinte tout à la fois dans ses intérêts et dans ses affections. Pas une épreuve ne lui aura été épargnée I Mais elle est jeune et la vie es* longue.
Cependant Victorine restée seule s'ennuyait comme l'oiseau dépareillé : elle commençait même à s'inquié ter de la trop longue absence de son amie. Elle savait que Jeanne avait été appelée chez la surintendante, à
, DE LA LÉGION l)'HONNEU$l. ' l3l
laquelle il arrivait rarement, et seulement dans des circonstances graves, de faire aux élèves un si grand honneur. Elle savait que les dépositaires de Fajutorité supérieure ne doivent point prodiguer leur présence, et elle tenait à conserver son prestige en restant sojavent invisible et cachée. Ajoutons que cet honneur était généralement peu envié, parce que Je communications qui le motivaient étaient plutôt fâcheuses qu'agréables. Jeanne, cependant, était si sage^ si laborieuse, et, sous tous les rapports, tellement à l'abri de tout reproche, qu'il n'y avait point à s'effrayer pour elle. Victorîne la vit donc partir sans aucune appréhension. Mais comme l'audience se prolongeait de beaucoup au delà des limites ordinaires^ sa petite tête se mit à travailler, et précisément parce qu'elle ne savait rien elle craignait tout. La récréation finit avant que Jeanne ne revînt. — Le cœur de Victorine battait bien fort quand elle vit son amie rentrer dans la salle d'étude. Par surcroît de malheur elles n'étaient point placées l'une près de l'autre, et l'incorruptible Jeanne se montrait d'une docilité sans égale à la grande règle du silence. Il fallait attendre bien longtemps encore l'explication si vivement désirée. Les yeux de la jolie curieuse essayèrent bien, à plusieurs reprises, de solliciter l'intervention de la télégraphie, non-électrique, mais très-commode, dont on use dans les pensionnats de jeunes filles aussi bien que dans les collèges de garçons. Mais le regard inquiet de la surveillante qui, se doutant de quelque chose^ allait de l'une à l'autre, ne leur permettait pas ce genre de communication, si incomplète qu'elle pût être.
EiiQn, avec la récréation, Pheure des confidences arriva. Jeanne raconta tout. Victorine répondit par un mot charmant.
— Je suis presque heureuse de tes malheurs, ditelle à Mlle Derville en serrant sa main; je serai seule à t'aimer maintenant ! mais ne crains rien : je t'aimerai pour tous ceux que tu n'as plus.
— Oh I je sais que tu es bonne I
— Je n'en sais rien, moi I... je sais seulement que je t'aime I...
Le juste tribut de larmes qu'elle devait à la marquise une fois payé, Jeanne ne put s'empêcher de songer un peu à elle-même, et de jeter sur son avenir un regard assombri par de trop légitimes préoccupations. Il est triste le sort des orphelines privées de . ' leurs soutiens naturels, delà famille, qui doit songer à leur avenir et assurer leur sort! Les idées, dans de pareilles conditions, prennent naturellement une teinte grave et sérieuse. Mais, dans les natures courageuses, l'inquiétude ne produit pas le découragement. L'intelligence nette et vraie qu'elle avait des choses excita Jeanne, comme un aiguillon nouveau, à se livrer sans trêve ni merci au travail qui, maintenant, pouvait seul la sauver. La distribution des prix, à laquelle, peu de jours auparavant , elle avait si joyeusement convié Mme de Boutaric, la surprit au milieu de ses tristesses. Il est inutile d'ajouter qu'elle ne jouit guère des succès qu'elle y obtint ; son esprit était ailleurs, et son souvenir s'en allait, mélancolique, vers ceux qui n'étaient plus.
Victorine^ que les vacances allaient rendre pour un temps à sa famille, devait^ bien malgré elle, la laisser
seule pendant deux grands mois : nouveau, sujet de tristesse. Mme de Blanchelande le comprit, et, dans un élan de sensibilité et de bonté dont elle eut seule tout Thonneur, — car sa Jille n'eût jamais osé tant demander, — elle sollicita comme une faveur la permission d'emmener Mlle Derviile à la campagne avec son amie.
On lui répondit que la chose était absolument impossible. Le père de Jeanne avait, en mourant, exprimé le vœu que sa fille fût élevée dans un recueillement -sévère, et qu'elle ne quittât point la maison avant que son éducation fût complètement terminée.
Une seule personne eût eu le droit d'ordonner ou de permettre qu'il en fût autrement, c'était la marquise, tutrice de Jeanne; mais cette dame venait de mourir, et la surintendante était tenue, désormais, de se conformer aux intentions de la famille.
Tout cela était parfaitement juste^ et il n'y avait ni objection ni réplique possibles. La baronne le comprit ainsi^ et les deux jeunes filles le sentirent aussi bien qu'elle. Jeanne se résigna donc à passer seule, une fois encore, ces longues et cruelles semaines qui lui prenaient tout ce qu'elle aimait. Août et septembre pesèrent lourdement sur elle. On ne connaît pas assez les tristesses des vacances pour les pauvres élèves qui restent au pensionnat. Quels gros cœurs et quels yeux pleins de larmes, quand, le jour de la distribution, on voit, Tune après l'autre, partir les compagnes, les amies, et pour nous servir de l'expression de Victorine, les addrations qui vous abandonnent! Et le lendemain, comme elle paraît grande cette maison dé* serte. Quel vide dans ces classes, quel silence dans ces
cours, hier encore si bruyantes ! Comme on semble petite dans ce réfectoire où il n'y a plus personne \ On travaille un peu, pour remplir les heures inoccupées; mais on travaille mollement et sans courage; les maîtresses qui vous gardent vous plaignent, et, tout bas, se plaignent elles-mêmes. Tout le monde sent que ce que Ton fait là on devrait ne pas le faire. Pour les autres, c'est le moment des promenades, des longues visites aux amies, des joies et du repos au sein de la famille, et une malheureuse enfant est li toute seule sans joie, sans amies, sans parents. Aht du moins, qu'on ne lui reproche pas sa tristesse I
Jeanne, comme font assez volontiers tous les prisonniers à temps, avait imaginé un petit calendrier, sur lequel étaient inscrits tous les jours qu'elle devait passer sans Yictorine. Chaque soir elle en effaçait un. Le dernier fut enfin rayé à son tour, et le lendemain lui rendit Mlle de Blanchelande.
Quel bonheur, après la longue absence, de revoir ce que Ton aime ! Jeanne à présent trouvait tout facile et simple ; l'avenir lui souriait par les yeux de Vîctorine.
A la reprise des études, elle entra dans cette dernière classe, que l'on appelle la classe de Perfectionnement, où Ton revient une fois encore, et comme à nouveau, sur tout ce qui a fait le sujet des cours précédents, et où les professeurs et les maîtresses donnent à leurs élèves-chefs-d'œuvre le dernier coup de lime et le vernis suprême. Jeanne, cette année-là, fit des efforts héroïques et surprit ceux-là mêmes qui, depuis longtemps déjà, suivaient, en l'admirant, le développement de toutes les facultés de cette belle et
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riche natune. Ce fut pour Mlle Derville un perfectionnement véritable, et, avec elle, le mot se trouva juste. La fleur de son âme s'épanouit dans toute sa splendeur. Ouverte à ce qui était beau et bien, appliquée et laborieuse, comme Test toujours la femme honnête qui veut arriver par son mérite, Jeanne s'était en quelque sorte imprégnée de science, comme une blanche et molle toison s'imprègne de la teinture qu'on lui donne. Elle brillait de tout son éclat dans les examens que, de temps en temps, on faisait passer aux élèves.
Lorsque de grands personnages venaient visiter Saint-Denis, c'était toujours elle qu'on interrogeait devant eux. Plus d'un regard auguste s'était arrêté sur cette créature sympathique avec une complaisance visible. Plus d'une sollicitude aussi haute que bienveillante s'était informée de l'avenir réservé à cette intelligence exquise et à cette beauté touchante. Malheureusement, rien en ce monde ne semble plus difficile que d'assurer le sort d'une jeune fille, parce qu'il ne se complète qu'avec le concours d'un bon mari, c'est-à-dire d'un oiseau rare, que l'on ne déniche pas tous les matins. Jeanne comprenait, devinait QU pressentait tout cela. Mais sa fierté lui disait qu'elle ne devait laisser voir de tels soucis à personne, pas même à son amie. Elle se taisait donc et attendait.
Cependant, la ^urintendante, qui avait pour Jeanne une estime toute particulière et une affection véritable, se préoccupait, elle aussi, de Tavenir de sa belle favorite. Elle éprouvait autant de crainte que de regret à lancer dans ce vaste monde, seule, livrée à toutes les tentations et à toutes les aventures, une jeune fille ignorante de tout ce qui ne s'apprend pas dans les livres, et dont les qualités mêmes devenaient pour elle autant de périls. En femme prudente, elle voulut, avant d'agir, savoir au juste quelle était la position de fortune de sa pensionnaire. Elle écrivit donc au notaire d'Avranches une lettre àlaqu'elle son nom et son titre officiel donnaient assez d'autorité pour qu'on lui fît une réponse sincère.
Cette réponse ne se fit pas attendre.
L'officier ministériel écrivit de son plus beau style et de sa plus belle main... une main et un style de notaire. Il apprenait à Mme la surintendante que la liquidation Derville avait été désastreuse; il avait tait tous ses efforts pour retirer de la circulation toutes les signatures en souffrance, sans être obligé de recourir à des sacrifices trop onéreux; mais le tribunal n en avait pas moins déclaré nécessaire la v&nijà de tout ce qui restait de la fortune du colonel; il s'estimait heureux d*avoir pu sauver de cette déroute la maison avec son jardinet, et trois ou quatre pommiers dans un petit enclos, par derrière.
« Je n'ai pas pu faire mieux, ajoutait-il^ et d'autres
ïm LA LÎSGION D'HONNEUR. 137
peut-être auraient fait plus mal. La jolie situation de Tendroit, Tair comme il faut de la maison, Tentretien satisfaisant de toutes choses, l'état parfait des lieux, et, me permettrai-je d'ajouter, mes relation^ personnelles avec ce qu'il y a de mieux dans l'arrondissement, m'ont mis à môme de louer le tout, meubles et immeubles, pour la somme de 465 fr. par an, en laissant à la charge du preneur l'impôt foncier et mobilier, la contribution des portes et fenêtres et la police d'assurance contre l'incendie. Vous voyez, madame; que je n'ai rien oublié.
€ Le plus fort créancier de défunt M. Derville s'est montré assez accommodant, car il eût pu, avec un peu de mauvaise volonté, exiger la vente de la maison. Il ne l'a pas fait, et il s'est, au contraire, contenté d'une délégation des loyers qui lui a été consentie par moi. Dans trois ans cette dernière dette sera payée^ et la fille de notre cher colonel pourra entrer dans sa pro* priété. J'ai également fait opérer une reprise dotale du chef de feu la mère, montant à la somme de 3,500 fr., productifs d*iniéréts, et par moi placés, dont je me déclare dès à présent débiteur envers l'héritière, et qui pourra lui être réservée pour subvenir à ses premiers besoins au moment de sa sortie de Saint- Denis.
« Si Mlle Derville se voyait jamais dans le cas de recourir aux conseils d'un homme d'affaires, elle pour» rait s'adresser en toute confiance à celui qui a l'honneur d'être, etc. »
Sans trop s'arrêter aux formules de politesse de roaitre Gravis, la surintendante calcula avec cet esprit un peu positif que l'usage et la pratique des affaires
donnent à tout le monde, — même aux femmes, — quelles ressources réelles attendaient Jeanne, quand elle quitterait la maison.
— Bien peu de chose en vérité, pensa-t-elle, et ce brave homme a raison. Nous ne pouvons pas exiger qu'une fille comme elle débute dans le monde fagotée comme on Test ici. Son trousseau absorbera bien une partie des économies du notaire. Il ne lui restera plus que sa maisonnette — un souvenir de famille, une terre de sentiment, mais non de rapport.
Notre pension decinq cents francs nela conduira pas bien loin... et dans trois ans, elle ne l'aura plus. Il faudra qu'elle gagne son pain... Eh bien, elle le gagnera ! Notre société, si mal organisée qu'on la représente, n'est pourtant pas tellement perdue qu'une fille honnête, pleine de talents, d'énergie et de résolution ne puisse y vivre honnêtement. Ce serait trop malheureux en vérité...
Les sentiments de la surintendante, si favorables à Jeanne, étaient partagés par toutes les dames de Saint- Denis. Mais ces respectables personnes avaient beaucoup plus de bonne volonté que de pouvoir, et on les eût mises dans un sérieux embarras en les obligeant de traduire en fait leurs bienveillantes intentions.
Quelques jours avant le moment fixé pour sa sortie définitive, Jeanne fut appelée de nouveau chez la surintendante.
— Ma chère enfant, lui dit celle-ci, votre éducation est terminée, et vous allez être libre. Mais vous êtes dans une position exceptionnelle, et qui mérite une sérieuse attention. Grâce à Dieu, la raison chez vous a devancé l'âge* Plusieurs qui avaient montré dans
cette maison du talent et du zèle, ont plus tard attristé notre affection et démérité ce beau titre d'élève de Saint-Denis, qu'elles déshonoraient en, le portant. Je sais bien qu'avec vous nous n'avons rien de pareil à craindre. Aussi n'est-ce point pour nous, mais pour vous-même que je vous parle comme je fais. Avezvous quelquefois réfléchi à l'avenir, mon enfant?
— Beaucoup, madame I
— Et, dites-moi, comment l'envisagez-vous?
— Comme quelque chose d'inconnu et de terrible I comme un ennemi contre lequel il me faudra lutter i Hais j'accepte la lutte.
— Je suis heureuse de vous voir dans de telles dispositions, et, du reste, il y a longtemps que je sais que vous êtes une vaillante I Hais, enfin, avez-vous quelque projet arrêté ?
— Eh I puis-je en avoir un, quand je ne connais encore ni le monde ni la vie; quand les murs de notre maison bornent depuis si longtemps mes regards ; quand la clôture de ce parc est la limite de mon horizon? J'attends f...
— Jeanne, reprit avec une extrême douceur la directrice de Saint-Denis, si nous n'avions pas prévu les difficultés de la position dans laquelle doivent fatalement se trouver des jeunes filles qui, comme vous, n'ont ni fortune ni famille, nous serions coupables tout au moins d'imprudence; mais il n'en est point ainsi; nous avons entre les mains une ressource suprême dont nous usons en faveur de celles qui l'ont méritée par une conduite irréprochable.
Vous pouvez maintenant rendre aux autres ce que vous avez reçu de nous. Après avoir été élève ici, vous
y pouvez être maîtresse. Vous pouvez ne jamais nous quitter. Cette maison sera toujours la vôtre, et de même qu'elle aura servi d'asile à votre enfance et à votre jeunesse, elle servira de refuge à votre vie tout entière. Vos commencements seront modestes sans doute, un peu rudes, peut-être; mais je sais que ceci ne vous fera pas peur. Vous ne craignez pas votre peine. D'ailleurs, quand on a votre mérite, les progrès sont certains en toutes choses et l'avancement rapide. Restez chez nous. Vous arriverez bientôt à une position honorable, indépendante, assurée pour toujours.
Jeanne avait écouté la surintendante avec la plus respectueuse attention, et celle-ci ne pouvait se lasser d'admirer le maintien de la jeune fille, plein de réserve et de grâce. Mlle Derville était debout devant elle, ses beaux yeux baissés, ses deux mains appuyées Sur le dossier d'un fauteuil ; de temps en temps une rougeur furtive passait sur sa joue, et une palpitation visible soulevait sa poitrine.
Rester à Saint-Denis toute sa vie ! La perspective n'avait rien de séduisant, et nous pouvons dire hautement que telle n'était point la destinée qu'elle avait entrevue dans ses rêves déjeune fille. Oui, certes, elle était pleine de reconnaissance pour la maison où elle avait trouvé un accueil si hospitalier, des soins si dévoués, une éducation si complète. Mais si Saint-Denis était bon pour un temps, pour toujours il devenait mauvais.
Sans doute Jeanne ne savait rien du monde, et ellemême le reconnaissait avec une franchise entière ; mais son ignorance même était pleine d'aspirations vagues et de désirs inavoués : elle ne se sentait pas le
DE LA LÉGION D'HDNJïEUR. 141
courage de les refouler dans son cœujr. Elle n'avait pas encore vécu.*, et elle voulait vivre!... sa poitrine était pleine d'un trouble inconnu et d'une agitation qui n'était ni sans charme ni sans douleur. Elle frémissait à la pensée d'engloutir sa jeunesse ardente, avide de toutes les joies dont Dieu fait sentir le besoin et donne l'espérance à ses créatures, dans la froide austérité d'un asile presque monastique.
Pouvait-on exiger un tel sacrifice d'une jeune fille que Ton avait bien pu enfermer jusqu'ici dans l'étroite enceinte d'un pensionnat, mais qui portait en elle une âme toute prête à se répandre et à s'enflammer ? Mlle Derville était-elle ce que l'on appelle d'ordinaire une personne romanesque ? C'est ce que l'on n'aurait pu dire encore. Mais elle contenait en elle mille germes auxquels il fallait donner le temps d'éclore. Ellemême ignorait quel usage elle ferait plus tard de sa liberté; mais elle ne voulait point l'aliéner avant de l'avoir goûtée. Elle éprouvait une si grande incertitude qu'elle ne savait que répondre aux questions si nettes et si précises de la surintendante.
La haute dignitaire comprit cette incertitude et cette émotion; aussi laissa-t-elle à Jeanne quelques minutes pour se remettre.
— Eh bien l lui dit-elle enfin, quel parti allez vous prendre? à quoi vous décidez-vous? Moi aussi j'attends.
Jeanne tressaillit comme si on l'eût réveillée en sursaut; un frisson la secoua, et une pâleur nerveuse se répandit sur son visage. Le mot qu'elle allait prononcer, n'était-ce point le mot de sa destinée ? Cependant son regard qu'elle releva n'avait déjà plus rien de la timidité de la jeune pensionnaire devant sa maîtresse
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redoatée. Ce regard était sans doute plein de déSférence, mais en même temps il était empreint d'une fermeté froide et d'un calme résolu.
— Madame la surintendante, dit-^le enfin, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous parler ici de ma reconnaissance; je suis toute pénétrée du sentiment de Tos bontés pour moi, et le plus grand bonbeur qui pût arriver à ma vie« ce serait de s*écouler près de vous.
Après cette petite pbrase assez habile que sa maitresse de rhétorique (à présent ces demoiselles font leur rhétorique tout comme nous) eût sans doute appelée un exorde par insinuation , il y eut un imperceptible temps d^arrét.
— Alors vous acceptez > ht la surintendante, augurant peut'être un peu mieux qu*il n^ fallait de cette première partie de la réponse.
— Pas maintenant! répliqua Jeanne avec une extrême vivacité.
— Gomment > pas maintenant! Et quand donc, mon enfant?
-^ Je n% sais pas encore au juste, madame; sans doute un peu plus tard !
— Plus tard! plus tardl Vous savez bien que si Ton» sort de Flnstitution, on n'y rentre point.
Jeanne le savait; aussi ne répôndit-elJe point directement à l'observation de la surintendante.
— La vocation poiir cette vie un peu... sévère n'est pas donnée à tout le monde, répliqua-t-elle, et je suis bien forcée de reconnaître que je ne l'ai pas encore. Mais je ferai tout pour qu'elle m'arrive! et, si j'ai le bonheur de la sentir en moi, je viendrai, madame^
me jeter à vos piedâ, et tous demander pardon de mon hésitation d'aujourd'hui.
Ce pardon, je sens que vous me l'accorderez, parce que vous êtes juste et bonne, et que vous ne voyez dans mon refus actuel que la preuve de mon vif et sincère désir de remplir dignement toutes mes obligations, quand je les aurai une fois acceptées.
— Ce qui veut dire que vous ne les acceptez pas à présent?
— Je le voudrais; je ne le puis !
— Réfléchissez-y, mon enfant; c'est affaire à vous. La vocation aux professions... sévères, comme vous disiez tout à l'heure, doit nous être donnée, et personne n'a le droit de l'imposer à un autre, sans assumer sur soi-même la responsabilité la plus grave. Mais dîtes-moi, cependant, ce que vous comptez faire en sortant d'ici. Vous pouvez bien ne pas rester avec nous. Vous ne pouvez pas nous empêcher de vous suivre partout, de la pensée, avec un sérieux et profond intérêt.
— Une visite chez une amie, pendant les vacances, ne peut point, j'imagine, être considérée comme une de ces sorties de la maison que les règlements prévoient et défendent à celles qui doivent d'élèves passer maîtresses, et demeurer à Saint-Denis. C'est tout simplement une petite promenade de santé. Après une dizaine d'années passées entre quatre murs, on a quelque peu besoin de prendre l'air. Je vais donc accepter l'invitatioft qui m'est faite depuis longtemps déjà par Mme la baronne de Blanchelande, et accompagner chez elle ma chère Victorine. Pendant un ou deux mois je vais tâcher de réfléchir, de m'examiner
Ui LA PUPILLE '
moi-même, et, au retour, vous lirez dans mon âme, vous me direz ce que je dois faire, et je ferai ce que vous aurez dit.
— Allons I je vois bien que vous êtes perdue pour nous, belle obstinée. Partez donc! que Dieu vous soit bon et la vie clémente! Il y a peut-être assez longtemps, en effet, que vous êtes à Saint-Denis pour avoir envie de le quitter. Je n'ai pas toujours eu soixante ans, et je me mets bien un peu à votre place. Allez où vous appelle la destinée mystérieuse; nos vœux vous suivront. Je ne vous souhaite qu'une chose : soyez aussi heureuse que vous méritez de l'être. Votre éducation est complète; vous êtes classée parmi nos meilleurs sujets; il est donc juste que vous emportiez d'ici la preuve de notre satisfaction. Toutes vos pièces sont prêtes, vos notes relevées, le résultat de vos examens et de vos concours jQdèlement exposé.
Tout cela va être expédié aujourd'hui même au grand chancelier de la Légion d'honneur, avec la demande formelle que j'adresse pour vous à Son Excellence du brevet d'élève de Saint-Denis. Vous savez que* c'est là un titre véritable, fort envié, et dont nous nous montrons justement avares. Il devient de plus en plus difficile à obtenir. Seules les pensionnaires d'élite l'obtiennent. Vous l'aurez. Je sais que trop souvent des malheureuses qui abusent de tout, ne craignent pas d'usurper des qualités qu'elles n'ont point. Nous aviserons aux moyens de punir ces faussaires, et nos diplômes garderont tout leur prestige.
Après avoir ainsi parlé, avec son air des grands jpprsy h surintendante congédia la jeune fille.
Lorsque Jeanne sortit de son cabinet, il lui sembla
DE LA LIÊGION B'HONNEtJR. 145
<fae Ton enlevait un poids de dessus sa poitrine; elle respira plus librement. On eût dit que les murailles s'ëcartaient pour la laisser passer et qu'elle entrait enfin de plain-pied dans le monde et dans la vie. Mais sa joie n'en était pas moitis mêlée de secrètes appréhensions.
Elle avait montré à la surintendante une décision qui n'était pas en elle. Quand elle ouvrit la bouche pour dire non^ elle ne savait encore si elle ne dirait pas oui. Mais, au moment décisif, il lui sembla entendre le cri de la nature, qui ne lui permettait plus d'hésiter, et, emportée par sa loyale franchise, elle fit la réponse que nous connaissons. Avec une femme comme la surintendante, différer d'accepter, c'était refuser.
Le sort en était donc jeté.
Jeanne avait prononcé elle-même le mot de sa destinée, et il n'y avait plus à revenir sur ce qu'elle avait dit. Elle-même le sentait bien. Elle en éprouva aussitôt une sorte de soulagement. Il y a des âmes pour lesquelles ce qu'il y a de plus cruel au monde, c'est l'incertitude.
Rien qu'à la voir venir à elle, la ièie haute, un éclair dans ses grands yeux, Victorine, qui connaissait jusqu'aux plus fugitives expressions du visage de sa jeune amie, et qui devinait sa pensée à un frémissement de ses lèvres, à un froncement de ses sourcils, Victorine comprit tout de suite qu'il venait de se passer quelque chose de grave.
— Eh bien? lui demanda-t-elle en la regardant au visage.
•^ Je t'appartiens! répondit Jeanne. Pour ne pas
te quitter, j'ai saerifié ce que Ton appelle tout mon avenir. Prends-moi donc, emmène-moi d'ici I Entre nous, maintenant^ c'est à la vie et à la morti
— Le monde est à nous! s'écria Victorine, avec cette sainte confiance et cette exaltation généreuse que la jeunesse seule connaît.
Quelques jours plus tard, les deux amies assistaient à la dernière distribution de prix qu'elles devaient voir à l'Institut impérial de Saint-Denis. Comme toujours, le beau front de Jeanne ploya sous le poids des couronnes, et la fille du colonel fut applaudie par ses jeunes compagnes avec une chaleur et un enthousiasme qui prouvèrent à tout le monde que le cœur chez elle valait l'intelligence, et qu'elle ne savait pas moins bien se faire aimer qu'admirer. Le diplôme d'honneur lui fut décerné publiquement, avec le cérémonial en usage dans cette circonstance solennel le, et, le soir même, elle quittait pour toujours la maison où s'était écoulée sa jeunesse.
La baronne de Blanchelande l'emmenait avec sa fille.
Jeanne, en franchissant le seuil de cette porte, qu'elle n'avait point touché depuis bientôt dix ans, éprouva une émotion profonde, indéfinissable. Si grandes que fussent les joies de la délivrance, elle n'en sentit pas moins sa poitrine se serrer un moment; elle songeait que, derrière ses murailles sombres, elle lais-
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sait une grande part de sa vie; qu'elle y avait goûté les joies pures de ramitié, et qu'elle s'y était initiée au charme austère du travail, -7:- le travail et Famitié, ces deux grandes choses! — Après tout, cette vie avait eu ses moments heureux, et, si elle ne devait jamais la regretter, du moins elle s'en sou^endrait toujours avec un bonheur reconnaissant.
Disons-le toutefois, cet éclair de sensibilité dura... ce que durent les éclairs. D'autres impressions remplacèrent bientôt cette impression fugitive, en même temps que d* autres idées s'emparaient de sa jeune âme. Jeanne Derville n'était-elle point à cet âge heureux oii la femme regarde toujours l'avenir et jamais le passé?
La voiture de Mme de Blanchelande était une de ces merveilleuses calèches aux huit ressorts moelleux, dont la caisse ovale, semblable à la conque marine dans laquelle les peintres posent les Néréides voguant sur l'onde bleue, berçait doucement les trois femmes. Jeanne n'eût pas été plus ravie de monter dans les carrosses du roi, au temps où cette faveur équivalait à des titres de noblesse.
La baronne avait deux trotteurs de demi-sang, dont tout le monde, au Bois, admirait les rapides allures, et c'est un plaisir d'aller vite, — surtout dans la jeunesse, qui est extrêmement pressée 1 On traversa des quartiers populaires, que la fille du colonel ne connaissait point. Hors de Saint-Denis, que pouvaitelle connaître? Son amie lui nommait, tout en passant, et jouissait de son étonnement ingénu.
Bientôt, on déboucha sur le Boulevard, au milieu des splendeurs étincelantesde Paris. II était tard; c'é-
tait le soir, presque lanuit : mais les nuits parisiennes n'ont-elles pas l'éclat du jour lui-même? Legaz flamboyait partout; les vitres des magasins, les devantures des cafés resplendissaient de lumière; une foule affairée, brillante, animée, allait et venait sur les contre-allées, de chaque côté, le long des maisons, tandis que les équipages trop nombreux se disputaient la chaussée trop étroite.
— N'est-ce pas que c'est beau? murmura Victorine à l'oreille de Jeanne.
— Oh I bien beau! répliqua celle-d, dont les yeux s'enivraient de ce spectacle si nouveau pour elle.
On arriva bientôt au boulevard des Italiens, ce foyer rayonnant de l'activité fiévreuse et des plaisirs ardents, où la grande capitale se montre et se résume. La voiture prit une rue sur la gauche, ralentit son train, et bientôt d'une voix retentissante et solennelle, le cocher cria :
— La porte I... s'plait I
Et tout aussitôt la porte demandée s'ouvrit, et un suisse, galonné sur toutes les coutures, sonna la cloche d'appel de Tappartement, tandis qu'un grand laquais, poudré à frimas, abaissait le marchepied.
Les trois femmes montèrent un escalier aux larges volées de marbre blanc, recouvertes, au milieu, d'un épais tapis rouge. L'appartement était au premier étage. Yictorine, qui montait les marches quatre à quatre, entra tout d'abord, traversa légèrement une vaste antichambre, ouvrit la porte d'un petit salon, et se jeta au cou d'un homme qui venait au-devant l'elle, en lui disant :
— Bonjour, père; nous voilà I
Celui que Victorine venait de saluer de ce nom respectable, était un homrae jeune encore, d'une tenue élégante, fort soigné de sa personne; ses cheveux blonds comme ceux de sa fille, étaient rayés aux tempes de quelques fils d'argent, qui ïieluimesseyaient point. Après avoir embrassé Victorine, il tendit la main à la baronne, et salua Mlle Derville avec une grâce courtoise, dont le maître de danse 4q Saint-Denis ne lui avait pas jusque-là donné la moindre idée.
— Papa, c'est Jeanne, c'est mon amie I dit Victorine en manière de présentation.
— Il y a longtemps, mademoiselle, reprit M. de Blanchelande, que nous vou3 connaissons. Ma fille nous a bien souvent parlé de vous. Nous savons depuis longtemps que vous avez la bonté d'aimer un peu cette petite tête folle, qui, de son côté, vous adore. Tout le monde ici fera comme elle, ajouta-t-il avec, une certaine légèreté de façons, qui enlevait à ses paroles ce que, sans cela, elles auraient eu peut-être de trop significatif.
Jeanne, un peu embarrassée, ne sut que répondre. Mme de Blancbelande, accablée des fatigues de la longue journée paasée hors de chez elle, avait déjà repris le chemin de sa chambre : elle n'entendit point le compliment du baron, auquel Victorine ne prit pas garde.
— Papa, j'ai faim I dit celle-ci d'un ton de fille unique, et dont les moindres inflexions indiquaient assez qu'elle avait l'habitude et la certitude d'être obéie.
— Oh f toi, tu as toujours faim. Vous n'avez donc pas diné à Saint-Denis? Alors, pourquoi revenir si lard?
— Si l nou» avons mangé un morceau sous le pouce, mais vite et mal... tu sais, à la pension I
— De quel ton tu dis cela maintenant, belle dédai-' gneuse !
— Comme nous n'avons pas envie d'y retourner de sitôt, pas vrai, ma petite Jeanne ? nous avons mis nos quatre chemises en cinq paquets. Dame ! ça ndus a pris du temps. Pense donc, le déménagement de deux grandes personnes qui sont là depuis huit ans... Puis, les adieux n'en finissaient pas; on nous aurait volontiers gardées... Tout le monde voulait nous embrasser, surtout Jeanne. Si on avait laissé faire ces dames, je crois que nous serions encore là-bas I... Mais tout cela m'a creusé l'estomac, et je n'en puis plus.
— Mon Dieu ! ne pleure pas t en cherchant bien, on trouvera peut-être un peu de pain dans la maison ; avec ces dents-là, et ton appétit de dix-huit ans, on ne doit pas être bien difficile.
— Sans doute, répliqua Victorine en faisant une petite moue ; d'ailleurs nous avons appris à jeûner, et nous savons nous contenter de peu. Mais Un petit père qui serait gentil nous mènerait souper au restaurant.
— C'est cela ! dis tout de suite au cabaret t Comment, mademoiselle, vous qui» ce matin, étiez au couvent — ou peu s'en faut — vous qui portez encore une espèce de robe d'étamine qui vous fait ressembler à une petite nonne, vous voulez I... Non, vraiment, Victorine, tu n*y penses pas 1...
— Au contraire, je ne pensé qu'à celai... C'est le seul moyen de nous décarèmer un peu... J'aurai vite fait de mettre une robe de Tan passé. . .
—Et mademoiselle? fit M. deBlanchelande en regur-
DB LA LéoiON b'ÉOKNEUR. ^ loi
dant Jeanne, qui se teoait un peu à l'écart, discrète-* ment absorbée dans la contemplation de deux énormes gravures représentant d'un côté les courses d'Epsom, et de l'autre Fhippodrome ^e Chantilly, le jour où l'on y dispute le Derby français.
— Ah! c'est vrai, répliqua Viotorine avec une vivacité charmante, j'oubliais que Jeanne, en fait de toilette, ne possède rien encore autre chose que ce vilain uniforme. Eh bien i je ne porterai pas de robe qu'elle n'en ait elle-même. Je ne veux pas être plus jolie qu'elle!...
— Mais...
— Il n'y à pas de mais; emmène-nous toutes deux comme cela, père.
— Tu mériterais d'être Bretonne! fit le baron en appuyant le doigt sur le front bombé de sa fille. Tu es si obstinée, qu'il faut toujours finir par te céder.
— Aussi, père, je crois qu'il vaudrait mieux commencer par là; ce serait une économie de temps.
Le baron haussa légèrement les épaules; ce fut sa seule réponse.
— Vous savez où nous allons? fit-il à Mme deBlanchelande, qui rentrait en ce moment dans le petit salon où avait eu lieu toute cette discussion. Votre fille veut absolument souper au restaurant... Puis-je vraiment?
— Pour une fois, je n'y vois pas d'inconvénient. ••
— Êtes-vous des nôtres ?
— Non, certes! Je trouve m^ journée complète sans cela ; •— emmenez ces demoiselles, et ne revenez pas trop tard!
Us s'en allèrent tous trois; le baron non moins
joyeux et non moins gai que les deux jeunes fillies.. Lui aussi avait Tair d'un écolier en vacances.
On arriva en cinq minutes à la porte d'un restaurant en vogue, où le baron était connu. Il prit un escalier qui conduisait aux Salons de Société^ comme on dit dans la langue spéciale de l'endroit, et il installa les deux jeune» filles dans un cabinet de l'entresol, un peu bas de plafond et décoré avec un certain luxe criard, qui n'en parut pas moins à la petite pensionnaire le dernier terme de la magnificence. Elle fut surtout éblouie par un certain papier gaufré et doré, qui lui sembla d'une richesse inconiparable.
Le baron soigna son menu comme s'il eût donné à souper à deux ambassadrices. Il n'oublia pas certain vin mousseux qui, disait-il, avait le don des langues, et sur lequel il comptait fort pour faire babiller ses deux convives.
— Je suis sûre, dit Victorine, que Jeanne n'a jamais soupe au restaurant?
— Non, vraiment; jamais I
— Alors, fit le baron, c'est vous, mademoiselle, qui nous offrez les primeurs. La carte n'en a pas qui vaillent les vôtres.
M. de Blanchelande, comme tous les viveurs, était à table d'une verve entraînante. Il possédait, d'ailleurs, au suprême degré, ces manières bon-enfant qui mettent vite à l'aise. Les deux jeunes filles s6 piquaient encore les doigts à u» buisson d'écrevisses, et déjà Jeanne causait avec le père aussi librement qu'avec la fille, et cela sans même s'en apercevoir. Son joli raàiage ravissait le baron, qui prit plaisir à voir pétiller
' DE ïiÀ LÉGÎON D'HONNEtJR. 153
«on esprit' comme la mousse blanche du vin généreux qui couronnait son verre. '
Mlle Derville ne se défiait de rfen — et de quoi donc se serait -elle défiée, entre son amie et le père de son. amie? Il versait; elle buvait. En fait d'agent provocateur^ elle ne connaissait que Y abondance de la pension. Elle se laissa donc prendre aux douceurs perfides et capiteuses 'd'un pelit vin d*Aï, que peut-être on ne ménageait pas assez, car on remplissait toujours son verre vide, et elle vidait toujours son verre plein, fiienlôt elle se sentit pénétrée par une chaleur inconnue, bienfaisante et joyeuse au premier abord, et dont elle ne devait connaître le danger que plus tard. — Ses yeux brillèrent d'un éclat nouveau, que Vietorine ne connaissait point; les mots vifs et charmants lui vinrent aux lèvres sans qu'elle les cherchât : ellemême s'étonnait de ses saillies.
On eût dit une autre femme qui se dégageait de la première, comme le papillon sort de sa chrysalide, émerveillant les témoins de sa brillante métamorphose. Victorine se demandait naïvement si on ne lui avait pas changé son amie dans le trajet de Saint- Denis au boulevard des Italiens. La Jeanne qu'elle avait connue était une créature rêveuse et mélancolique, douce et triste, et même un peu timide. Celle qui soupait maintenant à côté d'elle avait la malice d'un démon, l'esprit d'un page, la gaieté d'un oiseau.
Cependant, il vint un moment où Jeanne, après s'être étourdie au bruit de ses paroles, et grisée de son entrain, sentit peu à peu sa tête alourdie rouler sur ses épaules; une sorte de torpeur appesantit tous ses membres, et ses paupières devenues de plomb ne se
relevèrent plus sans un violent effort. Ses lèvres qui, tout à l'heure, décochaient si prestement le trait des fines railleries, n'aspiraient plus maintenant qu'au silence; sa langue, naguère encore si prompte à la riposte, balbutiait, non sans peine, et par intervalles, quelques mots sans portée.
— Je crois que j'ai envie de dormir ! dit-elle à demivoix, en tournant du côté de son amie son beau regard voilé, qui déjà ne distinguait plus les objets» et en appuyant contre la bordure de la glace sa jolie tête pâlie et fatiguée.
— On va vous coucher» ma belle enfant i dit M. de Blanchelande, qui ne put s'empêcher de sourire en la regardant.
II sonna, régla la note et cueillit les chapeaux sur les patères. Jeanne, appuyée au mur, ne faisait pas un mouvement.
— Mais qu'as-tu donc? demandait Yictorine à son amie.
— J'ai que je crois que je n'ai plus de jambes 1
— Tâche d'en trouver, malheureuse l Vois donc! qu'est-ce que dirait papa?
— Ohl il n'a pas l'air si méchant!
Le gaz avait produit^ dans le cabinet trop petit, — ce n'était pas le grand seize — une chaleur qui, peu à peu, était devenue étouffante. M. de Blanchelande ouvrit une fenêtre. Une bouffée d'air vif frappa Jeanne au visage, et la fit revenir un peu à elle-même. Yictorine lui jeta sur les épaules une sorte de pèlerine pareille à sa robe, et noua sous son menton les rubans de l'humble chapeau de paille qui lui servait ce soirlà pour la dernière fois, et qui, sans doute» ne s'atten-
dait pas à finir sa vertueuse carrière dans une aussi compromettante av^iture.
Le baron passa le premier : les deux jeunes filles le suivirent. Jeanne, à la sortie du corridor étroit, se trouva en face de Fescalier, dont la pente était assez roide. Elle fut prise d'un étourdissement soudain, qu'elle domina cependant à force de volonté; elle se retint à la rampe de velours et parvint à descendre. Une fois sur l'asphalte, elle était sauvée. M. de Blanchelande lui prit la main, et lui ofiiît sur son bras le point d'appui dont, en ce moment, elle avait grand besoin.
Yictorine marchait de l'autre côté de son père.
— Je crois, papa, que tuas un peu grisé mon amie? dit-elle en levant l'index à la hauteur de l'œil.
— '.Non I ce n'est rien t elle s'est trouvée un peu incommodée, voilà tout! C'est la chaleur...
— Oui, la chaleur du vint Nous allons demander à maman...
— C'est fort inutile 1 Ta mère sera couchée. Il ne faut point la réveiller pour si peu. Demain matin, nous aurons tous oublié cette petite surprise sans conséquence. En rentrant, tu conduiras Mlle Derville à sa chambre. Je vais Renvoyer Pauline, une personne discrète s'il en fut, qui va t'aider à la mettre au lit. Allons, mademoiselle, un peu de courage, continuat-il en se tournant du côté de Jeanne. Et ces petits pieds, comment vont-ils?
— Bien . . . — beaucoup mieux ... — très-bien ! — Est» ce que c'est encore loin oii nous allons?
— Non I tout près ! nous y sommes.. . Vous ne recou* naissez pas la porte?
Jeanne ne reconnaissait rien ; mais elle se laissait conduire. Les chose's se passèrent comme M. de Blanchelaade l'avait dit. On déshabilla la jeune fille en un tour de main; on la mit au lit, et bientôt elle s'endormit de ce sommeil profond que la jeunesse seule connaît.
Le lendemain, à l'heure habituelle où la cloche de Saint-Denis réveillait les pensionnaires, Jeanne ouvrit les yeux. Elle n'avait pas songé la veille à regarder sa chambre. Elle fut émerveillée de la magnificence qui l'entourait, et de ce confort exquis et de haut goût, recherché jusque dans ses plus légers détails.
Comparée à la froide nudité du dortoir, cette cbambre était digne d'une princesse. La pensionnaire regardait curieusement mille petits objets, disposés avec goût sur la cheminée, sur les tables, sur les étagères, et dont elle ignorait l'usage. Elle se disait déjà que ce devait être une bonne chose que d'être riche. Elle allait s'éveiller à la vie réelle, comme, en ce moment, elle s'éveillait à la lumière du jour. Elle n'avait pas gardé le souvenir de ce qui s'était passé le soir précédent; à vrai dire, elle n'en avait jamais eu conscience. Elle savait seulement qu'elle avait soupe dans un restaurant avec Victorine et le père de Victorine, — un baron bien aimable!
Elle se rappelait aussi, mais vaguement, qu'elle avait eu un instant mal à la tête. C'était tout. A cela près, elle ne savait rien.
Viclorine, qui n'avait pas eu plus qu'elle le temps d'oublier ses habitudes matinales, arriva dans la chambre en peignoir de mousseline, les cheveux tordus sur la nuque, avec la fière insouciance de la jeunesse qui se sent belle, et, s'asseyant sur le pied du lit, elle commença avec son amie une de ces interminables causeries que les jeunes filles seules connaissent, car elles seules n'ont jamais épuisé le chapitre des confidences, et, vivant toujours ensemble, elles ont pourtant toujours quelque chose à se dire.
-<- Tu vas bien, toi ! disait à Jeanne Mlle de Blanchelande, en l'agaçant ; tu as le prix de sagesse le matin à Saint-Denis, et tu te grises le soir au café Anglais I Un beau début, ma Jeanne chérie I Cela promet !
— Je ne te comprends pasi fit Jeanne de la meilleure foi du monde, je me suis grisée! moi? Que veuxtu dire?
— Comment! tu ne te rappelles rien?
— Non, rien en vérité! si ce n'est que nous avons soupe ensemble, dans un petit salon sur le boulevard; que nous sommes revenus ici, et... tiens ! jene sais pas eonmient je me suis couchée. ..
— Je crois bien ! On t'a couchée, ma belle ! Tu ne pouvais seulement pas distinguer ta main droite de ta main gauche, et tes petits pieds dessinaient des ara* besques sur le parquet.
— Mon Dieu! fit Jeanne toute confondue et cachant sa tête dans ses mains, c'est vrai , cela?
— Oh! je ne l'inventerais pas !
— Et ton père le sait?
— Il en a même assez ri I
— Alors, il ne me reste plus qu'à te dire adieu, et à m'en aller d'ici, car je sens que je n'oserais plus reparaître devant lui.
— Ohl petite masque, je crois, au contraire, qu'avec lui tu pourrais oser bien des choses! Il est très-bon et très^faiblel Je gagerais qu'il ne se passera pas longtemps avant que tu ne sois sa favorite! Tu me distanceras! En attendant, tu peux bien n'avoir pas peur de lui : ce n'est pas un ogre.
Victorîne parlait encore quand deux coups légers frappés discrètement â la porte de sa chambre, l'interrompirent.
— Eh! mon Dieu, qui peut venir si matin? demande Jeanne en se coulant dans son lit avec la souplesse et l'ondulation d'une couleuvre surprise, qui se hâte de regagner son abri.
Victorine alla ouvrir.
C'était Pauline, la femme de chambre, qui venait savoir à quelle heure il plairait à ces demoiselles de recevoir la couturière.
— A midi, répondît Victorine qui, chez elle, devait naturellement porter la parole.
— N'est-ce point un peu tard? demanda Jeanne. Que ferons-nous jusque-là?
— C*est vrai, ma chatte, j'oubliais que tu n'as rien à mettre, toi. Tu ne peux pas sortir avec cette guenille î ajouta-t-elle en touchant à peine et dédaigneusement, du bout du doigt, la robe de laine usée par de trop longs services, et noblement blanchie aux coutures en plus d'une place; eh bien I qu'elle vienne à dix heures!
A dix heures précises, Mlle Hortense faisait son en-
trée à l'hôtel^ suivie de deux trottins^ portant une masse d'échantillons, — de quoi séduire toutes les filles d'Eve de quinze à cinquante ans.
Jamais la pupille de Mme de Boutaric n'avait été exposée à de pareilles tentations. Elle en fut tout d'abord comme éblouie, e^ ne pouvant tout prendre, elle n'osait rien choisir.
-*» Que veux-tu, bon Dieu 1 que je fasse de tout cela?
— Vous ne prendrez pas tout, mademoiselle, dit la marchanded'un air insinuant; mais il faut voir avant de vous décider.
On ouvrit les cartons, on défit les ballots, on étala la marchandise. 11 y avait de tout : de la laine et de la soie, des étoffes résistantes et des tissus légers, les nouveautés de la saison, les choses qui brillent un jour et disparaissent le lendemain.
r- Dépéchez-vous d'emporter tout cela f fit Jeanne, d'un ton qui voulait dire : « Les jolies choses I laissezmoi donc les regarder à mon aise. »
Mlle Hortense ne s'y trompa point, et, dissimulant à son tour, elle répliqua d'un ton qu'elle crut tout à fait indifférent :
— Voyez toujours, mademoiselle, cela n'engage à rien f
Yictorine, de son côté, jouait, sans le savoir peutêtre, un joli petit rôle de démon tentateur.
— Il faut pourtant bien que tu t'habilles I dit-elle à son amie. Il est de toute nécessité de ne pas se faire remarquer. Nous allons t'introduire dans un monde qui peut seul réparer les torts de la fortune à ton égard. Tu dois prendre les allures, les habitudes... et le costume de ce monde-là.
— Oui, je le dois,,, mais je ne le puis! répondit Torpheline.
Quoique Mlle Hortense eût Toreille aux aguets, cette phrase avait été prononcée trop bas pour qu'il lui fût possible de l'entendre. Cependant, comme toutes celles qui ont intérêt à observer le jeu des passions chez les autres, parce qu'elles vivent de ces passions, plus ou moins habilement exploitées^ elle devina le sens des mots qui lui échappaient.
A quelques indices, saisis et appréciés avec une sagacité rare, elle comprit, ou peu s'en fallut, la véritable position de Jeanne; mais elle se dit que sa beauté et sa jeunesse valaient un crédit illimité, et que les créances que l'on aurait sur elle ne seraient jamais perdues. Elle fit donc miroiter devant ses yeux les perfides amorces du crédit, etmit à son service tout ce qui se trouvait chez elle, avec une bonne grâce véritablement engageante. Mais cet instinct secret et toujours juste des choses» qui distinguait Jeanne Derville, lui fit comprendre que cette ressource, si séduisante qu'elle parût, était pour elle le plus grand des dangers.
— Je vous suis fort obligée, dit-elle à Mlle Hortense; mais, par principe, je n'achète que ce que je puis payer...
Et, en parlant ainsi, Jeanne jeta les yeux sur un petit portefeuille que la surintendante lui avait remis la veille, et qui renfermait toutes ses économies, c'està-dire, pour parler plus justement, toutes les économies que Gravis avait faites pour elle.
— Mademoiselle y réfléchirai reprit l'obstinée couturière; mais ce que j'ai dit est dit, et je serai toujours heureuse de me mettre aux ordres de mademoiselle
La baronne entra sur ces entrefaites : elle venait savoir ce que décidaient les jeunes filles, et, au besoin, les assister de ses conseils.
— Mademoiselle ne veut rieni fit Hortense, en s'adressant à la baronne.
— Je n'aî pas dit celaf répliqua Jeanne en riant; seulement je ne puis pas accepter tout ce que vous m'offrez.
— Il y a moyen de s'entendre, fit Mme de Blanchelande : laissez-moi régler vos petites affaires. Voyons, mademoiselle Hortense, commençons par ma fille, pour nous mettre en train. "Vous allez lui faire quatre robes; elle a beaucoup grandi cette année, et elle use terriblement, Mlle Victorine! Les vêtements de l'an passé ne sont plus bons que pour sa poupée. Mettez de côté pour elle ceci et cela; puis, ce coupon encore, et encore celui-là,
— C'est fait, madame.
— Très-bien 1 Quant à vous, ma belle petite, con* tinua Mme de Blanchelande en se tournant vers Jeanne, vous n'avez plus rien de votre trousseau, et il faut commencer par le commencement; il est indispensable de vous faire un fond de toilette : cela vous manque absolument.
— Ta mère a raison, dit tout bas Jeanne à son amie : il me manque le fond... et les fonds 1 comme dirait M. Gravis.
— Comptons bien, poursuivit la baronne : une robe noire, — il en faut toujours une; — une robe grise, c'est toujours très comme il faut; — deux robes blanches un-peu décolletées pour le cas oji vous auriez un dîner, et un bal le lendemain, — c'est frais, charmant, sans
prétention, tout à fait jeune fille! — Ajoutons deux robes de couleur pour la ville, deuK petites robes du matin et un peignoir. On ne peut pas moins!
— C'est absolument ce que je disais à mademoiselle, fit Horteose triomphante.
— Il le faut! ajouta^Victorine, venant ainsi brocher sur le tout.
Jeanne pouvait-elle résister à toutes ces autorités? Non, sans doute; aussi elle ne résista pas.
— Faites comme vous voudrez I dit-elle à Mme de Blanchelande et à Yictorine. Je m'abandonne à vous deux!
La baronne choisit elle-même les étoffes et fixa les prix. La couturière prit ses mesures, et, bien qu'elle eût trop de tact pour louer une femme devant une autre, elle trouva cependant le moyen, par de petites phrases admiratives, discrètement murmurées à l'oreille de Jeanne, de lui laisser entendre qu'elle la trouvait belle, et prédestinée à tous les succès et à tous les triomphes de la beauté. Jeanne, encore modeste, ne voulait point l'entendre, et pourtant, l'écoutait.
Après la couturière, ce fut le tour de la modiste^ puis celui de la lingère, puis celui du marchand de chaussures, puis... que sais-je, moi? Jeanne n'avait rien : il lui fallait tout! Mais tout... cela coûte cher 1 De minute en minute, elle voyait grossir avec une incroyable rapidité le chiffre de sa dépense. Tantôt elle en éprouvait comme un certain effroi ; tantôt, au contraire, elle se rassurait, et ne voulait songer qu'aux chances heureuses de l'avenir; puis, comme toutes les natures élégantes, vraiment distinguées et complètement fémininess, elle jouissait de toutes «es recherches,
DE LA LÉG;0N n'HONI^EtJR. 163
de tous ces raffinements du luxe, dont elle avait été jusque-là complètement sevrée.
La baronne pressa les fournisseurs, qui tous redoublèrent de zèle. La toilette de Mlle Derville s'improvisa comme par enchantement. Elle eut une de ses petites robes pour le dîner du jour même. Il n'y a que Paris pour improviser les miracles. Le coififeur était venu dans l'après-midi : la riche chevelure, longtemps comprimée par le misérable chapeau à calotte étroite, reprit sous des mains habiles son mouvement, sa souplesse et son lumineux éclat. Ces beaux cheveux étaient trop longs maintenant pour flotter comme autrefois en boucles libres autour de la tète; mais les épais bandeaux, rendus à leurs ondulations naturelles, se soulevaient en frémissant autour des tempes et le long des joues, tandis que deux nattes opulentes, entrai* nées par leur poids, descendaient un peu plus bas sur le cou. On ne connaissait pas encore les faux chignons, dont Jeanne n'avait pas besoin, et les postiches audacieux, qu'elle eût dédaignés.
Lorsque Mlle Derville parut pour le dîner, auquel n'assistait, du reste, que la famille, tout le monde trouva la transformation complète. Entre ce qu'elle paraissait la veille et ce qu'elle était maintenant, il y avait la naéme différence qu'entre le diamant brut, dont les feux dorment encore dans sa gangue, et celui qu^une taille savante fait élinceler par tous les angles de ses mille facettes. Ni la surintendante, ni les hauts dignitaires, ni les dames des deux degrés, ni les surveillantes aux yeux perçants n'eussent pu reconnaître leur élève timide, presque austère, dans cette jeune et belle créature, animée du souille ardent de la vie^-
toute rayonnante de jeunesse et de beauté, et qui ne semblait faite que pour plaire, éblouir et charmer.
Mlle de Blanchelande, honnête comme la jeunesse, incapable d'une arrière-pensée mauvaise, ignorant encore jusqu'au nom de la jalousie, éprouva une joie sans mélange ' en voyant son amie si charmante, et d'avance elle se réjouit, comme des siens mêmes, des succès que Jeanne ne pouvait manquer d'obtenir.
Elle est plus belle que Victorine I pensa la baronne; et je ne sais quelle secrète inquiétude la mordit à cet endroit du cœur, vulnérable entre tous, où Dieu a placé l'amour maternel. Quant au baron, il se contenta de faire à Mlle Derville un compliment poli, mais d'un ton assez indifférent pour qu'on n'y prît pas garde, sur le bon goût de sa toilette qui ne devait d'ailleurs ni étonner, ni surprendre, puisque Mme de' Blanchelande avait bien voulu lui donner ses soins. Ces mots-là firent plaisir à tout le monde et n'éveillèrent les défiances de personne.
Ces pi'emîers jours se passèrent sans incidents d'aucune sorte. Le baron, qui vivait beaucoup dans les cercles, ainsi qu'il arrive assez souvent aux hommes de son âge et de sa position, ne dîna que rarement chez lui, et il laissait les trois femmes presque toujours seules.
Une ou deux fois, pourtant, il se mit le plus galam-
ment du monde aux ordres de celles qu'il appelait en souriant ses deux filles; il les promena au Bois, en ce moment déserté par la mode, mais que Jeanne, encore un peu sauvage, n'en trouvait pas moins beau pour cela; il leur fit voir ce que les Guides de l'étranger appellent complaisamment, « les merveilles de la capitale. »
Dans toutes ces circonstances, il partageait également ses attentions entre les deux jeunes amies, n'accordant point à Fune plus qu'à rauire,*charmant sa fille qui, du reste, l'aimait véritablement, gagnant la confiance de Jeanne, et, peu à peu, apprivoisant cette belle farouche.
L'orpheline ne pouvait s'empêcher de trouver que c'était là une bonne vie, agréable et douce; elle res pirait à l'aise dans cette atmosphère amie et bienveillante, en remerciant la Providence de cette halte qui lui était accordée entre les épreuves de Saint-Denis et les épreuves autrement sévères de la vie, dont sa pensée ne se détournait jamais complètement. Elle sentait bien que ce n'était point encore le moment de s'occuper de l'avenir, et elle regardait comme une marque de confiance envers ses hôtes de ne leur en point parler; mais ceci ne l'empêchait pas d'y songer toujours.
Le dimanche suivant réunissait à une course de chevaux, dans le beau parc de Maisons-Laffitte, l'élite des Parisiens que n'avait point encore dispersés la fièvre des bains de mer, des eaux d'Allemagne, ou des tapis verts de la roulette : ceux qui avaient leur villégiature dans les environs étaient revenus tout exprès pour une solennité hippique qu'une mode récente a
prise sous son patronage, et h laquelle sa rareté dans la zone parisienne, à une telle époque de l'année, ajoutait comme un nouveau prix.
Il s'y trouvait donc un tout-Paris, — comme disent les chroniques, — assez présentable, en somme. D'ailleurs nos deux pensionnaires n'avaient pas le droit de se montrer bien difficiles, et il y avait là, réuni sur un étroit espace, assez d'élégance, de luxe et de notabilités de divers mondes, pour que ces files d'équipages splendides et ces essaims de cavaliers effleurant la calèche du galop de leurs chevaux de sang, et ces promeneurs innombrables, dont la foule grossissait de minute en minute, donnassent à la pensionnaire ignorante une brillante idée du monde dans lequel on l'avait si brusquement introduite, et pour que rien ne lui parût manquer à l'éclat de cette fête, dont lés chevaux étaient le prétexte beaucoup plus que le but.
Paris avait déjà, depuis quelques années, adopté le turf comme le champ-clos de ces luttes de toilettes, 011 l'extravagance féminine se donne une libre carrière, où l'on ne parait plus habillée mais costumée, oii la plus excentrique est celle qu'on admire davantage, et où l'on cherche l'effet dans l'exagération même du travestissement. Du reste, cette contagion de la mascarade d'été en plein jour et sous le soleil avait pris tout le monde avec la rapidité foudroyante du choléra asiatique : personne n'était épargné. Les femmes que leur rang, leur nom, leur position, leur famille et même leur âge semblaient devoir préserver, succombaient comme les autres. Les coiffures étaient provocantes; les regards audacieux : on eût dit que le demi- monde absorbait l'autre; mais Mlle Derville
ne savait même pas ce que c'était que le demi-monde,' et elle allait s'étonnant de mille choses que personne ne songeait à lui expliquer, tant chacun les trouvait naturelles. Ainsi elle voyait des femmes en toilettes superbes que Ton se contentait de saluer du sourire et de la main; d'autres, que l'on n'avait pas l'air de connaître, quoique de petits clignements d'yeux saisis au passage fissent assez voir qu'elles avaient beaucoup d'amis dans la foule. Jeanne était immaculée comme la dernière neige tombée sur la plus haute des cimes alpestres, qu'aucun pied n'a foulée. Jamais encore le soupçon du mal ne s'était glissé dans son âme. Mais il y avait en ce moment autour d'elle un je ne sais quoi qui l'inquiétait vaguement. C'était comme le commencement du vertige.
Cette inquiétude est dangereuse en soi, et il faut à tout prix en préserver les jeunes âmes dont on a la charge, car elle leur ravit toujours quelque chose de leur pureté céleste.
Et pourtant, lorsque l'on est destinée à vivre dans le monde, avec le monde et par le monde, on ne peut point échapper toujours à son influence pernicieuse et à ses corruptions délétères. On ne peut que retarder le moment de l'épreuve souveraine, mais il faut toujours qu'il arrive : c'est une initiation nécessaire, inévitable, fatale.
Depuis quatre jours que Jeanne avait quitté l'institution, il lui était entré plus d'idées nouvelles dans le cerveau que pendant les longues et calmes années qu'elle avait vécu derrière ses grilles. Mais ces idées demeuraient incertaines et confuses, encore à Pétat de chaos... tout à coup la lumière se faisait.
M^ de Blanchelande avait conduit les deux amies ,dans Tenceinte du pesage. Il n'y a point d'autres places possibles pour les gens d'un certain monde. Mais quand vint la course d'obstacles, chacun remonta en voiture pour être à même de se porter sur les divers points de la piste où devaient se dénouer les péripéties les plus émouvantes du drame. Il y eut alors une certaine confusion, un va-et-vient qui mêla tous les groupes. Jeanne et Victorine se virent entourées de jeunes hommes, compagnons de plaisirs du baron, qui, malgré la différence des âges, lui parlaient avec une liberté singulière. Plusieurs d'entre eux connaissaient Victorine, et, dans leur manière d'être avec elle, il n'y avait plus rien de cette politesse que l'on eût trouvée trente ans plus tôt chez leurs pères. Quant à Jeanne, elle était pour eux une nouveauté, une énigme qu'ils s'efforçaient de deviner; sa beauté leur semblait piquante, originale; elle ne ressemblait à rien de ce qu'ils voyaient tous les jours. A défaut de leurs bouches, qui n'osaient parler, leurs yeux, qui ne se taisaient point, {le lui disaient ; mais ils le disaient mal, et la pure jeune fille sentait qu'elle ne devait pas être flattée des ces hommages, sans délicatesse et sans respect. Elle voyait ou plutôt elle devinait chez eux je ne sais quoi de dur et de hardi qui la choquait. Ce désir ardent, âpre, violent, curieux, la blessait et ne la flattait point; elle comprenait instinctivement qu'une femme bien née avait le droit d'exiger autre chose.
Les courses finirent sans incident et sans accident ; on améliora les chevaux sans détériorer les hommes, ce qui n'arrive pas toujours dans ces périlleuses
épreuves, où Ton voit des gentlemen de cent mille livres de rente, porteurs des plus beaux noms de la France héraldique, faire le métier de jockeys, et risquer vingt fois de se casser le cou, pour entendre dire qu'ils montent presque aussi bien que Jack ou James, Tom ou Willie,
Au lieu de rentrer à Paris, on alla diner dans une villa des environs, où la baronne^ qui n'était pas encore atteinte de la sportmanie, attendait sa fille et son mari. On devait y retrouver le soir, dans une sauterie improvisée, toute la fleur des pois qu'on avait vue s'épanouir le matin sur le turf. ^
Mme Delisle, que ses amis, depuis qu'elle était riche, appelaient Mme de l'Isle, était une maîtresse de maison accomplie. Il eût été difficile de trouver mieux dans le monde de la finance, auquel son mari, maintenant retiré des affaires, avait longtemps appartenu. Ses soirées étaient célèbres dans toute la Chausséed'Antin, où elle avait un salon des plus brillants. Elle ne recevait pas moins bien à la campagne, et partout ses invitations étaient fort recherchées.
Jeune encore, riche et jolie, Mme de l'Isle aimait à s'entourer de jeunes et jolies personnes; elle ne cherchait point dans le contraste un trop facile triomphe. Elle croyait, au contraire, que rien ne rehausse la beauté plus que la beauté même. Aussi, plus une femme était charmante et capable par son esprit, son élégance et sa distinction, d'ajouter aux séductions et au prestige de ses soirées, plus aussi elle se montrait aimable et prévenante envers elle. Il lui suffit d'un coup d'œil pour deviner dans Jeanne Derville une précieuse recrue ; aussi l'enveloppa-t-elle de câline-
ries et d'attentions charmantes* Elle fut également fort aimable envers Mlle de Blanchelande, qu'elle avait vue tout enfant^ mais elle montra tout de suite à l'orpheline une préférence de choix bien faite pour la flatter. Jeanne ne connaissait point encore assez la vie pour distinguer nettement les apparences des réalités : elle acceptait ce qu'on lui offrait, et comme on le lui offrait. Elle était à l'âge où Ton croit volontiers ce que Ton voit, et où Ton ne cherche pas à regarder au delà. Elle abordait le monde avec une candeur naïve, et une âme toute pleine d'ignorance et de poésie, de fraîcheur et d'illusions. Tout lui semblait sincère et bon. Quand on n*a jamais trompé personne, comment songerait-on à douter des autres ?
Habituée à la simplicité presque austère du petit couvent de Saint-Denis, Jeanne fut éblouie des magnificences d'un service de table qui avait conquis à Paris même une certaine célébrité. Elle avoua tout bas à Victorine, près de qui on l'avait placée, qu'elle ignorait jusqu'au nom des mets qu'on lui présentait. Mais elle avait trop présent à l'esprit le souvenir du café Anglais pour ne pas se tenir sévèrement sur la défensive à l'endroit des vins. Pendant tout le repas, elle ne but que de l'eau rougie à peine, ce qui 6t sourire le baron. Ce fut, du reste, la seule allusion, — et l'on voit si elle était discrète, — qu'il se permit jamais à la mésaventure du premier soir.
Après le dîner, il arriva quelques jeunes gens et quelques femmes des villas voisines ; il en vint même de Paris.
— J'espère bien que vous allez danser un peu t dit Mme de l'Isle, en s'approchant des deux jeunes filles. . .
DE LA LEGION D'HONNEUR. ' lîl
— Mais c'est une iraliison, fit la baronne, intervenant à son tour; vous ne m'avez prévenue de rien, et je les Bi envayées en costumé de courses... Voyez plutôt comme elles sont coiffées I
— Laissez donc ! avec des cheveux comme cela ! Et prenant une rose rouge dans un gros bouquet,
elle la piqua au milieu du bandeau brun légèrement ondulé, qui se relevait coquettement au-dessus de roreille gauche de Mlle Derville.
— Vous êtes jolie comme un ange f lui dit-elle en la baisant sur le cou, et vous allez faire tant de conquêtes ce soir que vous ne saurez plus oii les mettre.
Et, revenant à Mlle de Blanchelande , qu'elle ne voulait point avoir l'air de négliger :
— A votre tour, mignonne I que dites-vous de ces bluets? Ah I dame I nous n'avons pas ici les fleurs de Constantin, et nous sommes obligées de nous en tenir à celles que le bon Dieu nous donne 1
— Je ne suis pas plus difficile que vous I répondit Victorine en ployant la i^i^y pendant que Mme de risle mariait les fleurs bleues aux cheveux blonds, avec autant de goût que de promptitude.
— Eh bien I petites ingrates, continua-t-elle en regardant les deux jeunes filles Pune après l'autre, conviendrez-vous, du moins, qu'il faut que je sois bonne, pour vous donner ainsi des armes contre moi? car, enfin, je suis votre ennemie naturelle, puisque vous êtes jeunes et que je suis vieille... et cependant je travaille de mes propres mains à vous faire belles... Cela mérite bien quelque chose en retour... au moins un peu d'amitié, n'est-ce pas?
— Je sens, madame que j'en ai déjà beaucoup pour
VOUS, répondit Jeanne avec son plus charmant sourire; mais il ne faut pas vous faire meilleure que vous n'êtes... Vous savez bien que vous n*avez rien à craindre, ni de nous deux, ni de personne... Vous serez partout la plus belle ! . . .
— Vous me flattez, petit serpent I mais vous le faites si joliment, qu'il faut bien vous le pardonner 1 Allez I vous ne m'empêcherez jamais d'aimer la jeunesse, qui vaut mieux que tout... Mais voici qu'on vient... Il faut que je retourne au salon... Restez dans cette serre, jusqu'aux premiers accords des valses et des quadrilles... Dire que ces messieurs fument encore... quand ils pourraient venir vous faire compagnie... Les hommes s'en vont : la France est perdue !
— Voilà une femme vraiment bien aimable I dit Jeanne à l'oreille de Victorine, en regardant Mme de risle, qui s'avançait avec une lenteur majestueuse, à la rencontre d'une mère de famille escortée de quatre filles... je me trompe, de quatre danseuses.
— Toutes celles que nous te montrerons vaudront celles-là, ou peu s'en faut, répondit Victorine, non point peut-être sans une arrière-pensée quelque peu malicieuse.
Les trois salons de la villa furent bientôt remplis. L'attente du plaisir brillait dans les yeux des jeunes filles, et leurs petits pieds impatients battaient la mesure sur le parquet. Il y avait, hélas ! beaucoup moins d'enthousiasme du côté des hommes. Ils firent la sourde oreille aux premiers appels de l'invitation à la valse, et il fallut les sommations réitérées de la maîtresse de maison pour les arracher aux petits coins ou se réfugiait leur paresse ; et c'étaient précisément
les plus jeunes qui semblaient le plus indifférents. A présent on est blasé à vingt ans. Il est vrai qu'on retrouve parfois des illusions à quarante, — quand il est trop tard.
Jeanne était destinée à marcher ce jour-là de surprises en surprises. D'après ce qu'elle avait entendu dire à la pension, par celles de ses jeunes amies qui avaient des cousins, elle s'imaginait que les hommes étaient singulièrement galants, et fort empresséà auprès des femmes. Ce qu'elle put observer au commencement de la soirée dut lui enlever beaucoup d'illusions.
Peu à peu, cependant, la glace se rompit : on s'anima. Le pianiste était habile; il sut trouver des rliythmes entraînants. A onze heures du soir, tout le monde était en train. Les préférences s'étaient déclarées; les sympathies naissaient; on faisait des choix, ou plutôt les choix étaient faits. Chaque cavalier avait sa danseuse de prédilection. Les réunions intimes permettent ce que Gœthe appelle un peu précieusement les affinités électives, et nous les atomes crochus, — sans doute parce que c'est par eux que l'on s'accroche. — On commença vers minuit un cotillon qui devait finir à quatre heures du matin. 11 était conduit par un jeune officier destiné à parcourir une brillante carrière dans l'état-major, et qui faisait ses premières armes dans les salons.
Le cotillon est une sorte de danse à part, qui résume et comprend toutes les autres. Il donne à la fantaisie son plus libre cours. C'est ordinairement dans ses figures compliquées que débutent les ingénues du monde qui veulent passer grandes coquettes.
On danse à Saint-Denis. Je dirai même que l*on y danse bien. Jeanne y était renommée pour sa grâce et sa légèreté. Mais à Saint-Denis on ne danse pas le cotillon. Aussi, plus d'une fois, Tinexpérience de la jeune fille s'embarrassa dans ces pas inconnus. Il est juste d'ajouter que de toutes parts on mit beaucoup de bonne grâce à réparer ses erreurs.
On fit plus, et dans ce vif tournoi de la coquetterie, oii chaque femme dispute,comme dans une lice ouverte, la palme de l'élégance, de la grâce et de la beauté, où l'on offre la fleur, où l'on jette le mouchoir à la favorite, la débutante recueillit des hommages flatteurs. On fit d'elle la reine du bal ; et l'on sait de quels soins empressés sont entourées celles qui ont une fois reçu la couronne de roses de cette éphémère royauté. On se faisait comme un point d'honneur de ne jamais la laisser à sa place. On venait la chercher de tous les coins, et elle passait d'un danseur à l'autre, voltigeant légèrement entre leurs bras, avec le sourire heureux du premier triomphe.
Cet enchantement sans pareil dura jusqu'à la fin du bal.
Jeanne revint à Paris tout étourdie^
Pour la première fois, elle avait respiré l'encens capiteux de la flatterie et des louanges; peu à peu, on l'avait ainsi amenée à entendre des choses que, la veille encore, elle n'eût jamais cru qu'on pût lui dire. Ce n'était pas tout. On avait commencé par effleurera peine le bout de ses doigts, pour former les nœuds de la chaîne anglaise, et l'on avait fini par serrer entre des bras émus et sur des poitrines frémissantes ^^tte taille virginale et chaste qui n'avait jamais connu
rétreinte d'un homme. On lui avait parlé longtemps de son exquise beauté, de sa grâce enchanteresse et du charme infini de sa personne... On lui en avait parlé tout bas, les yeux achevant le discours^ et les regards disant plus encore que la parole.
On ne nous a jamais accusé d'un puritanisme exagéré, et nous ne prétendrons point qu'il y eût là rien d'absolument mal en soi. Oieu n'a pas fait la beauté pour qu'on la cache sous la cendre, et si elle impose à l'homme un si vif sentiment d'admiration, ce n'est point pour que l'on en refoule l'expression au fond de son âme. Mais qu'il y avait loin de ces phrases hardies où la passion; si elle n'éclatait pas encore, se laissait déjà deviner, à cette pudique réserve, au sein de laquelle Jeanne avait toujours vécu jusque-là i 11 avait donc suffi de quelques jours^passés loin de son cloître pour la faire pénétrer dans une sphère d'idées et de sentiments à laquelle, jusque-là, son âme était restée complètement étrangère.
Sans doute elle ne se livrait point tout entière à ces sentiments; elle ne s'abandonnait pas sans réserve à ces idées; mais elle ne les repoussait pas non plus, et elle en subissait à son insu l'entraînement et la fascination. On peut dire, sans rien exagérer, qu'elle ne sortit pas de ce bal comme elle y était entrée. Elle y laissait quelque chose de son idéale pureté. Le monde s'insinuait en elle et la prenait; elle en arrivait à se demander si la vie qu'elle avait menée jus^ que-là était la vie; elle la trouvait singulièrement décolorée et froide, comparée à celle qu'elle entrevoyait.
On revint à Paris silencieusement. Mme de Blanche-
lande était contrariée de se coucher si tard qu'il en était de bonne heure; Victorine avait mal à la ièie d'avoir trop dansé. Le baron, lui, ne dormait pas : assis en face de Mlle Derville, il essayait, à la lueur incertaine de la lanterne, de surprepdre l'expression du visage de Jeanne, qui Pavait assez préoccupé toute la soirée, bien qu'il ne lui eût pas une seule fois adressé la parole. Celle-ci, les yeux fermés, écoutait les voix intérieures lui répétant les douces paroles que l'on avait murmurées à ses oreilles.
Selon Tusage de toutes les jeunes filles qui reviennent du bal, elle faisait la revue rétrospective des cavaliers qui avaient paradé devant elle. Il est vrai qu'aucun d'eux n'avait fait sur son âme une impression durable; ils passaient et repassaient devant ses yeux comme des silhouettes à demi effacées déjà. Elle n'en distinguait plus aucun. Ceci était fort heureux pour elle, car elle se trouvait en ce moment dans une disposition d'esprit qui devait rendre toute surexcitation dangereuse. Jeanne possédait une imagination vive, dont rien n'avait encore éteint la flamme, mais qui s'était, au contraire, accrue et développée, grâce au genre de vie qu'elle avait mené jusque-là. Mais cette imagination même livrait sa jeune âme sans défense à toutes les séductions du monde et de la vie.
L'imagination, quand la raison la guide, quand l'expérience la rectifie , est le plus précieux don que le ciel nous puisse faire. Elle embellit l'existence en la colorant; elle revêt les moindres objets d'un prestige qui les idéalise. Mais ses écarts sont funestes. Dans là jeunesse, inhabile à la régler, c'est souvent
une alliée des ennemis qui nous attaquent; nous la portons imprudemment en nous-mêmes, et elle ouvre la citadelle à ceux qui lui donnent l'assaut.
Jeanne Derville ressentait en ce moment les premières atteintes de ce vertige du plaisir, auquel peu de jeunes filles, à leur entrée dans le monde, put échappé tout à fait : elle éprouvait, pour ainsi parler, les accès avant-coureurs d'une fièvre dont la violence ne se peut comparer qu'à sa soudaineté. Il n'était plus temps de lui parler d'avenir. L'avenir, avec ses préoccupations fatales, et le terrible souci de sa destinée, disparaissait en ce moment de son esprit.
^existence qu'elle menait depuis quelques jours, dans un milieu distingué, élégant et riche, et pour laquelle tout lui dirait qu^elIe était faite, lui paraissait si douce qu'elle avait fini par la croire naturelle. On eût dit que c'était la vie qu'elle devait mener toujours. Quant aux moyens de la continuer, elle ne se demandait point qui pourrait les lui fournir. Sans même s'en apercevoir, elle était précipitée sur une pente rapide : elle y roulait, comme la pierre dans un abîme. Sa vie, en ce moment, ressemblait à un songe : le réveil pourrait bien être dur; mais le songe était doux^ et profond le sommeil.
Telle était la disposition d'esprit de notre jeune héi-oïne, quand la baronne , dont toutes les acquisitions étaient faites, et la garde-robe sufiisamiucnl re*<
Ifb LA PUPILLE
nouvelëe, déclara tout à coup , le lendemain du bal de Maisons-Laffitte, qu'il n'y avait plus personne à Paris, — ce qui était assez vrai, — et que le séjour de la ville lui devenait insurpportable.
Mais, de son côté, le baron prétendit qu'il avait des ouvriers à Blanchelande, et que le château ne pourrait recevoir ses hôtes avant quinze jours. Que faire de quinze jours, quand le soleil d'août brûle les arbres de nos promenades, boit les dernières gouttes d'eau de la Seine desséchée, et fait fumer le bitume des trottoirs?
Victorine se rappela fort à propos que son père lui avait promis le voyage des bords du Rhin, et le eolonel, qui reconnut la vérité de l'assertion, assura qu'il était prêt à s'exécuter.
Jeanne battait des mains, et préparait son album. Voir ce vieux fleuve, poétique berceau des plus charmantes fables, aux rives pittoresques, couvertes de ruines et de légendes, oii mûrit la vigne et où s'épanouit la chanson, n'était-ce point réaliser un de ses plus vifs désirs?
Victorine fit chorus avec elle , et son contentement ne fut pas moins grand.
Un mot de la baronne mit bientôt une sourdine à leur joie. Mme de Blanchelande se trouva souffrante du soir au lendemain. — On sait que les femmes ont toujours à leur disposition une maladie et un médecin. Tune apportant l'autre. — Le docteur reçut Tordre d'ordonner au moins douze bains de mer. Ce qu'il fit aussitôt, et de la meilleure grâce du monde.
Le baron n'eut plus qu'à contre-signer, comme un mmistre irresponsable... et docile.
— C'est bien I dit-il à sa femme, nous ferons ce que vous souhaitez ; quand voulez-vous partir?
— Le plus tôt possible I
— Aujourd'hui, si vous voulez...
— Ce serait bien tôt ! mais demain.
— Va pour demain. Mais, s'il vous plaît, puis^je savoir où nous allons ? A Dieppe, comme à la saison dernière, ou à Boulogne, comme il y a deux ans?
— Non, à Trouville.
— Va pour Trouville ! fit le plus complaisant des maris.
Trouville est certainement une des plus brillantes succursales de Paris ; c'est la patrie adoptive du grand luxe et des élégances mondaines, une capitale d'été où se retrouvent sur la plage ceux qui se sont rencontrés dans les salons.
Mlle Derville ignorait tout cela : on ne lui en avait pas parlé à Saint-Denis. Elle savait seulement que, Trouville était en Normandie, et le cœur lui battit à la pensée de la Rosière.
Victorine, qui connaissait mieux la géographie des plaisirs et la carte des excursions fkshionables,. n'eut que quelques mots à lui dire pour la mettre au fait de la situation.
— Trouville, ma mignonne, c'est, vois-tu, le plus charmant endroit du monde : la campagne à la mer, et la mer à la campagne, des bals deux fois la semaine, et des toilettes quatre fois par jour t
— Hélas 1 fit Jeanne en soupirant, moi qui n'ai que trois robes t
— On t'en enverra d'ici par douzaines !
— Et payer?
— Bast 1 il y a bien encore quelques billets de banque dans le petit portefeuille en maroquin vert!... Est-ce que vous seriez avare^ mademoiselle Derville?
— Plut au ciel que mes moyens me le permissent! répondit Jeanne avec un sourire au fond duquel, en cherchant bien, on eût trouvé peut-être un peu de mélancolie.
— Ne pense donc pas à cela I fit Victorine en l'embrassant; quand tu n'en auras plus, papa t'en prêtera!
— Et rendre ?
— Ce sera l'affaire de ton mari I
— Si tu crois que toutes les filles pauvres trouvent ainsi des maris disposés à payer leurs dettes?
— Toutes? non; toi, oui.
Jeanne secoua sa jolie tête d'un air incrédule. Eh ! pourtant, dans ses bons moments, elle se flattait un peu de finir tôt ou tard par rencontrer ce phénix, ce prince Charmant, auquel révent les jeunes filles, riche, beau, noble, brillant, qui vient les prendre parla main, et les emmène avec lui sous le ciel bleu,, dans le pays où fleurit le citronnier, et où l'on ne vit que pour être heureux... Mais vraiment, si c'était là une illusion, Jeanne n'était-elle pas, jusqu'à un certain point, excusable de l'avoir? N'avait-elle pas en elle tout ce qui pouvait la justifier? La seule fois qu'elle s'était trouvée en contact avec de jeunes hommes, — ceux-là, après tout, parmi lesquels on a le plus de chances de trouver des maris, — ne lui avaient-ils point témoigné assez d'empressement, ne l'avaientils point entourée d'assez d'hommages pour qu'elle eût le droit, — elle qui ne savait pas combien se fait rare
la race'des épouseurs sérieux, — de concevoir les plus riantes espérances ?
Ce fut dans ces dispositions d'esprit, favorisées encore par Fentrain, la vivacité, la gaieté de Victorine, que l'ancienne élève de Saint- Denis débarqua du chemin de fer sur la plage de Trouville.
La saison était en ce moment dans tout son éclat, dans toute son ardeur, je dirais volontiers dans toute sa fièvre, La station marine, depuis si longtemps déjà privilégiée de la mode, de l'élégance et de la fasliion, rendez- vous pour deux mois des sommités et des aris- ' tocraties de tous les mondes, réunissait alors un escadron volant de ces femmes riches et désœuvrées pour qui tous les prétextes sont bons dè^ qu'il s'agit d'exhibitions excentriques, d'essais téméraires et de fantaisies risquées. On y faisait véritablement les quatre toilettes par jour que Victorine avait prédites... Et quelles toilettes f
Tantôt c'étaient de longues queues, traînant d'une aune derrière les talons, pour balayer des trottoirs trop négligés par l'autorité locale; tantôt, au contraire, c'étaient des jupes coquettement relevées, laissant voir la jambe emprisonnée dans de petites bottes jaunes; puis c'étaient encore des corsages s'ouvrant par devant comme des habits, et, par derrière, s'allongeant en basques au-dessous de la taille. Les coiffures, diversifiées à l'infini, s'ingéniaient pour donner aux physionomies les plus chastes quelque chose de hardiment lascif et d'audacieusement provocateur; c'étaient des toques à plumets aventureux, poignardant le ciel comme des aigrettes de colonels, des chapeaux mousquetaires à la Louis XUI, laissant flotter sur les épaules
deux plumes, Tuue rouge et Vautre blanche; ou bien une simple- casquette à visière étroite, qui donnait à la plus honnête jeune fille un petit air crâne et gamin, dont elle était ravie, la malheureuse!
La première fois que du haut de la terrasse du Sahn — c'est le nom que les Normands donnent à leur Casino, — elle aperçut cette cohue brillante, bizarre et bigarrée, Jeanne crut rêver qu'elle assistait à quelque mascarade, quoique ce ne fût point précisément l'époque des bals de TOpéra. Si, à ce périlleux début dans la vie, elle eût été mieux guidée, si seulement elle eût été livrée à son sûr instinct et à son goût naturellement juste, la fille du colonel eût apprécié comme il méritait de Fêtre ce dévergondage sans frein et ce dérèglement sans limites. Mais Yictorine louait, la baronne ne blâmait pas, et, après tout, les victimes très-volontaires de ces étrangetés ruineuses étaient d'honnêtes femmes, et d'irréprochables jeunes filles, appartenant au vrai monde, parfois même au plus grand, ayant pour elles le rang, le nom, la position, en un mot, tout ce qu'il faut pour éblouir et entraîner les autres.
Quand les exemples viennent de si haut, alors même qu'ils sont dangereux, je me trompe, surtout lorsqu'ils sont dangereux, la contagion est terrible, inévitable,
Yictorine fut attaquée la première par ce fléau si bien porté, et elle ne fit rien pour résister. Mais pour elle, dont la vie était complètement indépendante, et l'existence largement assurée, ce n'était peut-être que demi-mal. — Jeanne fut prise à son tour, presque en même temps, ^— et plus violemment encore, s'il était
possible, que sa jeune amie. On se fût volontiers, persuadé qu'il lui fi^llait à tout prix sa revanche d'une trop longue sagesse, ou, pour mieux dire, elle se laissait aller si naturellement à ces attractions du monde que l'on eût pu croire qu'elle avait été sage jusqu'ici uniquement parce qu'elle n'avait pas eu l'occasion de cesser de l'être.
Ces quelques semaines de séjour à Trouville^ dans ce milieu d'une fascination provocante, achevèrent la transformation funeste si rapidement commencée à Paris. Jeanne en devait sortir une autre fille. Personne n'eût été plus surpris qu'elle-même de sa métamorphose, si elle eût eu le temps de s'étudier. Mais, de grâce I où trouver ce temps-là quand on fait quatre toilettes par jour? On n'a tout juste que ce qu'il faut pour s'habiller et se déshabiller. C'est à peine si, dans J'intervalle, les plus diligentes peuvent seulement babiller un peu. Une seule chose eût retenu Mlle Derville sur la pente où elle roulait; c'eût été l'affection dévouée, raisonnable, pour ainsi dire maternelle, d'une amie plus âgée, et plus raissonnable. Mais cette affection dirigeante lui manquait absolument, "- comme elle manquera presque toujours, hélas I à celles dont l'enfance a subi le plus irréparable de tous les malheurs, — la perte d'une mère I...
Un hasard inattendu avait amené Jeanne, à sa sortie de l'Institut, au sein d'une famille aimable, riche, bien posée, et, à tout prendre, plutôt bonne que mauvaise, mais à laquelle ce qui manquait le plus était bien certainement le bon sens et l'esprit de conduite. Comment donc aurait-on pour les autres ce qu'on n'a point pour soi-même? M. de Blanchelande, homme
léger s'il en fut jamais, et dont Vâge mûr n'avait d'autre souci que de regretter sa jeunesse, ne pouvait songer à défendre l'amie de sa fille contre un danger vers lequel il l'aurait volontiers poussée lui-même. Certains défauts devenaient un charme à ses yeux. La baronne était encore trop occupée d'elle pour beaucoup s'occuper des autres ; et d'ailleurs, depuis longtemps déjà, elle ne voyait plus que par les yeux de sa fille; ce que celle-ci faisait était bien fait, et il ne lui venait pas à l'esprit que personne pût songer à le trouver mauvais.
C'est ainsi que la pauvre Jeanne donnaittémérairement sa vie pour enjeu à une folle partie, qui, si elle la perdait, ne lui laisserait même pas la chance d'une revanche. Mais c'était à quoi ne songeaient ni elle ni aucun de ceux qui vivaient autour d'elle.
Jeanne se trouvait donc, pour la première fois, lancée au milieu d'un monde dont l'existence était sans but, où chacun vivait au jour le jour, en laissant aller les choses à leur gré, sans qu'aucune voix s'élevât pour la rappeler au sentiment des réalités sévères qui l'attendaient.
Les bals du Salon, les concerts sur la plage, les promenades à cheval, à pied, en voiture, à travers ces campagnes engageantes, adorablement belles, les soirées particulières, plus ou moins intimes, se succédaient avec un infatigable entrain : les deux amies ne faisaient que passer d'une fête à l'autre, et leurs jours n'étaient qu'un enchaînement de plaisirs.
Depuis qu'elle était sortie de Saint-Denis, Jeanne qui, jusque-là, eût pu dire comme ce vieux Romain : jo ne passe pas un seul jour de ma vie sans apprendre
quelque chose! Jeanne n'avait pas ouve U faut bien le reconnaître, dût cet avei tort à notre héroïne, elle s'accommodai de cette paresse. Il est plus facile de prendre l'habitude du travail. Elle monde et pour le monde, comme si elU cela toute sa vie. Elle se trouvait à Ta dans son élément naturel, au sein d( sphère de coquetterie permanente oîi c gée ; les adulations et les hommages lui tenant nécessaires; et s'ils n'étaient vei sorte d'eux-mêmes au-devant d'elle, il 1 que quelque chose.
Elle et Victorine, elles étaient les re nuits, et, comme toutes les reines, ento tisans et de flatteurs. Le monde a parfo d'une sagacité merveilleuse. Bien que c jQlles ne se présentassent jamais qu'en ci homme du meilleur ton, et d'une femi de Tune d'elles, — dont on n'avait jan rement, on devina cependant qu'elles suffisamment protégées et gardées. Toi d'aventures, — et l'on en trouve aux partout ailleurs, — se jetèrent sur leurs empressement dont elles eussent dû s< honteuses que fières, si elles en avaiei pris les motifs.
Il y a toujours dans ces réunions co les éléments sont pris un peu partout lionnes, — comme elles veulent bien qu — qui attirent les yeux, l'attention et U les cavaliers servants en disponibilit
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pas pousser trop loin Fanalyse des sentiments masculins, ni prétendre que parce seul fait, que l'on se dispute plus vivement le privilège de danser deux valses ou trois polkas avec telle ou telle jeune fille, on se permette à son endroit des opinions hasardées ou des jugements téméraires ; je dis seulement que, la plupart du temps, ces belles constellations mondaines, qui font l'ornement et l'éclat de nos plus charmantes nuits de fête^ finissent, quelque soir, par filer toutes seules, et se perdre, dans l'immensité solitaire, bien loin des cieux bénis où brillent les astres qui président au mariage.
Mais Jeanne, pas plus que Yictorine, ne pouvait tourner ses yeux vers d'aussi sombres perspectives. Toutes deux naissaient à la vie ; toutes deux étaient dans la riante fleur de leur jeunesse, dans l'épanouissement de leur beauté, dans la gloire de leur triomphe. * . Comment eussent^lles pu songer à l'avenir attristant? La cigale chante tout l'été; elle ne crie pas famine avant que la bise ne soit venue..., et les deux pensionnaires de Saint-Denis étaient encore à cette saison printanière, mois de mai de la vie, où l'on ne sent que des souffles tièdes^ pleins de doux murmures et de molles caresses.
Au milieu de cette atmosphère amoureuse, galante, dans laquelle les deux jeunes filles s'épanouissaient comme des plantes en serre chaude, aucune pensée sérieuse et grave ne pouvait naître en elles, et rien ne venait les arracher à ce tourbillon des plaisirs eni-' vrants, par lesquels Tune et l'autre se laissaient emporter. Elles furent proclamées les deux reines de cette brillante saison par le sutTrage universel des électeurs
DE liA Ll^aiON D'fiONNEUtl. 1^1
de vingt-cinq ans. Il n'y eût bientôt plus d'adorateurs que pour elles : on les suivait sur la plage; on Içs attendait au salon; on se disputait leurs paroles, leurs regards, leurs sourires. Comme il y avait là assez de succès pour deux, et que chacune en avait une part à peu près égale, il n'y eut point entre elles l'ombre même d'une rivalité, et la jalousie, ce ver rongeur des amitiés de femmes, ne trouva point à se glisser dans leur mutuelle affection. Rien ne troublait donc la félicité de leui*s jours, véritablement tissés de soie et d'or. Pourquoi donc une pareille vie ne peut-elle pas durer toujours?
Le baron, sur ces entrefaites, reçut de son intendant une lettre lui apprenant que les travaux étaient termxués au château de Blanchelande, et que le noble manoir était maintenant digne de revoir ses maîtres.
Cette nouvelle parvint à Trouville la veille d'un grand bal, dont on parlait depuis plusieurs jours déjà, et pour lequel chacun — et chacune — faisaient des préparatifs d'attaque et de défense, et se disposaient, à livrer un dernier assaut de luxe, d'élégance et de coquetterie.
Les deux jeunes filles prièrent M. de Blanchelande, — qui de sa nature n'était pas inflexible, — de leur accorder encore ce soir-là. Il y consentit. Mariette, la femme de chambre, apporta tous ses soins à faire valoir et à rehausser leur grâce et leur charme naturels;
elle réussit à faire d'elles deux petites merveilles. L'entrée des deux amies au Salon fut saluée comme un événement. On avait déjà fait courir le bruit de leur départ, ce qui jeta sur leurs plaisirs comme un voile léger de mélancolie. On eût dit la fête des adieux.
Les cavaliers qui, depuis quinze jours, s'étaient montrés les plus empressés autour d'elles, leur serraient le bout des doigts en les reconduisant à leui's places, ou prenaient congé en levant les yeux au ciel, selon qu'ils avaient le caractère audacieux, ou l'humeur sentimentale.
— Je crois que j'ai fait au moins quatre conquêtes t dit Victorine à son amie, au moment de la quitter sur le seuil de sa chambre, et toi?
— Moi? Je crois, en vérité, que je n'en ai pas moins à ton service, répliqua Jeanne en riant... Mais nous partons; le monde est grand) Qui sait si nous les retrouverons jamais î
— Le petit vicomte est pourtant bien aimable!
— Et le jeune baron a bien les plus jolies moustaches retroussées qui se puissent voir! Tu ne trouves pas?
— Sil quel dommage que nous partions !
— Ils sauront bien nous retrouver... s'ils nous aiment véritablement...
— Oui... sil...
— Et s'ils ne nous aiment pas, la perte n'est pas bien grande!
— C'est ce que je me disais.
— Parmi les tiens, s'en est-il rencontré un seul qui se soit déclaré?
— Je crois m*étre aperçue que deux ou trois en avaient bien envie.
— Rien qu'envie f Alors nous avons un peu perdu notre temps!
— N'aie pas peur 1 nous arriverons touîours assez tôt à Blanchelande !
— Où nous ne les reverrons plus !
— Où nous en verrons d'autres! Bonsoir t
— Ne rêve pas du petit vicomte!
— Ne pleure pas le jeune baron !
Le lendemain, un tronçon du chemin de fer de rOuest, alors nouvellement établi, dont le rail qui aboutit au sable de la grève, longe les bords opulents de la Toucques, et s'enfonce dans les riches profondeurs de la vallée d'Auge, prit nos belles amies à Trouville, leur fit effleurer la fertile plaine de Caen, et, les conduisant à travers les bocages de TOrne, les amena jusqu'au Mans, d'où ils gagnèrent Orléans.
Les équipages du baron étaient venus le* chercher jusque-là, et, s'engageant sur une route bordée de riantes campagnes, au milieu desquelles on apercevait de toutes parts de belles habitations et des résidences aristocratiques, à demi cachées sous les ombrages des grands parcs, les amenèrent jusqu'à Châteauneuf. Là on franchit la Loire, pour atteindre, par une pente assez doucement inclinée, les premiers plateaux de la Sologne.
C'est à deux lieues du fleuve, au milieu d'un paysage qui ne manque ni de grandeur, ni de poésie, que se trouve le domaine de Blanchelande. La terre du baron avait reçu son nom de la nature même des lieux et du paysage.
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C'était, en effet, sur une notable partie de sa vaste étendue, une laiide au milieu de laquelle par larges places dénudées, on n'apercevait autre chose que Féclatanté mais stérile blancheur des sables.
Çà et là, sur le flanc des collines, de longues traînées de bruyères ondoyaient sous le vent, ou brillaient sous le soleil d'un éclat aussi radieux que celui de la neige au front des glaciers étemels. A la limite trèsnettement arrêtée de l'horizon, une barrière de rochers blanchâtres, que Tœil ne dépassait pas, complétait cet ensemble d'une tonalité générale trop uniforme peut-être, mais à laquelle on avait vite fait de s'habituer, et que Ton finissait même par aimer. Ces bruyères, moutonnant au loin sous la brise du soir ou du matin, n'étaient peut-être pas sans quelque rapport avec le mouvant tableau des vagues déferlant sur les grèves, en face de la Rosière, au pied du mont Saint-Michel. Ce fut, du moins, la première impression de Jeanne Derville, quand elle vit..
Là, du reste, devait se borner toute comparaison, car, au lieu de la fertilité visible de la terre normande, au lieu de ces grandes et belles images de la fécondité au milieu desquelles avait été élevée la fille du colonel, elle ne devait trouver à Blanchelande qu'une nature agreste, sauvage, et même un peu sévère. Tout autour du château, on apercevait, sur les collines environnantes, une ceinture de petits bois, aux essences résineuses, qui n'avaient sans doute ni le noble aspect, ni la sereine majesté des châtaigniers, des chênes et des ormeaux centenaires, versant leur ombre sur les vallées d'Avranches; mais les sapins, avec leur vér-
dure persistante, et leurs pyramides sombres ; lesge* névriers, avec leurs cônes d'une nuance plus tendre, les épicéas presque noirs, et les laryx pr.esque blancs, donnaient au paysage je ne sais quelle poésie mélancolique.
Il s'en exhalait, principalement le matin et le soir, une odeur un peu âpre peut-être, mais saine et vivi* fiante*
Il semblait que l'âme, comme le corps, dût se porter là mieux qu'ailleurs. Pour des êtres troublés, ayant abiisé de la vie à outrance, telle que le monde nous la fait souvent, ce devait être un séjour salutaire, apporr tant à l'organisme tout entier une impression de fraîcheur et d'apaisement. Les entraînements de la passion y faisaient place aux conseils de la raison, qui devait parler là plus haut qu^ailleurs. On n'eût pu mieux choisir pour faire une retraite mondaine, après une saison de bals trop prolongée. Notre héroïne, sortant des dissipations de Trouville, allait donc s'y reremper dans les eaux d'une solitude bienfaisante.
Le château lui-même, à la construction duquel plusieurs siècles avaient travaillé, offrait un assemblage assez étrange de détails disparates, dont l'ensemble avait néanmoins quelque chose de saisissant. La Renaissance, dont les mains prodigues ont laissé dans cette partie de la France tant de preuves de son passage, avait marqué du cachet de son élégance aristocratique certaines parties de ces importantes constructions; d'autres, plus anciennes, avaient gardé l'empreinte rude du moyen âge sur la pierre, tandis que quelques-unes, plus récentes, ne s'étaient proposé qu'un but d'utilité pratique, et révélaient assez, par
in
leur dédain du pittoresque, l'œuvre de l'époque contemporaine.
Nos voyageurs arrivèrent de nuit, comme si le baron eût choisi à dessein l'heure la plus favorable, celle qui devait frapper davantage, par la nouveauté inattendue du premier coup d'œil, la jeune coiîipagne de sa fille.
C'était, du reste, une nuit splendide, un peu
froide — comme il arrive toujours dès que l'on atteint
les plateaux élevés — mais toute remplie de clartés et
de rayons. On voyait, par milliers, les étoiles briller
> dans l'azur sombre et profond.
La voiture roulait depuis une demi-heure sur la mousse, dans les allées d'un bois; de temps en temps, . une chouette, voletant d'un arbre à l'autre, secouait dans l'air ses ailes muettes et cotonneuses, tandis que le cri plaintif d'un courlis, arrivant de la mer lointaine, et gagnant les marécages, troublait seul le silence auguste de la nature.
Une longue avenue irrégulièrement tracée à travers une futaie de bouleaux, dont les troncs lisses et argentés ressemblaient à des fantômes vêtus de suaires blancs, conduisait jusqu'au château. Çà et là, des coupes intelligentes ménageaient des échappées de vue sur de vastes éclaircies, dont quelque grand supin formait le centre naturel.
Cependant la baronne, que les longs voyages fati^ guaient toujours, s'était laissée glisser sur la pente d'un doux sommeil. Victorine, que la vue trop fréquente de ce spectacle, si poétique et si beau qu'il fût, avait un peu blasée, dormait comme sa mère. Quant à Jeanne, nature essentiellement nerveuse, ou-
verte à toutes les passions, et facilement surexcitée, elle n'avait pas trop de ses deux grands yeux pour contempler et admirer tout ce qui s'offrait en ce moment à ses regards. Doucement, de peur de réveiller ses compagnes, elle avait abaissé la glace de la portière, et elle aspirait à longs traits les parfums pénétrants qui, pendant la nuit, se dégagent des grands bois. Un rayon de lune, tombant à ce moment d'aplomb sur son visage, fit resplendir la blancheur marmoréenne de son front, à la coupe fière et noble, et de ses tempes délicates et fines. Ainsi aperçue, sous celte lumière voilée, bleuâtre et fantastique, elle était véritablement charmante.
Et personne ne la voyait I
Je me trompe : deux yeux se fixaient sur son visage, avec cette ténacité magnétique, qui, dit-on, finit par dompter les volontés plus faibles, et les contraint d'obéir à un ascendant supérieur. Mais, avant que cette mystérieuse et incontestable influence eût eu le temps d'agir sur Mlle Derville, qui ne semblait pas encore prèsd'y céder, le mouvement de la voiture, mollement bercée sur la mousse élastique, s'arrêta tout à coup, et les deux dormeuses se réveillèrent en même temps.
— Nous sommes arrivés I s'écria Yictorine en frappant dans ses mains.
-^ Tant mieux I répondit la baronne, qui trouvait assez rude la vie qu'on lui faisait mener depuis quelques jours.
Toutes les portes du château s'ouvrirent; une nuée de serviteurs portant des torches, entoura la voiture, dont les deux marchepieds s'abaissèrent à la fois, et tout le monde descendit.
— Te voilà chez 4oi I dit Victorine à son amie.
Et pendant que Ton déchargeait les malles, la prenant par le bras, elle la fit marcher sur le gazon, déjà tout humide de la rosée de la nuit, et la plaça juste au point de vue d*oîi elle pouvait apercevoir le château sous son aspect le plus favorable.
Illuminée par la lune, qui, plus que tous les coloristes du inonde, semble avoir le sentiment de la décoration artistique et de Teffet pittoresque» la grande masse du manoir se découpait, sombre sur la nuit éclairée, avec un caractère d'imposante majesté qui frappa Mlle Derviile.
— Ohl c'est bien beaul fit-elle en serrant la main de Mlle de Blanchelande.
— Est-ce que tu pourras vivre ici? lui demanda Victorine.
— Avec toi, je vivrais partout I
Le lendemain, Jeanne ouvrit sa fenêtre de bonne heure, pour respirer Tair frais du matin, et sentir la caresse de la brise pure sur son visage.
Sa chambre regardait la partie du parc où se trouvait la plus grande des pièces d'eau de Blanchelande. Blanchelande était renommé pour ses belles eaux. Les sources cachées dans les bois profonds s'épanchai^it en mille ruisseaux à Tonde argentée, descendaient de roc en roc, et sautillaient en cascatelles échevelées, puis coulaient sur les cailloux entre des mousses, des
cressons et des fontinales, et venaient alimenter un petit lac, — celui-là même que Jeanne apercevait sous ses fenêtres, — d'un ovale gracieusement allongé. Sur ses ondes tranquilles, voguaient lentement deux cygnes noirs, au milieu d'une troupe de sarcelles et de canards au col d'émeraude et de saphir; des râles fauves et des poules d'eau à la robe brune et lustrée comme le plumage des merles s'ébattaient sur ces bords entre les joncs marins, tandis que des martinspccheurs s'élançaient du milieu des roseaux, et, par un cri perçant, attiraient le regard sur leur vol rapide et leurs ailes étincelantes.
Jeanne regarda longtemps, et longtemps admira cette mise en scène poétique. Elle ne referma sa fenêtre qu'au moment où elle sentit qu'elle prenait froid.
— C'est vrai, se dit-elle, que Ton pourrait vivre heureuse ici.
Toute la journée fut employée à s'installer.
Le surlendemain, Mlle Derville se trouvait à Blanchelande comme si elle y fût née, et qu'elle ne l'eût jamais quitté.
C'était une autre vie qu'à Trouville; mais c'était une vie meilleure. C'était la vie de la campagne, saine, abondante et facile, plantureuse, un peu végétative, une vie que Jeanne n'avait jamais connue, mais qui lui était peut-être meilleure que toute autre, après les longs travaux et la discipline sévère de Saint-Denis. On courait le pays, et le pays était beau. Il y avait toujours quelque chose à voir pour Jeanne, et à revoir pour Victorine. Parfois, Mme de Blanchelande voulait bien être de la partie; alors, on attelait.
Mais, le plus souvent, elle restait au château, et les
deux jeunes filles montaient à cheval, un exercice qui est un plaisir, et qu'elles aimaient passionnément Tune et l'autre, comme presque toutes les femmes.
Le baron, excellent cavalier, s'était fait leur professeur, et il leur distribuait la science avec une sollicitude éj^ale; seulement, comme il crut s'apercevoir que Jeanne était un peu moins avancée que sa fille, il s'offrit à lui donner des leçons particulières. Victorine s'y opposa résolument, en prétendant qu'elle ne voulait pas consentir à ce que son amie -lui enlevât le seul avantage qu'elle eût conservé sur elle.
M. de Blanchelande en fut donc pour ses frais de bonne volonté, et il continua d'être le cavalier, — également servant, — de sa fille et de l'amie de sa fille.
Près d'un mois s'écoula ainsi, paisiblement, sans incident d'aucune sorte, au soleil et au grand air. On vivait, ou plutôt on se laissait vivre, sans se donner d'autre peine, sans y penser l Personne ne parlait d'aveiiir à l'orpheline, et elle-même no songeait guère à cet avenir, si précaire pourtant, et si incertain pour elle. L'existence qu'elle menait était douce ^ bonne ; ne durerait-elle pas toujours, comme cette amitié même?
Tout à coup, le noble manoir de Blanchelande prit une animation nouvelle et inconnue jusque-là; on allait et venait du haut en bas de la maison; on ouvrait les chambres qui étaient restées toujoui*s fermées jusque-là; le majordome prenait des airs importants. En un mot, tout annonçait l'approche et l'attente d'un grand événement.
— Est-ce que vous allez recevoir le pape ou l'empereur? demanda un soir Jeanne à son amie?
DE I/A LlêGION D'HONNEUR. 107
— Pas que je sachet Mais voici venir le temps des visites de château à château. Dans ce pays-ci, on va beaucoup les uns chez les autres. Mon père est comme feu Nemrod, un grand chasseur devant Dieu! nous aurons des laisser-courre superbes dans les bois. Failfare, le piqueur, sonne du cor comme le paladin Roland. Tu verras comme nous nous amuserons i
— Et c'est tout? fit Mlle Derville, en dardant son clair regard dans les yeux de son amie.
— C'est tout! dit celle-ci avec une ingénuité parfaite, et je trouve que c'est bien assez. Que veux-tu donc qu'il y ait encore?
— Rien, vraiment! C'est assez!
Cependant, la baronne prit de la toilette de sa fille des soins tout particuliers : deux caisses de robes arrivèrent de Paris, et la modiste, à laquelle on confiait la tâche facile d'orner cette charmantQgpersonne,'lui envoya trois chapeaux dans le dernier genre, dont un, avec un bord étroit coquettement relevé, fut qualifié A* amour par Mlle Mariette, la femme de chambre. Quant à Jeanne, on jugea sans doute qu'elle avait fait assez de frais, et l'on ne voulut point lui impo:er de nouveaux sacrifices; aussi eut-on la discrétion de ne lui parler de rien !
Les invités devaient arriver par séries, — absolument comme à Compiègne ou à Fontainebleau.
La première série ne tarda point à faire son apparition au manoir de Blanchelande. Elle se composait presque exclusivement des riches propriétaires des environs, augmentés, pour la plupart, de leurs femmes et de leurs enfants, et auxquels on avait adjoint quelques hauts fonctionnaires des villes environnantes.
Jeanne n'eut pas besoin d'étudier longtemps les nouveaux venus pour apprécier la distance qui sépare le monde de la province du monde de Paris.
Partout, jusque-là, on Tavait traitée sur un pied d'égalité parfaite avec Victorine. On voyait qu'elle était jeune, belle, gracieuse, bien élevée : c'était assez! personne ne songeait à lui en demander davantage^ et tout le monde la jugeait digne de figurer dans un quadrille de duchesses. Mais la province a d'autres exigences. Ce n'est pas elle qui réclamera jamais la suppression des passe-ports; elle a trop grand soin de s'assurer si le vôtre est en règle. Elle veut savoir vos tenants et vos aboutissants, ce que vous êtes, d'oii vous venez, où vous allez... et ce que vous avez... et, pour arriver la dernière, cette question-là n'est pas moins importante que les autres.
Nos inquiiReurs, auxquels rien n'échappait, surent bientôt que si Jeanne Derville appartenait à une famille des plus honorables, elle était, en revanche, absolument sans fortune, et qu'elle serait obligée, pour vivre, de tirer parti de l'éducation qu'on lui avait donnée par charité.
— Les Blanchelande ne la garderont pas éternellement t disait dédaigneusement et du bout des lèvres, au milieu d'un groupe déjeunes gens, la mère de deux grandes et sottes filles, d'un placement embarrassant. II paraît que cette belle princesse en sera réduite, après les vacances, à se faire sous-maîtresse dans un pensionnat, demoiselle de compagnie, ou lectrice de quelque grande dame, — à moins qu'elle ne préfère courir le cachet, en donnant des leçons de français.... une position bien agréable, en vérité f
DE LA LÉGION D'HONNEUp.. 199
A partir de ce moment Jeanne fut classée, jiigée, exécutée, et une ligne de démarcation, d'abord imperceptible, mais qui devait se dessiner de jour en jour davantage, fut tracée entre elle et les hôtes du château. Les femmes» dont rien ne désarme la rivalité, lui furent particulièrement hostiles, et elles surent trouver, pour le lui faire voir, mille petits moyens plus ingénieusement raflSnés les uns que les autres. Une coterie haineuse, mesquine, mais en même temps singulièrement persévérante dans ses misérables attaques, la harcela de coups d'épingles qui, pour être invisibles, ' n'en étaient pas moins douloureux. La fille du colonel n'avait jamais rien souffert qui ressemblât à ce supplice : c'était la première fois qu'elle sentait l'épine sous la rose. Elle trouva la vie moins bonne.
Hâtons-nous de dire que la famille dans laquelle Jeanne recevait l'hospitalité ne trempÉ^point dans ces tristes complots. Je ne doute même point qu'elle ne lés eût déjoués si elle les avait mieux connus. On n'eût pu lai faire qu'un seul reproche. C'était de n'y point prendre assez garde.
Victorine,. cependant, iut parfaite pour son amie, et les petites in!??'*^ ations plus ou moins charitables qu'on esssaya près d'elle demeurèrent absolument sans effet. Mlle Derville le vit bien , et cette constance de l'amitié fut pour elle une consolation à bien des douleurs. Mais les femmes sont si ingénieuses quand il s'agit de faire souffrir une femme^ que Yictorine ne put porter partout à la fois le remède à tous les maux; il y avait, d'ailleurs, beaucoup de choses dont elle ne s'apercevait pas, et puis elle était un peu distraite par ses devoirs de maîtresse de maison, qu'elle partageait
avec sa mère. Quand elle avait embrassé Jeanne en disant : —Tu es charmante, et je t'aime, moi! ma chérie I — elle s'imaginait que tout était âni^ et pensait à autre chose.
Les jeunes hommes, séduits par la grflce et par la beauté de Mile Derville, et que leurs mères, leurs sœurs, — ou même leurs cousines, — n'étaient point parvenues à mettre de leur parti, continuaient à se montrer près d'elle pleins de prévenance et d'empressement. Mais leurs hommages, au lieu d'être agréables à Mlle Derville, ne lui semblaient maintenant qu'une Importunité et un ennui.
— Et tout cela, parce que je suis pauvre 1 se disait l'orpheline avec un sentiment d'amertume secrète, qui allait par moments jusqu'à l'angoisse.
Pour la première fois de sa vie, elle eut le soupçon du monde iflqu'il est, — de ce monde qu'elle connaissait si peu f Elle entrevit la vie réelle, et sa pensée se reporta vers Saint-Denis, avec une tristesse mêlée de regrets. A Saint-Denis, malgré les ennuis inévitables d'une réclusion un peu trop prolongée, elle avait goûté, dans toute leur vivacité, et les joies de l'amitié et les triomphes de l'amour-propre.
Là, du moins, on ne lui demandait pas ce qu'elle avait, mais ce qu'elle était, et comme elle était la plus intelligente et la plus laborieuse, sa place était au premier rang, et personne ne la lui disputait. Lorsque quelques-unes de ses maîtresses, instruites par leur expérience des conditions vraies de l'existence sociale, et prévoyant les malheurs que devaient attirer sur elle les aspirations de sa nature, peu d'accord avec les nécessités de sa position, essayaient de la prémunir
contre les dangers et les écueils de l'avenir, elle les accusait tour à tour d'ignorance ou d'exagération.
Quand on n'a pas été mêlé à la diversité des événements qui agitent l'exlslence humaine, quand on n'est pas sorti d'un cercle étroit dans lequel on s'est trouvé en quelque sorte enfermé comme dans une tour, on n'aperçoit les choses que sous un point de vue singulièrement exclusif. Jeanne était toujours la pensionnaire de Saint-Denis; elle se représentait donc assez volontiers la vie comme une suite de concours, plus ardus, si l'on veut, les uns que les autres, et dont les difficultés allaient augmentant toujours, mais où, du moins, les plus beaux prix étaient toujours décernés aux plus dignes, et ces diflicultés, avec lesquelles sa jeunesse avait constamment lutté, n'avaient rien qui pût effrayer sa vaillance et son énergie.
Je ne sais point d'idée plus fausse que celle-là 1
La pauvre enfant ignorait qu'une fois aux prises avec le monde, le mérite n'est accepté que dans une proportion bien faible pour le classement des individus, et qu'il se présente même, — trop souvent I — des cas où l'on n'en tient nul compte. Voilà peut-être ce que devraient nous apprendre les instituteurs de notre enfance, pour nous garder des déceptions de l'avenir; mais ils savent bien que, s'ils agissaient ainsi, euxmêmes ruineraient leur enseignement et décourageraient nos efforts. Chacun doit encore faire l'épreuve à ses risques et périls... mais pour certaines natures, répreuve est rude et singulièrement pénible.
Jeanne était de celles-là.
Elle souffrit donc, et souffrit beaucoup. Mais son juste orgueil l'empêcha] de rien laisser paraître de ce
qui s'agitait dans son âme, et elle ne cessa jamais de montrer aux autres un front calme et serein. Cependant, quand eHe s'examinait, elle s'apercevait parfois qu'elle devenait un peu sauvage. Bien souvent, elle refusa de se joindre aux joyeuses parties qui s'organisaient au château; souvent aussi, après le dîner, au lieu de rester au salon à jouer, à danser, à faire de la musique avec les hôtes de Blanchelande, elle prétextait une migraine et montait à sa chambre.
— Ne trouvez-vous pas, disait alors la baronne avec un certain air pincé, que cette petite Jeanne devient tout à fait singulière?
— Manque d'éducation première I reprenait quelque voisine charitable.
Puis, on parlait d'autre chose et l'on n'y pensait plus.
Vers minuit, Victorine, en rentrant chez elle, frappait à la porte de Mlle Derville, et la trouvait occupée à lire.
— Je suis heureuse, lui disait-elle, non sans une pointe de malice, de voir que ta migraine n'ait pas duré plus longtemps! Mais quelle infusion de tilleul prends-tu donc là? ajoutait-elle en feuilletant le volume sérieux dans lequel sa jeune amie s'était fiévreusement plongée.
— Les plaisirs sont ta vie, le travail sera la mienne! répondait Jeanne Derville; allons chacune à notre destinée!... '
— Ta destinée sera ce que tu voudras qu'elle soit I répliquait Mlle de Blanchelande; mais, crois-moi, ne lis pas davantage; tu rougirais ces beaux yeux-là.
Quelquefois, au contraire, Jeanne restait au salon,
et alors, comme si elle eût voulu piquer les hommes en ne leur accordant rien, et humilier les femmes en leur montrant qu'il ne dépendait que d'elle de voir tous leurs adorateurs à ses pieds, elle s'asseyait au piano, jouait coup sur coup polkas, valses et quadrilles, avec une verve, un entrain et une sorte de gaieté emportée, dont tout le monde était dupe,
— Quel talent t disait un jeune homme enthousiaste.
— Elle est bien heureuse d'en avoir, du talent I répondait une jeune fille.
— Sans doute, continuait la mère, ce sera peut-être un jour son gagne-pain t
Cependant, Jeanne restait au piano, comme une pauvre artiste à dix francs le cachet, que l'on aurait louée pour la soirée. Pendant que Ton ne dansait pas, légèrement, et du bout des doigts, elle effleurait les touches d'ébène et d'ivoire, qui semblaient lui répondre, et s'entretenir avec elle. Parfois aussi, ses mains quittaient le clavier; elle relevait un peu ses manches, et, sans y songer, laissait voir ses beaux, bras blancs; d'autres fois, renversant le col, elle appuyait aux lambris de chêne sombre sa tête pâle et fine.
Elle abaissait alors ses larges paupières sur ses yeux ; l'ombre de ses cils palpitait doucement sur ses joues, et elle restait ainsi, recueillie en elle-même et pensive. Dans ces moments-là elle était certainement très-belle, et il n'était point nécessaire d'être un bien profond observateur pour deviner en elle des trésors d'intelligence et de passion contenue. Dans ces moments-là aussi, elle troublait plus d'un cœur.
Oui certes, partout ailleurs que dans cette atmo-
sphère écrasante de la province, les orages qui cou* vaient autour d'elle auraient infailliblement éclaté. Mais en province les passions n'éclatent guère, parce que chacun se contient et s'observe soi-même, en contenant et en observaat les autres. C'est la compression mutuelle.
Cependant M. de Blanchelande, jeune d'années, malgré sa grande fille, plus jeune encore de caractère, malgré vingt années de mariage, n'avait pu vivre si longtemps près d'une belle et charmante créature, qui lui avait tout d'abord été très-sympathique, sans que le goût qu'il s'était senti pour elle à première vue ne fût devenu peu à peu beaucoup plus vif.
La différence de leurs âges, et sa parfaite honnêteté naturelle n'avaient point jusque-là permis à Jeanne Derville d'avoir seulement le soupçon de cette passion naissante, d'ailleurs cachée dans l'ombre, et enve* loppée de mystère.
Pour une jeune fille élevée dans les principes d'une moralité pure et sévère, l'idée d'amour est absolument inséparable de l'idée de mariage. Elle ne s'imagine pas que celui-là ose jamais s'aviser de l'aimer^ qui ne peut pas l'épouser. Le baron, de son côté, se sentait enlacé dans trop de liens, épié par trop de regards, pour hasarder la moindre démarche imprudente. Il était aussi trop bon juge des situations, et trop fin
appréciateur des caractères pour ne pas se rendre compte de la disposition d'esprit de l'amie de sa fille, et pour ne pas être certain d'avance qu'elle ne l.'écouterait point maintenant. Il se voyait donc condamné au respect — et à Tamour — par cette fière et loyale jeunesse. Il ne pouvait faire qu'une chose : attendre i
Mais il en était aussi arrivé à cette époque de la vie où l'attente est cruelle et la patience difficile. La patience n'est possible qu'à ceux auxquels le temps appartient, et qui ont pour eux l'espérance. M. de Blan* chelande avait donc quelque peine à se contenir. Les succès de Jeanne, bien qu'elle les dédaignât, l'effet qu^elle produisait sur tous ces hommes, plus jeunes que lui, n'étaient pas de nature à l'aider dans ce combat qu'il livrait contre lui-même. — Ces batailles-là ^ sont les plus cruelles de toutes. — Une seule chose lui avait rendu le calme plus facile : c'était la froideur de Mlle Derville et sa complète indifférence avec tout le monde. Il avait la franchise de&'avouer à lui-mémo qu'il eût supporté difiicilement une rivalité dans laquelle trop de choses eussent lutté pour les autres... et contre lui.
Quant à ces petites tracasseries qui, depuis quelque temps, s'étaient ameutées contre Jeanne, il commençait à les voir, et il s'en irritait, mais sans rien laisser transparaître de sa sourde colère : c'eût été se compromettre gratuitement auprès de sa femme, afficher leanne aujourd'hui, et s'exposer à la perdre demain. [1 se contentait donc de l'entourer de soins délicats et discrets.
Nous devons dire, pour être juste, que Jeanne ne lui en témoignait qu'une reconnaissance assez distraite.
La grande question de son avenir^ un moment oubliée, se présentait maintenant à son esprit, que le chagrin rendait naturellement plus sérieux, escortée de tous les effrayants problèmes qu'elle pose inexorablement à une orpheline sans fortune. Sa confiance dans les autres commençait à s'ébranler; elle voyait bien qu'elle n'avait plus guère à compter que sur elle-même, et cette perspective n'avait rien de positivement rassurant. Ce n'était pas le moment de prendre garde aux galanteries surannées du baron.
Vers le milieu de septembre, M. de Blanchelande organisa une chasse à courre qui devait être Tévénement cynégétique de la saison. Il aimait passionné^ ment ces chasses, qui étaient pour lui de véritables triomphes : il y déployait, aux yeux de tous« ses plus brillantes qualités de chasseur et de cavalier, et il s'était promis, ce jour*là, de se surpasser lui-même.
Les gardesf en venant au rapport, avaient du reste donné les renseignements les plus favorables.
On avait détourné un superbe chevreuil, et il était berné dans un canton du bois, d'où le lancer qui Temmenait tout de suite en pleine campagne était ordihairement magnifique. Les récoltes étaient coupées et enlevées partout; l'espace libre et ouvert; on espérait lin courre exceptionnel : tout semblait l'annoncer, et le baron se flattait d'éblouir Jeanne par lo spectacle de ses exploits
Il fut donc singulièrement désappointé^ quand, le matin même, et seulement quelques heures avant le départ, Mile Der ville lui déclara qu'elle ne suivrait point la chasse.
— Mais vous n'y pensez pas I tout le monde vient I lui dit-il.
— Permettez alors que je ne fasse pas comme tout le monde!
-^ Mais c'est pour vous que j'avais ?;iTangé cette partie.
— Je vous en suis bien reconnaissante... quoique je ne vous croie guère i
•^ Osez dire que vous ne me croyez pas... quand vous êtes certaine que je ne fais rien que pour vous... coquette!
— Coquette!... moi? Âhl vous savez bien que je ne le suis pas !
— C'est vrai I vous n'êtes qu'ingrate I
— Eh i comment donc serais-jeingrate, s'ilyous plaît? ]reprit-elle> non point peut-être sans quelque hauteurt
— Voyons! j'ai tort : ni coquette, ni ingrate! Làl étes-vous contente maintenant, méchante? Mais, vrai ! je me suis levé ce matin avant le jour; j'ai fait faire une demi-heure de galop à Florine^ votre jument favorite, pour qu'elle soit tranquille au départ, et sage pendant la chasse*. • et vous ne viendriez pas! Ah! Mademoiselle, vrai! c^est impossible 1
Pour toute réponse, Jeanne secoua sa tête brune et mutine.
— Allons vite! montez à votre chambre, et prenez ce petit chapeau qui vous va si bien, et votre habit do cheval.
— C'est bien plutôt ma robe de voyage que je devrais mettre I
— Votre robe de voyage! et pourquoi donc, grand Dieu?
— Pour m'en aller.
— Vous en aller? Mais vous êtes funèbre, ce matin, ma bel le Jeanne I Vous en al 1er ! ! 1 Vous n'y pensez pas I
— Au contraire, je ne pense qu'à cela.
— Vous quitteriez Blanchelandeî
— Avez-Yous cru que j'y resterais toute ma vie?
— Et pourquoi pas?
Jeanne haussa les épaules et regarda par la fenêtre.
— Allons! soyez gentille, poursuivit le baron en lui prenant la main; ne me faites pas de peine, à moi qui ne vous en ai jamais fait ! venez à cette chasse» je vous en supplie!
— Eh bien, non! répliqua Mlle Derville, avec plus d'énergie que M. de Blanchelande ne lui en avait jamais connu ; non, je n'irai pas! il faut que je renonce tout d'un coup, bravement, sans arrière-pensée, à ceiter vie qui n'est pas faite pour moi. . . Il faut que je reprenne ces habitudes de travail que vous m'avez fait quitter, et que je n'aurais jamais dû perdre. Je ne suis pas née, moi, continua-t-elle avec une fermeté un peu triste, mais qui n'avait cependant rien d'amer, je ne suis pas née pour ces plaisirs sans fin et ces fêtes éternelles des heureux du monde. Ma ligne de conduite m'est nettement tracée, et elle m'éloigne de vous! laissez-moi la suivre.
En entendant Mlle Derville s'exprimer ainsi avec une franchise dont il ne lui était pas possible de douter, M, de Blanchelande éprouva un mouvement de sur-
prise douloureuse. Jeanne ne lui inspirait pas seulement le désir amoureux qu'une jeune et belle créature fait naître assez aisément dans le cœur d'un homme. Malgré la légèreté de sa nature, il éprouvait aussi pour elle un intérêt sincère. Il avait jusque-là peu réfléchi à l'avenir qui attendait Torpheline, ou plutôt il se faisait^ à propos de cet avenir, un plan vague et inavoué encore, mais qui avait du moins à ses yeux le mérite de la débarrasser des soucis et des ennuis de la vie réelle.
> Il se disait qu'après tout les choses pouvaient durer longtemps comme elles étaient; il ne voyait, lui, aucun inconvénient à ce que Jeanne restât à Blanchelande jusqu'au mariage de Victorine, qui ne devait pas trop tarder... Et, quand ce moment viendrait, la baronne, qui adorait sa fille, et pour qui la séparation serait vraiment cruelle, ne demanderait pas mieux que de garder près d'elle l'amie de Victorine, cette aimable et bonne créature, dont elle avait pu apprécier déjà les rares qualités. Rien des choses s'arrangeraient alors... elles s'arrangeaient déjà dans la tête du baron. Mais ce qui n'était jamais entré dans sa cervelle, c'était la pensée que Jeanne pourrait quitter sa maison, et partir, comme elle le disait, du jour au lendemain. Aussi cette menace le mit-elle tout à coup hors de lui : il ne sut tout d'abord que répondre, et il balbutia quelques mots inintelligibles parmi, lesquels la jeune fille entendit seulement ;
— Mais non, ce n'est pas sérieux ; vous ne voulez pas, et si vous le voulez, vous ne le pouvez gasi
— Au contraire, répliqua-t-clle, je le puis, je le dois... et je le veux!
Tout en parlant, le baron s'était emparé d'une ftiain que Jeanne, après tout, n'avait aucune raison de lui retirer si vite, et, sans qu'elle eût même songé à Ten ertipêcher, il la porta vivement à «es lèvres.
Ace moment, une certaine Mme de Létang, rousse désagréable avec des prétentions à la musique et à la beauté, et, à ce double titre, ennemie particulière de Mlle Dêrville> entra tout d'un coup dans le salon où se passait cette petite scène, et elle en sortit non moins précipitamment, avec le geste de pudeur effarouchée d'une femme qui aurait vu quelque chose de monstrueux.
— Que la peste remporte) fit M. de Blanchelande avec un geste énergique de mauvaise humeur, et en laissant retomber la main de Jeanne qu'il tenait encore pressée sur ses lèvres.
•Sans vouloir faire part à la jeune fille de ses réflexions, il avait tout de suite compris le parti fâcheux qu'une personne malveillante pouvait tirer d'une chose en apparence compromettante, quoique au fond-Ia plus simple et la plus innocente du monde. Quant à Jeanne, sans prévoir les choses d'aussi loin, et sans rien craindre, parce que sa conscience ne lui reprochait rien, elle était cependant contrariée, par suile de ce sentiment instinctif de fière pudeur et de chaste réserve, naturel chez une jeune fille, qui souffre dans le secret de son âme, si elle pense qu'on peut lui sup. poser la moindre familiarité avec un homme. >
— Elle ne dira rien! fit assez maladroitement le baron en s'éloignant un peu de Jeanne.
^— Eh! que voulez-vous donc qu'elle dise? répliqua celle-ci avec une vivacité extrême, v
DE LA LÉGION D'HONNEURi. , 211
Au même moment, Yictorine entra dans le salon, gantée de rouge, le chapeau sur l'oreille et la cravache à la main, suivie de trois jeunes gens qui lui servaient d'eseorte. Ni les uns, ni les autres ne prirent garde à Tair contrarié du baron, ni à la contenance un pîeu embarrassée de Mlle Derville.
— Comment! tu n'es pas prête? demanda Victorine à son amie. Mais, excepté mon père et toi, tout le monde est en selle! Nous allons partir sans vous!
— Sans moi, oui, répondit Jeanne avec fermeté... Mais pas sans ton père ! . . .
— D*ou vient donc ce caprice? car c'est un caprice, n'est-ce pas?
— Mais non! Je suis souffrante et Je désire me reposer.
— A ton aise! {.fit Mlle de Blanchelande un peu piquée.
Et elle sortit comme un tourbillon, emmenant à sa suite ses trois gardes du corps.
Le baron sortit le dernier, ef, en passant devant Jeanne, il lui dit tout bas :
«-" Vous savez que vous me faites beaucoup de peine!
Jeanne ne répondit rien.
Les cavaliers et les amazones s'échelonnaient en groupes charmants sur les marches du perron. Les grooms tenaient en main des hbcks irlandais, près de terre, aux reins larges et puissants, et des juments du Morvan, aux jambes nerveuses et fines, à l'œil plein de feu, à la poitrine profonde. Les valets de chiens sortaient des chenils, entraînés malgré «eux par les
limiers ardents, qui remplissaient l'air de leurs voix sonores.
Quelques minutes plus tard, tout le monde était en selle, et la petite troupe, aux fanfares des trompes, sortait de la cour, dans un joyeux et brillant pêlemêle.
Un quart d'heure ne s'était pas encore écoulé, quand les piqueurs sonnèrent le bien-lancé, qui retentit au fond des bois.
Cependant Jeanne, restée seule, avait gagné le parc, où elle essayait d'égarer sa mélancolie. Elle se dirigea lentement vers une jolie pièce d'eau qu'on appelait l'Étang noir, et qui, plus d'une fois, avait vu passer ses promenades matinales et solitaires.
Bientôt elle se laissa tomber, toute pensive, sur un banc rustique, à l'abri d'une haie de sureaux, dont les baies brunes et luisantes attiraient les merles gourmands. Elle croisa ses mains sur ses genoux, pencha sa tête sur sa poitrine, et se perdit dans ses pensées, qu'interrompaient de temps en temps les lointains échos de la chasse. Elle repassait en ce moment dans sa mémoire tout ce qui lui était arrivé dans une existence courte encore, mais déjà bien remplie. Elle songeait à sa mère, sitôt enlevée, et dont rien n'avait remplacé pour elle la vigilance et la tendresse; à son père, dont elle avait perdu l'appui au moment où elle en avait un si impérieux besoin; elle ravivait aussi ses
laborieuse^ mais paisibles années de Saint-Denis; elle se disait qu alors Yictorine et elle s'aimaient beaucoup toutes deux, et elle se demandait si, à présent, elles s'aimaient encore autant. Puis, quand elle secouait ces souvenirs d'un passé à jamais évanoui pour reporter ses réflexions sur le présent^ elle était mécontente du baron, mécontente d'elle-même, et sourdement irritée contre Mme de Létang, dont elle prévoyait la dangereuse hostilité. Si encore elle eût pu se réfugier dans l'avenir et se consoler par l'espérance ! Mais elle le savait trop bien : il n'y avait pas d'avenir pour elle, et l'espérance ne lui était plus permise. Sous l'influence de ces idées tristes, que rien ne venait égayer, Jeanne s'abandonnait depuis quelques instants à une rêverie douloureuse. De grosses larmes roulaient sous ses paupières, et c'est à peine si elle pouvait les retenir et les empêcher de couler sur ses joue.«.
Tout à coup elle releva la tête et prêta l'oreille.
Un cheval faisait retentir de son galop cadencé la Tk nie sonore., ^•«^ngeant le parc, en contre-bas de la haie qui abritait en ce moment les rêveries douloureuses de la jeune fille.
Ce cheval, — la réflexion le fit tout de suite comprendre à Mlle Derville, — ne pouvait être monté par des chasseurs fourvoyés. La chasse avait pris une direction diamétralement opposée. Le chemin que suivait le voyageur inconnu n'était pas un chemin public; il ne desservait que le château, et avait été pratiqué pour les familiers du baron.
Par un mouvement aussi rapide qu'instinctif, Jeanne essuya d'un revers de main les larmes qui mouillaient ses yeuxi et demeura immobile sur son banc. Son pre-
su LA PUPILLB
raier mouvement fut de partir..., et, pourtant, elle resta. Que lui importait, après tout, ce nouvel arrivant? C'était sans doute un ami des Blanchelande; mais pour elle, c'était un étranger, un indifférent de plus parmi tant d'autres indifférents!
Cependant, à mesure qu'il s'approchait, le cavalier ralentissait son allure, et quand il fut arrivé à peu près à la hauteur où se trouvait Jeanne, comme s'il eût deviné sa présence, il s'arrêta.
— Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc, et pourquoi ne va-t-il pas plus loin? se demanda Mlle Oerville, non sans un certain trouble. Est-ce que par hasard il m'aurait vue?
Et, tremblante, elle se fit toute petite et se blottit derrière un arbre.
Mais, après quelques secondes d'une investigation attentive et silencieuse, l'étranger aperçut sans doute la robe et le chapeau de la jeune fille à travers la haîe« éclaircie déjà par l'automne, car, presque au même instant, on put l'entendre qui me . ". ^ pied à terre. Puis il attacha son cheval à un arbre, chercha un passage dans la haie, et, au moment où Jeanne s'y attendait le moins, elle entendit, à quelques pas d'elle, un bruit de branches écartées, et elle distingua bientôt une forme humaine s'élançant du talus que la haie couronnait, dans l'allée du parc où elle se trouvait.
Mlle Derville, en ce moment, sentit que son cœur battait assez fort dans sa poitrine, et elle eût autant aimé se trouver dans sa chambre ou dans le salon du château. Elle essaya de se lever, et, comme s'il ne lui eût pas été possible de réussir, ou que, se ravisant, elle comprit que la fuite était tout à
la fois inutile et maladroite, elle se rassit toute pâle.
Jamais elle ne s'était trouvée ainsi seigle en face d'un homme.
Celui-là, cependant, n'avait rien qui dût particulià« rement l'effrayer.
D'aborà, il était jeune, ce qui rassure toujours une femme, — et plus encore une jeune fille; — puis il semblait élégant, bien fait, de haute mine et de ûëre tournure; en un mot, c'était un homme de race. Et, cependant, il avait l'air modeste, et même, s'il faut tout dire, un peu timide, ce qui n'était pas difficile à voir.
En apercevant la jeune fille, le bel inconnu s'arrêta.
Ceci donna à Jeanne le temps de l'examiner, rapidément et à la dérobée : cet examen ne fut nullement défavorable au nouveau venu.
Nous avons dit qu'il était jeune : il pouvait avoir de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Il était grand, blond, avec une figure ouverte, qu'animait un grand air de franchise et de loyauté. Vainement les femmes se trouvent dans une situation critique : rien ne leur échappe, et elles remarquent toujours tout. Jeanne se fit à elle-même cette observation, flatteuse pour celui qui en était l'objet, que « ce jeune homme » était parfaitement mis. Nous aurions peut-être pu, nous, lui reprocher de ressembler un peu trop à une gravure de mode ; mais, à ce moment de sa vie, Jeanne avait beaucoup d'indulgence pour les gravures de mode.
C'était, du reste, avec une désinvolture charmante que l'étranger portait la veste de velours noir, boutonnée sur la poitrine, la culotte de daim blanc, em« prisonnant la cuisse, et moulant ses formes, et des
bottes molles aux plis nombreux, dont rembouchure en entonnoir remontait jusqu'au-dessus du genou. Une petite toque de velours, à visière étroite, comme en portent les jockeys, eût peut-être manqué de distinction sur une autre tète que la sienne; mais elle paraissait, au contraire, merveilleusement aller à ses traits fins et à sa chevelure légèrement bouclée.
Un joli fouet de chasse, terminé par un sifilet d'or, complétait ce costume d'une fantaisie un peu recherchée, mais du moins parfaitement réussie.
Après ce premier coup d'œil, que Mlle Der ville ne pouvait se dispenser de jeter sur un personnage.qui se présentait devant elle d'une façon si singulière et tellement inattendue, elle détourna un peu la tête, sans aucune afiectation, cependant, mais, au contraire, de la façon la plus naturelle du monde, et elle se tint à sa place, immobile et silencieuse, attendant.
Lé jeune homme se découvrit, et, sa toque à la main, fit quelques pas vers elle; puis, quand il se crut assez près pour engager la conversation, tout en restant assez loin pour ne blesser aucune convenance :
— Madame... ou mademoiselle? fit-il, d'une voix dont le timbre sonore et plein avait quelque chose de doux et de caressajit dans sa force même.
Et, après avoir prononcé ces deux seules paroles, il s'arrêta :
— Mademoiselle! répondit Jeanne avec un demisourire, qui effleura à peine le coin de sa bouche Sérieuse.
Le jeune homme fit quelques pas déplus, et, cette fois tout à fait remis, car il n'avait pas eu beaucoup moins d'émotion que la jeune fille, ce fut avec la
courtoisie parfait^ et l'aisance de rhomme du monde qu'il lui dit :
— Mademoiselle, pernlettez-moi, puisque je n'ai personne pour m'iniroduire près de vous, de me présenter moi-même... en voisin I Ceci, continua-t-il gaiement, ne sera pas beaucoup plus irrégulier que làa façon d'entrer dans votre parc... mais à la campagne!
Pour toute réponse, Jeanne regarda la haie à travers laquelle il venait de passer.
— Oh t fit-il en riant tout à fait cette fois, il n'y a point bris de clôture : j'ai seulement écarté les branches. Gomme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure, je suis un de vos voisins de campagne, — le comte Maxence de Bois-Robert, — et, tout en prononçant ces mots, il regarda Jeanne avec attention, comme pour v>oir quel effet ce nom pfon duirait su;* elie.
Jeanne fut impassible.
— J'habite, continua-t-il, vous le savez sans doute, mademoiselle, le château de ma mère, à deux lieues d'ici... Mais J'en suis absent depuis bientôt cinq ans, et je n'y suis revenu que depuis trois jours; j'ai trouvé, au débotté^ la plus aimable invitation de la part de M. de Blanchelande pour ce matin même... Ma mère m'a dit : Va I et je suis veûu 1 — Ce dont je rends grâce à Dieu et à elle. — Malheureusement — ou heureusement, — je suis parti un peu tard ; j'ai voulu regagner le temps perdu en prenant un raccourci — qui m'a allongé, — et j'ai oublié ma route, que je n'ai jamais bien sue... C'est ce qui fait^ mademoiselle, qu'au lieu d'entrer par la porte...
^18 LA PUPILLB
— Vous avez passé par la fenêtre I
— Jen suis honteux... mais pas fâché t répliqua le comte de Bois-Robert, à qui maintenant nous pouvons donner son nom; et, tout en parlant ainsi, il s'inclina devant Jeanne avec beaucoup de grâce. Cependant, puisque me voici dans le parc, je ne dois pas être bien loin du château.
— Vous en êtes tout près, en effet; il est derrière ce bouquet de châtaigniers^ et vous pourriez l'apercevoir en faisant dix pas.
— Mais par où dois-je y aller... avec mon cheval?
— Longez cette haie, puis tournez à gauche. A cinq cents pas d'ici, vous trouverez l'avenue... Cette fois, vous ne pourrez pas vous égarer... quand bien même vous le feriez exprès» ajouta-t-elle avec une légère ironie...
''^ Je serais, en effet, sans aucune excuse, puisque vous daignez vous-même me remettre sur ma route!...
Et après avoir fait à Jeanne le salut le plus respectueux, le comte Maxence se mit en devoir de repasser la haie.
— Monsieur I monsieur! dit Mlle Derville, en le rappelant au moment où il allait disparaître, je viens de vous donner un mauvais conseil... oh I sans le vouloir!... — On répare maintenant la route que je vous indiquais; le pont jeté sur la petite rivière qui sort du parc par ce coin là-bas est complètement rompu; et bien qu'il n'y ait que deux gouttes d'eau au fond da r^vin, il est cependant assez large et assez profond pour que votre cheval ne puisse le franchir.
— Que faire alors? demanda le jeune homme d'un
DE LA LISgÎON D'HONNEUR. 21d
air bon enfant, qui acheva de désarmer F aimable Jeanne.
— Eh! mon Dieu, le grand tour! je ne vois pas d'autre moyen.
— Par le bois de l'Hirondelle?
— Sans doute, c'est le seul passage.
— Mais vous n'y pensez pas : cela m'allonge de près de deux lieues I
— Ce n'est rien pour un cheval de sang.
— Et si je veux rejoindre la chasse?... Quoique, maintenant, j'en aie moins envie I ajou<a-t-il galamment.
— Ah I ceci, c'est autre chose... La chasse est au bois du Parc.
— Précisément à l'opposé de Tçndroit où vous m'envoyez... Ohl Mademoiselle, vous n'êtes pas charitable f
— Remarquez bien que je ne vous envoie nulle part... Si votre cheval est de force à faire un bond de vingt-cinq pieds, les chemins sont ouverts... et je ne vous retiens pas...
— Je le vois bien! mais je me retiens moi-même f Vingt-cinq pieds I c'est le saut du diable dans les légendes... Cette haie de sureau me paraît moins compromettante, et je connais assez les jarrets et les reins de Ferragus pour être certain qu'il ne me laissera pas de l'autre côté.
— - Je le crois sans peine; mais ce serait une mauvaise leçon pour lui, et un mauvais exemple pour les maraudeurs.
— Il faut donc que je m'en retourne! fit-il d'un ton piteux.
— Ou que vous passiez par la grille.
— Oh! j'aime mieux cela! Hais où est-elle, cette bienheureuse grille?
— Dans ce petit massif de sapins et de genévriers.
Jeanne se leva, et marchant devant le comte de Bois-Robert, qui ne pouvait s'empêcher de remarquer réiégance de sa taille et la fierté de son port de tête, elle pénétra dans un jeune taillis, où Von avait ménagé une allée tournante, qui conduisait jusqu'à la route. Ils arrivèrent bientôt à la petite grille, que Jeanne ouvrit à l'aide d'une clef cachée dans le tronc d'un arbre creux. Maxence se dirigea vers le cheval, qui hennit en voyant son maître; puis il le détacha et lui mit la bride sur le cou, en le caressant doucement, et en lui parlant, comme si l'intelligent animal eût dû le comprendre. Il revint alors vers Jeanne, non moins étonnée de sa hardiesse que de cette confiance soudaine si vite accordée à un étranger.
— Vous venez de faire une belle action, dit-il à Mlle Derville, et dont nous serons deux à vous remercier, moi et mon ami Ferragus.
Le cheval, en entendant son nom, se mit à hennir de nouveau, et tourna vers le jeune homme un grand œil limpide; puis il le suivit comme eût fait un chien, la bride flottante sur le cou, la tête basse, et flairant la trace de son cavalier sur le gazon.
Les deux jeunes gens marchaient maintenant l'un près de Tautre, dans une allée plus large. Maxence re^ garda Jeanne : il avait grande envie de lui ofi'rirson bras; mais il n'osait point. Ils allaient donc côte à côte, ne parlant guère, heureux pourtant de leur jeu-
nesse et de leur beauté, heureux aussî^ peut-être, d'être ensemble I
Le parc était grand : là terre maigre ne se mesure pas d'une main avare, et Ton taille largement toutes les dépendances autour des maisons de plaisance, dans ces contrées que ne réclame point une culture avide. Le baron de Blanchelande n'avait rien ménagé de ce qui pouvait charmer, frapper ou plaire, et il avait allié la grandeur à la beauté.
Les perspectives étaient habilement ménagées, les accidents distribués avec art, le dessin général savamment entendu pour produire les plus beaux effets décoratifs, les massifs composés des plus belles essences forestières. Le comte de Bois-Robert louait avec réseiTe et discrétion, mais avec goût, en homme qui comprend, qui sent, qui aime la nature. Jeanne approuvait tout bas ce qu'il disait, non moins que sa façon de le dire. En arrivant au château, tous deux s'entendaient comme des amis de vingt ans. Il y a une époque dans la vie où Tintimité fait un chemin si rapide I
A une certaine exclamation de surprise que poussa Maxence en arrivant à un rond-point dominant un panorama immense :
— Mais il me semble, répliqua Jeanne, avec son fin sourire, que, pour un voisin, vous connaissez bien peu Blanchelande? ^
— Je n'y suis pas revenu depuis la mort de mon père, que j'ai perdu jeune, répondit le comte d'une voix émue et grave.
La pensée de Jeanne se reporta sur le malheur sem blable qa'elle-même avait éprouvé, et un nuage de
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mélancolie assombrit son visage, tout à Theare encore si doucement épanoui dans la joie.
Maxence lui sut gré de cette part sympathique qu elle I semblait prendre à sa douleur, et ses yeux la remer- '
cièrent.
*- Depuis cette triste époque, reprit-il bientôt^ j'ai toujours vécu à l'étranger : c'est ce qui explique comment le plus proche voisin de Blanchelande est peut* être Thomme de tout ce pays qui connaît le moins ce beau domaine. . • et ses habitants.
— Il faudra y revenir, monsieur I dit Jeanne, qui se permettait d'être aimable pour le compte de ses hôtes.
— 0ht mademoiselle, c'est ce que je veux faire! répondit le jeune homme d'un ton pénétré.
Ils entraient dans la cour d'honneur.
Un vieux domestique, qui avait reconnu Bois-Robert, accourut au-devant de lui en poussant des exclamations dans lesquelles la surprise se mêlait à la joie.
— Ahi monsieur le comte, comme H. le baron va être content de, vous voir, et madame, et tout le monde i
— Gomment I c'est toi, vieux Jacques I fitMaxence; eh! mais, te voilà toujours vert, malgré tes...
«— Soixante-quinze, monsieur le comte, soixante* quinze» et bien sonnés!
— Mademoiselle, ajouta Maxence en se retournant vers Jeanne, ce brave homme a servi chez mon père et m'a fait sauter sur ses genoux... Ah! j'ai bien changé depuis ce temps-là, vieux Jacques, et pour m'avoir reconnu, il faut que tu aies une fière mémoire!
— J'ai la mémoire du cœur, répliqua Jacques, en
DE LA LEGION D*tiONl>îEUR. 023
regardant Maxence, avec une admiration naïve qui faisait plaisir à voir.
Un groom avait pris le cheval. Jeanne invita du geste le comte de Bois-Robert à entrer dans la maison.
— Où est madame? demandù-t-elle tout bas à la femme de chambre, qui se trouvait à la porte du salon.
— Madame est dans ses appartements, mademoiselle; très-fatiguée, un peu souffrante : elle veut reposer.
Maxence devina plutôt qu*il n'entendit cette réponse, et il ne parut point s*affliger outre mesure de ce petit contre-temps. Mais il comprit qu'il ne pouvait imposer plus longtemps sans indiscrétion ce téte-à-téte forcé à une jeune fille qui n'osait peut-être pas le congédier.
— Mademoiselle, dit-il à Jeanne, je ne veux pas abuser de votre parfaite courtoisie. Jacques va m'indiquer de son mieux la direction de la chasse, et je vais essayer de la rejoindre.
— Allez 1 dit Jeanne, avec son plus beau sourire. Le déjeuner est pour midi, à Tlle des Faisans, un nom d'heureux augure. Je ne veux pas vous faire manquer le premier coup de fourchette... Vous avez déjà une longue course dans les jambes...
— De mon cheval I
— Voulez-vous le coup de Tétrier ?
— Les châtelaines, jadis, ne manquaient jamais de le verser aux chevaliers, répondit Maxence, charmé des aimables façons de la jeune fille, et je n'ai garde de le refuser de votre main.
Elle le fit entrer dans la salle à manger, où Jacques, qui les avait suivis, déposa sur un coin de la vaste
334 LA BUPILLE
table en chêne massif une bouteille de vin de Bordeaux et un flacon de Malaga.
Jeanne servit le comte avec le naturel exquis et la bonne grâce qu'elle mettait à toute chose. Maxence acceptait avec un air de contentement qui se trahissait dans toute sa personne. Il avait ce qui plait généralement aux jeunes filles, et ce qui les met promptement à l'aise : je veux dire une absence complète de prétentions^ et quelque chose de bon, d'affectueux, et en même temps de réservé. On devinait tout de suite qu'il devait respecter les femmes autant qu'il les aimait.
Jacques s'était retiré avec la discrétion d'un serviteur bien appris.
Le comte dégusta avec une sage lenteur la pêche que Jeanne lui avait offerte, et but à petits coups son verre de vin d'Espagne, avec une apparence de recherche sensuelle que n*aurait pas eue le gourmet le plus émérite. Il savait bien qu'il faudrait partir avec la dernière goutte. Assis en face de Mlle Derville, il laissait errer ses regards sur les hautes boiseries sculptées, sur les tableaux de chasse, et les portraits des chevaux victorieux dans les courses célèbres, qui décoraient les larges panneaux de la salle à manger ; puis il les reportait sur Jeanne, dont il admirait tout bas la jeunesse en fleur, la candeur unie à l'intelligence, et le frais et pur éclat.
Près d'elle, il oubliait les instants, et les heures se seraient écoulées sans qu'il eût songé à les compter. Un affreux cartel, dont il maudit sincèrement l'inventeur, vint lui rappeler par sa sonnerie obstinée, que^ même pour ceux qui veulent l'oublier, le temps marche toujours.
— Il faut donc partir ? dit-il avec une expression de regret qui équivaljait au compliment le plus galamment tourné.
— Vous n'avez que tout juste le temps d'arriver, dit Jeanne, qui ne voulait point faire une réponse plus directe.
— Je m'en vais.... pour revenir !.. Nous nous reverrons I
— D'abord, à dîner I II lui tendit sa main.
— A l'anglaise, donc I répondit Jeanne en donnant la sienne.
— Non I fit-il, à la française I
Et il baisa la main fine et parfumée de Mlle Derville, dont la joue se teinta de rose.
Sur un ordre de la jeune fille, le groom ramena Ferragus. Maxime se mit en selle, rendit la main, et partit au galop. Arrivé à la porte de la cour, il se retourna, et apercevant Jeanne debout et immobile à la fenêtre de la salle à manger, il lui envoya, du bout des doigts, un adieu qui pouvait ressembler à un baiser.
Et il disparut.
Une fois hors de la cour, il fit sentir l'éperon au noble Ferragus, qui fila d'un train à dévorer toutes les distances.
Les pensées de Maxence n'allaient pas moins vite, et elles l'emportaient dans une sorte de tourbillon. Il était sous l'influence absolue, dominatrice, de la rencontre qu'il venait de faire : il trouvait Jeanne adorable, et il l'aurait dit volontiers aux arbres de la forêt, aux cailloux du chemin, aux merles des buissons, aux
flots jaseurs du ruisseau. Il y a des minutes où Tâme qui s'épanouit ne peut rien garder d'elle-même. Il faut qu'elle s'épanche et se répande. C'est ain3i que la fleur exhale ses parfums.
— Oui, par ma foil se répétait-il de temps en temps, e][i frappant à petits coups, du plat de la main, sur la large épaule de ^n cheval, c'est la plus charmante créature que j'aie jamais rencontrée... Et si je na savais pas qu'il est impossible d'aimer, à première vue... je croirais l'aimer.^. Je l'aime... peat-être 1 Elle est belle, intelligente^ sérieuse et enjouée tput à la fois... Elle a de l'esprit... beaucoup d'esprit! et elle, doit être bonne 1 Sa bonté est écritQ dans le doux, sourire de sa bouche innocente, dans le limpide et doux regard de ses yeux honnêtes et profonds... Allons f je ne suis pas malheureux 1
Et Maxence relevait la tête par un mouvement fier, et il dilatait sa poitrine comme pour aspirer plus abondamment l'air libre, sain et généreux, qui se parfumait en baisant les rameaux balsamiques des pins et des genévriers.
Cependant Jeanne, restée seule au château, ne se préoccupait pas moins de lui qu'il ne s'occupait dJelle. L'un pour l'autre ils étaient déjà lui et elle! Une émotion nouvelle et délicieuse, un trouble inconnu mais charmant s'étaient emparés de la jeune fille : sa poitrine battait plus fort, et son sang plus rouge montait à sa joue... Elle éprouvait sa première émotion de femme.
Et cette émotion ne ressemblait en rien au plaisir de pure coquetterie qu'elle avait ressenti dans les soirées de Trouville, quand les jeunes gens à la mode,
gantés de gris perle et la raie au nûliea du frofit, lui avaient débité leurs galanteries plus ou moins &des. Haxence ne lijd avait pas adressé la moindre louange^ il ne lui avait pas infligé l'impertinence d'un compliment. Mais la louange était dans ses façons, le com- , pliment dans ses regards. Aussi, tandis que les autres avaient été si promptement oubliés, elle s'avouait à elle-même qu'elle n'oublierait point celui-ci, quand même elle ne devrait pas le revoir.
Ne pas le revoir 1* c'était une pensée à laquelle il ne lui était déjà plus possible de s'arrêter... Mais elle le reverrait I N'allait-il point, comme les autres, passer quelques jours au château ? Mais si, toujours comme les autres, il s'en allait aussi, — et il s'en irait ! *— n'y aurait-il point désormais un vide dans son âme ? C'est ce qu'elle se demandait* avec une sorte d'effroi. L'idée d'amour ne se présentait pourtant pas à son esprit. Elle n'aurait jamais pu croire que l'amour eût cette soudaineté. L^amour ne devait venir qu'avec le temps, et seulemeat après que l'homme aurait entouré de ses attentions et de ses soins la jeune fille dont il voulait se faire aimer, — après qu'il lui aurait fait la cour^ comme on disait à Saint-Denis, où les grandes, ^- comme dans toutes les pensions et dans tous les couvents du monde, — traitaient parfois ces graves sujets. Cette conviction, plus ou moins fondée, entretenait Jeanne Derville dans une sécurité trompeuse. Si, elle eût cru, en effet, que ce qu'elle éprouvait maintenant était vraiment de l'amour, tout ce qu'on lui avait dit de ce sentiment fatal et terrible, n'entraînant avec lui que des malheurs, l'aurait certainement efrayée, et elle se serait tout d'abord mise en garde et