‹ La pupille de la Légion d'HonneurChapitre 4 sur 5 · PUPILLE · texte numérisé non relu

PUPILLE

défendue. Tandis que, ne redoutant rien de cette sympathie tranquille et pleine de douceur, elle s'y livrait avec une confiance singulièrement dangereuse.

La baronne de Blanclielande, depuis que les deux jeunes filles étaient près d'elle, avait pris l'habitude, excellente à coup sûr, de se faire remplacer par l'une et par Vautre alternativement dans les mille soins que réclame la tenue d'une maison.

Ce jour-là, c'était le tour de Jeanne.

Elle en profita pour donner un air de fête au château . Un palais n'aurait pas pour lui trop de splendeurs ni de magnificences. Elle alla fourrager dans le parc et dans les jardins, cueillit les plus belles fleurs, coupa les rameaux aux feuillages les plus élégants, et fit comme un parterre de la salle à manger. Ses bouquets, sans qu'elle s'en doutât, étaient de véritables poëmes d'amour, où chaque fleur, comme dans un sélam oriental, était chargée de faire une déclaration au jeune et beau sultan. Elle étala sur la table les plus riches argenteries et les plus brillants cristaux, et révisa elle-même, avec une attention scrupuleuse, le menu que le chef vint lui soumettre.

Ces mille petits riens, dont l'intention faisait de grandes choses, eurent pour résultat de remplir et d' occuper; une journée qui, sans cela, lui eût paru d'une longueur mortelle. Quand tout fut prêt dans la ïnaison, elle se dit qu'il était temps de songer un peu

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à elle-même, et avec un art, ou plutôt un instinct de coquetterie dont elle avait perdu le secret depuis quelques semaines, elle fit une toilette exquise. Rien qu'à la manière dont elle se cpiifa, on eût pu deviner la femme qui aimait et qui voulait être aimée. Quand tout cela fut fait, elle jeta un coup d'œil à son miroir, et, pour la première fois de sa vie, remercia Dieu de l'avoir faite belle.

Pendant que Jeanne se livrait à tous ces soins dont un homme, la veille encore inconnu pour elle, était Tunique objet, Maxence avait aussi sa part d'émotions et de surprises. Il avait su communiquer son ardeur à son cheval. Ferragus avait trouvé des ailes. Aussi arriva-t-il au rendez-vous juste à l'heure où l'on faisait sauter les premiers bouchons.

Un bras de la petite rivière qui passait au pied du château de Blanchelande enlaçait l'île des Faisans dans ses replis humides. Un bac faisait passer du continent dans l'île. Bois-Robert, en arrivant sur la rive, aperçut les chasseurs groupés, dans le désordre le plus pittoresque et le plus animé, autour d'un imnlense pâté de venaison. L'entrain était vif, et la gaieté bruyante; c'était le moment où les langues se délient, où le teint prend son coloris le plus chaud, où la confiance naît entre les convives qui se touchent du coude. Les gens étaient restés en terre fermé, et les hommes servaient avec empressement les femmes, qui îes laissaient faire. Deux chevreuils, suspendus aux grosses branches d'un bouleau, et vers lesquels les limiers recouplés tournaient de temps en temps leurs naseaux ardents, indiquaient assez que la première partie de la «basse avait été heureuse.

Maxence jeta la bride de ison cheval à un piqaeut et entra dans le bac. On le dirigea immédiatement vers l'île.

— Qui donc nous arrive ici? demanda le baron de Blancbeiande, ne reconnaissant pas son jeune voisin.

— Eliltnais, c'est le comte Boîs-Robertf dit un des .chasseurs qui avait rencontre Maxence deux jours auparavant.

— En effet, dit k baron, je l'avais invité... un peu au hasard, car je n'étais pas certain qu'il tài de retour.

Tout en parlant, M. de Blanchelande alla au-devant de lui jusqu'au bord de File.

Maxence mettait déjà pied à teire.

— Vous voilà donc, revenant ? fit le père de Victorine en lui tendant la main. On a bien du mal à vous avoir! c'est à midi que vous nous arrivez! après cela, vous nous venez de si loin i

^^ De Romel -^ mais je me suis égaré en lAemin. . . et si je n'avais pas eu la bonne fortune de renecmtrer..*

— Vous me direz vos rencontres tântàt; laissez-moi d'abord vous présenter à ces dames*.

L'airivée du jeune et brillant cavalier intéressa les i^mmes, comme un intermède inattendu. Le nom de Bois-Robert avait déjà circulé dans les groupes. On' savait que Maxence appartenait à une des familles les plus honorables du pays, et qu'il devait hériter d'unie fortune considérable. Tout prévenait donc «i sa faveur, et chacun s'apprêtait à lui faire un aimabh accueil. Yictorine, qui était chez elle, puisque c'étai son père qui offrait le d^euner> s'était levée, et ayai

fait quelques pas, comme pour mieux prouver à Maxence, par cette marque gracieuse d'empressement, qu'il était le bienvenu à Blanchelande.

— Ma fille) dit le baron, qui tenait toujours Maxence parla main.

Et, se retournant vers Mlle de Blanchelande :

— Victorine, Monsieur de Bois-Robert!

Victorine, bien qu'elle ne fût sortie de Saint-Denis

que depuis un mois, n'étaitdéjà plus une pensionnaire. Elle releva donc les yeux vers Maxence, avec Tair d'enjouement aimable qui lui était naturel, et elle se disposait à ajouter quelques mots aux paroles de son père, quand elle aperçut une expression singulièrement inquiète, — presque anxieuse, —sur le visage du jeuûe homme.

Maxence, qui savait peu se contenir, et dont l'émotion était d'ailleurs assez vive, recula d'un pas, en regardant attentivement Victorine et le baron. On voyait bien qu'il voulait parler; on sentait qu'il avait quelque chose à dire, et l'on devinait aussi qu'il n'osait pas.

— Votre fille! mademoiselle?... balbutia-t-il avec une sorte d'égarement.

— Eh) sans doute, fit le baron, ne comprenant rien à sa surprise.

— Je croyais... il me semblait... j'ai vu à Blanchelande..'.

— Ah! dit Victorine avec assez de vivacité, en regardant son père, c'est Jeanne qu'il a vue...

— Jeanne ! qu'est-ce donc que Jeanne ?

— Jeanne Derville, une de mes amies de pension.

— Ah!

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Tout cela avait été dit dans une ^orte d'aparté à trois.

Maxence, assez contrarié au fond, fit un courageux, effort pour se remettre, et, à partir de ce moment, il eut assez d'empire sur lui-même pour ne plus rien laisser voir de ce qu'il éprouvait.

— À table ! dit le baron, qui fit asseoir le comte sur la mousse, près de sa fille et en face de lui.

Chacun reprit sa place, et s'efforça de regagner le temps perdu, en donnant une satisfaction légitime à un appétit aiguisé par l'air vif d'une matinée d'automne et une magnifique course en plaine et en forêt. Le léger trouble apporté un moment dans la petite troupe, par l'arrivée imprévue de Maxence, ne tarda pas à s'apaiser, et Tentrain et la gaieté qui régnaient chez tout le monde un moment auparavant reprirent bientôt leur dours.

Les plus enivrantes espérances avaient brillé devant les yeux et passé dans l'ân^e de Maxence, pendant qu'il était resté près de Jeanne, en la prenant pour Mlle de Blanchelande. Il était sorti du château, l'âme gonflée par cette plénitude exubérante de bonheur, que nous ne connaissons, hélas ! que dans notre première jeunesse, et que la vie, par ses rudes froissements, nous rend bientôt incapables d'éprouver. Mais, en apprenant que Jeanne n'était point ce qu'il avait cru d'abord, et que celle qu'il avait prise pour la fille du

baron de Blancjielande, n'était qu'une pauvre orpheline, sans fortune, sans position, sans avenir, il éprouva une peine extrême, qui se traduisit par un véritable serrement de cœur.

Il accusa ce destin capricieux, injuste, stupide, aveugle, qui distribue si sottement ses faveurs, qui fait riches tant de gens indignes de Têtre, et qui laissait pauvre celle-là précisément aux pieds de laquelle il eût voulu verser tous les trésors de la terre.

Mais il comprenait bien que ce n'était pas le moment d'exprimer de tels sentiments, si honorables qu'ils pussent être. Il savait que mille raisons lui faisaient en ce moment un devoir de la prudence et de la réserve, Bt que le moindre oubli pouvait avoir les conséquences les plus fâcheuses. Il se disait tout cela; mais il était d'un âge où la réserve est pénible et la circonspection difficile, et il eût mieux aimé être à la place d'un autre qu'à la sienne.

Tout le monde connaît Teifet puissant, presque irrésistible, de cette fève d'Arabie, si heureusement dé- ' couverte par une chèvre, — de ce café, pour tout dire en un mot, ' — qui relève avec tant d'à-propos notre courage abattu, et galvanise nos nerfs qui ne vibraient plus. Maxence, après en avoir pris une tasse sucrée et chaude à point, sentit renaître peu à peu dans son âme cette animation et cette gaieté qui lui étaient naturelles; l'arôme du moka, comme une incantation magique et souveraine, chassa loin de lui les diables bleus. Il se dit qu'après tout il ne devait pas se croire si à plaindre, parce qu'il avait fait une promenade de cinq minutes dans un parc, mangé un biscuit, et bu un verre de vin d'Espagne avec une jeune et jolie

fille. Il pouvait loi arriver tle plus grands malheurs 1

Son introductrice au château n'était point, il est vrai, la fille du baron, comme il se Tétait Imaginé tout d'abord. Mais que lui importait, après tout! C'était pour elle, et non pas pour son père que l'on aimait une femme. Aimer! est-ce qu'il aimait donc cette demoiselle feanne Derville, qu'il avait vue une heure à peine? Et quand il l'aimerait, n'était-il pas libre de son choix comme de son cœur? Sans doute! Eh!

pourtant, plus d'une fois, ses sourcils se froncèi^nt, et une raie transversale plissa son firont, d'ordinaire lisse et poli comme celui d'un enfant.

Un renard, surpris dans une enceinte de rochers, où il faisait sa sieste au soleil, partit en ce moment à quelques pas du groupe où se trouvait le comte. La voix des chiens, le hennissement des chevaux, les sonneries des piqueurs firent un de ces concerts qui réjouissent les échos des bois. Tout le monde partit. Maxence fut emporté dans le mouvement général. Lé galop le secoua, et ses préoccupations furent oubliées pour un moment. Bientôt, pourtant, il revit au loin passer dans le cortège de ses souvenirs l'image charmante de Mlle Derville. Il la chassait avec une certaine impatience; puis, quand elle était partie, lui-même la rappelait, tout en s'étônnant de ne pouvoir plus déjà se passer d'elle.

Le renard ne prend jamais un parti comme le loup, qui va se £stire battre à quarante ou cinquante lieues de son débucher. Il sent que ni ses jarrets, ni sa poitrine ne suflSraîent à ces courses désespérées; aussi le malin compère ruse autour de son terrier, fait mille

détours, ^are les c}nci:)s daas les bois» et finitsoavent par les mettre en défaut.

On perdit deux ou trois lieures da'fts les taillis, et Ton ne prit rien ; mais les succès du matin consolaient des bredouilles et du buisson-creux de Taprès-midi. lie baroïi, voyant le soleil tomber -au loin, 'derrière les grands rideaux de peupliers qui bordent le cours de la LfOire^ donna le signal du retorn*.

Quand on arriva devant la grille du château, la nuit était déjà venue: elle vient vite en octc^re. L<es trompes sonnaient une retraite qui ressemblait à tine marche triomphale; des paysans portaient les chevreuils sur des brancards de rameaux ornés de leurs feuillages, Mme de Blanchelande, qui aimait pour le moins autant que son mari le déploiement fastueux de la vie de château, avait fait allumer des torches, que ses gens promenaient dans la cour au-devant des chasseurs.

Jeanne, émue, palpitante^ ]se tenait à côté de la ba* ronne sur la dernière marche du perron splendidement éclairé.

La lueur des flammes résineuses courait "en reflets rougeàtres sur le marbre pâle de son visage. Elle était belle en ce moment de cette adorable beauté qui vient de l'éclosion de Tftme sur le visage d'une jeune fille, quand elle s'entr'ouvre à Tamour, comme écldt au printemps le bouton frais et virginal d'une fleur. Légèrement inclinée en avant, sa main incrustée en quelque sorte dans la balustrade, elle perçait de l'œil les groupes brillants et tumultueux qui se mêlaient dans la cour d'honneur, pour y chercher, hélas I à Tinsu d'elle-même, cet inconnu du matin qui, déjà, n'était plus un étranger pour elle.

Cependant, Maxenee, qui n'avait pas vu la baronne depuis plusieurs années, ne manquait point de prétextes pour colorer son empressement à la rejoindre; il jeta donc au premier venu la bride de son cheval, et, avant tous les autres, franchit les deux volées de larges marches qui le séparaient de Mme de Blanchelande.

Mais, tout en allant vers elle, c'était Jeanne qu'il regardait, et, à mesure qu'il la retrouvait, il sentait renaître en lui, dans leur fraîcheur et leur vivacité, les premières impressions, nées le matin même, au moment de leur rencontre.

II lui suffit d'un coup d'œil pour découvrir sur le visage de l'aimable créature, qui tout d'abord lui avait paru grave et même un peu mélancolique, comme un épanouissement de joie et de gaieté juvéniles. Il n'y a que la jeunesse pour savourer ainsi, sans arrière-pensée, les émotions du bonheur. Plus tard, on ose moins s'y livrer. .

Mais tandis que Maxenee faisait cette remarque, Jeanne, de son côté, en faisait une autre absolument contraire. Il lui semblait que Tair de franchise et de belle humeur qu'elle avait vu briller sur les traits du jeune homme, était remplacé maintenant par une sorte de contrainte et de réserve glacée qui lui faisaient mal. Mais si elle observait l'effet, il lui était intpossible de découvrir la cause, et elle en éprouvait, par contrecoup, je ne sais quelle inquiétude vague.

Maxenee et la baronne en étaient encore à rechange de leurs phrases de politesse et de bienvenue, quand Victorine, qu'un de ses attentifs venait d'aider à descendre de cheval, relevant coquettement les plistra!-

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nants de sa longue jupe, vint se joindre au petit groupe que formaient sa mère, le comte de Bois-RO'bert et Jeanne Derville. VicLorine était bien, par nature, la femme la moins défiante du monde. Comment donc se fit-il que son regard alla, non point sans une certaine inquiétude, deMaxence à Jeanne, et de Jeanne à Maxence? Il lui sembla que Jeanne était plus jolie ce soir-lâ que de coutume, — et c'était vrai I La veille, elle se fût réjouie de cette remarque; pourquoi donc s'en aflBiigeait-elle aujourd'hui? Et pourtant, elle ignorait le secret de cette beauté nouvelle ; elle ne savait point que cette flamme éclatante du regard et ce doux rayonnement du sourire, Jeanne les devait à son amour .naissant.

Mlle de Blanchelande s'expliquait moins encore la légère teinte de mélancolie répandue sur le visage de Bois-Robert; mais elle s'en inquiétait tout autant. Était-ce donc que Victorine aimait Maxence?

Pas Iç moins du monde. Victorine n'aimait personne. Tous les jeunes gens qui l'entouraient n'étaient autre chose à ses yeux que les satellites de sa beauté; mais elle ne voulait pas qu'un seul d'entre eux pût échapper à cette toute-puissante attraction. Avouons-le, d'ailleurs : depuis quelques jours, Victorine n'était plus tout à fait la même pour son amie. Ce sentiment de rivalité, si naturel entre femmes, à ce que Ton assure, et qu'elle n'avait pas connu jusque-là, s'éveilla tout à coup dans son âme. Elle ne perdait cependant aucun des hommages auxquels sa vanité pouvait tenir. Bien loin de songer à les enlever à la jeune châtelaine, Jeanne accueillait avec une décourageante froideur ceux qui étaient tentés de se tourner vers elle»

Mais, quoi qu'il en fût, Victorine, avertie par je ne sais quel secret instinct, devina, pour la première fois, chez son amie, une irrésistible puissance d'attraction, et un charme caché, qui devaient rendre une lutte avec elle d'autant plus dangeureuse que, n'éparpillant pas ses forces, elle pouvait^ à ua n^fîient donné, les porter toutes sur un même point pour atteindre un^ but unique... et si ce but était le comte de Bois-Bo-? bert?... Mais, non! cela ne serait pas... cela ne pouvait pas être 1 la fille du baron de Blanchelande ne le soufifrirait point! Coûte que coûte,, elle saurait bien, l'empêcher... Pour commencer, elle se promettait^ d'entourer les deu^ jeunes gens d'upe surveillance à, laquelle rien ne pourrait échapper.

Jeanne, cependant, ignorait tout ce qui sepassaiten ce moment dans Tâme de Yictorine* Sa franche et loyale nature ne la mettait jamais sur la trace du soupçon. Sa première pensée> en apercevant son amie, avait été de se jeter à son cou ; elle eût voulu, avec toutes ces douces caresses dans lesquelles s'épanchjS la surabondante tendresse des jeunes filles pures, lui raconter l'aurore de son bonheur, lui dire : Regarde^ moit embrasse-moi I Je suis heureuse, enfin,! Sens comme mon cœur bat dans ma poitrine!..* Je vais ai«^ mer.i. j'aime I

L'attitude glaciale de Mlle de Blanchelande l'arrêta. Elle comprit tout de suite que l'heure était passée dô ces délicieuses confidences de l'intimité, qui diminuent nos peines de moitié, et qui doublent nos joies! Elle sentit qu'il fallait se cacher dé Mlle dé Blanchelande, ■i- elle ne disait déjà pjus Victorine, — et lui dérober le secret de son âme.

L'attitude du baron vis-à-vis d'elle augmenta encore la nécessité de cette réserve. Le petit incident du matin, sur lei^uel, tout d'abord, elle ne s'était pas appesantie, lui revenait maintenant à Tespriti Sa rencontre avec Maxence jetait sur toute chose la lumière d'un jour nouveau; elle se rendait à présent un compte exact de mille détails qu'elle, n'avait pas compris d'aborcji. L'^'^our est le soleil des &me& : il éclaire leurs plus lointaines profondeurs.

Chasseurs et chasseresses montèrent à leurs appartements pour réparer 1 es désordres inséparables de cinq ou six heures de course à travers champs. Ifane de Blanchelande et Mlle Derville, qui avaient ea toute la journée pour se faire belles, restèrent seules au salon. La mère de Yictorine paraissait toute joyeuse du retour en France de M. de Bois-Robert, et quoiqu'elle ne fît à Jeanne aucune espèce de confidence, il n'était pas malaisé de voir que l'arrivée du jeune comte coïncidait avec des projets trop faciles à deviner. Aussi la pauvre orpheline éprouvait cQmme un sentiment de malaise vague qui, par instants, devenait presque de l'angoisse*

— Comment trouvez-vous ce nouveau venu, ma mignonne? demanda brusquement la baronne à Mlle Derville> qui^ assise tout près d'elle, laissait aller capricieusement son aiguille à travers les points d'une broderie singulièrement compromise.

— Mais, madame^ je le trouve fort bien! répondit Jeanne sans relever les yeux.

— C'est, je crois, l'avis de tout le monde. Croyez vous qu'il plaise à Yictorine?

— Je pense, n^adame, qu'il, ne doit déplaire à personne.

Et, tout en parlant ainsi, Jeanne essuya une gouttelette de sang qui perlait au bout de son doigt, cruellement atteint par Taiguille.

— C'est bien fait, petite maladroite! pourquoi tant travailler? fit la baronne, en lui retirant son ouvrage des mains. On dirait que vous avez une tâche; vous n'êtes pourtant plus à Saint-Denis 1

— Que n'y suis-je encore \ murmura la pauvi'e

fille.

— Voyons si Ton serti continua Mme de Blanchelande, qui ne craignait point de donner à toute chose son coup d'œil de maîtresse de maison.

Arrivée sur le seuil de la salle à manger, elle ne put retenir un geste de surprise, et en même temps de satisfaction, en voyant avçc quel goût et quel vrai sentiment de réléganc,e Jeanne avait fait disposer son couvert.

— Je n'avais pas dit de mettre le grand surtout d'argent, fit-elle en se retournant; mais vous avez eu plus d'esprit que moi, et j'en suis bien aise. Aujourd'hui, rien de trop beau ! comme vous avez réussi ces bouquets! décidément vous êtes la fée aux roses! Si je savais peindre, je vous prendrais pour modèle de ma Belle Jardinière; vous donnez de la grâce aux chardons, et vous faites du houx une plante d'agrément.

Je ne sais ce que Jeanne aurait répondu; mais, à ce moment, le maître d'hôtel entra, portant sur un petit plateau d'argent des cartes avec le nom des convives et le menu du dîner.

— Arrangeons les places 1 dit la baronne. Voyons! Je veux que tout le monde soit content aujourd'hui! Auprès de qui faut-il mettre Mlle Derville? Je

Tîe le saurai point si elle ne me le dit pas, car c'est une petite sournoise, et je n'ai pas encore su deviner lequel lui plaît entre tous ces jeunes et beaux cavaliers*

— Ils me plaisent tous également, madame !

— Tant mieux ; je n'en suis que plus sûre de bien tomber. Tenez, je vous donne M. de Jonzac, à droite : il est un peu jeune, mais il met si bien sa cravate I et M. d'Egly, à gauche : il est un peu vieux, mais il est fort galant, et il a beaucoup d'esprit... et l'esprit, cela vous va, à vous!

Jeanne plaça les deux cartes, en suivant les indications de la baronne, et ne répliqua rien. Mme de Blanchelande continua de voltiger, autant du moins que le lui permettait sa riche taille, derrière les chaises, approchées déjà de la table, déposant les billets sur les serviettes pliées en étoiles et laissant voir un chiffre en grosses lettres rouges, surmonté d'un tortil de baron.

— La marquise ici, bien! la vicomtesse 15, sur le même côté, mais à quatre places plus loin... qu'elles ne puissent ni se voir ni s'entendre.

Mlle Derville ne put s'empêcher de sourire,

— Ah ! Victorine ici, et M. de Bois-Robert à côté d'elle...

Jeanne suivait avec une attention avide tous les mouvements de la baronne; si celle-ci, en ce moment, eût songé à la regarder, elle eût été effrayée de sa pâleur et du tremblement nerveux de ses mains. Par bonheur, elle n'y prit pas garde.

D'ailleurs, on venait de sonner le premier coup du dîner, et Mme de Blanchelande regagna le salon, après avoir dit à Jeanne^ sans retourner la tête

U% LA PUPILliB ' l

^Yenes» mdbéliô!

Mlle Derville la suivit avec cette obéiswnce passive, presque mactiinale, qui nous devient toute naturelle dans certaines circonstances de notre vie, où il semble que ce que nous avons de mieux à faille c'est d'abdiquer notre volonté. Un regard, jeté en passant dans une glace, lui montra sa pâleur et Taltération de ses traits.

— Et je me croyais forte ! se dit-ellè avec un imperceptible mouvement d'épaules.

Oui, elle était forte I car à Tinstant même elle fit un énergique appel à sa volonté, et, dominant ses impressions douloureuses, elle parvint à hiontrer à touà un visage calme, impassible et presque serein.

Il ne fut pas difficile à Jeanne de s'apercevoir que l'arrivée de Maxence au château de Blanchelande avait toute l'importance d'un événement. Sa première conséquence fut d'inquiéter singulièrement tous ceux qui avaient eu jusque-là des prétentions plus ou moins avouées à la main de Yictofine.

il s en fallait de beaucoup, cependant, que le jeune comte de Bois^Robert eût le moins du monde Tair d'un triomphateur. Son premier regard, en entrant dans le salon, chercha celui de Jeanne. Il le chercha môme avec un mélange d'inquiétude et de timidité qui n'échappa point aux yeux des observateurs clairevoyants. Mais leur sagacité se trouva en défaut dès qu'elle voulut s'exercer sur Mlle Derville; car celle-ci, instruite déjà par un commencement d^expérience, ne laissa rien voir du drame intime qui s'agitait en* elle.

Elle souffrait, cependant, en voyant Maxence auprès

de Victorine, occupé à lui rendre les mille petits soins que Thommô du monde doit à la femme qui lui est confiée depuis le potage jiisqil^au dessert. Il est vrai que, de temps en temps, les yeiix de M. de Bois-Robert, en se levant limideraerit vers elle, semblaient lui demander pardon de s'occuper d'une autre. C'était là, saris dôlite, une attentiort délicate, et dont Jeanne liii savait gré ; mais elle ne parvenait pas à bien comprendre d'où lui venaient cet embarras et cette contrainte. Si ce qu'elle broyait était vrai , si ses sentiments n*avaient rien que dé Ibyal, rien que d*hondrable pour tous deux, pourqtldi prendre tant de solh delescachei*?

Et cependant, ces premières éclosions de la tendresse dans le sein d'une femme lui apportent tant de joies que, malgré la secrète torturé de son cœur, Jeanne ne songeait point à se plaindre; elle se complaisait à l'idée de tette mystérieuse intelligence qui s'était si promptement établie entré elle etMaxence. Il lui plaisait de penser qu'ils avaient un secret à eux deux... quoiqu'il eût mieux valu que cela ne fût point un secret.

QuantàVictorîne, elle faisait trophée des attentions et des hommages du comte de Bois-Robert; elle avait des gestes superbes et des regards qui disaient : N'y touchez pas I Vous voyei bien qu'il est à moi !

Ces regatds-là faisaient froid à la pauvre Jeanne, qu'agitaient de petits tressaillements. Tout entière à ses émotions, elle ne s'apercevait même pas qu'elle était de la part du baroii l'objet d'une surveillance attentive, h laquelle rien n'échappait.

Le dîner fut ce que sont presque toujours à la cam-

pagne les repas entre voisins qui se connaissent, et qui ont vite fait de mettre de côté Tétiquette et le cérémonial. On parla beaucoup; on but peut-être davantage. Quand on passa au salon, les têtes se trouvaient assez montées. On avait noyé dans la mousse du vin de Champagne les fatigues de la matinée, et toute cette jeunesse, vive et alerte, se sentait prête pour le plaisir.

On passa au salon.

— Ma chère petite, dit Mme de Blanchelande à Jeanne, d'un certain ton, à la fois impérieux et protecteur qui n'admettait ni refus ni réplique, faitesnous donc un peu de musique, ce soir. Vous serez bien gentille I Ces dames danseront.

La baronne n'était pas méchante; mais elle était mère, et jalouse pour sa fille cent fois plus qu'elle ne l'eût été pour elle-même. Elle s'était aperçue de l'impression produite sur Maxence par Mlle Derville, et ne résista point, même au prix d*une cruauté, à la satisfaction de reléguer sur un plan inférieur, et dans une ombre humiliante, celle qui pouvait' devenir pour Victorine une rivale dangereuse.

Le coup avait porté : Jeanne le sentit. Dans toute autre circonstance elle eût dédaigné la riposte ; mais elle était nerveuse ce soir-là, plus aisément irritable, et, devant M. de Bois-Robert surtout, elle n'eût pour rien au monde consenti à se laisser ainsi déclasser impunément.

— Mon Dieu, dit-elle de sa voix la plus naturelle et la plus calme, mais avec une très-grande fermeté d'accent, ce serait certainement avec beaucoup de plaisir; mais je suis restée assise toute la journée et mes

piods ne sauraient tenir en place. Nous ferons danser et nous danserons chacune à notre tour, Victorine et moi. Mais comme je suis la plus jeune, ajouta-t-elle, non point sans une nuance de malice, je vais m'exécuter la première.

Tout en parlant, Jeanne se leva et traversa le salon^ avec cette dignité de maintien et cette élégance de démarche auxquelles se reconnaissaient jadis les déesses, quand il leur plaisait de descendre de TOlympe pour faire une promenade sur la terre.

La baronne se mordit les lèvres, mais elle ne répliqua rien. Le baron de Blanchelande trouva de trèsmauvais goût ce que sa femme venait de faire; mais il sentait bien qu'il y a des choses que Ton aggrave en voulant les réparer. Il feignit donc de n'avoir rien entendu, et resta, du moins en apparence, complètement étranger à Fincident, dont les détails n'avaient malheureusement échappé à personne. Il crut cependant devoir à la fille du colonel au moins une répara-, tion indirecte; aussi lui offrit-il son bras pour la conduire au piano ) avec toutes les marques de la plus courtoise déférence.

— Qu'allez-vous leur jouer? lui demanda-t-il.

— Une rédowa.

— Si j'osais vous demander la première mazourke?

— Elle est déjà promise.

— A qui donc? reprit-il avec une vivacité inquiète.

— A l'homme le mieux cravaté de France! répondit-elle en souriant, et en montrant du regard M. de Jonzac, qui se tenait à quelques pas d'eux, dans l'embrasure d'une fenêtre, près de Victorine, dont Maxence^ en sortant de table, s'était éloigné sans affectation.

246 LA PUPIIiLE

— N*aurai-je pas mon tour? continua M. de Blanchelande, qui voulait obtenir le pardon, sinon Toubli, de ses petites témérités du piatin»

— Mais oui!... si, toij^tefois, vous savez l'attendre assez longtemps.

— r J'attendrai tant que vous voudrez, mais vous me permettez d'espérer ?

•i— Oui, i;n quadrille...

— Ah i et quand, s'il vous platt?

— Quand vous aurez dansé avec toutes ces dames I

— Vous êtes sévère,

— J'aurais le droit de Tétre, monsieur; mais je ne suis que prudente en ne voulant pas faire de jalouses. Voyez plutôt comment me regarde déjà cette vipère noire embusquée là* bas entre ces deux vases de fleurs, pour les cinq minutes de tête-à-tête dont vous avez bien voulu honorer ce matin votre très-humble servante.

— Mme de Létang ? Oh I je voudrais lui écraser la tête.

— Je ne vous en empêche pas, répliqua la jeune fille en ouvrant le piano ; mais c'est tantôt qu'il aurait fallu donner suite à cette idée philanthropique.

M. de Blanchelande s'éloigna sans rien ajouter, et le bal commença.

Les mains de Jeanne^ blanches, fines, légère, voltigèrent au-dessus du clavier, s'abattirent^ se relevèrent, coururent en lançant des fusées de nqtes, plaquèrent des accords, jouèrent un prélude^ et^ quand toutle monde futen place, entamèrent vigoureusement le quadrille demandé à la place de la rédowa.

Maxence le dansa avec Victorine. — Mlle Derville

se leva après la dernière figure, ei s'approchant de son amie avec une apparence de gaieté :

— A ton tour, ma belle ) dit-elle à Yictorine, en lui mettant une main sur Fépaule.

En ce moment, Yictorine se sentait heureuse, et elle avait le bonheur bon... elle passa un bras autour de la taille de Jeanne, en lui disant ;

«- Tu as raison, je m'exécute.

Le comte de Bois-Robert et Mlle Derville se trouvèrent Fun près de l'autre, presque isolés au milieu des groupes qui s'étaient formés çà et là dans le salon.

-* Le hasard m'accorde plus que je n'aurais osé lui demander, fit Maxenoe en regardant la jeune fille.

— Vous lui demandez peu i fit Jeanne, sans relever les yeux, mais avec un demi-sourire, qui n'était pas exempt d'ironie.

— Et si je demandais, non pas à lui, mais à vous, la valse que Mlle de Blanchelande va nous jouer, que répondriez-vous î

*— Que je vous y ai contraint, çt que c'est une valse forcée I répondit^elle, avec un éclat de rire sonore et velouté, qui n'était peut-être pas le commentaire absolument juste de sa phrase, mais qui avait du moins le mérite de dépister l'attention de deux ou trois indiscrets, prêtant déjà l'oreille pour saisir au passage quelques lambeaux de leur conversation.

Yictorine ne se promettait qu'un plaisir modéré de sa station au piano. Le piano, en ce moment, lui paraissait plutôt fait pour les mères de cinquante ans que pour les filles de dix-huit, et elle était bien résolue à y rester le moins longtemps possible.

Elle enleva rapidement les premières mesures de la Itosita.

Jeanne mit une main sur Tépaule de Maxence, et laissa tomber l'autre dans celle que lui tendait le jeune homme, — et ils valsèrent.

Malgré les soirées de Trouville et de Maisons-LafBtte, on pouvait dire que c'était la première valse que Jeanne eût encore dansée. Les autres ne comptaient pasl

Jamais la pure et chaste fille ne s'était vue ainsi rapprochée de la poitrine, et enlacée en quelque sorte dajus les bras d'un homme, vers lequel l'attiraient déjà les entraînements de son cœur. Rien de ce qu'elle avait éprouvé dans sa vie ne ressemblait à cette sensation nouvelle, inconnue et toute-puissante.

Les jeunes gens qu'elle avait rencontrés dans les bals, encore peu nombreux, où elle était allée, étaient; des danseurs; mais, pour elle, ce n'étaient point des hommes. Elle les prenait, les quittait, les reprenait, sans une palpitation plus vive. Mais, M. de Bois-Robert lui avait, en un instant, apporté la révélation inattendue d'une vie nouvelle. Et, enveloppée, pour ainsi dire, de son souffle, emportée avec lui dans ce tourbillon aux cercles harmonieux, dont le rapide mouvement troublait un peu sa tête, elle était en proie à je ne sais quelle émotion vertigineuse, contre laquelle la pauvre créature se défendait assez mal, — tant il y avait pour elle de séduction dans le danger même.

Maxeuce valsait bien. Son bras ferme ne se contentait pas de soutenir sa danseuse; il la dirigeait habilement et la préservait de toute atteinte au milieu des autres couples emportés comme eux au gré du rhy«.

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thme pressé. Il lui fit faire quatre ou cinq fois le tour du salon ; puis, quand il vit une sorte de niiage se répandre sur ses traits, quand il aperçut le trouble naisr* sant de ses yeux vagues, quand il sentit que là main posée sur son épaule se crispait dans une contraction inconsciente, tandis que l'autre frémissait entre ses doigts, doucement il l'arrêta.

Ils se trouvaient alors près de l'embrasure large et profonde d'une fenêtre que personne n'occupait, et dans laquelle une banquette en tapisserie offrait un siège commode, assez bien protégé contre les regards curieux par un énorme vase du Japon, que surmontait un panache de fleurs et de feuillages luxuriants.

— Je crois, dit Maxence à demi-voix et en tenant toujours contre lui la taille svelte et souple de Mlle Derville, je crois que nous ferions bien de nous arrêter un peu.

Sans parler, elle fit de la tête un signe qui consentait. Il la conduisit jusqu'à la banquette, en soulevant de la main les lianes retombantes, et il la fit asseoir.

Jeanne posa contre la fenêtre sa tête légèrement renversée, et porta son mouchoir à ses lèvres, entre lesquelles passait un souffle court et pressé.

— Reposez-vous 1 dit Maxence, dont la parole, en s'adressant à elle, prenait je ne sais quelle inflexion douce et caressante.

On valsait toujours.

M. de fiois- Robert regarda quelques mstants Mlle Derville sans lui parler. Il la trouvait charmante. Et vraiment il était impossible de rêver quelque chose de plus suave et de plus exquis que Jeanne en ce moment. L'animation de la valse avivait encore l'incar-

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