‹ La pupille de la Légion d'HonneurChapitre 5 sur 5 · tA. PÙPILt · texte numérisé non relu

tA. PÙPILt

nat de son jeune et frais visage^ ifindis que l'émotion intérieure mettait dans s^ prunelle je ne sais quelle flamme humide. On devinait dans toute sa personne un mélange de douceur, de fierté, de tendresse et de passion, qui devait rendre ^ conquête singulièrement désirable.

C'est une épreuve étrange et pénible que de &e sentir . près du bonbeur« et alors qu'aucun Qb^t^cle visible ne nous sépare de lui, de ne pouvoir pourtfint s'en saisir. Cette épreuve, Bois-Robert la subissait. Le n^$|lbeu-r. reux était condamné à lutter contre lui-même et contre le penchant qui l'entraînait si violemment vers Jeanne. Et pourtant, le matin de ce jour qui devait tenir une si grande place dans son existence, avec quelle joie profonde et sereine s'y était-il abandonné i

Haxence demeura quelques instants debout et silencieux devant Jeanne; puis, s'armant d'une réso-« lution qui semblait lui coûter beaucoup :

^^ Voilà, mademoiselle, dit-il enfin, une étrange journée, dont la fin ne ressemble point s^u commeneement, et je ne sais encore si je doi<« la mettre au nombre des bonnes ou des mauvaises qui se partagent ma vie, comme, hélas i celle de tout homnie.

Ce début causa à Mlle Derville un étonnement qui se trahit sur son visage, et qu'elle n'essaya même point de dissimuler. Elle retira vivement son mouchoir de ses lèvres, et, à son tour, regarda le jeune homme avec des yeux pleins de muette^ questions» ,

— Oui, continua M. de Bois-Robert, j'ai été aujourd'hui bien heureux et bien malheureux.

— Pourquoi heureux? demanda-t-elle doucement.

— Parce que je vous ai vue... • j

n fit ceiie réponse avec un air de franchise qui ne permettait point de douter de sa sincérité, et en même temps avec une nuance de respect qui ne permettait pas non plus à la susceptibilité la plus ombrageuse de prendre l'alarme et de se mettre sur ses gardes...

— Et pourquoi malheureux? continua Porpheline, d'une voix un peu plus basse, tandis qu'une palpitation irrégulière et rapide soulevait, au cûrss^ge, les plis de sa robe de gaze.

La réponse de Maxence à la première question s'était échappée de ses lèvres comme le jet brûlant s'échappe du cratère trop plein. Maintenant, au contraire, il réfléchissait, il hésitait, il cherchait des mots qu'il ne trouvait pas. L'anxiété de Jeanne s'accroissait encore de ces lenteurs et de cet embarras visible. Son regard loyal et franc, ferme aussi, interrogeait le visage du jeune homme, qui rougissait et pâlissait tour à tour.

Cependant, M. de Blanchelande, qui avait suivi toutes les évolutions de la vaise de Jeanne et de M. de Bois- Robert, et qui les avait accompagnés jusqu'au seuil de leur retraite improvisée, trouva bientôt que l'aparté se prolongeait plus que de raison, et 11 chercha un prétexte pour se rapprocher d'eux.

— Tous avez trop cbaud^ ma belle enfant, dit-il è Jeanne d'un ton paternel, pour que le voisinage de cette fenêtre ne vous soit point dangereux. Je crois qu'elle ferme iqal. Ne tous en êtes-vous point aperçue?

Tout en parlant, il pénétra dans l'embrasure, comme pour vérifier l'exactitude de ce qu'il venait dtt

dire. Maxence fut obligé dé s'efl'acer un peu pour, le laisser passer, et il se trouva ainsi placé entre elle et lui, les séparant.

Les deuK jeunes gens étaient aussi incapables l'un que l'autre de dissimuler, et leur trouble à tous deux ne pouvait échapper bien longtemps à un homme comme le baron. Cette sorte d'intimité qui s'était établie si promptement entre eux, l'étonnaît et le blessait. Il ne pouvait se l'expliquer, et il n'en souffrait que davantage dans ses sentiments les plus secrets et les plus irritables. En proie à un de ces accès d'humeur jalouse qui troublent chez l'homme l'exercice de son intelligence, et qui ne lui laissent plus la liberté de ses actions, il resta près' de Mlle Derville pour l'empêcher, du moins, de se trouver avec Maxence dans cette sorte de demi-solitude. Jeanne éprouva de cette façon d'agir une contrariété assez vive, non pas seulement parce qu'elle l'empêchait de poursuivre l'explication commencée, mais parce que les assiduités du père de Victorine, qui lui avaient toujours été désagréables et importunes, maintenant qu'elles se inettaient en tiers entre elle et un autre, menaçaient de lui devenir odieuses. Son visage expressif, qu'elle ne se donnait point en ce moment la peine de contraindre, laissa voir clairement ce qu'elle éprouvait, et le déplaisir de M. de Blanchelande s'en accrut encore. C'était, entre nos trois personnages, ce que l'on appelle en politique une situation tendue.

Cependant Victorine, qui ne s'était pas juré de remplir toute la soirée les fonctions d'orchestre à elle toute seule, expédia les dernières mesures de sa valse, et quitta le piano. Les couples se désunirent, les grou*

pes se reformèrent et se répandirent dans le salon, fort animé en ce moment, et où durent aussi figurer Jeanne, Maxence et le baron, qui ne pouvaient, sans se faire remarquer, rester éternellement dans Tembrasure d'une fenêtre.

Mlle Derville se vit aussitôt entourée, comme si Ton .se fût donné le mot d'ordre pour l'accabler d'hommages. Cet empressement avait de quoi la surprendre. Depuis quelques jours, elle n'avait pris qu'une part insignifiante aux bruyants plaisirs des soirées du château ; elle n'apparaissait au salon que pour obéir aux convenances et aux lois de l'hospitalité. Mais elle avait hâte de s'en exiler.

Maintenant, au contraire, il y avait en elle un je ne sais quoi qui éclatait au dehors, et qui annonçait une renaissance à la vie. Tout ce qu'il y avait au château de jeune, de vif, de gai et d'ardent au plaisir s'en féli' citait, et la bienvenue du joyeux retour lui souriait dans tous les yeux. Les hommes avaient secoué leur joug ; on se disputait la faveur de danser avec elle ; elle payait en bonne grâce l'amabilité flatteuse dont elle était l'objet. On eût dit, à la voir eu ce moment, la jeune fille la plus heureuse du monde. On se trompait. Le bonheur est, de sa nature, plus paisible et plus calme. La vérité c'est que Jeanne avait un besoin de bruit, de distraction et de mouvement qu'elle voulait satisfaire.

Cette soirée fut, certes, la plus animée qu'il y eût eu jusqu'ici au château de Blanchelande. Mais, ainsi qu'il arrive souvent là ou sont en jeu les passions humaines, il y avait des masques sur plusieurs visages ; plus d'un regard mentait; plus d'une bouche expri-

mait des sentiments que le cœur n'éprouvait pas.

M. de Blanchelande, malgré les apparences de gaieté légère avec laquelle il voltigeait d'une femme à Tautre, ressentait les morsures d'une âpre jalousie. Sous l'empire de la contrainte qu'il s*imposait^ en face de la jeunesse et de l'élégance de celui dont il soupçonnait la dangereuse rivalité, son désir s'exaltait peu à peu, et ce qui n'avait peut-être été tout d'abord qu*une fantaisie passagère, devenait une passion furieuse Victorînë, à qui les demi-confldences de sa mère avaient mis en tête des idées généralement bien accueillies par les Jeunes filles, et rendues plus sympa* thiques encore par la personne de Maxence, éprouvait un certain ennut en songeant que sa compagne et son amie pouvait mettre un obstacle à leur réalisation. — Un obstacle ! c'était là vraiment ce qu'elle ne pouvait supporter, elle, l'enfant gâtée qui avait toujours fait ses quatre volontés, et à laquelle chacun dans là maison semblait heureux de passer tous ses caprices.

Mme de Blanchelande avait une trop haute estime du mérite et des perfections de sa fille pour croire que la pensée de lutter contre elle pût jamais venir à l'esprit de personne ; elle ne faisait donc pas à Jeanne Derville l'honneur de la craindre; mais il lui était désagréable de songer que ses espérances, ses projets, ses volontés pussent subir la plus légère entrave par le fait d'une étrangère, d'une orpheline sans fortune, qu'elle avait imprudemment attirée chez elle... Et puis, l'attention dont Maxence semblait l'honorer avait, à ses yeux, quelque chose de blessant pour Vîctorine. Mais, grâce à Dieu t elle ne resterait pas toujours au château. . . et, si on la laissait faire. . . mais la laisserait-on

faire ?.M Sou mari, depuis c^uelque jours^ avait une bien singulière attitude vis-à-vis de cette demoiselle l... Toutefois, ce n'était pas le moment d'essayer des récri'minationsj la mère, chez la baronne, dominait Tépouse; si elle avaitdes griefd comme femme, c'est plus tard qu'elle en demanderait compte.

De son côté, Maxence était en proie à un véritable trouble d'esprit. Il eût voulu n'être jamais venu au château de Blanchelande ; il voulait en partir, et il se sentait retenu malgré lui par un charme étrange. Ah I pourquoi fallait-il qu'il eût rencontr<^ deux jeunes filles au lieu d'une? Pourquoi Jeanne n'était-elle pas Victorine î

Jeanne, de son côté, bien qu'elle ne se plaignit point, la fière créature, n'en était vraiment pas moins digne de pitié. Ces premières émotions de l'amour, qui, d'ordinaire, apportent aux jeunes âmes des joies si pures, si profondes et si douces, ne lui avaient causé jusqu'ici qu'un trouble douloureux. Elle ne savait môme pas ce qu'elle devait croire; la demi-confidence du comte <ie Bois-Robert, si brusquement in-* terrompue par M. de Blanchelande, la laissait dans une incertitude cruelle.

II y avait entre eux un mystère qu'il ne lui était point possible de pénétrer, mais qui la jetait dans une inquiétude voisine parfois de l'angoisse. -^ A travers la réserve, la discrétion et le respect de Maxence, elle avait bien vu, -«^ les femmes ne se trompent jamais sur ces choses-là, — qu'il était attiré vers elle par une sympathie aussi puissante qu'elle avait été rapide. — Pourquoi donc paraissait-il en souifrir? Pourquoi luttait-il contre elle, au lieu de s'y abandonner avec

celte confiance dont elle était digne, avec cette franchise qui est le plus bel apanage de la jeunesse? Telles étaient les questions que Jeanne, sans pou* voir y répondre, roulait dans son âme pendant l'insomnie d'une nuit brûlante.

Mme de Blanchelande, cependant, par un imperceptible signe, avait fait comprendre à son mari qu elle désirait avoir avec lui quelques instants d'entretien.

Le baron, dont la conscience n'était pas sans peur, parce que sa conduite n^était pas sans reproche, dissimula une contrariété assez vive, et, quand tout le monde fut retiré, se rendit, en baissant l'oreille, vers la chambre conjugale, dont il n'avait point, depuis longtemps, franchi le seuil trop respecté.

Mme de Blanchelande entra en matière sans chercner de préambule ni de précautions oratoires.

— Il faut avouer, dit-elle à son mari, en lui montrant un siège en face d'elle, que le jour où nous avons attiré chez nous cette demoiselle, nous avons fait une assez folle équipée,

— J'ai eu plus d'une fois envie de vous la reprocher f répliqua le baron, avec un raffinement d'hypocrisie dont sa femme ne fut pas dupe, mais qu'elle ne crut pas devoir relever pour le moment.

— Je me suis trompée ou nous nous sommes trompés, comme vous voudrez! Peu importe d'où vienne l'erreur! Ne songeons qu'à la réparer.

M. de Blanchelande connaissait trop bien sa femme pour que Texorde ne lui fît pas prévoir la péroraison. n se contenta d'incliner légèrement la tête par un geste de muet acquiescement, qui n'avait en lui-même rien de compromettant.

— Edouard, continua Mme de Blanchelande avec un peu de solennité, aimez-vous votre fille?

— Si j'aime ma fille? vous me le demandez! vousl Ne le savez-vous pas? et vous ai-je jamais donné le droit de me faire une pareille question?

— Vous avez raison et j'ai tort... je dois vous rendre cette justice : je sais que, si vous êtes un mari... médiocre, vous êtes du moins un bon père.

— Il est heureux que vous vouliez bien en convenir!

— Oui^ j'en conviens l Mais puisque vous aimez Viotorine, vous devez comprendre que Jeanne ne peut rester davantage auprès de nous.

Le coup était direct; mais il était prévu depuis longtemps, et le baron arriva prestement à la parade.

— Je ne vois pas trop, dit-il avec un grand calme, en quoi une honnête jeune fille, modeste, parfaitement élevée, et absolument comme il faut, pourrait être déplacée quelque part... surtout chez nous...

— Comme vous la défendez !

— Comme vous l'attaquez!

— J'ai peut-être quelque droit de le faire, car je ne suis pas d'un aveuglement aussi grand qu'il a plu à certaines personnes de le supposer... Mais il y a longtemps, vous le savez, que j'ai renoncé à toute prétention personnelle! il y a longtemps que je regarde comme le premier da mes devoirs de me sacrifier à la paix intérieure et à la dignité de la famille.

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— Je né comprends pas trop où vous voulez en venir..*

— ' Â rteni je m'écartais de la question i Encore une fois, il s'agit de notre fille, et, sur ce chapitre-là, vous savez qiie je ne transige pas.

' -^ Je ne vois pas quel rapport.*.

— Alors, c'est que vous ne voyez rien... pai-ee que vous ne voulez rien voirt C'est un parti pris..« Mais, de grâce, laissez-^moi continuer. Vous savez quels projets ont été formés entre la mère de Masence et nous; vous n'ignorez pas que nous avons échangé nos paroles.

«-r Sans doute. Mais...

— Eh) ne seniez-^voua pas que tout le temps qu'il plaira à Mlle Derville de rester ici, Bois^Robert n'aura d'yeux que pour elle?

Le baron n'était que trop convaincu de la justesse des observations de sa femme; mais il ne lui était pas possible d'en convenir. Son aveu entraînait avec lui le départ de Jeanne, et, pour rien au monde^ ri n'eût voulu consentir à ce que Jeanne s'éloignât de Blanchelande. Il prévoyait mille dangers dans le rapprochement des deux jeunes gens; mais il redoutait plus encore Téloignement de Mlle Derville que tous ces dangers... Dans Tégoïsme féroce et insensé de sa pas*sion, il eût préféré le départ de Maxence, quels que fussent, d'ailleurs, ses projets et ses vues sur le jeune comte de Bois-Robert. Mais c'était là ce qu'il ne pou-* vait dire à personne, et à sa femme moins encore.

— Il y a, je pense, beaucoup d'exagération dans vos terreurs, répliqua-t-il avec une indifférence affectée,

— Je vous dis qu'elle a produit sur lui une imn pression profonde i poursuivit Mme de Blanchelande.

Et comme le baron essaya une dénégation timide :

— Est-ce que, par hasard, vous ne la croiriez pas capable d'exercer une certaine fascination? continua-f-elle, en dardant sur le baron son rif et clair regard, et en fronçant ses sourcils, qui, pour être blonds, n'en donnaient pas moins, au besoin, une expression assez tragique à son visage.

M. de Blanchelande vit bien que sa femme devenait de plus en plus agressive, et ce fut un motif pour lui d'apporter dans la discussion plus de réserve et de prudence.

— Je crois, dit-il, qu'une femme est capable de tout ce qu'elle veut.

— Notre devoir est donc tout tracé, et j'espère que vous m'aiderez à l'accomplir.

— Vous ne sauriez en douter I Seulement, il s'agit de s'entendre sur ce mot de devoir, — un très-grand motl'-^ Raisonnons froidement. Ou Maxence aime Mlle Derville, ou il ne l'aime pas.

*— Sans doute? Après?

— S'il l'aime, ce n'est pas ce que nous pourrons faire qui détruira cet amour dans son cœur; s'il ne Faime pas, pourquoi offenser gratuitement une pauvre jeune fille, qui aurait, au contraire, le droit de comp* ter sur nous pour la défendre?

— Je suis d'un tout autre avis. En la renvoyant, s'ils ne s'aiment pas encore, nous prévenons le mal; s'ils s'aiment, nous le réparons.

— Vous vous trompez, ma chère : l'absence n'a jamais tué l'amour. Si, abusant d'un moment de faiblesse .et de désespoir, nous jetons Maxence dans les bras de notre ilUe. le cœur rempli de la pensée d'une

auire^ nous ne réussirons qu'à faire trois malheureux. Es^-ce là ce que vous voulez?

— Non, sans doute, et vous le savez bien; mais vous êtes loiji de voir les choses comme elles sont. Votre sirène n'a pas encore tellement charmé Bois-Robert qu'il lui soit impossible de se déprendre d'elle. Victorine, d'ailleurs, est bien capable de la lui faire oublier. Mais qu'elle parte I c'est tout ce que je vous demande.

— Elle partira...

— Très-bien. Mais quand?

— Permettez! Maintenant que nous voici d'accord sur le principe, vous voudrez bien vous en rapporter à moi pour le reste. J'ai, sans doute, mes devoirs de père de famille, et vous voyez que je ne les méconnais pas. Mais j'en ai d'autres aussi, et rien ne m'empochera de les remplir.

— Lesquels, donc?

— Ceux de maître de maison et de t^hâtelain hospitalier.

La baronne eut un mouvement d'épaules auquel M. de Blanchelande ne prit pas garde, car il continua avec beaucoup de fermeté :

— En accueillant Mlle Derville sous mon toit, où vous l'avez amenée, — car je ne la connaissais pas, moi, cette jeune fille! et tout ce qui arrive aujourd'hui arrive par votre faute ! — j'ai pris envers elle une obligation morale dont je n'entends pas m'affranchir. Puisqu'elle est venue ici, il faut qu'elle y reste!

— Ah ! vqus l'entendez ainsi ? Alors c'est moi qui partirai ! et j'emmènerai ma fille !

— Vous avez trop de bon sens pour vous permettre un esclandre, ou pour faire un scandale. Vous avez

invité Jeanne à venir passer les vacances à Blanchelande; les vacances finissent dans trois semaines» un mois lout au plus... Il faut — je dis, il faut ! — vous m'entendez I — que Mlle Derville reste tout ce temps près de Victorine, — son amie. Elle nous quittera à l'expiration de ce délai, mais pas avant ! Il est trèsbeau de penser aux siens;* mais il convient aussi de penser aux autres quelque peu, et de n'abuser contre eux ni de sa position ni de sa fortune... Sans la prévenir, sans qu'elle s'y attende, sans qu'elle ait rien fait pour le mériter, jeter ainsi cette pauvre fille sur la voie publique, — car je vous le demande, — où voulez-vous qu'elle aille? ce serait vraiment indigne, indigne de vous, d'elle et de moi... et je n'y consentirai jamais...

— C'est là votre dernier mot?

— C'est mon dernier mot, et c'est le seul que la situation me permette; vous en conviendrez vousmême, pour peu que vous me fassiez la grâce d'y réfléchir. Bonne nuit, ma chère !

Le baron se leva et quitta la place^ pour ne point prolonger davantage une discussion qui avait le tort d'être tout à la fois irritante et inutile. — S'il laissait sa femme en proie à un violent déplaisir, lui-même n'était certes pas dans une disposition d'esprit plus calme. Devant cette nécessité d'éloigner Jeanne, que l'on avait évoquée avec tant d'obstination, il s'était cabré violemment; il avait lutté avec une singulière énergie, et il avait fini par imposer sa volonté.

Jeanne resterait à Blanchelande.

Mais sa femme avait pris plaisir à tourner et à retourner un fer brûlant dans sa blessure. .. Jeanne était

aimée par un autre que lui... et cet autre était beau, brillant, jeune, riche, titré... il avait, en un mot, tout ce qu'il fallait pour se faire aimer... peut-être elle l'aimait déjà... elle l'aimerait à coup sûr... Ah t celui-là dont le cœur ne s'est pas déchiré dans les tortures de la passion jalouse, celui-là ne connaît pas la plus terrible des douleurs humaines i Le baron maudissait le moment où il avait connu Bois-Robert... C'était lui qu'il eût voulu pouvoir renvoyer deBlancheiande... Pourquoi donc y était-il jamais ve^tt? Parfois, cependant, quand il avait atteint, pour ainsi dire, la der* niëre intensité de la souffrance, il éprouvait je ne sais quel apaisement bienfaisant, mais hélas t peu durable. Il se disait que peut-être il y avait beaucoup d'exagération dans tout ce que disait sa femme; une sympathie naissante n'était pas une passion; on pouvait se plaire sans s'aimer. Maxence était un garçon sérieux, et il ne renoncerait pas pour une amourette sans conséquence à tous les avantages que lui offrait une alliance comme celle deYictorine. Mais bientôt, jugeant les autres d'après lui-même, il se disait qull était impossible de voir Jeanne sans s'éprendre de sa beauté, et, l'aimant, impossible de renoncer à elle. Il faudrait donc qu'il la disputât à Bois-Robert... mais éans aucune chance de l'emporter sur lui, et en s'exposant, s'il était deviné, à se voir méprisé comme ridicule, et flétri comme odieux. Il ne savait plus à quel parti s'arrêter, et sa nuit tout entière flotta d'irrésolutions en perplexités.

Le lendemain, Jeanne, qui avait gardé ses habitudes de pensionnaire, se leva d'assez bonne heure et descendit au jardin pour respirer la fraîcheur embaumée

An matin ; après quelques tours sur h terrasse qui longeait les appartements d'un rez-de-chaussée surélevé, elle se dirigea, sans trop y penser, vers la pièce d'eau et la rivière anglaise, dont elle suivit, toute rêveuse, les sinueux méandres. Le petit pont rustique 66 trouva bientôt devant elle. Avec sa rampe brodée de lierres et festonnée de chèvrefeuilles retombants, il semblait Tinviter. Elle s'y aventura, et, une fois au milieu, elle se pencha vers Teau profonde et murmurante qui coulait au-dessous d'elle.

Quelles étaient en ce moment ses pensées ? elle seule eût pu le dire, mais elle ne voulut point s*y abandonner, car elle se dit tout bas, pendant qu'un frisson passait sur ses épaules :

— Il ne fait pas bon ici f Ne regardons pas cette eau; elle me tente I

Et elle franchit rapidement le pont.

Une grande allée toute droite s'ouvrait devant elle, ombragée de chaque côté par une rangée d'acacias, dont les jeunes têtes, en se rejoignant, formaient un véritable berceau de verdure, Jeanne aimait beaucoup cette allée, où sifflaient les merles, oii les rouges-gorges chantaient ; depuis qu'elle était à Blanchelande, elle en avait fait sa promenade favorite. Ce matin-là encore, tout comme les autres jours, elle la suivit jusqu'au bout.

L'allée conduisait, par une transition habilement ménagée, du jardin jusqu'au parc. La jeune fille arriva au bout sans trop songer à ce qu'elle faisait. Elle allait où ses pieds la portaient. Elle jeta les yeux devant elle, et aperçut, à quelque distance, le banc rustique sur lequel, la veille au matin, elle était assise, lisant pai-

siblement, lorsque le jeune comte de Bois-Robert lui était apparu tout à coup.

Elle s'an*éta et songea.

Comme cette seule journée avait changé sa vie f quelle trace profonde elle laisserait dans son ^existence f quelle sensation de bonheur ne lui avait-elle pas donnée, en la révélant pour ainsi dire à elle-même ; mais, au milieu de tant de joies, quelles douloureuses préoccupations, quelles inquiétudes secrètes avait apportées avec elle cette éclosîon si violente et si soudaine d'un sentiment nouveau I Si c'était là vraiment Tamour, elles avaient bien raison, les chères maîtresses de sa première vie, quand elles disaient à leurs jeunes élèves que Tamour était souvent un m.alheur.. . et toujours un danger.

Et, tout en faisant ces réflexions, sans le vouloir, elle regardait la place par où, la veille, Maxence avait passé en écartant Tépine blanche et les rameaux de troène. C'était au pied de ce genévrier qu'il s'était arrêté, et qu'yen l'apercevant, il avait mis le chapeau à la main, avec cette grâce chevaleresque qui l'avait charmée; elle se rappelait toujours ses paroles... elle entendait encore la phrase délicate par laquelle il - s'excusait d'avoir surpris ainsi, et involontairement troublé sa solitude.

Elle s'indignait elle-même contre cette fidélité obstinée de ses souvenirs, et se reprochait amèrement de chercher encore à les aviver, en revenant à cette place.

— Ah ! se dit-elle, misérable que je suis ! je me ferais, en vérité, honteà moi-même..., si je ne me faisais pitié.

Après cette dure, mais sincère apostrophe, Jeanne

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se leva, comme pour fuir la séduction qu'elle venait x de trouver dans ces lieux complices de son cœur... Elle n'avait pas fait deux pas, quand le détour d'une allée longeant un massif qui arrêtait la vue, la mit face à face avec M. de Bois-Robert.

Le hasard seul leur avait ménagé cette rencontre véritablement inattendue. L'effet n'en fut que plus saisissant pour tous deux.

Jeanne resta tout interdite, incapable d'avancer ou de reculer, ne trouvant pas une parole, tremblante... et pourtant ravie t

Maxence vit le trouble de la jeune fille, et il en fut touché. Lui -môme n'était point exempt de tout embarras ; mais il comprit que son silence n'aurait d'autre eifet que de rendre leur position à tous deux plus difficile encore.

— Mademoiselle, dit-il au bout d'un instant, et en se tenant respectueusement à quelques pas de Jeanne, pardonnez, je vous en prie, à l'heureuse chance qui m'a permis de vous rencontrer... Il me semble que j'aurais tant de choses à vous dire... si vous vouliez bien les entendre...

Jeanne Derville, en apercevant M. de Bois-Robert, était devenue tout d'abord de la couleur du ruban rose qui lui servait de ceinture. Mais à présent elle était . plus blanche que sa robe.

Elle ne trouvait pas de mots pour lui répondre.

— Si j'osais, dit le jeune homme, vous supplier de vous asseoir...

— Mais, monsieur... vous voyez bien que j'allais rentrer. *

— Seulement quelques minutes... Ces minutes, ma-

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demoiseile, nous ne les retrouverons. . . je ne les retroU'» verai peut-être jamais... ; oh I je vous en prie! »

Sa voix demandait plus encore que sa parole. Jeanne céda; âon cœur était contre elle et pour lui; il la trahissait lâchement ! Elle se laissa donc ramener vers le banc où elle s'assit. Maxence se tint debout à deux pas d'elle. Il la regarda quelques instants en silence, comme s'il eût voulu, ne devant jamais la revoir, graver tous ses traits dans un souvenir fidèle. Elle releva vers lui se$ yeux qu'elle avait jusque-là tenus baissés, et de son beau regard limpide et francj honnête et doux, elle semblait lui dire :

— Vous l'avez voulu! je suis restée; je vous écoute, et vou^ ne parlez pas I Qu'avez-vous donc à me dire?

— Mademoiselle ! articula enfin Maxence , à voix basse, et avec un peu d'hésitation, si nous nous trouvions vis-à-vis l'un de l'autre dans une position ordinaire... si vous aviez une famille... je ne me permettrais pas de vous parler comme je le fais... Je sens que je ne le devrais pas... Mais vous êtes orpheline, seule au monde, maîtresse de votre destinée».,; ce que vous ferez, c'est ce que vous voudrez faire ! . , . c'est là un grand bonheur,., payé, je le sais, par une grande infortune.

Ici M. de Bois-Robert s'arrêta, comme si cette longue phrase eût épuisé toutes ses forces, et qu'il eût vraiment besoin de se reprendre avant de continuer.

— Mais il me semble, monsieur, fit Jeanne doucement, que vous avez eu la même infortune... et que vous avez le même bonheur...

-— Ni si heureux, ni si malheureux ! J'ai encore ma mère !

Rien qu'à la façon dont Maxence prononça ces

mots : Xai encore ma mère/ Jeanne put comprendre que le sentiment qui dominait dans son âme à Tégard de cette mère^ était plus voisin de la crainte que de la tendresse, et si la crainte est le commencement de la' sagesse, on peut dire qu'elle n'est pas généralement le commencement de l'amour.

Il est inutile d'ajouter que Mlle Deryille garda ses réflexions pour elle-même.

— Il faut que je vous dise tout! continua Maxence en se rapprochant... Il faut que je vous dise tout! sans cela, ma conduite d'hier vous semblerait inexplicable.

-^ J'avoue, répliqua Jeanne à demi-voix» que je n'ai pas parfaitement compris...

— Sans doute! sans doute! Hier matin, quand je vous ai aperçue, à cette place même où je vous revois maintenant, tout mon être s'est élancé vers vous... J'ai éprouvé la sensation la plus douce et en même la plus forte de ma vie...

— C'est absolument comme moi, pensa la jeune fille qui récoutait, l'œil à demi clos, l'oreille tendue, la tête légèrement penchée, et le sein palpitant... mais qui se taisait pour ne pas l'interrompre.

— Vous avez pu voir, continua M. de Bois-Robert, avec quelle joie j'errais près de vous dans ce beau parc... combien j'étais heureux de marcher à vos côtés... Ah ! si j'avais osé prendre votre main!

Jeanne releva les yeux, et les arrêta quelques secondes sur le visage du jeune homme, qui rayonnait de cette félicité complète, partage de ceux-là seulement dont l'âme s'élève jusqu'au degré sublime où l'adoration devient de l'extase.

— Nous arrivâmes au château, continua Maxence;

je n^oublierai jamais ce goûter charmant dont tous mè fîtes les honneurs. Qu'il était bon le pain que vos doigts avaient touché! Comme j'étais sous le charme, et que j'allais volontiers au-devant du joug adoré qu'allaient m'imposer vos mains! Vous eûtes cependant le cruel courage de me renvoyer... lorsque mon plus vif désir était de rester près de vous. Mais il fallait vous obéir... Je partis; je me précipitai à travers la campagne... Je courus comme un véritable fou... Il me prenait parfois des envies d'arrêter les gens que je rencontrais, et de leur crier :

— Voulez-vous voir un homme heureux? eh bien, regardez-moi !

Émue, palpitante» charmée, Jeanne écoutait ces paroles ardentes et confuses, dans lesquelles s'épanchait le délire amoureux de cette jeune âme si vivement éprise. Elle avait croisé ses deux mains jointes sur ses genoux, et, la tête légèrement penchée, dans une pose pleine de grâce et d'abandon, elle ne trahissait ses émotions que par la rougeur plus vive qui teignait ses joues, par le soufQe plus rapide qui passait entre ses lèvres, par le petit frémissement courant le long de ses beaux bras, que l'on apercevait, demi-nus, dans la large manche entr'ouverte.

Mais, à ce point d'un récit véritablement émouvant pour elle, Jeanne, par un mouvement de curiosité instinctive, se tourna vers le jeune homme, comme pour lui dire :

— Après! continuez donc, monsieur, et apprenezmoi, de grâce, comment tout cela put changer ! .

— Ah! vous ne saurez jamais, poursuivit Maxence, dont la voix se troubla tout à coup, ce qui se passa en

moi lorsque j'arrivai à l'île des Faisans, où se trouvaient déjà réunis tous les hôtes du baron ; lorsque cet ancien ami de mon père, me prenant par la main, me conduisit vers sa fille, à laquelle il me présenta.

— Je ne vois pas, dit Jeanne à voix basse, ce qu'une présentation à une aussi aimable personne que Mlle de Blanchelande pouvait avoir de tellement pénible.

Mais, tout en parlant ainsi, elle détourna la tête, et l'expression de son visage, démentant ses paroles, ne prouvait que trop qu'elle avait compris.

— Eh bien, poursuivit Bois-Robert avec le courage des désespérés, à présent que j'en ai tant dit, je sens qu'il faut tout dire... En vous voyant, mademoiselle, j'aVais cru voir Mlle de Blanchelande.

— Et voilà pourquoi je vous plaisais... c'est parce que vous me preniez pour elle! répliqua Mlle Dervillo avec une vivacité singulière, et une amertume qui lui montait du cœur aux lèvres.

— Ahl niademoiselle, que vous me connaissez mal, si vous méjugez ainsi, fit Maxence, en attachant sur la jeune fille un regard au fond duquel il y avait une larme... mais si vous pouviez savoir à quel point je suis malheureux...

Jeanne ne dit rien.

Maxence reprit :

— Ma mère t.. . pardonnez-lui, mademoiselle, elle ne vous connaît pas... ma mère, en m'envôyant ici, m'avait prévenu que, depuis longtemps déjà, nos deux familles avaient formé le projet de nous unir, Yictorine et moi. J'étais absolument libre... hier encore... et je ne souhaitais ricu au monde plus que d'être agréable à ma mère.

Autour de moi, du reste, Téloge de Mlle de Blanchelânde était dans toutes les bouches; il existait entre nous ces mille rapports de convenances que recherchent les notaires et les grands-parents. Mon plus vil désir, en arrivant à Blanchelande, était donc de trouver une personne qui me rendit facile Fobéissance aux vœux de ma famille... Je vous vis... je crus que vous étiez ellei... Pendant tout le temps que dura mon erreur, j'éprouvai des joies à rendre le ciel jaloux. On me donnait pour femme celle que j'aurais choisie entre toutes!

Jamais déclaration plus sincère ne fut faite avec une émotion plus grande, et une chaleur de passion plus Gommunicative^ et jamais femme ne Fécoutaavec plus de sympathie*., et ne Faccueillit, cependant> avec plus de tristesse.

Il n'était pas possible à Jeanne de douter de la loyauté de M. de Bois-Robert : cette loyauté éclatait sur son noble visage que Dieu n'avait pas fait pour le rensonge; dans ses yeux, d'où la vérité s'échappait avec le regard. Mais, comprenant qu'une fatalité implacable les séparait, elle se demandait s'il aurait assez de force pour la vaincre... La réponse qu'elle se faisait à elle-même n'avait rien de rassurant.

— Il y a dans tout cela sans doute un cominencement de malheur, dit-elle enfin au bout d'un instant; mais les sentiments que vous voulez bien m'exprimer sont éclos depui3 trop peu de temps pour avoir pu jeter dans votre âme de profondes racines. — On dit que les hommes oublient bien facilement... et bien vite... à votre âge, surtout. — Vous m'oublierez t

Maxence lit de la tète ua signe de dénégation éner-

giqu6, en même temps qu'il essaya de prendre une main que Jeanne ne lui donna point.

— Les projets auxquels voua venez de faire allusion, reprit Mlle Derville au bout d'un instant, ne sont pas moins goûtés à Blanchelande qu'à Bois-Robert. Trop de gens y sont intéressés pourne pas deviner Tobstaele... s*il existe, que vous voudriez mettre à leur exécution. . . On voudra l'écarter... et ce sera facile! ajouta-t-elle avec un sentiment de dignité fiëre, qui, dans un tel moment, lui était certes bien permis. Hélas I je commence à sentir que le pain des autres est amer... Bientôt on voudra me le rendre plus amer encore... Mais, croyez-le bien I je ne suis pas de celles qu'il faille avertir deux, fois qu'elles sont importunes pour qu'elles le sentent... Ca première suffit... et elle est même inutile! Mme de Blanchelande n'est déjà plus la même pour moi; Victorine est changée..., ou va changer.

— Et le baron? demanda Maxence en regardant attentivement la jeune fille.

•>— Le baron? fit Jeanne, sans détourner les yeux, et avec un léger mouvement d'épaules, j'ai cru d'abord qu'il était bon pour moi; mais à présent, je crois qu'il n'est bon que pour lui... En tout cas, ce n'est point à cause de M. de Blanchelande que je suis venue ici... ce n'est point à cause de lui que j'y resterais... Je veux partir;..

•^ Partir I s'écria le comte avec une vivacité extrême, partir! Mais, oii donc voulez-vous aller, mademoiselle?

— Je ne sais, monsieur, répondit-elle avec une sorte d'exaltation, les yeux brillants d'une larme qui

â72 LA PUPILLE I

ne tomba point, je ne sais! j'irai où la vie me mènera,

à travers le vaste monde... '

— Seule, à votre âge I ô mademoiselle, vous n y pensez pasi

— Il y a des situations oii Ton vieillit vite... Hier, 1 j'avais dix-huit ans... demain, j'en aurai trente I Dieu

fait bien ce qu'il faitt

— Mais rien ne presse I Je vous en prie, restez encore quelques jours à Blanchelande. . .

— Eh! pour quoi faire, s'il vous plaît?

— Pour y vivre l'un près de l'autre I fit le comte qui, s' enhardissant peu à peu, prit la main de Jeanne et la retint presque malgré elle.

— Et après? fit la jeune fille avec un mouvement de tête d'une mélancolie pleine de gi^âoe; il faudra toujours se quitter!... Allez! monsieur, croyez-moi! je sais ce que je dis, le plus tôt sera le mieux!... Ah! le mieux... c'eût été de ne pas nous voir du tout!

— Ne parlez pas ainsi t Ne me faites pas croire que vous n'avez nulle confiance en moi... Je ne mérite paâ de vous trouver si cruelle! Ne soyons pas, à nos âges, comme ces froids diplomates qui se méfient toujours de leur premier mouvement parce qu'il est le bon; livrons-nous au nôtre, qui nous attire, moi à vous, certainement, vous à moi, peut-être!... Oh! je n'avais encore éprouvé pour personne cet entraînement irrésistible... Il m'est trop cher pour que je vous laisse partir... sans tout faire pour vous arrêter.

— C'est-à-dire pour créer à votre existence, jusqu'ici riante, heureuse et facile, des embarras et des ennuis. Tenez! monsieur, je ne connais pas la vie telle que le monde nous la fait... Je connais le monde lui-même

moins encore... Je ne l'ai aperçu jusqu'ici qu'à travers la grille de mon pensionnat; mais il me semble que je le devine un peu... Dans un mouvement de sympathie généreuse, irréfléchie... involontaire peut-être...

— Ahl mademoiselle, involontaire! pouvez-vous parler ainsi?

— Pardon I monsieur; mais je vous parle, je crois, comme je dois vous parler... Vous êtes en ce moment sous l'empire d'une exaltation passagère...

— Dites plutôt d'une adoration qui durera tout autant que ma vie...

— Quand cette exaltation, continua Jeanne en secouant la tête, quand cette exaltation aura suivi le cours ordinaire des sentiments humains; quand elle aura cédé la place à la raison froide et calme, vous vous apercevrez alors de la faute que vous aurez commise... et, — ce qui sera plus terrible pour moi, — vous m'en accuserez...

— Ah ! mademoiselle, ah 1 Jeanne, ma chère Jeanne I comment en êtes-vous arrivée à cette froide et désolante analyse, à cette expérience si cruelle?

— Eh f croyez-vous qu'elle ne m'ait pas coûté cher? reprit Mlle Derville, en essuyant d'un revers de main, avec un geste brusque, une larme qu'elle sentait perler entre ses cils, mais qu'elle ne voulait point que l'on vît couler sur sa joue.

Maxence, très-ému, essaya d'attirer à lui cette tête pâle et charmante, avec un mouvement d'une câlinerie presque fraternelle, tant il était afiectueux et pur; maiç la fière pudeur de Jeanne n'y céda point; elle se recula assez vivement, et, toute tremblante, alla s'as* seoir à l'autre extrémité du banc. ,

*<— Si Dieu avait été bon pour moi, murmura-t-elle, il m'aurait fait mourir il y a six semaines, avant de sortir de Saint-Denis. . . alors, en mourant, je lui aurais rendu mon âme encore digne de lui, toute remplie de mes beaui rêves et de mes nobles illusions, eroyant au dévouement, à la générosité pure, à Taraidé sainte, inaltérable et sacrée... Oui, c'est alors que j'aurais dû mourir I...

Jeanne avait prononcé ces mots avec je ne sais quel enthousiasme de douleur dont elle n'avait pas conscience : ses larmes, qu'elle ne songeait plus à retenir, traçaient sur ses joues un humide et brûlant sillon.

— Chère, chère enfant, dit Maxence, avec un mélange de douceur et d'autorité, si tout ce que* vous venez de dire est vrai, il y a d'autres choses qui sont vraies aussi, et dont vous ne parlez pas... Il y a l'amour, plus grand que l'amitié, l'amour, le seul sentiment qui soit désintéressé, absolu; l'amour, qui n'obéit ni aux considérations ni aux calculs; l'amour, qui Qst son buta lui-même; l'amour, que l'on retrou^ verait sur les ruines du monde, parce qu'il est plus fort que la mort. Ah t doutez de tout, si vous le vouliez, Jeanne... mais ne doutez pas de l'amour i

Le jeune homme avait parlé avec l'accent d'une conviction tellement émue, avec une telle ardeur et une exaltation si généreuse, et si profonde, que Jeanne, — qui peut-être ne demandait qu'à être persuadée, — se sentit peu à peu presque gagnée à une cause si bien défendue. Elle essaya cependant, quelques objections encore, mais il était aisé de voir qup ce qu'elle en faisait, c'était surtout pour Thon-

neur des principes, et qu'il ne serait guère difficile à un orateur bien inspiré d'emporter ses dernières objections.

— Voyons f ne soyez pas méchante, dit Maxence en se rapprochant d'elle; ne tentez pas dé décourager l'avenir, et s'il est vrai que j'aie besoin un jour, pour arriver à mon but, de déployer quelque énergie, donnez-moi des forces, et ne m'en retirez pas! Tout ce que je vous demande, c'est d'attendre pour me juger, que vous m'ayez vu à Toeuvre... Jusque-là, ayez confiance en moi... et en vous i à Jeanne, croyez à la viel croyez au bonheur I

La pauvre Jeanne né demandait pas mieux que d'avoir confiance. Il lui était bien doux de croire en Maxence surtout, et de s'en reposer entièrement sur lui. N'était-il point, en ce moment^ sa seule espérance, son seul refuge et tout son avenir ?

— Dieu vous entende I dit-elle en relevant sur lui ses beaux yeux encore humides de larmes, mais déjà tout remplis d'un noble courage ; et comme pour faire mieux comprendre au jeune homme l'accord qui de* vait maintenant exister entre eux et la communauté naissante de leurs intérêts :

— Ne trouvez-vous pas, lui dit^Ue, que nous sommes restés un peu longtemps ensemble?

— Pas trop I

— Non, mais assez I J'aperçois déjà un certain mouvement autour de la maison. 11 est bien inutile de donner un nouveau sujet d'irritation à des gens qui déjà ne sont que trop mal disposés contre nous. Quittez-moi donc, je vous en prie.

— Je n'aurai garde de vous refuser cette première

marque de mon obéissance. Adieu, mademoiselle; non ! au revoir, Jeanne t

Maxence se leva, et tendit sa main à Mlle Derville, qui, cette fois, ne lui refusa pas la sienne. Il reprit son fusil, car la chasse avait été le prétexte de son excursion matinale, et il alla tirer les grives, qui, sur la lisière des. bois voisins, picoraient les baies rouges des sQrbiers et les baies noires des genévriers.

Quant à Jeanne, qui l'avait longtemps suivi des yeux, elle resta un moment encore assise à la même place, sur le banc qu'il venait de quitter, perdue dans un flot de pensées envahissantes, livrée à des sensations nouvelles, inconnues jusque-là, et qui s'emparaient de son être avec une puissance et une force irrésistibles.

— Ainsi, se disait-elle avec une joie qui n'était pas sans un certain mélange de trouble et de crainte, je suis aimée, j'aime ! Et c'est venu si vite !... tout d'un coup ! C'est à peine si je m'en suis aperçue... Vrai I je ne saurais dire comment cela s'est fait... Mais il a l'air si bon, si loyal, si chevaleresque... si jeune... dans un siècle où l'on dit qu'il n'y a plus de jeunesse !... et sincère I Non, je ne puis pas douter qu'il ne m'aime I... Et moi? Ohl moi, je l'aime aussi, je le sens, de toute mon âme I... Et maintenant, que va-t-il arriver de nous? Aura-t-il le courage et la persévérance nécessaires pour résister aux obsessions, aux larmes peut-être? Cet amour sera-t-il vraiment une force dans ma vie, ou plutôt n'aura-t-il point pour résultat d'accroître encore les difficultés, les embarras et les complications qui m'environnent?... Ah ! pourquoi ne puis-je donc me livrer sans arrière-pensée.

La vie de château était parfaitement entendue à Blanchelande.

Jusqu'à riieure du déjeuner, on laissait à chacun la liberté la plus absolue. Le premier repas était aussi le premier moment de la journée où Ton se trouvait

tout entière, à ce bonheur inattendu qui viept à moi? Pourquoi ne pas se confier à l'avenir, après tout?..* 11 m'aime et je Taime I voilà tout ce que je sais... tout ce que je veux savoir aujourd'hui...

Mlle Derville reprit bientôt toute seule la route du ^

château.

Rien qu'à la voir passer, on eût pu comprendre qu'un changement venait de s'opérer en elle : il y avait plus d'assurance dans sa démarche; elle ne se sentait plus seule dans la vie; un autre prenait maintenant un intérêt passionné à tout ce qui la touchait ; elle pourrait, au besoin, s'appuyer sur lui».. N'est-ce pas le rôle de l'homme de soutenir et d.e protéger la femme? Que la baronne prenne encore, ' comme la veille au soir, ses airs impertinents et protecteurs, elle n'en aura nul souci... Que Victorine ait désormais ses accès d'humeur et ses caprices, elle aura vite fait de s'en consoler, en songeant que c'est elle l'aimée et la préférée... Quant au baron, est-ce qu'elle se rappelait seulement qu'il existât? A présent n'étaitelle pas au-dessus de tout ce monde, au-dessus de tout ce qui n'était pas lui?

278 LA PUPItiLE

réunis. G^ëtait alors seulement que commençait la vie en commun. Ce fut alors aussi que» pour la première fois, se retrouvèrent en présence les acteurs principaux, aussi bien que les comparses, du petit drame que nous racontons.

Tous ceux qui, la veille, pour une raison ou pour une autre, s'étaient préoccupés de l'attitude de M. dé Bois-Robert et de Mlle Derville, étaient bien résolus à lés observer ce jour-là plus attentivement encore. Jeanne supporta leur examen avec une aisance et une liberté d'esprit singulières.

Le baron s'étonna d'un aplomb si nouveau, mais il n'en soupçonna pas la cause. Mme de Blanchelande, plus perspicace, parce qu'elle était femme, devina tout de suite ce qui se passait dans cette jeune âme ; elle se dit que, pour être si rassurée et si calme, Jeanne devait avoir vu Maxence; qu'ils s'étaient certainement expliqués; que le jeune homme, fasciné par le charme et la beauté de Mlle Derville, et incapable de résister aux entraînements impétueux d'un premier sentimenti lui avait révélé son âme et engagé sa foi... Jeanne voyait donc s'ouvrir devant elle les perspectives enchantées et inattendues d'un mariage d'amour avec un homme jeune, riche, noble et beau... N'en était-ce pas cent fois plus qu'elle n'avait jamais espéré ? Elle épouserait celui que toutes les mères souhaitaient pour leurs filles, que toutes les filles souhaitaient pour^ elles. Et ce mariage, chose affreuse à penser ! elle Tenlevait à Victorine... N'était-ce point à Vîctorine, en efiet, que Bois-Robert appartenait? Les deux familles n'avaient-elles point arrangé cette union depuis longtemps? La perturbation que la présence de l'orphe-

Une apportait dans tous ces projets prenait à ses yeux le caractère (l'une véritable atteinte à des droits sacrés.

Mlle de Blanchelande, à laquelle sa mère avait parlé le matin même, était allée chez son amie pour avoir avec elle une explication qui n'eût peut-être pas été exempte de difficultés^ mais qui prouvait du moins la franchise de son caractère, et Télan d'une nature loyale et droite.

Elle voulait tout dire! Mais elle n'avait rencontré personne pour recevoir sa confidence ; elle avait trouvé le nid vide, et l'oiseau envolé. Elle apprit d'une femme de chambre, qui était un peu l'espion du château, que Mlle Derville était allée dans le grand parc, du côté des sapins^ et que M. de Bois-Robert l'y avait suivie presque aussitôt.

Pour Mlle de Blanchelande, cette révélation fut comme un coup en pleine poitrine. Elle en éprouva une vive douleur et une irritation non moins grande. Cette irritation se traduisit par une contenance aigredouce vis-à-vis de Jeanne. Dans toute autre circonstance, notre héroïne en eût beaucoup soufiert. Cette fois, elle y fut indifférente. Elle avait autour du cœur une armure de diamant qui la rendait invulnérable. Le clair de lune de l'amitié pâlissait singulièrement devant le soleil levant de l'amour.

Le jeune comte de Bois-Robert ne fut pas moins observé. A peine entré au salon, il devint le point de mire de l'attention générale. Tous les regards le cherchèrent et l'épièrent. Mais si on l'épiait, i( se défiait : ni les lynx, ni les Argus ne purent rien découvrir.

Dès qu'une position est fausse et tendue, tous les bonheurs peuvent résulter du rapprochement et de

rintimité de deux êtres qui s'aiment et s*épanouissent^ pour faire place à un sentiment déplaisant de gène et de malaise. Maxence fut peut-être celui qui souffrit davantage de ce changement inévitable. Il avait vécu jusque-là dans une liberté d'esprit absolue; n'ayant rien encore à cacher, et peu familier avec les roueries de la diplomatie mondaine, il était emprunté dans ce rôle nouveau qui le mettait continuellement en scène. Les premiers sen timents des jeunes cœurs brûlent de se répandre, et il lui fallait retenir et comprimer les siens. Il dépassa le but, tant il craignait de ne pas l'atteindre, et il resta vis-à-vis de Jeanne dans une réserve si grande qu'elle parut à tout le monde manquer de naturel.

Les gens avisés se dirent que s'ils ne se parlaient points elle et lui, c^est qu'ils étaient bien certains de s'entendre. Quant à Jeanne, forte de la droiture et de la loyauté de ses sentiments, toute pleine de cette ^confiance naturelle aux âmes jeunes, qui n'ont pas encore fait Tépreuve de la duplicité humaine, loin de prendre ombrage de cette réserve, elle en sut gré à son ami, et supporta son apparente froideur avec une sérénité que rien ne semblait pouvoir altérer désormais.

Tout le monde, cependant, sentait, autour d'eux, qu'une crise était imminente; seulement, chacun eût souhaité la diriger à son gré. Mme de Blanchelande eût voulu trouver le moyen d'éloigner Jeanne, sans amener son mari à prendre ouvertement et violemment peut-être le parti de la jeune fille. Le baron eût souhaité que Maxence se prononçât ouvertement visà-vis de lui, en demandant la main de Yictorine, — et, s'il ne le faisait point, — qu'il abandonnât le château, où, selon lui, sa présence ne faisait qu'apporter

DE IiA LEGIOîï D'HONNEUR. 281

un élément de trouble regrettable. Mais il cherchait, sans le trouver, le moyen d'amener le comte doucement et sans esclandre, à prendre de lui-même un parti. Pour rien au monde, il n'eût assumé sur sa tête la responsabilité de cette initiative dangereuse et compromettante. 11, sentait bien qu'il ne pouvait se permettre un éclat sans se perdre aux yeux de tous les hôtes de filanchelande^ sans devenir immédiatement la fable et la risée de toute la province.

Jeanne, de son côté, sentait plus vivement que jamais tous les ennuis de sa position précaire ; si elle avait eu la moindre indépendance personnelle, si elle eût été certaine de trouver quelque part seulement un abri, où elle pût attendre l'avenir que Maxence voulait préparer pour eux, elle se serait immédiatement retirée d'une maison maudite.

Mais où aller cependant? Le seul petit coin de terre qui fût à elle, la dernière bribe de l'héritage maternel n'était pas à sa disposition : la Rosière était louée, et pour elle, dans le monde entier, il n'y avait que désert et solitude.

Maxence, cependant, jugeait assez bien les choses pour voir que le noeud de cette question difficile n'était pas à Blànchelande, mais à Bois-Robert.

C'était là seulement qu'il pourrait la résoudre. Il prit donc le parti de s'y rendre.

Un petit paysan, facilement séduit par l'appât d'une pièce blanche, lui apporta vers cinq heures du matin une lettre qu'il s'était écrite à lui-même la veille au soir; il prévint le baron par un billet de deux lignes, que sa mère, prise d'une indisposition subite, venait de l'envoyer chercher.

28â LA PUPILLE •

— Ma foi i se dit le pèrede Yictorine,en faisant une boulette du petit papier que son valet de cliambre venait de lui remettre, si ce n'est pas vrai, c'est bien trouvé! Il est parti; c'est tout ce que je pouvais demander pour le moment. Bon voyage I Qu'il revienne quand je l'enverrai chercher. Je trouverai sans peine un gendre qui me conviendra mieux.

Mme de Blanchelande ne fut pas tout à fait d'aussi bonne composition que son mari. Elle flaira quelque ruse de guerre dans cette fuite aussi soudaine qu'inattendue, sans toutefois se rendre exactement compte des intentions du jeune homme; mais elle se dit que, dans le doute, ce qu'elle avait de mieux à faire, c'était de prévenir la mère de Maxence, dont elle connaissait les principes aussi bien que les intentions. Elle la savait femme de tête, incapable de céder à une inspiration romanesque; c'était entre ses mains qu'elle remettrait le soin facile de faire triompher les volontés sacrées de deux familles.

Jeanne seule fut instruite de la vérité. Pouvait-il maintenant avoir un secret pour elle?

Une longue lettre, qu'il lui adressait, confirmait à la jeune fille ce qu'il lui avait dit la veille au soir en prenant congé d'elle. Tout en lui renouvelant, dans les termes les plus vi&, l'assurance de son immuable attachement, il lui expliquait comment les complications au milieu desquelles il se trouvait ne faisaient que devenir plus inextricables encore par suite de son séjour à Blanchelande. Il allait donc trouver sa mère.

C'était seulement auprès d'elle , dans les confidences et les causeries de la vie commune et de l'inti-

DE LA LÉGION t)'tîOÎ^NÉ!ÛR. , 383

mité, qu'il pourrait l'amener à rompre d'anciens projets.

Il savait à quel point elle y tenait, et il aurait besoin, pour la persuader, de toute son éloquence. Jeanne pouvait être certaine que, pour arriver à ce but, il ne négligerait rien; elle en avait pour garant Tamour de celui pour qui désormais il n'y avait plus de bonheur sans elle.

Depuis la première ligne jusqu'à la dernière, la lettre était parfaite, absolument ce qu'elle devait être, le vrai langage d'un cœur bien épris. Jeanne la dévora avec une avidité passionnée, et la relut vingt fois pour en mieux savourer le charme.

Cependant, à force de la creuser par une incessante analyse, la jeune fille finit par s'apercevoir que la chaleur des protestations cachait mal l'incertitude des résolutions ; il n'y avait, dans cette lettre, aucun projet d'avenir sérieusement arrêté, nul plan de conduite, rien, en un mot, qui pût l'aider à se diriger dans la vie. Si Maxence ne prenait point une détermination prompte, s'il n'enlevait point, en quelque sorte, le consentement de sa mère, Jeanne allait se voir de nouveau condamnée à des incertitudes plus cruelles encore que par le passé. Elle retomba donc bientôt dans les angoisses du doute, auxquelles s'ajouta le supplice de l'absence, nouveau pour elle. Maintenant qu'il n^était plus là, elle se faisait des douleurs avec toutes ses joies passées. Elle comptait les jours; Maxence ne revenait point, il n'écrivait pas. On n'entendait parler ni de lui, ni de sa mère. Ce silence était d'un triste augure. Aussi Jeanne espérait peu et craignait beaucoup.

Elle eût espéré moins enoore et craiat davantage si elle avait connu toute la vérité.

Le retour de Maxence à Bois-Robert avait été le signal d'une scène assez violente entre la mère et le fils. Le jeune comte s'était un peu monté la tête en route, comme font d'ordinaire les faux braves, et il feignit, quand il fallut aborder la question capitale, une assurance et un aplomb qu'il n'avait pas. Après avoir parlé de Mlle Jeanne Derville à sa mère avec un enthousiasme très-sincère et très-réel, — qui laissa pourtant cette sage personne assez froide, — il en vint tout de suite à son projet de mariage, qu'il présenta comme une chose irrévocablement arrêtée, dont il faisait part à sa mère avec une respectueuse déférence, mais à propos de laquelle il ne pensait point qu'il fût nécessaire de lui demander un conseil, et moins encore une permission.

Ce petit ton cavalier, auquel sans doute elle était loin de s'attendre, ne laissait point que de causer à la mère de ce fils, si soumis jusque-là, une surprise aussi brusque qu'elle était désagréable.

— Eh ! mais, se dit-elle en regardant Maxence à deux fois, il me semble que l'on m'a changé mon fils en route... Je voudrais bien savoir à qui je suis redevable de ce prodige.

Puis, d'une voix dont l'extrême douceur effraya le jeune homme, parce qu'il savait que les plus iudomp-

tables volontés de sa mère se cachaient tout d'abord sous des apparences languissantes et molles :

— Je ne comprends pas bien, mon cher enfant, ce que tu me dis là. Tu fais une confusion qui dérange mes idées. Je sais que tu dois te marier ; c'est même pour cela que je t'ai envoyé au château de Blanchelande, où se trouve ta future, Mlle Victorine... Que rae parles-tu donc d'une demoiselle Jeanne? Est-ce que ta tête, qui n'a jamais été bien forte, se dérangerait par hasard?

— Non, ma mère. Je crois, au contraire, que je n'ai jamais mieux su ce que je voulais.

— Alors, que me racontes-tu?

— Ce mariage avec Victorine, voyez-vous, c'est de l'histoire ancienne...

— Ah !... et la raison, s'il te plait?

— C'est que je n'aime pas Victorine... et que j'en aime une autre!

— Oui, je sais, Mlle Jeanne.

— Mlle Jeanne Derville.

— Soit, Mlle Jeanne Derville, si tu veux! mais tu oublies que depuis de longues années déjà Mlle de Blanchelande est ta future...

— Il y a si longtemps, que c'est une future passée ! répliqua Maxence, sans s'apercevoir jusqu'à quel point le moment était mal choisi pour faire une mauvaise plaisanterie.

— C'est la seule personne, mon fils, que je reconnaîtrai jamais pour ma bru. J'ai, moi, le respect de mes engagements. Nous avons, votre père et moi, échangé nos paroles avec M. et Mme de Blanchelande : il n'y a plus à revenir là-dessus.

— Au contraire, il y faut revenir f s'écria Maxence avec une certaine vivacité; il y faut revenir, et promptement!... Vous savez bien, ma mère, que c'est pour soi que Ton se marie, et non pour leB autres!

— Sans doute ! mais croyez bien que c'est pour vous aussi que je vous marie, et c'est à moi plus qu'à personne qu'il appartient de vous choisir une femme. •• et cette femme, ce sera Mlle de Blanchelande I

Mme de Bois-Robert prononça ces dernières paroles avec une fermeté qui fit frémir son fils,

— Mais, ma mère, puisque j'aime Mlle Derville! fit-il avec un accent désespéré.

— Tais-toi donc! tu crois l'aimer... mais tu ne Taimes pas I Son minois piquant peut t'avoir inspiré du goût, un caprice, un je ne sais quoi, enfin, qui s'en ira aussi promptement qu'il est venu.., mais de l'amour? non pas! L'amour a dans nos âmes des racines plus profondes... Celle que tu aimeras d'amour... de cet amour dans le mariage qui assure le bonheur de toute une vie... c'est celle que ton père et moi nous t'avons destinée... c'est Mlle de Blanchelande. »

Pour toute réponse, Maxence secoua la tête.

— Il est plus obstiné que je ne croyais , murmura Mme de Bois-Robert. Allons! ce sera difficile; mais je réussirai, parce que je veux réussir. Vouloir, c'est pouvoir!

Et se retournant vers son fils :

— Mon ami, lui dit-elle, je vois avec regret que tu t'entêtes dans une voie mauvaise, et que si on t'abandonnait à toi-même tu n'hésiterais pas à te perdre...

— Ah ! ma mère ! être heureux avec la femme qu'on aime^ dont on fait sa femme, la mère de ses enfants^., vous appelez cela se perdre! »

La comtesse ne releva point cette exclamation dou* loureuse; elle trouva plus simple de faire comme si elle ne Favait pas entendue.

— Par bonheur, continua-t-elle, tu ne peux accomplir tes projets jnsensés. Nos lois t^empêchent de te faire tout le mal que tu souhaiterais. Tu es minçur pour le mariage, puisque tu n'as que vingttrois ansl C'est encore deux ans qu'il faut attendre pour arriver au moment où tu auras le droit de me faire demander par un notaire des conseils pour ne pas les suivre, dans un acte prétendu respectueux, par lequel tu porteras la plus mortelle atteinte au. respect que tu me dois... Mais, d'icUà, grâce à Dieu, tu auraa le temps de réfléchir.

— Oh! tout est réfléchit fit le jeune homme en re< levant la tête... Seulement, j'aurai souffert deux ans^ parce que vous l'aurez voulu.,. Devais-je redouter cela de vous, ma mère? Dans deux ans mes résolutions n'auront pas changé, je vous demanderai encore ce que je vous demande.

— J'augure mieux de ta sagesse et de ton bon sens; mais enfin, s'il te plaît de faire une folie, alors que je ne pourrai plus t'en empêcher, ce ne sera pas ma faute. J'en aurai le regret, mais non pas le remords I Seulement, comme je n'entends pas donner Une prime à tes passions, je te préviens que si tu te maries contre mon gré, tu n'auras rien de ma fortune, et que tu seras réduit à tes ressources personnelles, qui sont assez minces, — je t'en préviens, si tu ne le sais

pasi... —Ton père ne m'a guère donné autre chose que son nom : — tu le garderas.

^ — J'ai du courage, répliqua Maxence; je serai heureux de travailler pour elle.

— Je voudrais bien savoir ce que tu serais capable de faire ? demanda la comtesse avec un mouvement d'épaules assez dédaigneux. C'est, du reste, ce que l'avenir nous apprendra.

Maxence ne mentait point; il avait, au contraire, toute la bonne foi de la jeunesse, toute la sincérité et toute la candeur du premier amour. Cette perspective d'une vie militante, traversant la gêne, y restant peutêtre, n'avait rien qui l'effrayât.

Il éprouvait, au contraire, une joie pure, élevée, mêlée d'un noble orgueil, à la pensée de travailler pour la femme de son choix, et de sentir que cette femme devrait à ses efforts l'indépendance et le bienêtre de sa vie. Il y a des bonheurs que ne connaîtront jamais les riches, auxquels il suffit, pour faire le bonheur de ce qu'ils aiment, de distraire une parcelle de la fortune amassée par d'autres.

Mais ce qui, maintenant, affligeait et effrayait Bois- Robert, c'était la pensée de ces deux longues années d'attente.

Que ferait Jeanne? et lui-même que ferait-il pendant ce temps-là ? Comme tous ceux qui sont nés dans la fortune ou dans l'aisance, et qui n'ont jamais été aux prises avec les rudes et impérieuses nécessités de la vie difficile, Maxence, qui n'avait pas encore goûté le fruit amer de l'expérience, n'avait qu'à un très-faible degré le sens pratique des choses. Sa mère ne l'avait pas trompé en lui disant qu'il était incapable

de rien faire. Pour le moment, du moins, ce n'étaifc que trop vrai.

Il fut bientôt forcé d'en convenir. Au courageux, mais inutile effort qu'il avait fait pour emporter d'assaut les résistances maternelles, succéda prompteraent une sorte de langueur découragée, voisine de l'apathie. On eût dit qu'il oubliait déjà que le sort d'une autre était entre ses mains, et que ce n'était point de son seul avenir qu'il avait à se préoccuper. Après cette brusque fuite, qu'il regrettait maintenant, il sentait bien qu'il ne pouvait plus retourner au château de Blanchelande... et Blânchelande gardait son cœur. Un homme plus entreprenant que lui, plus fécond en ces petites ruses, souvent si nécessaires dans la guerre amoureuse, aurait trouvé mille moyens de gagner une soubrette ou d'acheter un valet de chambre; — c'est l'affaire de quelques louis— et il eût pu nouer une correspondance avec Mlle Dervillc.

La gravité des circonstances l'eût justifié, et, par cet échange de lettres affectueuses, il eût ranimé le courage et raffermi les résolutions de sa triste amie. Ce n'était point là, certes, un inutile souci. Il y pensa; mais il n'osa point II fit plus et il fit pis. Jugeant que du moment où il devait être séparé de Jeanne, qu'il fût à trois cents lieues ou à cinquante, c'était toujours la même chose, — je veux dire la séparation, — il consentit à se laisser emmener en Italie par sa mère, à qui un médecin complaisant conseilla trois ou quatre mois du climat de Naples.

Si cruel que ce départ fût pour Jeanne, une circonstance particulière le rendit plus cruel encore. On eut soin de lui apprendre, tout en causant d'autre chose'

que les Blanchelande allaient faire aussi le voy^igt^ d'Italie, et que les jeunes, gens se retrouveraient par delà les monts.

Jeanne crut qu^elle aurait moins souffert d'un coup de poignard eu plein cœur.

A partir de ce moment, elle éprouva Tftpre torture de la jalousie, le plus cruel tourment que puisse subir une âme jeune, tendrement éprise. Pendant les pre>* miers jours, elle attendit avec une fiévreuse impatience une lettre, une ligne, un mot> un signe de Maxence. Ne devait-il point sentir à quel point elle avait be^ soin d'être rassurée, encouragée, consolée? Rien ne venait* Il l'oubliait donct elle ne le reverrait' plus 1 tout était fini pour elle, et il lui fallait fermer, dès le premier chapitre, ce livre de la vie qu'elle avait rêvé si beau... et dont toutes les pages resteraient blanches, excepté la première.

Un immense désespoir s*empat*a de Jeanne; son énergie morale l'abandonnai Elle n'avait pas encore appris à souffrir.

Elle ne sentait plus en elle la force de lutter contré les froideurs de Victorlne ou les aigreurs dé li^ baronne. Son amour tuait sa fiertés Le séjour de Blan^^ chelande lui devint bientôt intolérable. Elle résolut de le quitter, sans attendre que ses hôtes se missent eux-mêmes en route. Elle ne voulait point assister à leur départ : la mesure de ce qu'elle pouvait supporter était comble. Elle Communiqua ses projets au baron. De toute la famille, c'était lui qui se montrait maintenant le meilleur pour elle. La présence de Maxence au château Tavait singulièrement — et dangereusement — surexcité; mais à présent que le jeune

comte de Bois-Robert n'était plus là« et qu'il était ainsi redevenu maître absolu du terrain abandonné, il se montrait beaucoup plus raisonnable et plus calme.

Il avait» de lui-même, soigneusement réprimé ses velléités par trop sentimentales. SU n'avait point étouffé complètement le désir dans son cœur, il avait du moins la prudence d'ajourner indéfiniment la réa^ lisation de ses espérances. L'annonce d'un prochain départ ne laissa point, toutefois, que de lui causer une certaine émotion, qui ne put échapper à Jeanne : elle devenait observatrice ; les leçons de la vie lui coûtaient assez cher pour qu'elle essayât d'en profiter. Un matin qu'il la trouva seule :

— . Si ces dames s'en vont en Italie, lui dit M. de Blanchelande, vous savez bien que moi je reste en France.

Tout en parlant, il la regardait attentivement^ comme pour mieux juger de l'effet que ses paroles produiraient sur elle.

Jeanne ne répondit que par un mouvement d'épaules indifférent, et son visage fut aussi muet que ses lèvres.

— Dans quelques jours, continua M. de Blanche^ lande, ce château, si animé maintenant, sera désert et morne. Vous m'annoncez Tintention de le quitter..* Je le regrette : mais je n'ose vous prier d'y prolonger votre séjour jusqu'au moment...

-—Vous avez raison, monsieur; je ne suis restée ici que trop longtemps. . .

— Est-ce un reproche, mademoiselle?

— En tuot cas, monsieur, je ne pourrais l'adresser

2î)2 LA PUPILLfi

qu'à moi; -car personne ne m'y a retenue, et plusieurs auraient été ravis de m'en voir partir.

— Je n'imagine point que ce soit pour moi que vous parliez ainsi?...

— Non I répondit Jeanne, avec une soudaineté qui ne permit pas au baron de douter un seul instant de la sincérité de ses paroles, non, ce n'est pas pour vous !

Cela ne laissa point que de l'enhardir un peu, et peut-être avait-il besoin de l'être, car lui-même trouvait que ce qui lui restait à dire à Mlle Derville présentait quelques difficultés.

. — Quant à moi, continua-t-il à voix basse, je vous le disais tout à l'heure, je ne voyage point ; rien ne m'appelle en Italie... et, permettez-moi de vous le dire, tout me retient en France.

Il regarda encore une fois Jeanne qui ne le regardait pas. Mais elle n'en sentit pas moins, tout en tenant ses paupières baissées, que deux yeux ardents et fixes s'attachaient à elle, et elle en éprouva je ne sais quelle émotion désagréable, mêlée de trouble et de malaise. *

Le baron feignit de ne point s'apercevoir de cette impression, et il continua :

— Je ne suis point, mademoiselle, susceptible d'un sentiment banal ; mais quand une fois j'ai donné mon affection, elle dure toujours... Je crois même qu'il ne dépendrait pas de moi qu elle cessât... Elle fait partie de moi-même, . . . elle est dans ma vie, . . . elle est ma vie I

Jeanne ne répliqua rien, mais cette fois elle releva sur le baron des yeux qui semblaient lui demander grâce, et le prier de ne pas dire ce qu'elle ne pouvait pas entendre.

DE LA LÉGION D*kONNEUR. 293

^ — Cette affection, mademoiselle, continua M. de filanchelande, je ne sais personne qui soit plus digne que vous de l'inspirer.

— Vous êtes trop bon, monsieur I balbutia Jeanne.

— Acceptez donc de bonne amitié les quelques petits services dont vous pouvez avoir besoin, et que je serai heureux de vous rendre. Ce sera votre manière de mè prouver que vous ne me jugez pas tout à fait indigne d'être votre ami.

— Pour cela, monsieur, vous savez bien que c'est impossible! dit Mlle Derville avec une dignité triste; vous savez bien que je n'ai pas plus le droit d'accepter de vous que vous n'avez celui de m'offrir.

— J'avoue que ce sont là des scrupules que je ne comprends pas. Vous avez une exagération de délicatesse, fort honorable sans.doute, et que j'apprécie... mais qui est bien inutile entre nous, et qui ne peut que nous affliger l'un et l'autre.

— Que voulez-vous ? La vie est ainsi faite, et il ne nous appartient pas de la changer. Vous n'avez aucun titre à m'obliger, et je ne puis vous rendre aucun service qui soit l'équivalent du vôtre. Victorine est aussi savante que moi, et vous n'avez ni nièces ni cousines à qui je puisse donner de leçons... c'est, vous le savez, monsieur le baron, la seule chose à lequelle je sois bonne f

— Écoutez, mademoiselle, reprit M. de Blanchelande avec beaucoup de gravité, vous êtes une personne intelligente, à qui l'on peut tout dire parce qu'elle peut tout comprendre ; je n'ai pas, sans doute, les droits auxquels vous faites allusion, mais permettez-moi de vous dire que j'en ai d'autres..

291' LA PtJPiLLE

•^ Je ne les connais pas, monsieur,

— ' C'est qiïe vous ne voulez pas les connaître J répliqua M. de Blanchelande avec plus de feu qu'il n'en avait encore mis dans ses paroles.

— E t lesquels donc^ monsieur ?

~ Ceux que me donne mon affection pour vous, Jeanne,.,

-^ Votre affection pour moi, monsieur, répliqua la jeune fille avec beaucoup de fermeté, votre affection n'est pas, ne peut pas être, vous le savez bien, de celles qui autorisent les services auxquels, bien malgré moi, je vous le jure, je comprends que vous faites allusion.

— • Une affection sincère a tous les droits.

— Mais moi, je n'ai point droit à cette affection, -p- Ne soyez ni injuste, ni cruelle ! poursuivit M. de

Blanchelande avec une certaine émotion. Il y a, voyezvous, des choses auxquelles vpus ne pouvez pas vous tromper... Je ne suis pas heureux, ma chère enfant... Depuis longtemps déjà, des dissentiments que nous cachons soigneusement au monde, nous ont séparés l'un de l'autre, Mme de Blanchelande et moi; l'in^ fluence, plus grande de jour en jour, qu'elle prend sur Victorine, m'enlèvera peu à peu le coeur de ma fille... Bientôt je serai seul au monde...

— Victorine est jeune, affectueuse et bonne... Voiis la ramènerez à vous.

— Non,il est déjà trop tard ICependant,je ne me crois pas d'âge à me sevrer absolument de toute tendresse... Ce que je ne trouve pas dans ma famille, qui pourrait m'empêcher de le chercher ailleurs ? Qui m'empêche de vous le demander, Jeanne, à vous qui n'êtes pas

plu^ heureuse que moi ? Nos deux ijaalheura pourraient ainsi se consoler. . .

Jeanne pâlit un peu ; un léger tremblement agita ses mains; une palpitation plus vive souleva son corsage... mais el}e ne prononça point une parole.

Le baron se crut encouragé par ce silence, et il continua :

— Oui, Jeanne, je place sur votre tête toute l'affection dont mon cœur est plein... C'est en vous que repose désormais l'espoir de ma vie ; ce que n'ont voulu être qi ma femme ni ma fille, vous le serez, vous ! Oh I ne vous y trompez pas I Je ne vous demande pas de m'aimer comme je vous aime... Je sens biei) que cela vous serait impossible. Je vous demande seulement de vous laisser aimer... Aimer! ce ne serait pas assez dire, car le sentiment que je vous ai voué est bien plus proche de l'adoration que de l'amour, tant il est à la fois pur et ardent I II absorbe déjà mon âme... il remplira ma vie... Vous serez le but de tous mes efforts, comme vous êtes l'objet de toutes mes pensées.

Jeanne essuya quelques gouttes de sueur glacée sur son front; mais ses lèvres ne s'ouvrirent point.

— Croyez-le bien, chère enfant, poursuivit M. de Blanchelande, il n'y a qu'à mon âge que l'on sache bien aimer... L'amour des jeunes gens n'est qu'une des mille distractions de l'existence... Chez nous il est la vie même.., La destinée 9 été dure pour vous jusqu'ici, ma pauvre Jeaiipe; vous êtes orpheline, sans appui, seule dans le monde, livrée comme une proie aux méchants, aux égoïstes et aux cœurs durs... Mais vous m'avez rencontré, il faut que tout cela change I

Je me donne pour mission de réparer tous les torts de la destinée envers vous... Ce qu'elle vous a pris, je vous le rendrai ; ce qu'elle ne vous a pas donné, vous le trouverez en moi... Rien ne vous manquera; tous vos désirs seront accomplis; c'est à peine si vous aurez le temps de les former. Je veux vous remettre à votre place. Vous n'êtes pas faite pour végéter dans d'obscurs et pénibles travaux, livrée à des chances précaires. Cela ne doit pas être... Je ne veux pas que cela soit t .

Le baron de Blanchelande s'était animé au bruit de ses paroles; il se leva et voulut prendre la main de Mlle Derville.

Cette main, Jeanne la retira, sans pruderie affectée, sans précipitation ridicule, mais avec une fermeté qui ne pouvait laisser de place au doute. Puis, relevant sur lui ses yeux limpides, à la fois doux et fiers, où brillait d'un rayonnement céleste l'honnêteté de sa franche et droite nature :

— Monsieur le baron, lui dit-elle, de toutes les douleurs qui m'attendaient sous votre toit, celle-ci est la plus cruelle, car il s'y ajoute une humiliation. D'autres épreuves de ce genre me sont réservées peut-être dans le cours d'une vie dont vous venez de dépeindre l'abandon; mais elles me viendront de gens qui me connaîtront moins que vous, et. qui ne sauront pas combien peu je les mérite. J'ai supporté sans me plaindre plus d'une injustice dans votre maison. Vos dernières paroles m'en chassent. Vous devez comprendre que nous ne pouvons plus nous revoir. Veuillez me faire reconduire à la prochaine station... Je ne resterai pas une heure de plus ici<

i)E LA LÉGION D'HONNEUR. 297

Le baron fut atterré. Le calme de Jeanne, pendant tous ses discours, ne lui avait pas laissé prévoir ce dénoûment. Il essaya de répliquer; la jeune fille ne lui en laissa pas le temps

— Je souhaite partir le plus tôt possible, poursuivitelle, et j'espère que vous voudrez bien ra'éviter la peine de solliciter Tintervention de Mme de Blanchelande.

Et sans ajouter un mot, froide, droite, implacablement résolue, elle passa devant le père de Victorine, qui n'osa pas la retenir.

Une heure plus tard, sans avoir revu le baron, et après des adieux assez secs échangés avec Mme de Blanchelande, Jeanne allait monter en voiture...

Victorine, au 'dernier moment, quand elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre de celle qui, après avoir été si longtemps son amie, était devenue tout à coup sa rivale, sentit renaître son ancienne affection pour elle.

— Je suis vraiment malheureuse, dit-elle à Jeanne, de te voir partir ainsi, sans une position assurée... Mais il parait que c'est dans la vie comme à la pension : on ne fait pas ce qu'on veut !

— Je le sais bien I

— Où vas-tu?

— Je ne sais I

— Que vas-tu devenir*'

— Je l'ignore.

r— Si nous pouvions t'être utiles?

K— C'est maintenant impossible...

•— Tu me réponds durement I

— Comment me parlais-tu, il y a huit jours?

^ C'est vrai t nous t'avons peut-être fait de la peine.

•■^ Peut*être? répliqua Jeanne avec une certaine amertume.

^ Eh bien 1 sois meilleure que nous... Oublie le mal pour ne te souvenir que du bien... Jeanne, il y a eu un mauvais mois dans notre vie; mais il y a eu cinq bonnes années!

— Je le sais bien ! Il aurait mieux valu nous quitter il y a six semaines... J'ai déjà trop vécu. Adieu.

La voiture était au pied du perron. Mlle Derville y monta; le cocher rendit la main; les chevaux par* tirent.

<— Seule I seule au monde t fit Jeanne en cachant sa tête dans ses deux mains, au moment où les roues effleurèrent la grille de la cour d*honneur.

Elle repassa dans sa mémoire les événements du dernier mois, et revécut, pour ainsi dire, ces quelques^ semaines de sa vie, et les trouva bien tristes. Une 3eule chose eût pu la consoler; c'était la pensée deMaxence et la souriante perspective de tendresse et d'arpour que son souvenir aurait dû évoquer devant elle^

Mais l'incertitude si cruelle où il l'avait laissée de- .puis son départ; ce projet de voyage en Italie, auquel il avait si aisément consenti; cette sorte de rendezvous des deux familles, véritable préliminaire d'un mai^age arrêté, n'étaient pas de nature à lui laisser de bienUongues illusions.

La Vvérité apparaissait à ses yeux avec une impia-

cable évidence, — et la vérité, c'était la lutte sans trêve, sans merci, au milieu des difficultés d'une carrière inconnue, après un début qui n'avait été qu'une déception cruelle I

Dans ces excès du malheur, on éprouve je ne sais quelle âpre volupté à savourer ce que le poète anglais a si bien nommé la joie du chagrin. Jeanne s'enfonça dans un coin de la voiture, et, doucement, sans convulsions ni sanglots, comme deux ruisseaux couleraient de deux sources égales, elle pleura toutes les larmes de ses yeux.

Mais la calèche^ qui filait sur la route unie, la berçant de son roulis régulier, s'arrêta tout à coup. Jeanne en éprouva une sojte de soubresaut, qui lui fit relever la tête avec une certaine vivacité.

Le baron de Blanchelande était à la portière de sa voiture qu'il ouvrait déjà.

Jeanne voulut faire un geste pour l'empêcher de monter; mais en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'était élancé dans l'intérieur, et avait refermé la portière avec un certain fracas. Était-ce un signal? on ne saurait le dire; mais le cocberi comme s'il eût obéi h des instructions reçues d'avance, enleva vigoureusement ses chevaux, et l'attelage partit comme une flèche,

Jeanne et M. de Blanclielande se trouvèrent assis côte h côte,

Il y avait sur le visage de la fille du colonel je ne sais quelle fierté indignée, et en n^ême temps une telle détermination qu'il eût suffi d'un regard jeté sur elle, pour faire rentrer dans le devoir Taudacieux le plus téméraire. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'était

point, certes, dans cette catégorie de .malfaiteurs qu'il fallait ran^^r le baron. Si, d'ailleurs, en se plaçant ainsi sur le passage de Mlle Derville, il avait encore obéi à quelque inspiration mauvaise, la vue de ces yeux gonflés et rouges, de ces joues sur lesquelles on apercevait la trace brûlante des larmes, de cette poitrine haletante et brisée, sous l'effort des sanglots comprimés, Teût ramené bien vite à un autre ordre de sentiments.

— Mon Dieu, mademoiselle, qu'avez-vous? de- , manda-t-il à Jeanne du ton le plus respectueux.

— Ce que j'ai ! ce que j'ai! reprit Jeanne avec je ne sais quoi d'âpre dans la voix et de farouche dans l'accent... vous osez me demander ce que j'ai !... Eh bien,

' monsieur, je suis indignée de l'odieuse persécution que vous exercez contre moiî... Ah! je le vois bien, toute hospitalité se paie chez vous ! celle de votre voiture comme celle de votre maison I... je regrette de ne ravoir pas deviné, car, plutôt que de la subir, je serais allée demander la charrette du dernier de vos paysans... et si, par crainte de vous, il me l'eût refusée, vous laissant mon misérable bagage, et, de votre château n'emportant que mon honneur, je m*en serais allée droit devant moi par les chemins !

— Ah! vous me haïssez donc bien! fit le baron avec une expression douloureuse...

— Non! répondit Jeanne dont le regard donnait à sa parole quelque chose de plus significatif encore, non ! ce n'est pas de la haine que j'ai pour vous !

M. de Blanchelan je eut peur de l'exaltation vraiment effrayante où il la voyait. Il eût donné tout au inonde poui* la cal/ aer, et il ne voyait pas le moyen

If

d^y parvenir. — La quitter, peut-être? — mais il ne le voulait pas encore. Il commença toutefois par abandonner la place qu'il avait prise auprès d'elle, et il s'assit en face sur l'autre siège.

— Mademoiselle, lui dit-il alors, si j'ai vraiment perdu le droit de m'adresser à autre chose qu'à votre raison, daignez du moins me permettre d'y faire appel. Je ne crois pas avoir mérité le grand courroux que vous m'avez témoigné ce matin; vous ne m'avez pas compi-is. Je m'en aperçois à l'espèce de terreur que je vous inspire, et que rien ne justifie... Je suis un homme, et je puis avoir les faiblesses d'un homme; mais je ne suis pas un monstre, et il ne faut point me faire plus horrible que nature. Vous êtes ici chez vous, puisque vous êtes dans ma voiture. Si j'ai ce malheur que mes paroles ne vous rassurent point encore, vous n'avez qu'un mot à dire, j'en descends.

— Il eût- mieux valu ne pas y monter! murmura Jeanne à demi-voix.

— Elle est impitoyable t se dit le baron; ce n^est pas un cœur de femme t

Et tout haut il ajouta :

— Vous êtes jeune, mademoiselle, mais il y a des choses sur lesquelles, peut-être, vous ne devez pourtant pas vous tromper. Il est possible que j'aie apporté un peu trop d'exaltation dans le culte, pur d'ailleurs, que je voulais vous rendre; peut-être ai-je mis trop d'ardeur à vous exprimer l'intérêt si sincère que vous m'avez inspiré. Vous voyez bien que je m'accuse au lieu de me défendre 1 Mais il me semble qu'une telle faute méritait peut-être quelque indulgence chez celle qui me l'avait fait commettre. Cette indulgence, vous

n'avez pas daigné me raccorder; je me résigne à vos ressentiments... mais je n'ai pu me résigner, au moment où nous nous quittons pour toujours peut-être, à vous laisser emporter de moi Tidée la plus fausse et la plus injuste. Il est probable que nous ne nous reverrons plus : c'est ce que vous souhaitez. Pour mon compte, je m^en afflige profondément, sans me flatter que mes regrets puissent influer en rien sur vos résolutions. Mon illusionne va pas jusque-là; maisj'aidu moins le droit de vous prier de ne pas em^^orter, daii3 votre vie nouvelle et inconnue, ce souvenir irrité contre moi. Plus tard, avec calme^ seule, quand je ne serai plus là, vous reviendrez, par la réflexion, sur tout ce qui s^est passé entre nous^ et vous apprécierez autrement et mes intentions et ma conduite... c'est tout ce que je vous demande^ mademoiselle, pouvezvous me le refuser î

Il y avait en ce moment, dans la parole de M. de Blanchelande^ une telle apparence de franchise, que Jeanne ne crut pas pouvoir douter plus longtemps. Elle était jeune; ses souffrances personnelles n'avaient pas eu le temps de l'endurcir contre les chagrins des autres. Les sources fécondes de la sympathie n'étaient point encore taries dans sa belle âme généreuse. Ses nerfs se détendirent bientôt, et peu à peu sa colère s'apaisa.

Le baron s'aperçut qu'il avait regagné du terrain; mais il était trop habile pour essayer de profiter de ses avantages immédiatement, et pour risquer, par une vivacité maladroite, de compromettre ses succès avant de les avoir assurés.

— N'est-ce pas, dit-il doucement à Jeanne, n'est-ce

pas, mademoiselle, que nous allons nous quitter sans haine, sans ressentiment, sans amertume, presque amis?

— Je ne suis pas née pour la haine, fit Mlle Derville avec un léger mouvement de tête. Vous n'avez point à redouter la mienne; mais, comme vous Tavez dit vousmême, c'est tout ce que vous pouvez me demander : quittons-nous donc à présent!

— Quittons-nous! répondit M. deBlanchelandeavec une certaine nuance de résignation mélancolique.

Il fit le geste de partir; mais il avait Tair si mal-* heureux que Mlle Derville, dont le cœur ne savait pas être longtemps insensible à la pitié, ne put s'empêcher de mettre sa main dans la main qu'il lui tendit.

— Merci ! fit le baron, qui garda peut-être un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire cette petite main dans la sienne, et qui la porta bientôt à ses lèvres.

Jeanne releva la tête, et, tout à coup, devint pâle comme un marbre.

Sqs yeux venaient de rencontrer ceux d'un hommd à cheval, qui se croisait avec sa voiture. La route sablonneuse avait amorti le bruit de son approche, et son arrivée était une surprise.

Jeanne, en apercevant ce nouveau venu^ retira, ou plutôt arracha sa main à l'étreinte du baron, et cacha son visage, en étouffant un cri d'angoisse.

Elle venait dé reconnaître celui dont elle avait si longtemps attendu la venue, et qu'elle ne croyait plus revoir, le comte de Bois-Robert.

Maxence, après avoir consenti, de guerre lasse, à ce svoyage en Italie, arraché à sa faiblesse par les obses ions maternelles, avait^ cependant fini par com-

prendre qu'il ne pouvait partir ainsi, sans avoir revu Mlle Derville^ sans avoir échangé avec elle au moins un adieu, sans l'avoir assurée de sa constance, sans | avoir formé avec elle leurs plans de commun avenir. Il était résolu à tout tenter pour obtenir une entrevue dans les environs de Blanchelande. L'or rend tout possible, et le jeune homme saurait acheter des dévouements.

On ne pouvait adresser qu'un reproche à cette démarche. C'était d'avoir été faite un peu tard, et, quand déjà celle qui en était l'objet avait eu le temps de beaucoup souffrir. Le comte ne voulait pas aller au château même; son intention était de demeurer quelque temps dans les environs, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un moyen sûr de se mettre en rapport avec Jeanne. Il éprouvait un besoin d'autant plus vif de la revoir, que sa mère, dans une intention plus facile à comprendre qu'à justifier, ne s'était pas fait faute de hasarder devant lui d'assez malignes insinuations sur les soins que le baron rendait à celle qu'elle appelait dédaigneusementSr/ns^zïu^rtee. Cette petite méchanceté bien gratuite n'avait pas obtenu l'efifet espéré. Elle avait, au contraire, aiguillonné chez Maxence l'amour par la jalousie, et précipité ses résolutions. En sortant du déjeuner, pendant leque] Mme de Bois-Robert avait tenté cette campagne malheureuse, il avait mis l'éperon dans le ventre de Ferragus, et il était accouru à Blanchelande, bride abattue.

Il s'était rencontré, au détour d'un chemin, avec la calèche du baron, sans qu'il lui fût possible de l'éviter. D'ailleurs, la surprise avait été si brusque qu'il n'avait pas même eu le temps d'y songer. Un regard

jeté dans Fintérieur de la voiture lui montra le père de. Victorine baisant la main de Mlle Derville... Pouvait-il ne pas voir dans ce seul fait la confirmation trop évidente de tous les soupçons que sa mère avait essayé de faire pénétrer en lui ?

Immobile sur son cheval rivé au sol, avec lequel on eût dit, en ce moment, qu'il formait un groupe vivant, il ne pouvait détacher ses regards du visage de Jeanne, de Jeanne, toute remplie, à sa vue, d'un trouble douloureux et voisin de la terreur. La précipitation même avec laquelle, en apercevant Maxence, Mlle Derville avait retiré sa main, donnait une apparence plus coupable encore à une action si parfaitement innocente en soi, et tellement justifiée par toutes les circonstances qui l'avaient précédée. Mais il y a des moments où l'on ne raisonne pas, — où Ton ne peut pas raisonner, — c'est quand la passion seule agit en nous et pour nous.

Maxence se trompa dans son jugement, comme beaucoup d'autres, hélas i se seraient trompés à sa place. Un soupçon affreux traversa son esprit, puis se changea bientôt en certitude... certitude menteuse, fondée sur une erreur, mais qui n'en était pas moins cruelle... L'indignation et le sarcasme bouleversèrent tout à coup ses traits si nobles et si beaux, faits pour exprimer les doux sentiments, et montrer l'épanouissèment de l'âme heureuse.

Un sourire amer, sardonique, gonfla ses lèvres... puis, comme s'il n'eut pu supporter davantage un tel spectacle, sans paraître remarquer le mouvement désespéré de Jeanne qui lui tendait ses deux mains, avec un élan qui la jetait tout entière en lui, il déchira d'un

éperon furieux les flancs de son cheval. Ferragiis, surpris par cette violente attaque, fit deux bonds en avant, et s'élança bientôt à travet*s champs.

— Mais, allez-vous-en donc, monsieur! ohî mon Dieu t par pitié ! allez-vous-en I dit au baron Jeanne, hors d'elle-même, et prévoyant les funestes résultats que devait ayoir cette fatale rencontre.

, — Oui ! oui ! tout à l'heure, je m'en vais I fit M. de Blanchelande, contrarié au dernier point, et qui se retourna pour donner l'ordre au cocher d'arrêter.

— C'est votre faute I Tout cela est votre faute f poursuivait Jeanne, que son désespoir rendait impitoyable. . . Pourquoi êtes-vous venu? Pourquoi n'êtes-vous point parti quand je vous en ai prié?.., Vpus avez donc juré de me perdre.,. Ah! ceci, je le sens, c'est le dernier coup! il pe me manquait plus c[ue ce malheur-là...

Dans l'exaspération d'une douleur folle, oubliant sa réserve habituelle et la discrétion si naturelle à son sexe, elle ne songeait même plus à entourer ses sentiments du mystère qui en fait le plus grand charme, pour les $mes chastes et délicates comme la sienne.

-— Comme elle l'aime ! se dit M. de Blanchelande avec une amertume jalouse... sont-ils heureux ces jeunes!.,. Aht pourquoi celui-ci est-il revenu sitôt.?... Encore une idée de n^a femme ! comme si l'on n'eût pu le laisser epcore deux mois en Allemagne...

Il comprit que le quart d'heure du sentiment était passé, et q^e sa présence, en se prolongeant, devien-

\drait odieuse à ïa jeune fille; il fit arrêter, descendit^ et, après avoir, salué froidement Mlle Derville, il dispafi en murmurant.

-<Qui sait^ lî^ vie est longue! le montagnes ne se

rencontrent pas; mais les hommes et les femmes se rencontrent.*. Au revoir, ma cruelle!

Jeanne continua sa route toute seule, livrée à un tel paroxysme de douleur qu'elle en perdait le sentiment de sa douleur même. Dieu ne donne à ses créatures qu'une certaine quantité de souffrance, et, quand la mesure est comble^ ce qui vient par surcroît ne compte plus. Il y avait, cependant, des instants oîi elle éprouvait comme un certain redoublement d'angoisse : c'était, par exemple, quand elle se rappelait le regard que Maxence lui avait jeté en partant ; quand elle se disait qu'il se croyait peutrêtre le droit de la mépriser. . . A cette seule pensée, elle sentait en elle-même comme une révolte de tout son être.

Les roues tressautantes et les heurts de la voiture, cahotée sur les pavés inégaux de Châteauneuf, la secouèrent de sa torpeur. Elle savait que Mme de Bois- Robert possédait un hôtel dans cette jolie petite ville où, jadis, — avant que Paris n'absorbât la France, — quelques bonnes familles de la Sologne avaient l'habitude de prendre leurs quartiers d'hiver; elle ne put s'empêcher de chercher, sur les façades armoriées, son écusson qu'un jour peut-être elle eût dû porter... Elle ne l'aperçut point. C'était comme ime dernière illusion qui s'évanouissait.

Le oocher,'qui avait ordre de conduire Mlle Derville jusqu'à la gare d'Orléans, traversa Châteauneuf sans arrêter, et^ tournant à gauche, enfila la longue route qui descend des bords de la Loire jusqu'aux sources du Loiret. Ahl cette route^ avec quelle joie l'avait-elle parcourue, assise dans cette même voiture, quelques semaines plus tôt... L'espérance alors lui souriait... et

maintenant? maintenant, c'était le désespoir qui étreignait son cœur.

En arrivant en gare, le serviteur des Blanchelande, jaloux comn^e tous les subalternes, et qui voyait presque une ennemie dans cette jeune fille pauvre, que ses maîtres avaient si longtemps traitée comme une amie et une égale, déposa ses colisy comme on dit dans la langue technique du railway, à la porte des salles d'attente, salua à peine Mlle Derville et tourna bride tout aussitôt. Le train montant ne passait qu'à quatre heures. Il en était deux à peine.

Depuis qu'elle était au moilde, c'était la première fois que Jeanne se trouvait seule, livrée à elle-même, et obligée de prendre souci des choses matérielles de l'existence. Jusqu'alors, les autres s'en étaient occupés pour elle. Elle ne laissait donc point que d'éprouver un véritable embarras, qui se trahissait aux yeux de tous. Un sous-chef, jeune encore, et qui avait quelque compassion dans l'âme, vint lui offrir une salle, et lui demanda poliment où elle allait.

A vrai dire, la pauvre fille n'en savait rien. Elle se sentait si abandonnée dans ce vaste monde, que tous les coins de la terre lui étaient également indifférents.

— Mon Dieu I je l'ignore moi-même, répondit-elle ingénument.

— Alors, mademoiselle voyage pour son plaisir ? continua l'employé, ne demandant pas mieux que d'entrer en conversation avec une belle jeune fille, qui se trouvait seul^ et qui ne savait pas où elle allait.

— Pour mon plaisir ! oh I non, monsieur, répliqua Jeanne' avec assez de vivacité, en relevant la iéie.

Le jeune homme, à ce moment la regarda plus at-

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tentivement ; ses yeux ronges disaient qu'elle avait pleuré, et tout son visage portait la marque d'un tel abattement, que l'indiscret se sentit saisi d'un involontaire respect en face de cette grande douleur, si vivement accusée; il n'osa donc point continuer sa tentative de causerie familière.

— Mademoiselle, dit^il en portant la main à sa casquette galonnée, le train de Bordeaux, passe dans une heure, celui de Paris dans deux; je vais mettre vos bagages en sûreté; je viendrai vous avertir quand on ouvrira les guichets. . ,

Il s'en allait : Jeanne le rappela. Une idée lui venait. Quand on ne sait pas où aller, on retourne au pays natal. Une sorte d'instinct nous ramène ainsi vers notre berceau, comme si nous devions retrouver nos forces rien qu'en touchant la terre là oii nous l'avons foulée pour la première fois.

— Monsieur, dit Mlle Derville, en regardant le souschef de ses beaux yeux timides, je voudrais aller à Âvranches... c'est là que je... mais je ne sais pas le chemin I

— Ligne de Normandie : correspondance avec l'Ouest; à Tours, les voyageurs changent de train; filer sur le Mans, Argentan, Alençon, Falaise; reprendre la ligne directe à Mézidon ; quitter le rail à Carentan, et continuer la route par terre, service des Messageries I fit avec une volubilité de cicérone le jeune homme qui, tout à coup, redevenait employé. Si mademoiselle le désire, je prendrai son billet, et la préviendrai quand il en sera temps.

— Oh I monsieur, que je vous serai donc obligée

— Première classe ? continua le sous-chef, en exa-

minant là toiletté de voyage de Mile Derville, simple mais élégante...

Xeanne n'était point de cèllèsi qui sô laissent dominer par une fausse honte et uiie sotte envie de paraître.

— Non, toOtisieùf, répondit-elle doucement; une seconde, si vous le voulez bien... cela suffira I

— Rien de plus aisé, mademoiselle I Eutré. nous, àjouta-t-il d'un air bon enfant, on y est mieUi là nuit; on a plus de place pour dormir. . . Mais, sans indiscrétion, venez-vous de loin ?

— Du château de Blanchelande.

— Âh i très-bien I sur le plateau, de Tautré côté de Château-Neuf; joli endroit... Mais Votre déjeuner est loin... N*avez-vous point faim, par hasard?

«^ Je Crois que si.

— Vous devez en être sÙrè, dit-11 en souriant; l'estomac n'est pas trompeur. Permettez-moi dô Vous faire servir.

Sans attendre sa réponse, il alla droit au buffet et commanda pour là belle inconnue un modeste diner, dont elle avait certes im grand besoin.

— Allons I il y a encore de braves dûSUrs en ce monde I murmura Jeanne les larmes âu& yeux, en le voyant s'éloigner.

Deux heures plus tard, IWployé installait là jeûne Bile dans un Wagon de dames, où elle se trouva seule.

— Vous dormirez là comme dans votre petit lit blanc, dit^il en lui donnant son sac de nUit,

— Merci pour toutes vos bontés ! fit Jeanne qui lui tendit la main avec un geste de grande dàme^ après • avoir ôté son gant.

La chose n'était rien en soi ; la manière dont elle

était faite était tout. Le sous^chef était un garçon bien né , échoué à Orléans comme une épave flottante des naufrages de la vie parisienne. Il avait été du monde, et il était capable de comprendre la délicatesse et la grâce d'un procédé...

— Ah i mademoiselle I balbutia-t-il^ à présent, c'est

moi qui vous remercie...

Le train filait déjà sur Paris, et l'employé se tenait encore debout à la même place, regardant fuir au loin le wagon qui emportait cette apparition charmante, qui venait d'éblouir une heure de sa trop monotone existence.

•— Eh I bien, non, se dit-il, on n'en voit pas comme celle-là tous les jours sur la ligne... Hein t de quel air elle m'a tendu sa petite patte I... en se dégantant^ s'il vous plaiti On eût dit une princesse déguisée... et moi, qui l'ai ^rrée à la houzarde, cette jolie main blanche, au lieu de la baiser comme un marquis... On t'en redonnera, mon bonhomme, des filles comme celle-là à mettre en seconde classe I... Oui, par ma foi i aujourd'hui, j'aimerais mieux être chef de train que chef de gare... Je la reverrais aux stations i...

Un train descendant l'interrompit dans ses réflexions.

— Le service avant tout 1 fit-il avec un mouvement d'épaules. Lés contrôleurs ne plaisantent pas. Je reprendrai les idées couleur rose, après le passage du n«30.

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