‹ La Pupille du colonelChapitre 28 sur 31 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le colonel Lespy à sa pupille

« Ma chère pupille,

« J'ai ressenti une surprise bien pénible en

isant la lettre d'Isabelle, et celle que vous aviez

lié ma sœur de me communiquer.

« Je ne parle pas de l'autre missive, celle qui

émane d'un ingrat auquel j'ai depuis longtemps

fermé ma maison et mon cœur. Il sait que je n'ouvre aucune enveloppe sur laquelle je reconnais son écriture.

« Je regrette, mon enfant, que vous ayez eu vis-à-vis de voire tuteur des rélicences qui ont causé tout le mal. Si j'avais su que vous connaissiez mon neveu, j'aurais pu vous prémunir contre sa recherche, et prévenir une demande à laquelle je ne puis donner mon assentiment.

« Ne croyez pas, ma chère Geneviève, que j'agisse par un sentiment de colère ou de rancune. J'ai pardonné à Michel; il en aura la preuve lorsqu'on ouvrira mon testament. Il y a entre nous trop de choses pénibles pour que je renoue jamais des relations désormais dénuées de charme et de douceur. Mais si je croyais vraiment qu'il pût vous rendre heureuse, je vous dirais : « Épousez mon neveu, Geneviève ; « j'aurai le regret, bien vif, de ne plus vous voir, « mais mes vœux les plus tendres accompagne- « ront la fille de mon vieil ami dans sa vie non- « velle. » Voilà, Geneviève, ce que je vous dirais si je croyais votre bonheur assuré. Mais comment le serait-il avec l'être versatile qui a pu abandonner la plus noble des carrières pour se lancer dans une vie de rapin? Comment la sécu-

rite de votre foyer ne serait-elle pas menacée, aux mains d'un homme disposé à courir tous les hasards? Et enfin, quelles garanties vous otiriraît l'affection de celui qui a pu mépriser me:^ désirs les plus chers, à moi, son père aaopiif, désobéir à mes ordres, déshonorer mon nom avec le sien par le plus odieux, le plus iàcne des abandons!

« Je me suis placé en face du souvenir de votre grand-père, le général de Dourliac... J ai, pour ainsi dire, évoqué sa mémoire et scruté les idées que je lui connaissais, les paroles qu'il avait maintes fois répétées devant moi... Sur de ses sentiments, qui seraient conformes aux miens, c'est avec le regret de vous peiner, mais aussi avec la certitude de faire mon devoir, que je viens vous donner ma réponse :

« Ma chère pupille, tant que la loi me donnera autorité sur vous, je ne saurai consentir au mariai;e que vous me soumettez.

« Veuillez communiquer ma lettre à Mme Rallière. Mes doigts ont aujourd'hui un tremblement qui me rend pénible tout mouvement...

« Quant à celui qui, fidèle à ses tristes errements, jette aujourd'hui une ombre entre nous,

el m'inflige ainsi une nouvelle peine, je le laisse à sa consriencB...

« Si vous me fermez votre cœur, mon enfant, j'en ressentirai un vif chagrin... Pourquoi entre tant de jeunes filles, est-il venu choisir celle qui a été la joie de mon foyer?... »

Il est impossible de peindre la consternation de la pauvre Véfa, lorsque le courrier lui apporta cette lettre cruelle. Elle la lisait et la relisait encore, et, quoi qu'il arrivât, elle ne voyait que soufTrance.

Isabelle la lui arracha presque des mains... Sa figure était curieuse à voir pendant sa lecture. Elle releva enfin la tête, et regarda sa sœur d'un air de perplexité,

— Mais, ma chère Véfa, c'est de la pure démence ! Je ressens plus de peur que de colère : le colonel est fou!

— Non, c'est un point de vue étroit, pasv sionné, exclusif, répondit la jeune fille, luttant contre un affreux chagrin. Il est sincère, il croii agir comme il le doit, et il est convaincu qu'il pratique le pardon des injures imaginaires dont il souffre très réellement.

— Ma chérie, s'écria Isabelle, je vais téléphoner à mon notaire, et dans une heure, nous

saurons quel est le moyen le plus prompt de l'arracher à une tyrannie qui passe les bornes... D'abord, je ne crois pas que les pouvoirs dont la loi investit un tuteur s'étendent jusqu'à empêcher un mariage qui offre toutes les garanties morales et maléiielles, sous le seul prétexte que le futur n'a pas voulu rester soldat!

Elle éclata d'un rire nerveux, et se leva pour aller au téléphone.

Mais Véfa l'arrêta.

— Oh ! non, non, Isa, c'est impossible I

Et comme Isa, légèrement irritée, voulait passer outre, elle domina son chagrin par un effort suprême.

— Tu n'y penses pas, ma chérie! Prendre des mesures légales contre le pauvre colonel, l'ami de grand-père celui à qui il nous a confiées!

— Mais rien, pas même le choix de grandpère, ne l'autorise à se mettre en travers de ton bonheur, Véfa!

Mais la jeune fille, un instant écrasée, s'était ressaisie. La situation lui apparaissait de plus en plus nette, quoique douloureuse... Rejeter la protection, les soins, l'autorité de son tuteur, alors qu'il était accouru à son appel en un jour de détresse, qu'il l'avait recueillie sans savoir

si elle ne troublerait pas l'agrément de sa paiible existence, alors enfin qu'il voulait aider à ron avenir en se dépouillant pour compléter sa )ot au taux réglementaire! Vraiment, c'était fop odieux... Et puis, agir ainsi, n'était-ce pai ermer à jamais sa maison à Michel, couper les roules de retour, désespérer la pauvre tante Chloé ?

Véfa pleurait à chaudes larmes, maintenant, tout en résistant à sa sœur. Celle-ci, fâchée, voulait toujours appeler au conseil légal. Alors, Véfa demanda qu'on fit venir Michel...

Elle n'oublia jamais cette scène. Isabelle était

très montée; comme le jeune peintre entrait, le

visage défait par l'anxiété, elle courut au-de-

ant de lui, tenant à la main la -lettre qu'elle

avait froissée dans son indignation.

— Asseyez-vous là, lisez cette lettre, et aidezmoi à rappeler Véfa au bon sens...

Michel regarda la jeune fille avec inquiétude, comprenant, à voir ses yeux gonflés, qu'il y avait de la souffrance à redouter. Il ne s'assit pas. mais s'approcha de la fenêtre, peut-être pour cacher les impressions qu'il était inhabile à déguiser.

Isabelle accompagnait sa lecture de commentaires.

— Son devoir envers Véfa!... Oui vraiment! U a pris pour spécialité de rendre malheureux, sous couleur de devoir, ceux dont il assume la charge... Vous, indigne d'elle! Vous, un rapiïi! il le dit en toutes lettres! Vous, un lâche, un homme sans honneur! Non, c'est trop forti Si on lui voulait du mal, ce serait à plaider la folie!..,

Michel se retourna lentement, et revint vers elle. Il était si pâle, que le cœur de Véfa se serra affreusement. C'est elle qu'il regardait, c'étaient ses yeux qu'il interrogeait. Oh ! avec quelle angoisse !

Isabelle lui demanda impérativement de s'asseoir, et il se laissa tomber dans un fauteuil en face d'elle.

— Ce qu'il y a à faire est bien simple, reprit Mme Ralliëre d'un ton déterminé. En admettant, ce qui n'est pas, j'en suis sûre, qu'un tuteur puisse empêcher un mariage pour des raisons à lui personnelles, il y aurait évidemment des moyens de remédiera un odieux abus... Je vais réclamer la tutelle de ma sœur...

D y eut un silence, et Michel jeta à Véfa un

regard désolé. Jamais ses yeux n'avaient plus ressemblé à ceux de tante Chloé...

La jeune fille ne pouvait retenir ses larmes, mais elle protesta contre les paroles d'Isabelle...

— Non, Isa, cela n'est pas possible... Je ne ferai pas à mon tuteur l'injure de rejeter la protection qui m'a un jour été très douce... Il se leurre, je le sais; il veut se dissimuler à luimême une rancune dont nous sommes les victimes, mais qui, malgré sa folle exagération, provient d'un sentiment touchant... Il restera mon tuteur.

Michel lui tendit silencieusement la main.

— Alors, s'écria Isabelle, les regardant tous deux avec une surprise indignée, vous vous sacrifierez à un sentiment qui tient de la manie, vous vous rendrez malheureux l'un l'autre pour ne pas froisser les rancunes absurdes d'un vieillard entêté?

Michel regardait toujours Véfa, et la laissait répondre.

— Non, Isa, nous ne sacrifierons pas un sentiment vrai, un bonheur trop légitime... Mais nous attendrons...

Et elle chercha les yeux attendris de Michel. ^-- Noiisatfendrnn?, répéla-t-eile d'une voix

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plus ferme. Il n'est pas possible qu'un être si bon, si droit, n'ouvre pas les yeux !

— Mais il est figé dans ses entêtements ! Et s; après vous être rendus malheureux pendant... Voyons, Véfa, tu as dix-neuf ans... si pendant }es années de ta minorité, deux longues années! il reste inflexible?

— Alors, nous aurons acquis le droit d'être heureux, comme M. Dairey a acheté, par ses années de Saint-Cyr et de régiment, le droit d'être peintre.

— C'est trop beau, dit Isa émue, mais ne voulant pas avouer qu'elle admirait sa sœur.

— Chère Madame, s'écria Michel, les yeux si brillants qu'on eût pu croire qu'il allait pleurer, laissez-la être bonne ! Permettez-lui de ménager le parent qui m'a tenu lieu de père, et que son injustice ne m'empêche pas d'aimer î... Voyez, tout est déjà commun entre nous : elle lui paie ma dette I...

Isabelle se laissa convaincre, quoiqu'elle répétât que c'étaient de tristes fiançailles.

Le lendemain, Michel apporta à Véfa une perle montée en bague, qui avait appartenu à sa mère. C'était un bijou assez simple pour que la jeune fille pût le porter sans éveiller l'çittentioQ.

Et, Isa lui demanda de les rejoindre en Savoie, lorsqu'elles quilteraient Paris... L'avenir était devô/if' eux ; qu'importent les délais lorsqu'on est sûr l'un de l'autre?

^7. A PITRE XXVIU

ùh TANTE CHLOÉ

« 5îa petite Geneviève chérie, comment vous dire ce que je ressens! Grâce à vous, le dernier lien nest pas rompu! Nous vous reverrons, vous... Et qui sait ce que mon pauvre frère éprouvera, en pensant qu'il a empêché votre bonheur!

« Voire lettre Ta violemment ému.. Je sais voire uuuce phrase par cœur : « Je crcis que » j'aurais perdu l'amour de M. Dalrey si j'avais

<c eu seulement la pensée de me soustraire à « votre chère proleclion; seulement, laissez-moi a espérer que vous rendrez justice à ses elïoris, « à son travail, à la célébrité qui vient à lui, et « surtout à son cœur, qui vous est si tendrement « attaché. »

« Ma chère petite, il est malheureux depuis cette lettre, — et malheureux aussi de votre absence. Et moi, insensible pour la première fois à ce qu'il souiTre, je me dis que le chagrin amollira son cœur.

« Il a entendu malgré lui parler da tableau de mon cher enfant. Les journaux l'ont tous loué; ils sont unanimes à dire qu'il aura une médaille. Les libraires de Lancran exposent, grands ouverts, ks numéros des journeaux illustrés qui le reproduisent. Mais il se détourne, il s'est, j'en ai peur, juré de ne pas les regarder... Pourtant, je le sens, il n'est pas le même, il a perdu la paix de son esprit... »

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