CHAPITRE XXVi
— Véfa, je suis désemparée !
Il y a quelque chose de si plaintif, de si anxieux dans ce mot, que Véfa court à sa sœur, et la regarde dans les yeux, inquiète.
— Oui, reprend la jeune femme, s'appuyant à son fauteuil avec un geste d'abandon ou plutôt de découragement, toutes ces affaires me tuent. J'aspire au moment où ils ne viendront plus tous les jours essayer de me faire comprendre des énigmes industrielles et me demander des signatures. Je ne pourrai pas quitter Paris avant deux mois... Belvoir m'est odieux; cette grande baraque, dans un pays dénué de pittoresque, m'a toujours été désagréable ; elle représentait si fidèlement un type de parvenueî,a Je voudrais aller dans un endroit oh tout soit nouveau pour moi, où aucun souvenir pénible ne viendra me rappeler un passé douloureuiL.
Mais, avant de partir, j'ai besoin de voir autour de moi un peu de bonheur. Michel Dalrey, après le succès qu'il a obtenu, a désormais une carrière artistique assurée ; j'augmenterai ta dot de la moitié de la mienne, et je vous servirai une pension... Et puis, chérie, Bébé vous fera des cadeaux...
— Isa, tu es bonne ! Mais nous sommes jeunes, nous pouvons attendre. Crois-tu que je voudrais te quitter pendant la durée de ce deuil si lourd?
— Je ne pourrais pas me séparer de toi, en effet; si égoïste que ce soit d'assombrir par ma robe noire votre lune de miel, je vous sais assez dévoués, tous les deux, pour supporter ma présence, que je tâcherai de ne pas faire gênante... C'est moi qui, dans quelque temps, vous emmènerai à la mer ou dans la montagne; j'éprouverai une douceur à la pensée que le pauvre Georges n'a pas réussi dans le triste projet dont il m'avait faite la complice, et qu'à lui comme à moi, cette responsabilité de ton malheur a été épargnée...
Véfa l'embrassa, puis laissa sa tête posée sur l'épaule de sa sœur, pour que celle-ci ne vît pas les brillantes couleurs qui soudainement coloraient ses joues.
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— Mais, Isa, lu parles de cela comme d'une chose décidée! M. Dalrey, ne m'a jamais rien dit... excepté une toute petite phrase, l'autre jour.
— Parce qu'il est la délicatesse même; mais il avait gardé de toi un souvenir que rien n'elîaçait. Cet hiver, il me parlait, à moi.. Allez, vous êtes bien faits l'un pour l'autre I
— Et que dira le colonel?
— Le colonel ! répéta Isa, un peu déconcertée. Au fait, je sais vaguement qu'il en veut à son neveu d'avoir donné sa démission, mais j'ignore les détails... Dis-moi ce que tu sais.
Véfa raconta ce que Mlle Lespy lui avait dit de celte triste histoire, atténuant presque malgré elle les torts de son tuteur, car elle avait si bien appris à le connaître qu'elle pouvait, même en le blâmant, comprendre ce qu'il avait pensé et senti.
— Notre colonel est un tyran ! s'écria Isabelle avec force. On n'est pas à ce point exclusif ! Même le droit d'un père s'arrête à de cer taines limites ! Gomment peut-il torturer ainsi ce brave garçon, et martyriser sa pauvre vieille sœur ! Naturellement, ma chérie, je vais écrire à Lancran.. Michel écrira, lui aussi, il u'est pas
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possible, tu m'entends, qu'on mette obstacle ( un projet qui réunit pour vous deux toutes lee chances de bonheur, et qui, même au point de vue pratique, est très raisonnable, grâce à h petite combinaison que je suis si heureuse d( machiner.
— Il ne voudra pas ! dit Véfa avec une triste certitude.
— x\lors, s'écria Isabelle avec indignation, on passera outre 1 II doit y avoir des moyens d'é- • chapper aune tutelle qui deviendrait une tyrannie... Je peux demander à un tribunal que la charge de ma sœur me soit confiée... Ma petite Véfa, ajouta-t-elle avec émotion, tu es une dévote de la Providence... N'as-tu pas quelquefois pensé qu'elle a dirigé vers un certain but ; tous les événements de ton existence, et que le fil conducteur en est facile à trouver? Tu as été conduite à Lancran pour réconcilier des cœurs si bien faits pour s'aimer, et même pour s'en- , tendre.
Véfa ne demandait pas mieux que de croire sa | sœur. Chacune des visites que Michel espaçait d'ailleurs à regret par un souci scrupuleux des ôonvenances, resserrait les liens mystérieux qui s'étaient noués entre {;lle et le jeune peintre.
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L'harmonie de leurs idées, de leurs sentiments s'affirmait toujours plus complète, et malgré l'atmosphère pesante de cette maison silen* cieuse et à peu près désertée, Véfa goûtait ce£ joies si vives, si douces, qu'il n'est pas donné à tous de connaître, mais qui comblent à la fois le cœur avide du bonheur et l'âme désireuse du bien.
Et un jour, elle écrivit à tante Chloé, Tautorisant, si elle le jugeait bon, à montrer sa lettre anoïkml, ^l'e y racontuit, avec une simpJrit'' ' qui avait son pathétique comme son charme, le pur roman commencé au seuil i'une église de village, un dimanche d'été. Elle parla de Michel avec toute l'éloquence d'un cœur aimant. Elle dit avec quelle douceur elle retrouvait en lui une double ressemblance : les traces encore toutes fraîches de la tendresse de tante Chloé, qui avait pétri le cœur de son neveu, et l'empreinte, non moins profonde, non moins vivante des enseignements virils du colonel.
Michel glissa sa lettre, à lui, dans la même enveloppe. Il la lui montra, et cette confiance l'inonda de douceur.
Sans recherche, spontanément, il avait écrit un chef-d'œuvre de respect, de tendresse. Lui
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aussi racontait son amour, éclos dans une prière commune; il parlait de Véfa avec une sorte de recueiUement attendri; il disait quelle douceur ii aurait à ramener dans la chère maison de son Dncle une femme qui en avait été l'hôte familière et très aimée. Une de ses joies était qu'elle chérît si sincèrement les êtres à qui il devait tant. Il exprimait la confiance qu'il ne devrait pas seulement à Véfa le bonheur de sa vie, mais encore le soulagement de se voir pardonné. Enfin, il abordait les questions pratiques, et affirmait avec une juste fierté que son pinceau lui fournirait désormais les moyens d'entretenir un foyer.
Avec quelle anxiété ils attendirent la réponse à ces lettres, auxquelles Isabelle avait joint ses instances, et a"issi des engagements secrets ! Et cependant, quelles que fussent les alternatives par lesquelles ils passaient, ces jours furent doux entre tous les jours heureux de leur vie. ..
Une partie du vaste appartement d'Isa était fermée : elle n'était pas rentrée dans le cabinet de son mari, ni dans les grands salons revêtus de housses. Sa chambre, celle de Bébé, la chambre de Véfa et un petit salon, c'est tout ce qu'elle avait fait réinstaller. Dans ce petit salon, Michel
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et celle qu'il appelait sa fiancée passaient des heures délicieuses, que le petit Aymard animait de sa gaieté, et dont Isabelle parvenait à écartei 'ombre de ses pensées...
Elle était, elle, grave plutôt que très triste, mais certainement changée. Véfa cherchait parfois à retrouver en elle ce qui lui était familier, et elle n'y parvenait pas, excepté quand elle lui parlait de leur enfance. On eût dit qu'elle cherchait à faire le silence sur cette période de sa vie pendant laquelle elle avait payé si cher sa grande erreur, sa défaillance. Elle voulait évidemment se faire une existence nouvelle, et visitait des appartements surla rive gauche, près du Luxembourg, dans un autre Paris, très loin de celui où elle avait vécu depuis son mariage. Sa porte restait impitoyablement fermée à celles de ses relations qui n'avaient pas encore quitté Paris.
— Je romps avec ce monde, tu le vois, disaitelle à sa sœur avec un accent singulier. Plus tard, je reviendrai à mes anciens amis...
Une fois, elle dit, les yeux vaguement fixés devant elle :
— Je n'ai pas vingt-cinq ans, et ma vie est iiuie !
— Oh ! mon Isa, s'écria Geneviève, remuée par
celte plainte presque involontaire, je comprends que tu dises ce triste mot, que tu ne puisses pas même regarder l'avenir en ce moment!
Isabelle se détacha doucement de l'étreinte de sa sœur, et la regarda de cet air calme qui avait quelque chose d'énigmatique, et qui semblait si étrange, comparé à son animation d'autrefois :
— Tu te trompes, Véfa, je puis parfaitement regarder l'avenir, et j'ai même examiné dans la plénitude de mon sang-froid les alternatives qu'il peut m'offrir... Je sais bien que la secousse violente que j'ai ressentie est passagère, et surtout qu'elle n'a rien de commun avec une douleur inconsolable... J'ai eu la douceur très grande de voir mon mari sous son meilleur jour, et notre séparation m'a laissé de lui un souvenir plus sympathique que je ne l'aurais pensé. Mais je ne me leurre pas : s'il avait vécu, il serait probablement redevenu ce qu'il était, et j'aurais de nouveau souffert par lui.... C'est triste, mais je ne peux m'empêcher de penser que, sans lui, mon fils sera meilleur,... Je sais qu'à mon âge, je pourrais recommencer la vie et chercher un peu de bonheur... Mais j'ai beaucoup réfléchi ces temps-ci, et... je ne veux pas.
— Tu en aurais le droit, chérie, dit Véfa, çans pouvoir retenir ses larmes, car elle sen tait vaguement quels ravages il avait dû y avoir dans une vie pour qu*on pût parler ainsi.
— Le droit ! Eh! bien, dans l'intime de ma conscience, je ne me le reconnais pas...
Elle appuya sa tête sur une de ses mains. Ses beaux cheveux n'avaient pas encore perdu leur teinte d'emprunt, et ils contrastaient étrangement avec ce crêpe, et aussi avec la blancheur de cette main délicate.
— J'ai commis une action méprisable, repritelle, j'ai été lâche le jour où j'ai épousé, seu* lement pour sa fortune, un homme que je ne pouvais ni chérir, ni estimer... J'ai la vague notion qu'il faut expier par la vie solitaire... Quoique chose en moi se révolterait, d'ailleurs, à l'idée que cet argent, que j'ai payé si cher, qui représente pour moi tant de larmes, tant de rancœurs, m'aiderait à trouver un autre mari... Non, Véfa, je n'apporterai à personne en dot le prix de ce triste marché... Enfin, il y a mon fils... J'ai trop craint de voir toucher à son âme par des mains indignes ou brutales, pour ne pas le garder pour moi seule... C'est désormais ma tâche, mon devoir; c*est aussi^une joie qui
me tiendra lieu de tout le reste, là seule que je puisse goûter...
Sou reg-ard s'adoucit soudain, et elle se pencha vers sa sœur avec un vague sourire.
— Quand on a souffert un certain genre de pei nés, Véfa, on devient peut-être incapable de goû* ter le genre de bonheur qu'ont détruit ces peineslà... Tu n'en feras jamais l'expérience, grâce à Dieu... Mais, dans les cœursmême très ravagés, même desséchés, il est une source toujours fraîche et d'une capacité inépuisable oti l'on peut s*abreuver : c'est la joie maternelle... Personne ne m'enlèvera plus à mon fils; aucune obligation, aucune tyrannie mondaine ne se placera plus entre nous... Je veux qu'il soit bon, brave, géaéreux...j'aimerais qu'il fût soldat... Quoique, ajouta-t-elle, souriant faiblement de nouveau, je ne lui en fasse pas la condition de ma tendresse. Et je veux aussi qu'il soit heureux... Pour lui donner les menus bonheurs de l'existence, j'aime l'argent de Georges... Et puis, ma chérie, cet argent me permettra d'être charitable. Ce sera très doux... Je veux l'être vraiment, non pas en écrivant mon nom et mon offrande sur des listes, mais en me rapprochant de ceux qui souffrent... Avec le temps, Véfa, ne crois-
u pas que je serai heureuse à ma manière?... Knfîn, j'aurai toa foyer; c'est encore un des élé« ments de ma vie future.
Les deux sœurs s'embrassèrent, les larmes aux yeux, pour sceller un pacte... Combien leur sort était différent, et quel abîme il y avait entre les ruines du cœur d'Isabelle et les es|)éraace§ qui remplissaient celui de Yéfftl