CHAPITRE XXIX
Le tableau de Michel, portant la mention qui rend si fière tante Ghloé, est toujours assiégé par la foule, d'autant qu'on va l'enlever prochainement pour l'enfouir, dit quelqu'un d'un ton de regret, dans un musée de province.
Voici qu'au milieu des toilettes claires et harmonieuses des femmes, des costumes sombres des hommes, une note éclatante fait retourner les curieux... A Paris, c'est presque inouï de voir un uniforme dans un endroit public...
Avec des ellorts répétés, des excuses polies
OU des gestes impératifs, selon qu'il s*adresse à des femmes où à des messieurs, celui qui porte cet uniforme parvient enfin au premier rang... Il prend son lorgnon, et sa main, gantée du brun rouge d'ordonnance, tremble visiblement en l'assujettissant...
Colonel, est-ce bien vous!... Qui vous eût cru capable de ruse? Qui eût pensé que, prétextant un voyage d'affaires, vous veniez voir en cachette l'œuvre de ce neveu dont vous vous prétendiez à jamais désintéressé?
Pauvre colonel ! Personne ne saura jamais ce qu'il a souffert depuis que la petite lettre résignée de Véfa est venue apporter à son cœur sincère le tourment jusque-là inconnu du doute. Pour la première fois, devant la ruine de ce bonheur que son autorité jalouse a détruit, il s'est demandé avec effroi, avec angoisse, s'il a bien fait. Et l'idée qu'il a pu être trop sévère, qu'il a pu, surtout, être injuste, a, depuis ce jour, hanté ses nuits et ses jours... Un mystérieux travail, presque inconnu de lui-même, s'est accompli dans son esprit obstiné... Un désir d'abord timide, puis impérieux, tyrannique, fou, de voir le tableau de Michel, est né en lui, y a crû, s'est emparé de tout son être, le
tenaille, le torture... Il n'ose pas stationner devant les montres des libraires, parce que les passants, qui connaissent tous son histoire, iraient raconter bruyamment dans la ville que le colonel regarde l'œuvre de son neveu... Quelquefois, il se flatte qu'on ne le verra pas, et il jette autour de lui des regards furtifs... Mais les deux libraires de Lancran ont leurs boutiques dans la rue Neuve, l'un près de l'autre, et en face, il y le café où, de sept heures à minuit, les consommateurs stationnent, à l'affût de tous ceux qui passent...
Ce désir fou l'emporte un jour vers Paris; c'est au Salon qu'il faut voir Tœuvre, avec la mention : médaille d'honneur...
En montant en w^agon, il ne calcule pas quelles peuvent être les suites de cette étrange équipée... Une pense pas aune réconciliation possible; il n'a pas l'intention de rencontrer son neveu... Non, tout en lui est concentré dans le présent; il est hypnotisé par l'idée fixe : voir le *,ableaude Michel...
Et maintenant, il regarde avidement... Il a la fièvre; depuis deux jours, ses artères battent son cerveau est en feu...
Tout à coup, il tressaille : il s*est reconnu...
Et soudain, il oublie tout pour revivre Theure poignante, le souvenir glorieux qui, grâce h ce pinceau, grâce :\Mi<îhe!p durera encore q\î^T>f' lui aura disparu...
Il n'est plus là, au milieu de cette foule parisienne... Il n'est plus vieux. L'odeur acre de la poudre le grise, le crépitement des balles remplit son oreille, il voit monter la fumée noire de l'incendie... Son cheval, qui agonise... il entend son dernier et plaintif hennissement... Il sent frémir ians sa main /t^aii'yhe le sabre dont la poignée est rouge de sang... Et comme un contraste étrange, il revoit cette potipée que l'pufant terrifiée a sauvée des flammes, cette poupée en robe bleue qu'elle serre convulsivement... Il la revoit, il voit tout cela, non plus sur celte toile qui cependant, vit et palpite, mais dans sa mémoire réveillée avec une puissance intense, dans son cœur qui bat si fort qu'il sent se soulever sa croix sur sa tunique sombre...
Une voix d'enfant, claire et décidée, rompt tout à coup ce charme enivrant.
— Moi je veux être aussi un officier'. Et quand je serai blessé, j'apprendrai à tenir mon sabre delà main gauche 1
— Ce qui est merveilleux, en plus du talent, dit un homme à l'air militaire, c'est la science ^û métier... Pas un détail qui ne soit juste... '/artiste a évidemment servi.
Le colonel se retourne et porte, avec une politesse instinctive, la main à son képi.
— Il a été sous-lieutenant, en effet, mon génér... Monsieur... sorti le quatrième de Saint- Cyr... dit-il presque malgré lui.
L'inconnu sourit et ôte son chapeau
— Vous devez bien le connaître, colonel... Son père, n'est-ce pas? Vous êtes le héros que mon petit-fils voulait tout à l'heure prendre pour modèle.
— Il est mon neveu...
La voix du colonel défaille.
— Toutes mes félicitations, colonel... M. 4)alrey fait encore œuvre de soldat, dit le vieil officier, posant en souriant la main sur la tête de l'enfant. Il perpétuera nos gloires, et sera l'apôtre de l'armée... Voulez-vous me permettre .'e me faire connaître à vous, colonel, et de vous charger pour vo^re neveu des félicitations il'un soldat?...
Il tend sa carte... H porte un nom cher à la France, et il s'y connaît en honneur...
LA PiJPlLLE DC COLONEL 311
Mais tout à coup le colonel se voit le point de mire de tous ces regards curieux qui Toiii reconnu, reconnu dans cette image plus Jeune, car il a vieilli sans changer, immobilisé peutêtre, même au physique, dans l'idée et l'amour unique de sa vie. Il s'éloigne, un peu confus, aussi vite que le lui permet le groupe compact dont il s*est trouvé le centre...
Si Michel avait été lai...
— Madame prie Mademoiselle de vouloir bien venir au salon...
Véfa pose son livre, et ouvre la porte du petit salon dont les persiennes sont à demi closes...
Est-ce un rêve? .. Cet uniforme familier tranchant sur la robe noire d'Isabelle... Non, ce n'est pas possible I Elle frotte furieusement ses yeux... La même vision lui apparaît ; c'est bien lui, le colonel, qui se lève brusquement et vient au devant d'elle, les traits altérés...
Il lui met au front le baiser paternel qu'il fait à la fois tendre et respectueux, puis il lui dit à brûle-pourpoint :
— Mon enfant, il fut un temps où j'aurais mille fois mieux aimé aller au feu que d'accuser
mps lorts... Je suis trop près de la tombe poui in bsliner dans une erreur quand je reconnai-j m'êire trompé... 3'ai vu le tableau de Michel... Sa voix s'élrangîe,etsGn regard reprend cefto expression de rêve, de rêve héroïque, que Véfa avait parfois surprise quand il songeait au passé ou à Tavenir...
— J'ai compris...
Et sa main loyale se tend vers la jeune fille.
— J'ai compris... Je reconnais que l'âme d'un soldat peut vibrer dans une œuvre comme celle-là... C'est encore servir l'armée... Croiriez-vous (et il s'attendrit soudain,) qu'un enfant s'est écrié devant moi qu'il veut être officier?... Non, Geneviève, celui qui a peint cette toile n'a pas dégénéré, et je lui dois mes excuses, comme à un homme d'honneur...
II s'arrête pour dominer son émotion, et reprend avec effort :
— Soyez bénie, mon enfant, pour votre indulgence, pour votre respect vis-à-vis de? exagérations ou... des manies d'un vieux sol. dat... C'est vous qui avez porté le premier coup à une résolution que je croyais si ferme... Non, ne pleurez pas... Même quand ce sont des Icirmes de joie, je ne peux pas voir pleurer une
U PUPILLE DU COLONEL Zlt
femme... Isabelle, oserai-je vous demander de voir mon neveu chez vous?... Et si vous pouvez m'offrir l'hospitalité, ma chère enfant, je ferai chercher ma cantine à l'hôtel...
Isabelle rit et pleure en môme temps qu'elle court à la sonnette...
Et une heure après, il vient, le pauvre Michel, si ému, si heureux... Les bras du colonel lui sont ouverts.
— Michel, je m'étais trompé...
— Mon oncle, je vous en supplie!... Ne dites rien! Laissez-moi oublier ce mauvais rêve !... Ainsi, vous aimez mon tableau?
— J'en suis fierl.. Sais tu qu'on m'a reconnu? Ils me prenaient pour ton père... Je le suis un peu... Le général de Saint-Mauran t'adresse ses compliments...
Véfa ne reconnaît plus le colonel ; il rit, il parle avec volubilité, il réclame le petit Aymard...
Il se tourne tout à coup vers Isa.
•— J'appellerai ma sœur demain, dit-il, à moins que vous ne m'accordiez une requête...
— Tout ce que vous voudrez ; mais d'abord, nous voulons tous voir « tante Chloé... »
— Ma maison a été celle de Geneviève ; je
LA Pl^PlLLE DU CULOiSÊL
voudrais quelle fût la vôtre, et que leurs fiançailles y fussent célébrées, puis aussi leui mariage...
Uîie larme monta aux yeux de la pauvre Isa • — Vous avez toutes les délicatesses, moi' ami... Ce n'est pas dans la demeure endeuillée d'une veuve qu'un jeune bonheur doit s'abriter... Nous partirons pour Lancran dès demain, si Mlle Lespy peut nous recevoir
Quelle soirée inoubliable !... Et cependant il n'est jamais de bonheur complet : ils pensent avec un serrement de cœur à la pauvre fille qui a tant souffert de la rupture, et qui n'a pas eu la joie de cette première heure du revoir... Mais qui sait si Dieu n'a pas escompté ce sacrifice?..
Il est tard quand Michel se décide enfin à partir. Isabelle s'approche de son vieil ami avec un e ses sourires séduisants d'autrefois :
— Colonel, votre chambre est prête... Et l'otre lit est tourné comme l'aimez...