PUPILLE
M. Jenkins, il s’écria : « Si nous nous le rappelons? Ah ! il nous a assez amusés. Il est maintenant dans la chambre de maman.
— Comment a-t-il pu tant vous amuser ? demanda M. Jenkins avec un peu d’amertume et de mécontentement dans la voix.
— Jè ne sais si je dois vous le dire, reprit Âlgernon.
— Et pourquoi non, mon enfant? reprit mistress Heathcote ; c’est très-drôle en effet, et, si vous ne le racontez pas, moi je vais le faire.
— Il vaudrait mieux ne rien dire, mais faites selon votre désir; ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne resterai pas pour vous écouter. »
Mistress Heathcote raconta alors tout ce qui s’était passé lors de la première réunion de famille à Thorpe- Combe, sans oublier les remarques et les prophéties d’ Algernon. Puis elle ajouta : « Je me rappelle parfaitement l’émotion de ce bon M. Thorpe, quand il vil Sophie ainsi coiffée. Vous comprenez ce qu’elle voulait, monsieur Jenkins , et vous voyez que cela lui a parfaitement réussi. »
M. Jenkins ne répondit pas; mais, le jour où il se décida à en finir avec toutes ces hésitations, il ordonna à William de descendre ce portrait et de le placer ainsi que nous l’avons vu. Le domestique aurait peut-être , hésité, si M. Jenkins n’avait eu soin en lui parlant de glisser un souverain dans la main du valet, qui répondit un : « Oui monsieur, ■ des plus respectueux, et qui ne laissait aucun doute sur son obéissance.
En apercevant le tableau, sur lequel le jour frappait en plein, Sophie fronça les sourcils et demanda à William avec colère :
« Qui a apporté cela ici?
— C’est moi, madame, d’après les ordres de M. Jenkins, répondit William.
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— M. Jenkins ! répéta Sophie plus doucemefit ; c’est bien alors, laissez-nous.
— Est-ce drôle ! reprit miss Wilkins ; il est certainement bien aimable et bien généreux; mais quel homme bizarre, n’est-ce pas, chère Sophie T
— Je trouve M. Jenkins si aimable que tou*, ce qu’il fait me parait très-naturel ; si réellement il est extravagant, je ne m’en suis jamais aperçue. Je ne connais personne qui me plaise autant que lui. Quant à cette peinture, je devine pourquoi il l’a fait descendre. Dans sa visite à travers la maison, il aura reconnu ce portrait pour celui du fils de son ami , mon oncle Thorpe , et il désire probablement le voir déplus près; je suis même ravie de cette découverte , puisqu’elle lui a procuré un instant de plaisir. >
Cette explication parut tout k fait naturelle aux miss Wilkins ; mais mistress Heathcote, se rappelant l’anecdote qu’elle avait racontée k M. Jenkins quelques jours auparavant, se douta bien que ce n’était pas sans motifs que l’ancien ami des Thorpe avait fait descendre le vieux tableau. Elle supposa qu’il avait l’intention de faire une tirade sur les modes, en trouvant moyen de dire quelque chose sur le grand col et la coiffure représentés dans le portrait. Cependant l’excellente dame ne dit rien, pour ne pas tourmenter Sophie qui se conduisait beaucoup mieux envers elle, et avait parlé d’aller aux bains de mer avec toute la famille pour la santé des enfants.
M. Jenkins entra le dernier dans le salon, où il trouva toute la société groupée autour du portrait. En voyant le tableau, sir Charles comprit que le moment décisif était arrivé; aussi alla-t-il s’asseoir près de Florence, afin d’assister k la scène qui devait se passer sans y prendre part en aucune façon. Algemon et sa mère s’écartèrent aussi et s’assirent l’un auprès de l’autre pour écouter
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comment M. Jenkins allait expliquer la présence du tableau dans le salon.
« Vous avez connu l’original à&xe portrait, major Heathcote? s’écria tout à coup M. Thorpe en se plaçant contré le cadre. Le jeune homme avait dix-huit ans alors; U y a vingt ans que vous ne l’avez vu. Avez-vous idée de ce que serait devenue cette figure d’enfant, si Cornélius avait vécu jusqu’à présent?
— Je me le rappelle si bien, le pauvre garçon, que, si jamais je l’avais rencontré depuis son départ, je suis sûr que je l’aurais reconnu.
— Trouvez-vous que je lui ressemble, major? continua M. Thorpe avec une gravité imposante.
— Grand Dieu ! non, monsieur, répondit précipitamment le major; que veut dire cette étrange question!
— > Je vous demande, Heathcote, si vous retrouvez les traits de votre peW-oeveu , que vous avez perdu de vue il y a dix-huit ans, dans ceux de l’homme bronzé et vieilli qui est devant vous? »
Les spectateurs de cette scène ne doutaient plus que ce ne fût bien Cornélius Thorpe, le maître de la maison, qui venait de leur apparaître. Cette nouvelle foudroyante produisit des effets différents sur les auditeurs.
Le major avait immédiatement reconnu M. Thorpe aux premiers mots de la dernière phrase de M, Jenkins, et cette révélation inattendue l’avait tellement ému qu’il ne se sentait plus la force de parier. m
Sir Charles avait pris la main de Florence qu’il avait' serrée tendrement, et dans son trouble la jeune fille lui avait rendu sa douce pression. Algernon avait aussitôt mmmencé une comparaison entre les traits du tableau et ceux de l’original ; les trois miss Wilkins s’étaient précipitées l’une vers l’autre, et, après avoir regardé Sophie en souriant, avaient commencé une conversation à voix basse. La bonne miss Heathcote avait murmuré :
Là POPHXB.
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« Eit«U poMiU* ! a et avait détourné 1a t^ avec com> passion. Quant à M. Wilkins, il s’était soulevé en disant : « Qu'y-a-t-il î a
Et Sophie?... Elle était devenue blanche, puis verte et enfin extrêmement rouge, et s’était écriée d’une voix . tonnante :
« Infâme imposteur !... Et vous autres, êtes- vous des hommes? Vous oubliez donc que vous devez me défendre? Faites donc jeter ce fourbe hors de chez moi ! »
Sir Charles la regarda avec pitié, mais ne répondit pas. Le major secoua la tête, garda un instant» le silence, et dit enfin à haute voix :
c Nous ne pouvons nier votre identité, Cornélius ; il faut être hors d’état de raisonner pour vous accuser d’une fraude semblable, et nous vous reconnaissons parfaitement. Mais pour l’amour de Dieu, mon ami, dites-moi pourquoi vous êtes resté si longtemps loin de nous. »
En entendant ces mots décisifs, Sophie se leva et sortit précipitamment de la chambre sans regarder autour d’elle. Elle monta dans sa chambre oii elle s’enferma : puis, ouvrant tous ses tiroirs, elle fit un petit paquet de tout ce qui avait de la valeur en robes et en dentelles, sans oublier le collier de perles et les autres cadeaux précieux qu’elle avait reçus de M. Jenkins. Quand elle mit la main sur les riches diamants de famille, elle hésita : il lui répugnait d’être arrêtée comme une voleuse et forcée de rendre ce qu’elle avait dérobé. D’un autre côté, il lui était bien pénible de se séparer pour toujours de ces magnifiques joyaux; aussi les joignit-elle fébrilement à son paquet, en murmurant d’un ton de défi et de colère :
c Qu’ils me fassent arrêter et traîner en prison, s’ils l’osent. Ce vagabond qui me dépouille ne parviendra pas à me les arracher. >
En disant ces mots, Sophie reprit les diamants, les
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serra contre elle avec passion, et les fit entrer de force dans sa poche.
En cherchant encore dans ses armoires, elle retrouva la petite miniature représentant son jeune cousin Cornélius, que M. Thorpe n’avait plus pensé à lui réclamer. Mais la vue de ce portrait parut lui fairehorreur, et après quelque hésitation, malgré ses regrets d’abandonner les diamants qui l’entouraient, elle rejeta le médaillon dans le tiroir, qu’elle referma brusquement.
Elle entassa ensuite ses dentelles et ses bijoux dans an petit sac à ouvrage qu’elle prit à la main, mit à la hâte son plus beau châle et son plus élégant chapeau, et auitta la maison qui ne lui appartenait plus.
La nuit devenait très-sombre , et grâce â l’obscurité, l’ex miss Sophie Martin Thorpe put échapper aux regards de ses invités , qui prenaient le frais devant le salon, et gagner la route qui conduisait à Broad-Grange.
Tout en se dirigeant vers la demeure de son adorateur, la fugitive combinait un projet formé précipitamment, au moment où elle avait vu sa fortune et sa position lui échapper.