‹ La quadrature de l'amourChapitre 155 sur 178 · L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

L'AMITIÉ

Peu à peu de la vie moderne elle s'efface. Nos pères ont connu jadis son apogée.

L'isolement prodiguait au cœur une grâce

Plus constante et plus pénétrée.

Maintenant on la sent importune. On vit trop ! Certe elle nous dispense, en nous tendant les bras, Un sentiment très pur de soi-même et très haut

Que l'amour ne satisfait pas.

Pourtant que de faiblesse et de fragilité

Dans ces mensonges mutuels.

Dont nous faisons le vase où fleurit l'amitié ! Un ami qui méprise est un ami quitté.

L'amour, lui, vous prend comme vous êtes, tel quel. Sans répugnance il boit le cœur jusqu'à la lie. L'amitié a besoin de plus d'hypocrisie.

Elle consent des sacrifices sans limites, Mais ne résiste pas et succombe très vite

Au mot qui raille, au mot qui cingle.

On la croyait robuste : elle a le souffle court. Même un coup de couteau ne tuerait pas l'amour !

L'amitié meurt d'un coup d'épingle.

AMARISSIMA

Jésus parlait. Il décrivait les maux des hommes. Dans le ciel, le soleil flambait. L'herbe était haute ; Et Jean s'écria : « Infortunés que nous sommes ! Quand la douleur est le châtiment de la faute, J'approuve. Mais pourquoi, maître, toi qui guéris. Pourquoi ces reins tordus, ces pauvres yeux flétris ? Maître, si tu pouvais chasser de ce bas monde Le mal le plus hideux, le mal le plus cruel. Lequel choisirais-tu? Il faut que tu répondes. »

Jésus leva les yeux lentement vers le ciel...

A ce moment passa sur la route fleurie Un homme qui pleurait en tenant dans ses bras Tout ce qu'il emportait de chez lui, son grabat. Sa cruche, tout ce qu'un pauvre qui s'expatrie Peut emporter pour faire un gîte d'une fosse! Et cet homme — il avait quarante ans environ — Marchait en répétant tout bas le même nom, Tendrement, mais avec un désespoir atroce. On sentait qu'il allait au hasard vers la mer. Indifférent à tout, mais que, seul, face à Dieu, Sans fin, il clamerait ce nom dans le désert !

Alors Jésus, ayant songé, baissa les yeux.

Pierre reprit : « Dis-nous, dis-nous, toi qui guéris, Quel est le mal le plus affreux, à ton avis.

Dont l'homme ait à soufîrir, et de quelle misère Tu rêverais de soulager la terre entière? Est-ce la lèpre? Parle ! Entre ces multitudes De fléaux qu'il faudrait guérir, quel est le pire? » Chacun se tut. Tous les disciples attendirent.

Et Jésus dit, rouvrant les yeux : « La solitude. »

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