LES FRUITS D'ARGILE
La femme fait mentir son être, au grand complet, Ses lèvres et ses yeux, ses cheveux et ses joues. Seuls, dans leur nudité candide et sans apprêt
Les seins avouent.
Ils avouent le passé, la défaite ou la lutte, La force, la faiblesse ou les servilités. Quand le corset, devant les regards qui- le scrutent, S'entr 'ouvre et fait surgir ces témoins patentés,
On se rend à leur éloquence.
Ils ont la bonne foi de certains serviteurs Ou la sincérité terrible de l'enfance.
C'est une vie tellement à part que la leur ! Car ils n'ont pas été seulement des témoms ; Ils ont été des auxiliaires fidèles
Qui parfois reviennent de loin.
Ils livrèrent de rudes assauts, pêle-mêle. Ils ont été aux avant-postes des combats;
Ils ont subi des escarmouches.
Les corps-à-corps, et ces truchements délicats Et profanés ont fait rempart à tant de bouches ! Aussi arborent-ils souvent des airs altiers. Ou bien des airs malicieux de vieux rentiers. Et quelquefois se tiennent-ils hors de leur gîte. Comme penche une rose lourde au bord du verre !.
Sur des porteuses décrépites On en voit de joyeux, et d'extraordinaires. Fermes comme à vingt ans, et que rien ne fléchit. Marot, avec infinirneal d'esprit,
A célébré le beau tétin, .
Tétin tout neuf et qui se tient
Toujours loin de son compagnon...
Marot eut mille fois raison !
II en est de gais, de frais Comme des coupes de lait.
Ces deux jumeaux ont l'air de se communiquer
De la santé, et du courage.
Il en est de misanthropes et d'étriqués, Qui vivent d'une vie rechignée et sauvage; Il en est de spirituels et très français. Et qui même s'aventurent avec excès.
Il en est d'humbles et d'appauvris. Il en est De libertins, embastillés dans un corset. Il en est de royaux que le destin sculpta Pour faire, semble-t-il, gonfler comme une voile
La tétonnière ouvrée de l'Augusta ; De lumineux comme le globe des étoiles. Et d'autres pauvrement effacés, plébéiens, Sur des corps de Diane adorable et légère,. , C'est un grand artisan qui façonne les sems Et qui leur donne à tous ces vies particulières ! Ils sont vivants, ils sont tout nus, ils sont réels ! Les pauvres, enfouis au giron maternel.
Quelquefois, lorsqu'on les saisit, vous considèrent Avec des airs de grosses bêtes en détresse, Honteux d'appartenir à de fines maîtresses, Quand d'autres ont la sérénité des matrones !,,. I! en est d'alourdis, pesants, qui se cramponnent A des torses trop tôt prostitués d'enfants. Et dont l'été mûrit sur un tiède printemps !
D'autres, voués à des minuits prématurés.
Qui disent la tristesse affreuse des baisers.
Il en est de communs, d'avilis, sans orgueil,
Où la misère a mis son afïreux apostume,
Dont le bouton lui-même a pris des airs de deuil,
Large ou plat, mâchuré, presque avec une écume.
Alors qu'il y a, sous la calotte du ciel.
Tant de pointes de rose ou de pousses de fraise !...
Avant l'heure attendue où sa lèvre les baise.
Ils sont pour l'amoureux le problème éternel,
Une hésitation entre deux hypothèses.
Le Phidias spirituel qui les pétrit
Manie également l'ironie ou la grâce...
Mais, en tout cas, ce sont des témoins forts loquaces.
Qui révèlent comment leur maître s'est conduit.
Ils disent l'innocence ou le stupre des nuits...
Et Dieu lui-même. Dieu, au milieu de l'Eden,
Sous le souffle inspiré et doux de son haleine.
Pour figurer la créature tout entière.
Son esclavage et sa splendeur, n'a rien trouvé
Qui fût plus expressif que ces fruits de la terre
Dont il orna les corps conçus pour le péché.
Fougueux jaillissement d'une argile incertaine.
Les seins, écartelés sur la poitrine humaine !