‹ La Querelle des bouffonsChapitre 1 sur 3 · RUE DES SAINTS-PÈRES · texte numérisé non relu

RUE DES SAINTS-PÈRES

contre son gré, de Suisse en Angleterre, « tout ce fatras, » qui Teût encore plus gêné à Wootton qu'à Métiers, et il le mettait en dépôt cliez M. Davenport, en attendant un acquéreur, car il avait a renoncé, pour sa vie, à tous les livres. »

Cet acquéreur ne tarda pas à se présenter et ne fut rien moins que le philologue et philosophe Louis Dutens, le futur éditeur des œuvres complètes de Leibnitz. Au prix d'une rente viagère de 300 livres, qui devait s'éteindre à la mort du prémourant, Dutens entra en possession de la bibliothèque de Rousseau, réserve Êdte des ouvrages de botanique. C'était environ mille volumes, portant en tête, la plupart, le nom de leur ancien propriétaire, parmi lesquels, de son aveu, il s'en trouvait tout au plus une centaine « bons et bien conditionnés; » le surplus se composait d'acquisitions faites « magnifiquement » sur le quai.

Parmi les ouvrages importants, Rousseau nomme V Encyclopédie, VHistoria florentina et les Discours sur Tite-Live, de Machiavel, et Sigonius, de Legibus romanis. Mais Dutens se décida à l'acquisition, « principalement » pour un exemplaire du livre de V Esprit, d'Helvétius, avec des remarques « de la propre main de Rousseau, » que celui-ci ne laissa pas de faire valoir. Il consentit

à le comprendre dans sa vente, à la condition formelle que, lui vivant, Dutens ne s'en dessaisirait ni ne le communiquerait, et n'en publierait pas les notes. Et, en effet, Thonnôte ministre n'a fait connaître cette réfutation qu'après la mort du citoyen de Genève (2).

En 1769, Rousseau n'avait plus que des livres de botanique, il s'en fatiguait, et écrivait à Du Peyrou qu'il désirait se défaire de cette « collection considérable. » Nous ne savons s'il put, en effet, s'en débarrasser.

La cession faite par Bousseau, en pays étranger, de la totalité, ou à peu près, des livres de littérature, d'histoire et de philosophie qu'il avait réunis jusqu'à l'âge de cinquante-cinq ans, explique assez que rien ne soit plus rare que de rencontrer en France un volume provenant de sa bibliothèque et recommandé par sa signature.

Une bonne fortune de cette espèce fait époque dans la vie d'un bibliophile français; elle est de celles dont il ne saurait se taire et qui lui rendent l'épanchement nécessaire et conûaut.

Lorsque M. Tenant de Latour trouva Ylmitation de JésuS' Christ de Rousseau, avec son nom écrit au frontispice, à l'encre rouge, soulignée dans, une grande partie du texte des trois premiers livres, avec un demi-verset traduit, et par-

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semée de plantes desséchées, parmi lesquelles se remarquait une pervenche, son bonheur déborda non-seulement sur les curieux, ses confrères, mais sur tout le public lettré. Il y eut article dans la Eevm de Paris , sous forme de lettre à une comtesse, et pour les races futures, les Mémoires d'un bibliophile Font recueilli (3).

A de longues années de là, M. Auguste Decaleu, pour un événement du même genre, a triomphé avec plus de réserve; ce n'était, au vrai, qu*un traité de trigonométrie, livre moins lançant pour Timagination qu'une Imitation de Jésus-Christy à pervenche , mais ce traité avait son prix : non content d y mettre sa signature, Rousseau, avec une application et une patience qui dénotent une habitude de métier et sentent leur copiste, s'était imposé de corriger, tout le long du texte, les deux cent soixante fautes signalées dans TErraU (4).

A ces deux reliques justement célébrées, qu'on ajoute un exemplaire du Dictionnaire de musique de J.-J. Rousseau, de Tédition in-4^ de Paris, 1768, sur le titre duquel se lit la signature de l'auteur, donné par lui à M. de Girardin en juin 1778, appartenant aujourd'hui à M. J. Chantepie (5), ce sera, en tout et pour tout, trois volumes de la bibliothèque de Rousseau, authenti-

qués par des signatures et des notes, signalés, entre 183(f et 1875, dans les cabinets de bibliophiles français.

Un hasard heureux nous permet d*ajouter un numéro à cette liste si brève. On comptera désormais, de ce côté-ci de la Hanche, au moins quatre livres de cette provenance illustre, et nous nous faisons illusion, ou le dernier rencontré ne passera pas pour le pire, bien que V Imitation de JésuS'Christ de J.-J. Rousseau reste un énoncé à faire rêver les âmes tendres.

La découverte s est faite sur le quai, comme il convenait, lieu désolé et vide en tout temps pour les fureteurs de curiosités à la mode, et où ne se glanerait pas, certes, aujourd'hui, le moindre livre à vignettes du xvin* siècle, mais plein de surprises et d'enchantements pour les indisciplinés de la bibliophilie, qui ne se piquent guère de conformité.

Nous revenions de la Bibliothèque nationale ; cinq heures allaient sonner à Tlnstitut; à cette heure-là, Tarrière-garde des habitués du quai a donné, et rien qui vaille n'a pu échapper à tant d'yeux furtifs et de doigts fourmillants; pourtant, en descendant l'escalier du pont des Arts, comme une sorte d'hommage et de tribut à un étalage souvent renouvelé, presque involontairement, nous

mimes la main sur un veau marron d'assez bonne mine, portant au dos : Lettre sur ta musique. Nous Favions ouvert sans empressement, noua le refermâmes vite : la signature de J.-J. Rousseau, ou plutôt son ex-ltbris autographe, de sa belle écriture ronde, en plein titre, venait de nous causer un léger éblouissement; nous tenions, en édition originale, son exemplaire de sa Lettre sur la musique française. Sans y regarder davantage nous le mimes sous le bras, en le serrant doucement, et le payâmes, en ajoutant au prix une honnête bénédiction mentale au boîtier qui cotait la signature d'un homme si célèbre à un taux quasi de petit pâté.

Chemin faisant, nous ne nous tînmes pas de l'ouvrir à diverses reprises : il y avait là une réunion de pièces, la Lettre était suivie de plusieurs autres écrits.

Pour tout dire, c'était le recueil formé par J.-J. Rousseau, et annoté par lui, dea témoignages de sa fraternité d'armes avec Grimm et Diderot dans la Querelle des Bouffons; la collection des pamphlets de ces champions du Coin de la Beine, faite par le plus éprouvé des trois. De sa main la plus ferme, Rousseau, sur le titre de chaque écrit anonyme, avait calligraphié le nom de sou auteur, et en marge du Petit prophète de

Boéhmischbroda, il avait pris soin d'en expliquer toutes les allusions, d'en donner la Clef, par le menu.

Mais voici le dépouillement régulier des pièces, avec des commentaires obligés :

1. Lettre sur la musique françoise, par J.-J. Rousseau. Su7it verha et voces, prMereaque niML S. n. d. 1. ni d'imp., 17b3, iii-8, iv-92 p. (6).

IjCiC^libris autographe de Rousseau se lit sur le titre : A. J. J. Rousseau (voir le fac-similé), et à la page 84, dans le paragraphe qui commence par : a Afitre silence... », le membre de phrase : oc le changement prodigieux qui se fait dans Tâme et le discours d'Armide, » est biffé et remplacé par celui-ci : le trouble dont Armide se plaint et l'incertitude qui vient déranger sa résolution.

Cette correction projetée n'a été faite dans aucune des éditions en brochures ou collectives de la Lettre que nous ayons pu voir.

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