INTRODUCTION
Nous n'avons pas l'intention de refaire en entier l'histoire de la « Querelle du C/rf».'On connaît suffisamment les grandes lignes, les péripéties principales et le dénouement de dette « guerre de plume », où, de la part surtout des ennemis c[e Corneille, le grotesque le disputa trop souvent à l'odieux.
Nous voulons seulement, à l'occasion de la réimpression aussi fidèle que possible des pamphlets parus pour et contre le Cid en 1637 (1), raconter certains épisodes de cette lutte mémorable, mal connus encore ou trop ignorés, et appeler l'attention des lettrés sur quelques écrivains du temps, qu'on croyait s'être tenus a l'écart du champ de bataille, et qui, plus ou moins habilement masqués, ont joué dans c^tte « querelle » un rôle assez équivoque, rôle sur lequel nous essayons, après d'autres critiques, notamment après M. Henri Chardon, l'habile chercheur, le savant historien de Scarron et de Rotrou, de projeter un peu plus de lumière (2).
(.1) Un seul, V Innocence et le vrai amour (Je Chymène, porte la date de 1 6'3 8 . — Les Sentiments île Y Académie, etc., portent également la date de 1638; mais le privilège est du. 26 novembre 1637.
(2) Presque tous ces pamphlets ont été publiés par nous en fac-similé par la Société des Bibliophiles Normands ( 189 1-94). — Voici ce que nous disions à ce sujet : « Un infatigable érudit. M. Henri Chardon, a qui nous devons deux excellentes études sur le XVIIe siècle : La Troupe du Roman Comique dévoilée, et La vie de Rotrou mieux connue, écrivait en 1887 : « Les Moliéristes n'ont rien laissé à savoir de ce qui a trait aux luttes dans lesquelles fut engagé l'auteur de Y École des Femmes. Ils ont eux-mêmes publié les pamphlets dirigés contre Molière. Les Cornéliens, au contraire, semblent avoir voulu organiser le silence autour des écrits des adversaires de l'auteur du Cid : ceux -mêmes
qui ont mis en lumière Mairet, Scudéry et leurs écrits et les ont ainsi pris sous leur patronage, ont paru avoir honte de parler longuement de cette prise d'armes contre Rodrigue et Chimène et n'en ont dit qu'un mot en passant. Ils se sont abstenus, bien entendu, de reproduire les divers factums du temps, comme si cette publication rétrospective eût pu faire pâlir la gloire delCorneille auprès de la postérité, comme si les critiques de ces pamphlets pouvaient entamer le bronze de sa statue. Il y a là une lacune iur laquelle j'appelle l'attention des Icurieux "Il faut que cette querelle soit enfin connue dans ses plus petits recoins, que toutes les pièces rares qu'y s'y rapportent soient enfin publiées et éclairées par des notes critiques qui permettent de voir clair à travers les sous-entendus et délire entre toutes les lignes» (i).
Ce souhait — du moins en ce qui concerne la publication de ces pièces — ne tardera pas à être réalisé. Déjà M. Lormier a réédité la Défense du Cid, d'après l'imprimé de 1637 et les Observations sur les Sentiments de V Académie française, d'après un manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. '
La Société des Bibliophiles Normands a pensé qu'elle devait poursuivre ce qu'elle avait si bien commencé; et estimant que même les plus détestables pamphlets lancés contre Corneille ne pouvaient a entamer le bronze de sa statue », elle remet au jour un très grand nombre de pièces que seuls possèdent de rarissimes bibliophiles, ou qu'on ne rencontre qu'avec peine dans un très petit nombre de bibliothèques publiques. Elle les tire donc de l'ombre profonde où elles dormaient depuis plus de deux siècles, ne fût-ce que pour montrer quelles haines féroces déchaîna contre Corneille la « merveille 0 du Cid .
(l) La vie dt Rolro*ê etc., page 109.
Les premières origines de la « querelle du Cid ». V Excuse à Ariste; le Vray Cid Espagnol; le Rondeau,
Un ami de Corneille, que le poète appelle Ariste, lui avait demandé, quelque temps, semblc-t-il, avant le succès du Cid, une chanson à mettre en musique, ou plutôt, si je ne me trompe, à adapter sur un air de musique connu. «Son feu (le feu de ma Muse), nous dira le poète,
ne peut agir quand il faut qu'il s'applique
Sur les fantasques airs d'un resveur de musique. »
Quel était cet Ariste qui importunait ainsi Corneille ? Un des pamphlets, publics en pleine « Querelle du Cid » la Lettre à f+sous le nom d'ArisIe » nous aidera à connaître le personnage : « Ce n'est doncvpas assez, Ariste, que votre humeur remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de votre maison, en s'attaquant aux œuvres et à l'éloquence de M. de Balzac... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de votre habit et au scandale de votre profession, vous importuniez votre ami de vous flonner des chansons... »
Il est évident, comme l'a déjà fait remarquer M. Marty- 1 Laveaux (î), que l'auteur du pamphlet « Lettre à „% sous le\\ nom d* Ariste », fait allusion aux attaques contre Balzac qui avaient paru en 11627, juste dix ans auparavant. Balzac, en effet, avait été accusé de nombreux plagiats, dans un ouvrage intitulé : « La conformité de V éloquence de M. de Balzac avec cellcï des plus grands personnages du temps passé et du présent ». I
(1) Corneille, éd. des Gr. écr. fr., III, 29.
L'auteur de cet opuscule était un jeune moine, originaire du Maine, du couvent des Feuillants de Saint-Mesmin, près d'Orléans, et nommé le P. André de Saint-Denis (i). Le P. André ne pardonnait pas, sans doute, à Balzac, d'avoir écrit dans une de ses lettres : « Que si quelques petits moines qui sont dans les maisons religieuses comme les rats et autres animaux imparfaits estoient dans i l'Arche, veulent déchirer ma réputation... » François Ogierj dit le prieur Ogier, déjà connu par ses attaques contre le Père Garasse, répondit vertement au P. André dans une Apologie de Balzac, dont un exemplaire fut envoyé au P. Goulu, supérieur des Feuillants. Celui-ci, furieux de voir tourner en ridicule son novice, répliqua dans un longfactum, en deux volumes, contre Balzac, factum intitulé « Lettres de Phyllarque (2) à Ariste ».
M. Marty-Laveaux a d'autant plus raison de croire que l' Ariste qui avait inutilement demandé à Corneille une chanson, et qui, en revanche, avait réclamé et obtenu du poète des Excuses en vers, est bien TAriste de Phyllarque-Goulu, c'està-dire le P. André de Saint-Denis, que, dans un exemplaire
(1) Voir E. de Certain, Bt'bl. de l'École des Chartes, XXIII, p, 373 et suiv. — Le P. André devait se réconcilier plus tard et très sincèrement avec Balzac.
• (2) Phyllarque, c'est-à-dire le prince des feuilles, ce nom est assez transparent, le P. Goulu étant le supérieur des Feuillants. Corneille, dans son épitaphe latine du P. Gpulu (1629). fait assez maladroitement, il faut bien
le dire, allusion aux lettres de Phyllarque à Ariste : « Mirum quantum
adulteratam eloquentiœ puritatem revocaverit, conservaverit, illustraverit. » On se demande comment Corneille, qui était l'ami de Balzac, a osé rappeler, dans cette épitaphe, ces lettres qui durent être fort désagréables au
• prince de l'éloquence française. » Balzac, qui ne connaissait pas l'auteur de l'épitaphe du P. Goulu, riposta par des vers qui durent blesser Corneille. Celui-ci eut quelques velléités de répondre; mais Chapelain, nous dit l'abbé Goujct {Bibl.fr., XVII. 163), lui conseilla « de ne pas se plaindre des vers de Balzac et de rompre avec lui une amitié dont l'un et l'autre se faisaient honneur m (Voir Marty-Laveaux, Corneille, X, 393, 396).
rarissime de l'Excuse à Ariste delà bibliothèque Sainte-Geneviève (r), on peut lire encore, d'une écriture du temps, dans les marges, bien que fortement atteintes par le couteau du
relieur : I
' Ariste est /[e père]
André feinl[hnt]
qui a le prc[m\er]
escrit contre J3[alzac] (2).
Mais revenons à Corneille et à son Excuse h Ariste y cause occasionnelle, mais cause première de la querelle du Cid.
Le poète commence par dire à son jeune ami, Ariste, qu'il n'a aucune aptitude pour la chanson.
<|... Ccstc prison (dit-il), desplait ;\ son génie (au génie de ma Muse),
1) ne se leurre point d'animer de beaux chants,
Et veut pour se produire avoir la clef des champs » (3).
« C'est lors, ajoute-t-il, en termes assez fiers, qui devaient déplaire à ses rivaux et les irriter contre lui,
« C'est lors qu'il court d'haleine, et qu'en pleine carrière Quittant souvent la terre, en quittant la barrière, Puis d'un vol eslevé se cachant dans les deux Il rit du désespoir de tous ses envieux ».
(1) Y, 458, 4 Rés. — C'est cet exemplaire qui a figuré, sous le n° io4, parmi les objets exposés a la Bibliothèque Nationale, dans la salle du Parnasse française a l'occasion du deuxième centenaire de la mort de P. Corneille (oct. 1884). Voir la Notice de M Léop. Delisle. Paris, Chamerot 1884.
(2) Je dois cette communication a l'obligeance de M. Eug. Chatel, archiviste honoraire du Calvados.
(3) Il est a remarquer qu'en 1633, Corneille écrivant en distiques latins à l'archevêque de Rouen, François de Harlay, qui lui avait demandé desvers en l'honneur de Louis XIII et de Richelieu, lesquels étaient venus, a la fin du mois de juin, aux eaux de Forges, il est a remarquer, dis-je, que Corneille donna a l'archevêque de Rouen, les mêmes excuses qu'a Ariste:
« Arrachée a son grand théâtre, c'est a peine si ma Muse parvient à se faire entendre; elle bégaye et ne se risque, point a parler par sa propre bouche. Là sont mes limites, ne me cherchez pas en dehors : le théâtre fermé, il ne
Corneille,, ici, s'aperçoit qu'il a été trop loin peut-être : « Ce trait est un peu vain, Ariste, je l'avoue, »
mais qui donc s'étonnera de voir un poète se décerner des louanges ? Les poètes se sont loués de tous temps, et aujourd'hui plus que jamais, car
« La fausse humilité ne met plus en crédit. »
Donc, Corneille, faisant comme tout le monde, puisque « la mode en est », et que « la cour l'authorise », ne se gêne pas pour dire de lui-même tout le bien qu'il pense:
rr Je sçay ce que je vaux, et croy ce qu'on m'en dit :
Pour me faire admirer je ne fais point de ligue,
J'ay peu de voix pour moy, mais je les ay sans brigue,
Et mon ambition pour faire plus de bruit
Ne les va point quester de réduit en réduit.
Mon travail sans appuy (r) monte sur le théâtre (2). 5
Chascun en liberté l'y blasme ou l'idolâtre,
le moi, et je n'
faut plus attendre de vers de moi, et je n'oserais, Louis, ni profaner tes triomphes, ni déshonorer Richelieu en le célébrant sur mon humble lyre.
« Vix sonat a magno divulsa Camœna tlieatro,
Bl."csa.:jue nil proprio sustinet orc loqui, Hi mihi suut fines, ncc me qua:slveris extra ;
Carminibus ponent clausa theatra modkim ; Nec, Lodoïcc, tuos ausim temerarc triumphos,
Richcliiimvc humili dedecorare lyra. »
{Corneille, Ed. Marty-Laveaux, X, 68, 69).
(i) En marge de l'exemplaire de la Bibl. Sainte-Geneviève on peut lire
encore :
[ ] de Mondory . i f
[ ] troupe.
L'annotateur semble penser exactement comme Mairet dans son Epitre familière : « Il fallait mettre aussi dans votre édition du Cid, tout au moins en taille douce, les gestes, le son de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui ont si bien représenté votre pièce » (p. 16). Voir aussi Scudéry : Lettre à V illustre Académie, p. 5 de l'édition originale.
(2) Corneille se montrait plus modeste dans son Excusât io à l'archevêque
Là sans que nies amis preschent leurs sentiments
J'arrache quelquefois trop d'applaudissements,
Là content du succès que le mérite donne
Par d'illustres advis je n'éblouis personne :
Je satisfaits ensemble et peuple jet courtisans
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ;
Par leur seule beauté ma plume est estimée,
Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée,
Et pense toute fois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'égal ». ,
Corneille ne fait ici que répéter, ou traduire, ce qu'il avait déjà dit à Fr. de Harlay, archevêque de Rouen, en 1633 (1):
« Là (au théâtre) triomphe, sans craindre la défaite, le' laurier qui ceint mon front; là peu d'hommes m'ont atteint, nul ne m'a dépassé, et me suivre de près n'a point semblé une gloire à mépriser ». '
« Hic nescia vinci
Nostra coronato vertice laurus ovat :
Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum,