NEC SPERNENDA FUIT GLORIA PONE SEQUI
Corneille n'avait pas tort, sans doute, de penser tant de bien de lui; mais devait-il s'exprimer avec une telle.... franchise (3) ? Ne devait-il pas laisser ce soin à quelque ami qui
de Rouen, et ne craignait pas d'avouer qu'il devait une bonne part de ses succès de théâtre au jeu brillant de Mondory :
« Mais du moins la scène est la : le geste, la diction nous viennent en aide, et Roscius (Mondory) peut compléter l'œuvre imparfaite. Il relève au besoin ce qui languit ; toute sa personne contribue au succès, et de là peutêtre le feu de mes vers, de là leur grâce. »
« Sed ttmen hic scena est, et gestu et voce juvamur, . S
Forsitan et mancum Roscius implet opus.
Tollit si qua jacent, et toto corpore proJest,
Forsan et iruîe ignis versibus, inde lepos. »
(1) Corneille (éd. Marty-La veaux, X, p. 64 et suiv ).
(2) Corneille (éd. Marty-Laveaux, X, 71).
(3) L'auteur du Discours à Cliton disait assez finement, pour excuser
lui eût décerné les mêmes louanges dans une, pièce liminaire, du genre de celles dont les Scudéry, les Mairet, les Rotrou, les Du Ryer, les Boisrobert, les Claveret et d'autres poètes, plus ou moins illustres, avaient fait précéder sa comédie de la Veuve? Corneille, tout le premier, s'aperçut, mais un peu tard pour reculer, qu'il s'était loué avec trop de complaisance :
« Mon esprit s'égare en sa propre louange », dit-il au
P. André; je vous devais des excuses, et voilà que je me « vante moy mesme ». « Revenons aux chansons que l'amitié demande. »
Et c'est* alors que Corneille nous fait ses confidences et nous dit que c'est l'amour qui l'a rendu poète :
« J'adoray donc Philip et la secrète estime Que ce divin esprit faisoit de nostre rime Me fit devenir poète aussi tost qu'amoureux; Elle eut mes premiers vers, elle eut mes derniers feux ; Et, bien que maintenant cette belle inhumaine»/ Traite mon souvenir avec un peu de haine, Je me trouve toujours en estât de l'aimer, Je me sens tout énieu quand je l'entends nommer, Et par le doux effet d'une prompte tendresse Mon cœur sans mon adveu recognoist sa maistresse^, Après beaucoup de vœux et de submissions, Un malheur rompt le cours de nos affections; Mais toute mon amour en elle est consommée, Je ne voy rien d'aimable après l'avoir aimée; Aussi n'aymay-jc plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ny mon cœur ».
Ces vers sont charmants; mais on peut se demander à quel , propos Corneille fait ces confidences amoureuses au jeune
Corneille (p. 4) : «Je ne puis croire que ce qu'il a dict à son aduantage soit ... à bon escient. La chaleur poétique et la commodité de la rime sont les causes prochaines de cet amour propre qui nous surprend quelquefois en escrivant et nous jette hors des bornes de la modestie ».
feuillant, le P. André de Saint-Denis ? Corneille, hâtons-nous de le dire, ne s'éloigne pas, autant qu'on pourrait le croire, de son sujet. « Vous m'avez réclamé, dit-il au P. André, quelques couplets de chanson. C'est chose impossible. Philis, que j'ai adorée, avait une « voix ravissante. » .S'il est une personne au monde pour qui j'aurais dû composer des chansons, c'est elle. Eh bien ! mon amour, « le père de mes vers, n'a jamais pu tirer, en sa faveur, deux rimes » (de chanson).
« Tant mon esprit alors contre nioy révolté i
En haine des chansons sernbloit m'avoir quitté, Tant ma veine se trouve ;|ux airs mal assortie, Tant avec la musique elle a d'antipathie » (i).
La conclusion, bien naturelle, de l'Excuse à Aristc est celleci: «L'Amitié, ne pouvant exiger plus que l'Amour, vous devez, mon cher Ariste, laisser ma muse, toujours libre, agir suivant son choix,
o Céder a son caprice et s'en faire des lois ».
En somme, Y Excuse à Ariste est une pièce plus badine que sérieuse. Le tort de Corneille, si tort il y a, fut de la publier immédiatement après le succès éclatant du Ciel.
Corneille et ses amis ont prétendu que Y Excuse à Ariste était composée depuis trois ans au moins (2): « On m'a dit que pour la (YExcuse à Ariste) bien deffendre, il assure qu'elle estoit faite il y a desjà plus de trois ans ». — C'est possible, c'est même très probable; mais il est certain que YExcuse à Ariste ne fut publiée qu'après le Ciel. On lit, en effet, dans YEpistre familière du sieur Mayret (3) : « Cette scandaleuse
£1) Corneille se calomnie; n'a-t-il pas composé la Mascarade îles Enfants gdtês; les chansons : Toi qui pris d'un beau visage; Si je perds bien des niaitresses; les stances : J'ai vu ta peste en raccourci ; Marquise, si mon visage, etc., etc. (Voir Corneille, éd. Marty-La veaux, t. X).
(2) Responseà Vamydu Cid (dans YEpistre familière du sieur Mayret, p. $3).
lettre doit estre appelée vostre pierre d'achopement,
puisque sans elle ny la Satyre dt l'Espagnol (i), ny la Censure de l'Observateur (2) n'eussent jamais esté conçeùes ». On lit également, dans le Jugement du Cid composé par un bourgeois de Paris, etc. (3) : « Il faut aussi que nous nous confessions que cet Autheur qui ne s'attendoit pas à un si grand applaudissement, n'a peu supporter cette fyaute fortune; et se sentant eslevé de terre (4), et emporté éans aisleslpar ce vent populaire, n'a plus sceu ce qu'il devenoit, et est tombé lourdement quand il s'est voulu fier sur ses forces, en se louant luy mesme par une misérable Lettre à Aristey où il s'est estendu en des vanitez insupportables ». il
Si les rivaux de Corneille, ses amis d'autrefois (5), devenus ses ennemis après le succès du Cid, n'avaient pas été aveuglés par une haine féroce, et surtout par la pltis basse jalousie, ils auraient laissé passer, sans en prendre autrement souci, cette pièce qui, je le répète, était plus badine que sérieuse; mais sûrs de plaire à Richelieu, qui n'avait pu pardonner à son ancien collaborateur, Corneille, de manquer dy esprit de suite, traduisez de souplesse, et contents de saisir, l'occasion qui s'offrait à eux d'attaquer le triomphateur du Cid, ils ne prirent, dans V Excuse à Ariste, que les vers où moitié sérieusement, moitié! en se jouant, Corneille parle un peu trop avantageusement de lui-même.
Mairet, l'heureux auteur de Sophonisbe, Mairei qui, lors
(1) De Mairet. (
(2) DeScudéry. . , (Î)1P. 22. .
• (4) Allusion aux mots de Y Excuse à Ariste :
« Quittant souvent .la terre *
« Puis d'un vol esleVc se cachant dans les doux »,
(5) Voir les compliments qu'ils lui adressaient après le succès de La
fauve.
du succès de La Veuve, avajfr ainsi acclamé son ami Corneille: i
Rare écrivain de notre France, Qui le premier des beaux esprits As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plaute et de Térence,
Mairet, à la date où parut à Paris Y Excuse à Ariste, était au Mans, chez son protecteur, le comte de Belin. Ne voulant, avec une mauvaise foi insigne, voir dans cette épître en vers que « cent traits de vanité » terminés par celui-ci, qu'il ne pouvait digérer :
« Je ne doy qu'à moy seul toute ma renommée »,
il fit imprimer au Mans, Ou à la Flèche (i), et envoya à Paris, pour la faire distribuer par les soins de son ami Claveret (2), les six stances que l'auteur espagnol du Cid, Guilhen de Castro (3 ) est censé adresser à son traducteur, ou plutôt à son plagiaire. Corneille.
La guerre était déclarée, et elle allait se continuer sans tirève, sans pitié. Les injures abondaient dès le premier pamphlet. Vanteur, insolent, froid esprit qui se paist de fumée, impudent,x orgueilleux, imposteur, ignorant, corneille déplumée, telles
(1) Voir la note du Vray Cid Espagnol a Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée, du Mans » dira Corneille, ou l'un de ses amis, dans VAdvertissement au bcsançonnois Mairet (p. 3).
(2) Gavent, lui aussi, avait adressé à Corneille un madrigal louangeur, imprimé en tête de La Veuve (Corneille, éd. Marty-La veaux, I, 38$).
(3) Chose curieuse, c'est Corneille lui-même qui apprit à ses ennemis le nom de l'auteur espagnol à qui il avait emprunté le sujet de sa pièce. « Vous avez déclamé contre moy, pour avoir teu le nom de l'autheur espagnol, bien que vous ne l'ayez appris que de moy, et que vous sçachiez fort bien que je ne l'ay celé a personne, et que mesme j'en ay porté l'original en sa langue a Monsieur le Cardinal, vostre maistre et le mien 0 {Lettre apoly p.18).
étaient les aménités que l'auteur de Sçphonisbe lançait, comme des pavés, à la tête de l'auteur du Cid.
Ce factum misérable, dont voici le titre complet : « Uautheur du vray Cid espagnol, à son traducteur français, sur une Lettre \ envers qu il a faict imprimer, (Excuse à Ariste),.ow après cens traits de. vanité,, il dit en parlant de soy-mesmc : « Je ne doy qu'à moy seul toute ma Renommée», ce factum était signé: don Baltazar de la Verdad. Corneille ne s'y trompa pas (i) : il reconnut îa plume de Mairet; aussi, inspiré par la colère — il eût mieux fait, sans doute, de mépriser ces plates injures, — répondit-il à Mairet par un rondeau où l'on regrette, dit un critique (2), qui emboîte le pas au pudibond (?) Voltaire, de trouver « un terme digne de Villon ou de Régnier, dont la Muse impudique ne savait pas rougir ». M. Lormier, dans son Introduction de la défense du Cid (3), a si bien plaidé pour Corneille les circonstances atténuantes, que je ne saurais mieux faire que de le citer ici : « On a toujours cru que Corneille, en écrivant le mot que nous laissons inachevé (bo...), mais que les premières lettres et la rime indiquent assez, avait seulement obéi à un élan de colère irréfléchi; bien au contraire, ce mot, moins malsonnant en son femps qu'au nôtre, et que Boileau employait encore dans Li première édition de son Art poétique (4), avait été exprès choisi, placé avec intention. On peut s'étonner que ses commentateurs, au lieu de le lui reprocher, ne l'aient pas excusé, expliqué, en faisant comprendre l'allusion certaine qu'il contenait. En 1626, Mairet, empruntant à la littérature espagnole un de ses sujets,
(1) 0 Vous aviez beau vous cacher sous ce mâchant masque (le masque de l'auteur espagnol), on ne laissoit pas de vous cognoistre » . (Advertisseuient au besauçonnois Mairet, p. 3).
(2) G. Bizos {Thèse sur Mairet, p. 31).
(3) Éd. des Bibl. Normands, p. 10. , . (4) En 1674.
les moins propres à la dignité de la scène - française, avait écrit une comédie : Les Galanteries du duc d'Ossone, d'une licence inaccoutumée; toup les personnages montraient une' im moralité révoltante, les hommes faisaient assaut de liberti-i nage et les femmes de la plus rare effronterie. Si cette pièce avait été quelquefois jouée, au moins elle était restée inédite jusqu'en 1636. Or, Mairet venait, imprudemment, d'en renouveler le souvenir, on pouvait dire le scandale, en la faisant imprimer et mettre en vente chez le .libraire Pierre Rocolet. A Corneille qu'une ligue jalouse semblait vouloir accabler sous les injustes reproches de plagiat, d'immoralité, l'occasion ne se présentait-elle pas favorable pour rappeler au public ce que valaient quelquefois ses accusateurs, en nommant, si honteux fût-il, l'endroit où tel de ces poètes paraissait avoir copié ses types et trouvé son inspiration » ?
On ne saurait mieux dire; et si l'on admet la juste indignation de Corneille, on ne doit pas lui imputer à crime le « gros mot » qui est, ce nouS1 semble, la raison d'être du Rondeau a Mairet.
Corneille, son rondeau une fqis écrit, éprouva-t-il quelque hésitation a le faire imprimer et circuler dans Paris? Si l'on en croit Claveret (1), Corneille demanda son avis à ce médiocre avocat d'Orléans, devenu h Paris mauvais poète dramatique. C'est possible. Corneille pouvait ignorer encore que c'était Claveret qui s'était chargé de distribuer à profusion le pamphlet envoyé du Mans par Mairet (Je vrai Cid espagnol); il pouvait croire que Claveret était toujours son ami. Claveret ne lui avait-il pas envoyé une épigramme aimable et un madrigal louangeur (2), pour mettre en tète de sa comédie
(1) Lettre du sr Claveret au sr Corneille, soy-disant antbenr du « Cid », p. 6.
(2) « La Renommée est si ravie
Des mignardises de tes vers, etc. ».
de La Veuve? Admettons donc que Corneille consulta Claveret sur la question de savoir s'il devait faire imprimer ou non son Rondeau. « Ne l'imprimez pas, aurait répondu Claveret : « les honnestes femmes ne sçauroicnt le lire sans honte. » Mais si Corneille éprouva un instant d'hésitation, il dut bien vite prendre son parti, quand il apprit, de façon certaine, que Claveret était l'âme damnée de Mairet, et qu'il s'était fait un malin plaisir de colporter à Paris, de maison en maison (i), le Vray Cid espagnol*
Le rondeau parut donc, où Corneille, après avoir traité Mairet, âgé d'un an de plus que lui (2), de « jeune jouvencel », après l'avoir accusé « d'entasser injure sur injure » ; — de « rimer avec rage une lourde imposture » ; — « de se cacher ainsi qu'un criminel » ajoutait : « Chacun connaît son jaloux naturel; on le montre comme un fou solennel »; et t Paris entier l'envoie au diable et sa Muse... où Ton sait ».
En vrais combattants d'Homère, l'auteur de Sophonisbe et
« Ta Veuve... par sa douceur extrême Sait si bien l'art de charmer, etc. ». (Voir Corneille, éd. M.-L., tome I, p. 385).
(1) On peut lire sur l'exemplaire de la Bibliothèque de Caen, plié en forme de lettre, cette adresse, qui est probablement de (la main de Claveret lui-même : « M1' de la Guenstiere (ou Quenstiere), au Dauphin, place Dauphine ».
Claveret, dans sa Lettre au sr Corneille soy disant autbeur du Cidy finit par avouer qu'il a colporté le pamphlet de Mairet : « J'ay descouvert, ditil, (p. 5), qu'on vous avoit fait croire que j'avois contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous furent adressez sous le nom du Vray Cid espagnol, et qu'y voyant vostre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'auriez pu vous empescher de pester contre moy, parce que vous, ne; sçaviez à qui vous en prendre. Je ne crois pas estre criminel de leze amitié, pour en avoir receu quelques copies, comme les autres, et leur avoir donné la louange qu'ils méritent... »
(2) Mairet était né à Besançon en 1604.
l'auteur du Cid s'étaient, tout d'abord, mutuellement lancé à la tête des bordées d'injures. La lutte allait continuer, impitoyable.
Les Observations sur U Cid (par Scudéry), et la Deffense du Cid. — Quel est l'auteur de la Deffense du Cid ? N'est-ce pas Farct, l'auteur de Y Honnête homme ?
Richelieu aurait pu, aurait dû s'interposer entre les deux lutteurs, et leur dire : « Allez chacun de votre côté; vous êtes quittes ». Mais il faut croire que cette bataille l'amusait, lui qui faisait jouer, par ses laquais et ses marmitons, une parodie du Cid, où Ton entendait, entre autres fines plaisanteteries, celle-ci, qui sera répétée tant qu'il y aura des farceurs d'estaminet : « Rodrigue, as-tu du cœur? — Je n'ai que du carreau » (i).
Donc, loin de vouloir faire cesser cette « guerre de plume » (2), Richelieu dut être heureux, quand il vit Scudéry, Scudéry le capitaine Fracasse, Scudéry le Matamore (3), descendre dans l'arène, non pas certes pour apporter l'olivier de paix, mais pour irriter davantage les deux adversaires. Scudéry, en effet, avec son outrecuidance accoutumée,
, allait, en donnant à l'un, pour l'exciter, l'appui de sa lourde
] et pédantesque érudition, insulter et énerver l'autre par ses
/ critiques aussi stupides que malveillantes.
| Scudéry — de même que Mairet, — avait beau se masquer
(1) Tallemant, Hist.f II, 395.
(2) Expression de Scudéry (Obs., p. 9$).
[|| (3) Chose curieuse, Scudéry, dans ses Observations, donne ces épithétes ; aux héros de Corneille. '— Il avait pourtant dit, au début de son pamphlet : « Connois toy toy-mesme » (p. 4).
et publier son pamphlet anonyme; il était trop facile à reconnaître. Il n'y avait pas, en effet, à cette date, deux auteurs en France pour écrire une phrase comme celle-ci : « J'attaque le Cid et non pas son autheur; j'en veux à son ouvrage, et non point à sa personne; et comme les combats et la civilité ne sont pas incompatibles, je veux baiser le fleuret dont je prétends lui porter une botte franche, etc. » (i). Non, il n'y avait qu'un seul homme pour rappeler ainsi à ses lecteurs qu'il était en même temps « poète et guerrier » (2), c'était Scudéry : « Incessu patuit Deus ».
Nous ne ferons pas à Scudéry l'honneur d'analyser, ni surtout de discuter ses Observations sur le Cid. Disons seulement que l'auteur de Y Amant libéral fait à Corneille les reproches suivants : « Je prétends, dit-il (3), prouver contre cette pièce du Cid :
« Que le sujet n'en vaut rien du tout,
« Qu'il choque les principales règles du poème dramatique,
« Qu'il manque de jugement en sa conduite,
« Qu'il a beaucoup de meschans vers,
« Que presque tout ce qu'il a de beautez sont desrobées ».
Et la conclusion, bien digne des prémisses, est celle-ci : « L'estime qu'on en a fait est injuste ». j
Il se trouva bien vite un ami de Corneillei pour répondre au pamphlet de Scudéry, par une Dcffense du Cid> que ni M. Taschereau ni M. Marty-Laveaux (4) n'ont connue, bien
(1) Observations, p. 5.
(2) Scudcry, en tête de son Trompeur puni, s'est fait « pourtraire » avec
cette devise :
Et poète et guerrier il aura du laurier.
(4) ComeilU, t. III, p. 25.
qu'elle eût été signalée par les frères Parfaîct (i) et par Niceron (2), et qui, après avoir été retrouvée par M. Emile Picot à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, a été réimprimée pour la Société des Bibliophiles Normands en 1879, par les soins de M. Lormier.
Quel est l'auteur de cette Défense du Cid?,.. M. E. Picot (3) nous dira : « Le titre porte un fleuron qui nous paraît être celui de L. Maurry, de Rouen. Ce détail a son importance, parce qu'il prouverait que la Défense du Cid aurait été écrite, sinon par Corneille lui-même, du moins sous son inspiration, par un de ses compatriotes ».
A cela, M. Lormier qui connaît mieux que personne les anciennes impressions rouennaises, répond (4) : « Elle (l'impression de la Défense) ne paraît pas être de cette dernière ville (Rouen); ni chez Laurens Maurry, ni chez aucun autre libraire ou éditeur rouennais, je n'ai trouvé réunis ces ornements typographiques (fleuron du titre, tête de page, lettres majuscules), alors d'un emploi assez banal. On les voit, au contraire, souvent ensemble dans les volumes in-40, publiés ;\ Paris chez Toussaint Quinct ; en particulier ils se rencontrent tous dans son édition des Œuvres du sieur de Sainl'Amand, donnée en 1642- 1643/).
Dans sa Vie de Rotrou mieux connue, M. Henri Chardon, qui a fait de si heureuses trouvailles (dont nous parlerons plus tard), sur Corneille, regrette qu'on ne sache pas « qui vise le Jugement du Cid composé par un Bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse, lorsqu'il parle du « pédant qui a pris la cause de Corneille, et semble avoir eu plus de r soin de défendre son affiche de la morale de la Cour et d<Lparestre
(i)Hist, du Tb.fr., t. V, p. 256.'
(2) Mém. pour servir à YHist. des. Hommes il!., XX, p. 88 et suiv.
(3) Bibliogr. Corn., n° 1354.
(4) La Défense du Cidy p. 17 (réimp. de 1879).
grand logicien, que de rien faire à l'avantage de l'auteur du Cid » (i).
Encore une fois, quel est l'auteur de la Défense du Cid; quel est le pédant (?) qui a pris la cause de l'auteur du Cid et qui semble « avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la Morale de la Cour (2), et de parestre grand logicien que de rien faire à l'advantage de Corneille »? — En cherchant bien, il me semble qu'on peut arriver, sans trop dp peine, à découvrir l'auteur de la Deffense du Cid. En effet, à la page 1 5 de ce pamphlet (3), nous lisons ceci, en réponse aux reproches de Scudéry, qui avait blâmé Corneille d'avoir voulu « adapter », comme disent nos voisins d'Outre-Manche, à la scène française, une pièce espagnole des plus médiocres (selon
lui) : « Nostre traducteur (Corneille) en a usé de la
sorte pour s'accomoder au temps, et pour faire des ouvrages à la mode où l'on produit ce qui plaist, et non pas ce qui est le mieux. Nos tailleurs et nos cordonniers habillent et chaussent d'une façon et répugnante à la raison, et incommode mesme au corps; mais ils ont leur excuse prompte, que c'est le courant de la mode qui les oblige ;\ cette forme : nous voyons mesme, par les places publiques, deux affiches qui publient VHonncste Homme ou la Morale de la Cour; celuy qui donne le tiltre à sa science de la Morale de la Cour sçait bien que' les vertus de la 1 morale ne changent pas de nature en la personne des courtisans, ouy bien de la matière externe où elles sont appliquées, mais il cognoist la vanité commune qui pousse chacun à vouloir estre courtisan, il les attire par l'amorce de ce titre à venir prendre ses instructions
(1) La vie de Roirou mieux connue, p. 246 (Paris, Picard, 1884, in-8°). ,
(2) C'est moi qui souligne ce sous titre.
(3) Voir la réimpression de la Société des Bibliophiles Normands (C. Lormier) . '
qui seront les mesmes qu'il donnèrent, s'il eut mis en teste de son affiche j YHomme de Bien ou la Morale des Hommes vertueux »..
Il est très admissible que l'auteur de la Deffense du Cid, et l'auteur 'de YHonneste homme, ouvrage dont on a expliqué le véritable sens avec tant de complaisance, ne font qu'un* Or, ne doit-on pas attribuer à Faret la Deffmse du Cid, puisque Faret est l'auteur bien connu de YHonneste homme ou l'art de plaire à la Cour? — Qu'on fasse attention aux dates. La Deffense du Cid est de 1637; or, YHonneste homme, etc., est de 1633. Pellisson, dans sa Relation contenant l'Histoire de l'Académie françoise, nous dira, en parlant de Faret (1) : * Son principal ouvrage est YHonneste homme, qu'il fit environ Tan 1633 ». — N'oublions pas que Faret était l'intime ami de Sajnt-Amand, et puisque M. Lormier nous dit que le fleuron, la tête de page et les lettres majuscules de la Deffense du Cid sont identique; aux fleurons, têtes de pages et lettres majuscules des ^Œuvres de Saint-Amant, publiées chez Toussairit Quinet (2), il me semble qu'on peut, avec assez de vraisemblance, pour ne pas dire de certitude, regarder Faret, l'ami de Saint-Amant, comme l'auteur de la Apeffense du Cid. . 1
Cette Deffense, hâtons-nous de le dire, n'ajoutera rien à la « gloire » de Fareç. L'auteur de ce factum (quel qu'il soit), remarque avec justesse que celui qui a écrit les Observations sur le Cid est mû par l'envie « quiiest la plus basse des passions de l'âme » ; ses réponses aux critiques de Scudéry sont sensées; mais, en somme, on peut dire que l'auteur du Cid pouvait être plus habilement défendu.
Ifaret, — si c'est lui l'auteur de la Deffense du Cid (et pour-
(1) Ed. de 1672, |£. 273.
(2) D'ailleurs Corneille (Lettre apolegiiique, p. 3), bous dit qu'il a reçu cette pièce « de Paris ».
quoi non ?) n'est pas très fort sur l'histoire littéraire de l'Espagne. D'après lui, Guilhen de Castro pourrit dans son tombeau depuis « six siècles » (i); mais comme il se rattrape, lorsqu'il parle des beautés du Cid, et surtout lorsqu'il défend le rôle de l'Infante, si violemment attaqué par Scudéry : « Le Censeur reprend mal à propos Corneille d'avoir inséré en sa pièce quelque scène, où il fait parois.tre une Infante qui est touchée de mesme passion que Cbimène, puisqu'elle n'entre pas dans la conclusion de la tragi-comédie, et n'est pas une des parties qui fassent corps. Je responds qu'il se mesprend, et qu'il n'est p,as nécessaire que tout ce qui embellit et donne ornement, fasse partie de la chose belle : les mouches et les assassins sur le visage d'une femme n'en font pas' ny les traits ny les parties; mais on ne laisse pas que de les y trouver bien assises, puisqu'elles servent ;\ relever la blancheur par leur opposition, et l'Infante introduite ne peut point estre inutile au dessein du Cid, bien qu'elle ne soit pas du corps de son dessein, puisqu'elle sert à relever les mérites de Rodrigue dont elle avoit esté esprise, toute Infante qu'elle estoit, et par là mesme à excuser Chimène de s'estre affermie à une passion où elle avoit veu une Reine assujétie (2) ».
A ce « beau » langage, qui ne reconnaîtrait celui dont Pellisson a dit (3) ,: « On voit par la lecture de ses écrits qu'il avoit l'esprit bien fait, beaucoup de pureté et de netteté dans le stile, beaucoup de génie pour la langue et pour l'éloquence ».
Pour conclure, je dirai : Celui qui a écrit ces lignes agréables sur « les mouches et les assassins », n'est-il pas le môme que l'auteur des paragraphes : « Combien les femmes sont nécessaires dans les Cours, et des soins qu'il faut rendre aux
(2) La Deffense du Cidf pi 9 (réimpression),
b) op. eu., p. 273.
femmes », du dernier chapitre de YHonneste homme (i)? « Sans elles les plus belles Cours du monde demeureroient tristes et languissantes, sans ornement, sans splendeur, sans joye et sans aucune sorte de galanterie. Et faut advoûer que c'est leur seule présence qui resveille les esprits, et picque la générosité de tous ceux qui en ont quelques sentimens. Cela estant véritable, comme certainement il est, quels hommes pourroient refuser des respects et des honneurs ;\ celles qui leur donnçnt de la gloire, ou qui du moins leur inspirent le désir d'en acquérir? Or, ces respects consistent en une certaine expression d'humilité et de révérence par gestes, ou par paroles, qui témoignent une extraordinaire estime que nous faisons des personnes envers qui nous en usons. Ils expriment encore par [les actions, et il y a mille petits soins et mille petits services à rendre aux femmes, qui cstans rendus à -temps et souvent réitérez, font à la fin sur leurs esprits de plus fortes impressions que les plus importants mesmes, dont les occasions ne s'offrent que trop rarement... »
Jusqu'à preuve du contraire, nous attribuerons donc au très estimable (2) auteur de YHonneste homme, à Faret, le pamphlet, en faveur de Corneille, intitulé la Défense du Cid.
(1) Ed. de 1681, p. 174.
(2) Je dis « très estimable» bien que son ami Saint-Amand ait compromis sa réputation d' « honnête homme » en le faisant trop richement rimer à « cabaret » . , I
Le rôle du comte de Belin, dans la Querelle du Cid.
/ Nous lisons dans la Relation contenant l'histoire de V Académie française (i), par Pellisson : « Monsieur Corneille
a toujours crû que le Cardinal et une autre personne de grande qualité avoient suscité cette persécution contre le Cid, témoin cette parole qu'il écrivit à un de ses amis et des miens, lorsqu'ayant publié Y Horace, il courut un bruit qu'on feroit encore des Observations et un nouveau Jugement sur cette pièce : « Horace, dit-il, fut condamné par les Duumvirs, mais il fut absous par le peuple ». Corneille n'était pas le seul à croire qu'outre Richelieu, dont la mauvaise volonté à l'égard de Corneille était évidente (2), une autre personne de grande qualité voyait avec plaisir les rivaux de Corneille attaquer l'heureux auteur du Cid. Scudéry, furieux de voir qu'on eût osé répondre à ses Observations qui lui semblaient irréfutables, non seulement clabaudait partout que la Deffense du Cid était l'œuvre de Corneille lui-môme, mais encore harcelait le poète de ses lettres impertinentes : « Voz lettres me viennent quereller jusques dans mon cabinet» (3). Corneille n'a pas conservé les lettres de Scudéry, mais nous en devinons le contenu par quelques lignes de h Lettre apologitique que l'auteur du Cid crut devoir écrire en réponse' à Scudéry. D'abord Scudéry reprochait à Corneille (quelle audace!) d'avoir osé réfuter ses Observations, et Corneille répondait : « Je n'ay point fait la pièce qui vous pique (4) ;
(1) Ed. de 1672, p. 138.
(2) Pellisson, op. cit., p. 118 et 119.
(3) Corneille, Lettre apol,, p. 3.
($i La Deffense du Cid.
'je l'ay reçtie de Paris avec une lettre qui m'a appris le nom de son autheur. Il l'adresse à un de nos amis qui vous en pourra donner plus de lumière » (i). — En outre, Scudéry menaçait Corneille des ressentiments « d'une personne de condition » (2). A cela Corneille ripostait : « Bien que je n'aye guère de jugement, si l'on s'en rapporte à vous, je n'en ay pas si peu que d'offencer une personne de si haute condition, dont je n'ai pas l'honneur d'estre cogneu, et de craindre moins ses ressentiments que les vostres » .
Quelle est cette personne de haute condition dont Corneille pouvait et devait craindre les ressentiments ? « Cette personne est inconnue », dit M, Marty-Laveaux (3). Je croirais volontiers, avec M. Henri Chardon (4), qu'il s'agit ici du comte de Belin. Le comte de 'Belin, en effet, était (une sorte de « Mécène manceau », qui fut le protecteur de Scarron, de Rotrou, et particulièrement de Mairet. Mairet passa six années de sa vie auprès du comte de Belin; c'est chez lui, soit au Mans, soit au château d'Averton, que Mairet, qui « était à son commandement » (5), composa les Galanteries du duc d'Ossonne, la Virginie, la Sophonisbe, la Cleopâtre ou Marc-Antoine, le Soliman, Ylîlustre Corsaire, le Rolland furieux, et enfin 1' Athênaïs et hSidonie. Dans la dédicace des Galanteries du duc d'Ossonne, datée du 4 janvier 1636, voici ce qu'il dit de son protecteur : « Dieu m'a fait la grâce de trouver un amy particulier tel que je pouvais le souhaiter, en la personne du comte de Belin... qui, tout grand seigneur qu'il est, et d'une condition a me pouvoir commander en maître,' adjoute néanmoins aux biens qu'il me fait, celuy de
(1) Lettre apol., p. 3I.
(2) Ibid., pp. 3 et 4.I
(3) Corneille, t. III, p. 24, t. X, p. 399.
(4) La vie de Rotrou mieux connue, p. 109.
(5) Tallemant des Rèaux, VII, 172.
la liberté qu'il m'a laissée. C'est dans sa maison qu'on prendrait pour la véritable académie des beaux esprits, n'estoit que l'on y fait trop fcionne chère, que je mène une vie dont le repos n'est troublé que par le souvenir d'une maîtresse. Depuis Silvanire que je composai sous les ombrages de Chantilly, je dois le reste de mes derniers ouvrages au soin qu'il a pris de me solliciter de les faire » (i).
Comme le fait justement remarquer M. H. Chardon (2), « Mairet, hôte et protégé de M. de Belin, ayant figuré au premier rang des adversaires de Corneille dans la « Querelle du Cid », et ayant-écrit dans le Maine plusieurs de ses factums contre le jeune (3) rival qui venait d'éclipser sa vieille renommée, il est difficile d'admettre que le nom du comte de Belin ne se trouve pas dans la célèbre polémique ». Et M. Chardon, qui Ta noté le premier, ajoute : « On rencontre en effet le nom de cet illustre personnage dans les écrits des deux adversaires ». Dans son Apologie (4), Mairet (ou celui qui parle pour lui) rappelle les bienfaits dont l'a comblé Son Éminence (Richelieu) et la protection présente d'un généreux amy, que tout le monde connaît assez ». De son côté, Corneille (ou du moins l'ami qui a écrit pour lui la Lettre du dès-intéressé au sieur Mairet), ne jse gênera pas pour reprocher ;\ son adversaire les bienfaits dont l'a comblé et la protection constante dont l'a honoré le comte de Belin : « S'il est du Parnasse comme du Paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec des biens mai acquis, tombez d'accord avec tout le monde que
(1) Voir H. Chardon, op. cit., p. 96. *
(2) Op. cit. y p. 107 et 108. I
(3) Mairet n'avait guère qu'un an de plus que Corneille; mais il avait débuté très jeune au théâtre, et Corneille pouvait le considérer comme un « ancien », bien que dans son fameux Rondeau, il Tait appelé « jeune jouvencel ».
(4) Apol. pour M. Mairet,
vous en estes exclus, si vous ne restituez pas la plus grande partie de vostre réputation à un maistre qui par excez de bonté ne s'est pas contenté de vous recevoir chez luy généreusement au fort de vos misères, mais qui par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous regardant d'assez bon œil, a obligé tous ses amis à dire du bien de vos ouvrages. C'est de luy que vous tenez le peu d'estime que vous possédez, non du mérite de vos œuvres, etc. » (i).
Il ne serait donc nullement surprenant que Mairet, l'insulteur de Corneille, insulté à son tour par l'auteur du Cid ou par ses amis, n'eût intéressé à sa cause, si mauvaise fût-elle, le grand seigneur dont il était le commensal et le protégé ; et que le comte de Belin, dans un moment de mauvaise huimeur contre le détracteur de son poète (2), n'ait menacé Corneille de ses « ressentiments ». — Aussi nous conclurons, en admettant que Corneille, qui connaissait toute l'estime, toute l'amitié que le comte de Belin professait pour Mairet, et dont celui-ci se vantait assez publiquement (3), a pu, non sans apparence de raison, supposer qu'outre le Cardinal de Richelieu « une autre personne de grande qualité avait suscité la persécution contre le Cid ».
Reste à savoir si l'on peut attribuer au comte de Belin,
(1) Lettre du dès-intéressé , p. 6. — Il est à noter qu'A la fin de la « Querelle du Cid » le nom du comte de Belin figure encore dans la lettre que Boisrobert, *par ordre de Richelieu, envoya a Mairet (5 octobre 1637) : a ... Conservez-moi quelque place dans le souvenir.de M. de Belin, ctc.D.
{2) Le comte de Belin était également le protecteur de Scudéry, qui, au plus fort de la a Querelle du Cid », dédia au « Mécène manceau » sa tragédie de Didon (Voir H Chardon, op. cil.% p. 117).
(3) «Il prit plaisir à caresser les Muses en ma personne, et les charmes que je découvris en la sienne, me lièrent si fortement à lui par les seuls liens de l'estime et de l'amitié, que le seul tombeau s'est trouvé capable de m'en séparer » (Mairet, Dédicace du Roland furieux).
comme essaie de le faire M. H. Chardon — assez timidement du reste, — le Discours à Cliton sur les Observations du Cid, avec un traicté de la Èisposition du Poëme dramatique, et de la prétendue Règle des vingt-quatre heures (i).
.M. Chardon commence par dire (2) : « Je ne pense pas, pour ma part, que M. de Belin soit l'auteur de cette pièce.. . ». Toutefois, il ajoute : « Mais ce n'est qu'après une sérieuse enquête qu'on iera en droit de l'attribuer à d'autres qu'à lui ». — Je regrette d'être, sur ce point, en complet désaccord avec le savant auteur! de la Troupe du Roman comique dévoilée, de la Vie de Rotrou mieux connue et de tant d'autres publications si intéressantes pour notre histoire littéraire. Il me semble absolument impossible d'attribuer au comte de Belin le Discours à Cliton. Par exemple, l'auteur nous dira « qu'il fait souvent des vers et qu'il favorise ceux qui s'en meslent » (3). Le comte de Belin favorisait les poètes, cela n'est pas douteux; mais a-t-il fait lui-même des vers? « Il prit plaisir, dit Mairet, à caresser les Muses en ma personne » ; Tallemant, lui aussi, nous dira que le comte de Belin faisait faire des vers à ses poètes, et surtout à son poète attitré, Mairet; mais il ne nous dit pas que le noble seigneur en fit luimême. « Le comte de Belin, qui avait Mairet à son commandement, faisait faire des pièces à la condition que l'actrice, la Lenoir, eût le principal personnage, car il en étaij amoureux, et la troupe s'en trouvait bien » ^4). Scarron, qui dans son Roman comique, peint le comte de Belin sous les traits du
(1) A Paris, imprimé aux dépens de l'autheur. In-12, de 103 pages.
(2) Op. cit., p. 116.
(3) Discours à Cliton, p. io.
(4) Tallemant, VII, 172. — Il s'agit ici de la troupe de Mondory. Il est à remarquer que la Lenoir et son mari avaient quitté la troupe de Mondory en 1634 (H. Chardon, op, cit., p. 103).
marquis d'Orsé, dira bien qu'il attirait dans son château « quelques beaux esprits de Paris, entre lesquels il se trouvoit ' des poètes du premier ordre » ; il parlera de son « amour passionné pour la comédie et pour tous ceux (et celles- surtout) qui s?en mêloient » (i); mais il ne fera pas la moindre allusion à ses talents poétiques (2). De même la Pinelière, dans son Parnasse ou le critique des Poètes :. « Le comte de Belin attire chez lui les plus beaux esprits, et se fait une petite cour de poètes », — Mécène des poètes, soit, mais poète, non pas. Du reste, M. Chardon lui-même, dans les deux substantiels chapitres (3) qu'il a consacrés à M. de Belin, ne dit rien qui puisse faire supposer qu'il « fit quelquefois des vers » , comme l'affirmera de lui-même l'auteur -du Discours à Cliton.
D'ailleurs, est-ce bien le comte de Belin qui serait allé une fois au parterre voir jouer le Cid (4)? Le comte de Belin au parterre, au milieu des clercs payant leur place quinze sous!... — Est-ce le comte de Belin — lequel ne connaît pas Corneille, et n'est pas connu de lui (5) — qui craindra de « se mettre mal avec l'un ou l'autre de nos Autheurs qui sont en querelle, et peut-estre avec tous les deux ensemble (6) ? — Est-ce le noble comte de Belin qui, dans une comparaison, parlera « d'un vin bourru que nous irions boire à l'enseigne de la Renommée, ou de quelque autre breuvage épais qu'on débité en pleine rue avec la lie » (7)? — Enfin, est-ce le comte
(1) Rom. comique, deuxième partie, ch. XVII.
(2) H. Chardon, op. cit., p. 90.
(3)Ch. IVtetV.
(4) Discours à Cliton, p. 10.
<5) Lettre apol., p. 3 et 4. ,
(6), Disc, à Cliton, p. 4.
(7) Disc. t p. 7 et 8. Voir encore p. 96 : il est question du vin qu'on boit au cabaret des Trois-Maillets.
de Belin qui aurait attendu la « Querelle du Cid » pour faire imprimer un Traité de la Disposition du poème dramatique, composé depuis cinq ou six ans, et qui, ne trouvant pas d'acheteurs, aurait, pour mieux amorcer le public, changé le titre de son factum en cet autre : Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid avec un Traité, etc., etc.?
Que le comte de Belin se soit déclaré assez ouvertement contre Corneille, dans la « Querelle du Cid », rien n'est plus vraisemblable, car « il se trouvait, par ses accointances avec Scudéry et Mairet, présent à ses côtés, dans un milieu anti- Cornélien » (i); mais qu'il ait composé le Discours à Cliton sur les Observations du Cid (ou l'Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid), voilà ce que nous ne saurions admettre un seul instant. — Mais de qui est ce factum ? That is the ques-r tion. « Dans le doute, abstiens-toi », dit la sagesse des nations (2). .
(i) H. Chardon, op. cit., p. 118. M. de Belin faisait venir chez lui la troupe de Mondory, et M. Chardon remarque, avec beaucoup de justesse, que Mondory et sa troupe (protégés par le comte de Belin) pouvaient avoir à se plaindre de Corneille, qui, par avarice, avait fait imprimer le Cid contre la foi promise aux comédiens. « Il n'est pas douteux, dit M . Chardon, que M. de Belin n'ait regretté la manière d'agir de Corneille à l'égard de la troupe qu'il honorait de sa protection » (op. cit., p. 116).
(2) Voir Eug. Rigal : Thèse sur Alexandre Hardy, pp. xx et xxi. Le Discours à Cliton a été attribué sans aucune raison à Claveret par les frères Parfaict, par Sainte-Beuve, etc. Niceron l'attribue à Mairet. C'est inadmissible. Enfin, M. Lisle [Essai sur les théories- dramatiques de Corneille... p. 89)] le donne à Durval, l'auteur de la tragédie de Panthèe. Ce qui est certain, c'est que l'auteur du Discours à Cliton affirme quelque part qu'if a composé des pièces de théâtre : « Je veux, dit-il (p. 28), rendre raison de ce que j'ay faict au théâtre... », et, p. 81 : « Il me suffit que les pièces que j'ay faictes, quoy qu'en petit nombre, parviennent es mains de ceux que
j'honore et que je chéris ». M. Arnaud (Théories dramatiques au XVIIe
siècle, p. 1 $9) est du même avis que M. Lisle. M . Eugène Rigal « a peine A comprendre pourquoi Durval aurait gardé l'anonyme en publiant ce ré-
Du « vrai » rôle de Rotrou dans la « Querelle du Cid j>.
M. H. Chardon, dans sa Vie de Rotrou mieux connue, ayant dit (i) là-dessus tout ce qu'il y avait à dire, je me contenterai de résumer ses excellents arguments.
D'après une légende « aussi tenace que si elle était gravée sur l'airain », Rotrou, au lieu de faire, lors de l'apparition du Cidl défection, comme tous les poètes qui avaient couvert de fleurs le jeune auteur de la Veuve, aurait soutenu son ami envers et contre tous; et il aurait été le seul à le défendre.
Sur quoi cette légende est-elle fondée ? Sur rien.
Sans doute on doit tenir compte de la belle Elégie de Rotrou, qu'on peut lire en tête de la Veuve, de Corneille, et surtout des beaux vers qu'il fit débiter, en l'honneur de l'auteur de Cinna et de Ma Mort de Pompée, par l'acteur Saint- Genest.
Mais qui nous dit que Rotrou, — à la date du Cid, — n'ait pas fait comme les anciens amis de Corneille, et qu'il n'ait pas été choqué comme eux « par ses grands airs castillans et par cette arrogante supériorité qu'il se donnait sur ses égaux d'hier, dans son Excuse à Ariste? » — N'oublions pas non plus que Rotrou était l'ami de Scudéry, et qu'en février 1637, il arrivait « quasi au moment psychologique de la « Querelle
quisitoire contre les règles; ne les avait-il pas attaquées sous son nom, dans la préface iïAgarite (1636)? N'allait-il pas les attaquer encore dans la préface de Panthèe (1639)? Les termes mémos de cette dernière préface ne permettent guère de supposer que Durval ait publié un traité méthodique sur le sujet. »
(1) Op. cit., p. 119 et suiv.
du Cid », dans le Maine, dans un milieu anti-Cornélien, auprès de M. de Belin, son protecteur, de Mairet, son aîné, son maître, j'allais dire son modèle ». On est donc plutôt tenté de croire que « subissant l'influence de son entourage et pour lui complaire, il a été entraîné à s'unir aux adversaires de Corneille ». ,
Eh bien ! il ne faut attribuer à Rotrou « ni le rôle héroïque de la légende, ni celui d'humble complaisance ou de mesquine jalousie ». Quand on consulte les pièces du procès, on pense à conclure qu'il a « rempli simplement un rôle plus humain, répondant mieux à son caractère ennemi de la guerre et plein de sociabilité, celui d'un conciliateur voulant | mettre fin à cette regrettable polémique ». — Il a voulu apporter aux deux lutteurs, à Corneille et à Scudéry, « un rameau d'oîivjier pour mettre bas les armes. Cei rameau d'olivier, c'est! VIncognu et véritable atny de Messieurs de Scudéry et Corneille ». j '
La pièce est signée D. R. Faut-il l'attribuer à Du Ryer ou à Rotrou? Le père Niceron est le premier qui, en 173 1 (1), l'ait attribuée à Rotrou. Cette attribution est acceptable. Seulement, ce qui est assez comique, c'est que, depuis cette date, certains critiques ont parlé de cette pièce sans l'avoir lue, et n'y ont vu (?) qu'un éloge de Corneille. D'autres, l'ayant lue un peu légèrement, ne voient dans VIncognu que l'ami de Scudéry. — Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de lire avec attention ce pamphlet, qui est une réponse à La voix publique à M, de Scudéry sur les Observations du uid.
M. H. Chardon, qui a étudié ligne par ligne VIncognu et véritable ami de Messieurs de Scudéry et Cameille, n'ose se prononcer bien nettement. Toutefois, après avoir mis les pièces
[i) Mêm. pour servir à Vhist, des hommes illustres , XX, 90 et 96.
du procès sous les yeux des lecteurs, et avoir ^dit: « Que chacun juge à son gré », il conclut ainsi : « En étudiant la pièce de près, on voit qu'elle est faite par un lettré, familier avec le théâtre, avec le divin mestier de la poésie, par un ami des deux poètes, amené tout naturellement dès lors a chercher à les réconcilier, ce qui répond très bien au caractère de Rotrou ».
Nous adoptons complètement ces sages conclusions. .
L'intervention de Faucon de Ris, sieur de Charlcval, dans la « Querelle du Cid ». — Corneille menacé par Charleval et par Mairet de coups de bâton.
Cest à M. H. Chardon que revient l'honneur de la découverte de cet adversaire de Corneille, qui n'a jamais été nommé par ceux qui se sont occupés de la « Querelle du Cid ».
Après Y Excuse à Ariste, après le Vray Cid espagnol, après le Rondeau, après la Lettre apologitique, parut un pamphlet intitulé : Lettre à +\ (au P. André de Saint-Denis), sous le nom d'Ariste.
Ce pamphlet dirigé contre le P. André de Saint-Denis, et surtout contre Corneille, était d'une violence extrême. \/
Je laisse de côté les attaques contre le Père André: je- condense en quelques lignes les injures à l'adresse de Corneille : « Autre Midas, au hazard d'avoir les mesmes oreilles ; — insupportable vanité; — imbécilité du personnage; — sa place est à l'hôpital des fous incurables; — présomption qui dégénère en folie; — le plus ingrat des hommes; — ses autres pièces (à part le Cid et la Médée qu'il doit, l'un à
Guilhem de Castro, l'autre à Senëque) peuvent passer pour farces » (i).
Et pour terminer cette litanie d'injures, Fauteur de la Lettre à *+ sous le nom d'Ariste, disait de Corneille : « L'humeur vile de cet autheur et la bassesse de son âme n'est pas difficile à cognoistre dans les sentimens qu'il donne aux principaux personnages de ses comédies : il rend les uns fourbes, artificieux, et fait , commettre aux autres des lachctez dont luy-mesme, quelque profession publique qu'il fasse , de poltronnerie, ne pourroit pas s'empescher de rougir si je les luy remettois sous les yeux, et certes il est bien difficile qu'il peust rendre ses acteurs plus vaillans, puisque luy-mesme n'a pas si tost la permission de prendre une espée (2) qu'il se déclare par une lettre imprimée indigne de la porter, et qu'à peine a-t-il reçeu celles de noblesse qu'il faict une action assez infamante pour l'en dégrader ».
On ne pouvait être plus grossier.
Corneille et ses partisans se demandèrent quel pouvait bien être l'auteur de ce vilain pamphlet. Tout d'abord ils l'attribuèrent à Mairet. Un ami de Corneille lança — à l'adresse de Mairet, — une Response de*^ à <,% sous le nom d'Ariste (le P. de Saint-Denis), réponse assez faible, où l'on peut toutefois noter le trait suivant. A propos des Galanteries du duc d'Ossonne, on lit ceci (3) : « L'autheur a voulu par ce poëme bannir les honnesies femmes de la comédie, qui n'ont pu jamais souffrir les paroles ny les actions de ses deux héroïnes ».
Dans cette, Response de „,*„, à „,% sous le nom d' A ristey les partisans de Corneille considéraient donc Mairet comme l'auteur de la Lettre à +\ sous le nom d'Ariste. Ils ne tardèrent
(1) Lettre à *^ sous le nom d'Ariste, p. 3 et suiv.
(2) Le père de Corneille reçut ses lettres de noblesse le 24 mars 1637,
(3) P. S- — Voir pages 16 et 17. ,
pas à découvrir le véritable au|teur de ce pamphlet. C'est alors que parut la Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots de la Lettre sous le nom d'Ariste : « Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres » (i).
Cette fois Corneille, ou l'un de ses amis, répondit vertement à son nouvel adversaire:
« Vous changez a tous momens de party:
«, Vous avez eu au commencement du Cid les sentimens d'un homme raisonnable, et vous n'avez pu luy denier les louanges qu'il tiroit sans violence de tous les honnestes gens;
« Maintenant vous déferez au jugement de Y Observateur (2), à cause qu'il vous a tesmoigné approuver cinq ou six mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites;
« Jeune homme, asseurez vostre jugement devant que de l'exposer à la censure publique, etc., etc. ;
« Celui que j'attaque est un peu plus fortuné de biens (que Claveret, sommelier dans une médiocre maison); mais il faut apporter de la foy quand il s'agit de son origine (j'ayme mieux paroistre obscur que médisant);
« Vous estes de la maison de Scudery, vous assistez souvent aux Conférences qui s'y traitent;
« Vous ayez autrefois recherché l'amitié de Corneille ».
L'auteur de la Lettre à *+ sous le nom d*Arisle se sentit touché : il était démasqué.
i° Vous avez jadis recherché l'amitié de Corneille;
20 Renégat (3), vous avez « lâché » Corneille pour Scudery, et pourquoi cela? Parce que Scudéry avait approuvé vos méchants vers;
(1) Ces mots se trouvent p. 4 de la Lettre à *^ sous le nom d'Ariste.
(2) Scudéry.
(3) Dernier mot de la Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots, etc., p. 3.
3° Vous êtes jeune; I'
4° Votre maison est d'une noblesse plus que douteuse.
Cest ce dernier trait qui blessa tout particulièrement l'auteur anonyme de la Lettre à #% sous le nom d'Ariste.
D'abord, était-ce Corneille l'auteur de la Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots, etc., etc. ? Oui, répondait Mairet, dans son Epistre familière au sieur Corneille : Cet amy, dit-il, qui vous ressemble si fort » (i). — Cette affirmation mérite d'être contrôlée ; mais si rjen ne prouve que' Corneille l'ait écrite, rien ne prouve non plus qu'il ne l'ait pas inspirée.
Quoi qu'il en soit, Mairet se défend de toutes ses forces d'avoir écrit la Lettre à „,% sous le nom d'Ariste, que Corneille, ou l'un de ses amis, lui attribue : « Comme c'est lascheté de desavouer ce que nous avons fait, c'est maiiee d'avouer ce qui n'est pas de nostre façon... Je proteste hautement que je suis très humble serviteur d'Ariste... (2), et vostre amy devoit se contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours inspiré la révérence et le respect ». — Après s'être défendu, Mairet va attaquer. Votre ami (3), dit-il à Corneille, m'attribue les deux pamphlets: Lettre pour M. de Corneille contre les mots, etc., et Response de *** à **sous le nom d'Ariste ». Je comprends pourquoi il m'accuse d'être l'auteur de ces deux libelles, et surtout du premier; « c'est pour se meure à couvert de l'orage qu'il appréhende, car enfin celuy qu'il y désigne et qu'il offence est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne condition que vous, je ne veux pas dire meilleure, quoy
(1) « Libelle de vostre style et peut-estre de vostre façon », avait déjà dit Mairet, p. 1.
(2) Le P. André de Saint-Denis.
(3) « Votre ami », traduisez: « Vous, Corneflle ».
qu'on m'en ayt asseuré; et le rang qu'il tient dans la Province où vous demeurez est si haut que, si vous en étiez advisé, vous iriez luy demander pardon du zèle indiscret de votre amy, qui vous peut estre injurieux ».
Il est facile de voir que Corneille et Mairet connaissent l'un et l'autre l'auteur de la Lettre à „,% sous le nom à'Ariste : c'est un gentilhomme normand de mince noblesse, selon Corneille ou son ami, de très bonne famille, selon Mairet. Et, ici, nous voyons que Mairet conseille à Corneille de se garder de la vengeance possible de cet adversaire titré.
Corneille semble avoir redouté cette vengeance, car, dans X A avertissement au Besançonnois Mairet, il répond, ou peutêtre un de ses partisans répond pour lui (i) : « Vous ne vous contentez pas de luy (à Corneille) attribuer les deux responses au Libelle (la Lettre à „% sous le nom £ Ariste) que vous desadvouez, vous taschez de luy faire des ennemis dans sa province, en expliquant la première (2} sur une personne de haute condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre une explication si impertinente ». Et l'auteur de Y Advcrtissement poursuit, en niant que Corneille ait écrit les deux réponses à la Lettre à *± sous le nom à'Ariste , et en essayant (ce qui est plus fort), de reconnaître en Mairet celui en qui Mairet reconnaissait un gentilhomme normand. !
Il faut avouer que Corneille, si c'est lui l'auteur de YAdvertissèment au Besançonnois Mairet, se défendait bien maladroitement, en donnant iiinsi le change et en intervertissant les rôles.
Il fallait un sphinx pour deviner cette énigme, car c'en est une. Le sphinx s'est rencontré: c'est M. Henri Chardon qui nous a renseignés et bien renseignés sur cet épisode, plus
(i) On a généralement attribue YAdverlissemml a Corneille (2) Lettre pour M. C. contre ces mots, etc.
qu'obscur, de la Querelle du Cid. « Je ne dois qu'à moi seul toute ma découverte » (i), s'écrie-t-il, non sans un orgueil légitime. M. Chardon a raison; c'est à lui et à lui seul que revient tout l'honneur de cette très curieuse trouvaille.
Mairet agacé,, et cela se comprend, d'être, contre toute vraisemblance, désijgné par Corneille ou ses partisans comme l'auteur des deux». libelles en réponse à la Lettre à „,%, etc., riposta par l'Apologie pour M. Mairet contre les calot unies du ST Corneille de Rouen. C'est dans cette Apologie, écrite soit par Mairet lui-même, soit sous sa dictée, par un ami dont le nom n'est pas encore connu (2), qu'on lit le passage suivant, « qui semble, comme le dit justement M. H. Chardon, , mériter d'avoir trouvé place dans le Rôle des coups de bâton dans l'histoire littéraire (3) : « Monsieur Mairet... devoit vous tailler en pièces après les actes d'hostilité que vous avouez vous mesme avoir exercez premièrement envers luy, tant par un mauvais Rondeau, que par deux lettres subsecutives dont l'une esgratigne tous ses ouvrages, et l'autre sa fortune et son origine; pour la dernière, on vous la pardonne aysément : nous sçavons bien que n'ayant pas une circonstance qui puisse estre apiiquée à mon amy, vous avez esté contraint de la luy donner (4), pour satisfaire à la personne de condition qui dans vostre bonne ville de Rouen
t. Vous menaça d'un chastiment
Contre qui l'âme la plus lasche Fremiroit du ressentiment.
(1) Op. cit., 239. /
(2) Nous essaierons de le découvrir.
(3) Par V. Fournel. — Scarron, dans une de ses pièces (Cent quatre vers , etc.), parle d'un mal fatal aux rimailleurs :
« C'est un mal qui se prend d'ordinaire aux épaules, Cause par des bastons, quelquefois par des gaules ; Son nom est bastonnade ou bien coup de ba;ton ».
(4) Attribuer.
Ce fut au jeu de paume, en un coin, ce dit-on,
Ou Dame Corneille enfermée,
Tremblant sous la main du Faucon (i), Pour la dernière fois creut estre déplumée.
Le bruit mesme court un petit
Que la pauvrette en esmutit.
« Contentez-vous que j'ay sceu l'adventure par une lettre d'un gentilhomme qui vray semblablement en doit estre bien informé, c'est Monsieur de Charles-val, que je cite d'autant plus hardiment que je suis asseuré qu'il n'y va rien du sien, et qu'il ne vous craint que médiocrement; il vous estime encore moins, si je ne me trompe: au reste je vous donne advis que, sans la générosité de Monsieur de Scudery qui se contente de vous avoir accablé de raisons, le châtiment et la menace dont je vous parle eussent esté la mesme chose; et certes vous l'aviez bien mérité pour avoir eu l'impudence de mesdire d'une maison qui se peut justement vanter d'une noblesse de quatre ou cinq siècles ».
Tout d'abord, M. Chardon, ne découvrit rien (il l'avoue de la meilleure grâce) dans ce passage étrange: mais bientôt ses yeux s'ouvrirent, et il vit ce qu'il fallait y voir, c'est-à-dire que le Faucon qui avait fait trembler sous sa main (2) la pauvre Corneille, n'était autre que Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, « le poète normand bien connu, qui aimait tant h coqueter, l'ami de Scarron et de Sarrasin (3), lequel lui adressa son sonnet sur Adam et Eve » (4).
(1) En note, à la marge: « Le sieur Corneille entendra cette allusion, s'il luy plaist. »
(2) La main d'un faucon (?)
(3) Voir Scarron: Lettre au maréchal d'Albret, du 20 août 1659. Ajoutons, que Charleval fut un des nombreux passants de Ninon de Lenclos.
(4) H. Chardon, op. cit., 239 et 240. — Charleval, château, dans la commune de ce nom, à quelques lieues de Rouen et des Andelys.
Il n'y a plus de doute maintenant. Charleval se croyant, et non sans raison, visé par Corneille ou par l'un de ses amis, dans h Lettre pour Monsieur de Corneille contre ces mots, etc., avait menacé de voies de fait, au Jeu de Paume de Rouen, l'auteur du Cid, et, sans l'intervention de Scudéry, il l'aurait roué de coups.
Inutile de parler ici de Charleval et de sa famille; je renvoie le lecteur au livre de M. -Henri Chardon, qui a fait amplement connaître cet adversaire de Corneille, ignoré jusqu'à lui, et qui a parfaitement démontré que les allégations |de Corneille ou de ses amis répondant au factum de Charleval n'ont rien qui ne puisse se rapporter à la personne de ce gentilhomme normand.
Corneille, le glorieux poète du Cid, menacé du bâton! Oui, hélas! et ce n'est pas seulement par Charleval que Corneille fut si odieusement insulté, c'est par Mairet lui-même, qui, enhardi, sans doute, par l'insolence de Charleval, osa écrire ou faire écrire, à la fin de son Apologie (i) : « Pour Monsieur Mairet, après les grands coups de plume et de bec qu'il a reçeus de vous et de vostre part, si l'on peut juger 'de l'indolence de son esprit pari la modération de sa lettre, j'ose quasi vous estre garand de la débonnaireté de son humeur; mais à tout hazard, ne vous y fiez que de bonne sorte, et surtout gardez vous bien de mettre sa patience à dé nouvelles épreuves par de nouvelles calomnies, car Me hercle, en telle verve le pourriez vous prendre,
Qu'ayant beaucoup d'amis en la ville ou vous estes
Et des plus apparents, Luy-mesme iroit vlous voir, et vous chanter goguettes
A la barbe de vos parents.
Assurez-vous que c'est un faux Bourguignon : je le connoy (i) P. 30.
comme si je l'avois nourry; sur ma parolle il seroit homme à vous faire frasque sur frasque , pièce sur pièce et peripœtie sur peripœtie, nonobstant clameur de haro ou charte normande; et fussiez vous armé de Cids jusques aux dents, si vous en avez; espargnez luy donc par vostre silence une manière de visite qui vous surprendroit d'autant plus vilainement qu'il luy prendroit possible envie de vérifier sur les lieux certains mémoires qu'il a reçeus d'un gentilhomme de ses amis (i), qui vous connbit jusques dans le foye, je ne veux pas dire jusques dans le cœur, de peur de mentir ».
Voilà donc de nouvelles menaces de voies de fait!
Mais ce n'est pas fini ! Excité, sans doute, par les rodomontades de Charleval et les vantardises de Mairet, un drôle se trouva pour adresser à Corneille le plus ignoble des pamphlets, je veux parler de la Suiiie du Cid en abrégé ou le triomphe de son autheur en despit des envieux. C'est une plaquette rarissime, jque n'ont connue ni M. Marty-Laveaux , ni M. Emile Picot, et qu'on peut lire (exemplaire unique, .je pense), à la Bibliothèque de Caen. M. H. Chardon l'a fliit connaître le premier (2), et nous, nous la réimprimons avec toute l'exactitude possible. Nous y renvoyons nos lecteurs. Qu'il nous suffise de dire que le nom et l'adresse du prétendu libraire, éditeur de la Suitte du Cid, en disent déjà
long :
A ViWkrs-Cotrets
chez Martin Baston, a l'enseigne du
Vert-gai And, vis à vis la nie des
Mauvaises paroles./
Dans un Avertissement au Lecteur, en pros'e, l'auteur, après avoir dit que, pour répondre à ses adversaires, Corneille a
(1) Charleval, sans doute.
(2) Op. cit., p. 252 et suiv.
emprunté « le génie et !e style des harangères de Rouen », affirme que « cinquante coups de baston bien appliquez seront justement la véritable suitte du Cid ».
Puis, dans un Rondeau, à l'adresse de « très bredouillant poète^cpmique, messire Mathurin Corneille, surnommé le Noble à la Rose », on lui fait nettement entendre qu'il sera « estrillé comme un cheval de prix », — que « Mairet et certains laquais gris (i) rattraperont au coin de quelque rue ». . Dans un autre Rondeau, Corneille, comparé à un «. gros cheval, bien partagé delmaschoire », doit craindre le « baston qui s'appareille et dont: son gros dos doit estre endommagé ».
Une petite pièce, intitulée Horoscope, nous parle « d'un astre assez malin » qui menace le dos de Corneille « d'une influence de cotrets ».
Enfin, après une Ballade généalogique, où l'auteur du Cid est traité d' « esprit de fange », d' « âme de savetier », on lui dira encore, dans un madrigal final, que sa lyre, « comme celle d'Orphée, le fera suivre par du bois ». ./
On ne pouvait aller plus loin dans la plate et grossière injure, et si nous avons fait des extraits de ces pièces écœurantes, c'est ppur montrer jusqu'à quel point de rage nauséabonde étaient tombés les ennemis de Corneille.
Il était temps que cette « guerre de plume », qui dégénérait en rixe digne de goujats, prît fin. Richelieu comprit que ses amis étaient allés trop loin, beaucoup trop loin,, afin de lui plaire. Aussi donna-t-il à Boisrobert des ordres formels pour avertir Mairet et ses amis de s'en tenir là. « Tant qu'Elle (Son Éminence) n'a connu dans les écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit agréables et des railleries innocentes, je vous avoue qu'Elle a pris bonne part au divertissement; mais quand Elle a reconnu que de ces constatations naissoient
(i) N'était-ce pus la couleur de la livrée de Charleval?
enfin des injures, des outrages et des menaces, Elle a pris aussitôt la résolution d'en arrêter le cours.... D'ailleurs, craignant que des tacites (i) menaces que tous lui faites, vous ou quelqu'un de vos amis, n'en viennent aux effets qui tirerôient des suites ruineuses à l'un et à l'autre, Elle m'a commandé de vous écrire que, si vous voulez avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre ancienne amitié que j'ai charge de renouveller sur la table de ma chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés ».
« Pax vobiscum...! » Et la meute des aboyeurs s'était tue au commandement — un peu tardif — du Maître, attendant le verdict de l'Académie qui ne devait satisfaire personne, ni Corneille, ni les ennemis de Corneille.
Scarron doit-il être compte parmi les adversaires de Corneille ?
Dans une note de sa curieuse étude sur la Vit de Rotrou mieux connue, M. H. Chardon dit ceci : « Une autre fois, je pourrai examiner s'il n'y a pas lieu aussi d'attribuer au jeune Scarron, alors au Mans, une des pièces de la curieuse polémique (2), bien qu'il ait célébré plus tard « l'inimitable M. Corneille ».
J'avoue que cette note a appelé mon attention sur un factum qui se trouve relié dans un des Recueils de la Bibliothèque de Caen, renfermant onzq des pièces pour et contre
(1) Elles sont pourtant bien peu déguisées.
(2) Pour Jt contre le Cid,
lé Cid, immédiatement avant le pamphlet de Mairet : L'Autheur du vray Cid espagnol. ,
Nous avons démontré (i) que la plaquette in-40 (l'Autheur du vray Cid espagnol) avait été imprimée au Mans ou à la Flèche.
V Apologie pour Monsieur, Mairet contre les calomnies du sieur Corneille de Rouen est également in-40. Ceci, je l'avoue, ne prouve pas grand'chose, mais il est assez curieux qu'au milieu d'un volume où se trouvent neuf pièces in-8° pour et contre le Cid, deux pièces in-40 aient été cousues Tune à la suite de l'autre. Les « caractères » des deux pièces ne sont pas absolument les mêmes; mais on peut supposer que si les imprimeurs parisiens préféraient, pour ces pamphlets annoncés à haute voix et vendus par les colporteurs du Pont-Neuf, le format in-8°, les imprimeurs manceaux ou fléchbis, peu au courant des habitudes de leurs confrères de Paris, étaient plus habitués à l'in-40. Admettons donc, pour un instant, que Y Apologie pour Monsieur Mairet a, comme l'Autheur du vray Cid espagnol (in-40), été imprimée au Mans (2) 'ou à la Flèche; cherchons maintenant s'il n'est pas vraisemblable que cette Apologie piur Monsieur Mairet puisse être attribuée à l'un des amis de Mairet habitant le Mans, à l'un des familiers du comte de Belin, à Scarron. j
Scarron, si M, de Bel^in a seulement fait mine de désirer le voir défendre son protégé Mairet, a dû être heureux d'obéir à ce « Mécène manceau » . .
(1) Voir la note du « Vray Cid espagnol ». <
(2) Le bandeau de ce pamphlet se retrouve dans un Recueil de Cantiques, etc., imprimé au Mans, en 1647, par Hicromc Olivier, et dans les Mémoires des Comtes du Maine, imprimés également par Hierome Olivier, en 1643. —Nous devons cette constatation à l'obligeance de M. Robert Triger, le savant vice-président de la Société historique et archéologique du Maine.
Je sais bien que plus tard Scarron (i) vantera, comme l'a dit M. Chardon, « l'inimitable M. Corneille » (2); mais, en 1637, Scarron était jeune, il avait vingt-sept ans à peine; il était enchanté d'être, lui aussi, le « protégé » du comte de Belin, et, pour plaire au comte de Belin (3), est-il inadmissible qu'il ait, dans le désir de défendre le poète attitré de son protecteur, attaqué Corneille ?
Notons d'abord les passages où l'auteur anonyme de ce pamplet se dissimule assez mal :
— Page 4 (dé l'édition originale). « Connaissant, comme je fay, la modestie de celui que je defensi ».
L'auteur de Y Apologie avoue ici qu'il connaît intimement Mairet.
— Page 6. « S'il advient que je vous y rencontre (à Paris) ».
Donc l'auteur n'est pas à Paris quand il écrit son Apologie.
— Page 9. L'auteur fait l'éloge des libéralités du comte de Belin. Scarron, aussi bien que Mairet, est l'obligé de ce généreux protecteur des lettres. '
— Page 32. « Adieu donc, monsieur Corneille mon amy, si vous passez vostre quartier d'hyver à Paris, je ne manqueray pas de me donner la satisfaction de vous y voir ».
Rapprocher ce passage de celui de la page 6.
Mais si l'auteur se décèle surtout par son style, nous ajou-
(1) Roman comiquL 2e partie, ch. XVIII.
(2; Dans son Virgile travesti (ch. I), Scarron dit que la nymphe Déiopée, qui a toutes les perfections,.... récite à merveille le Cid du poète Corneille. — Et, dans YÊpitre chagrine à M. Rosteau, Scarron se plaint que
« De Corneille les comédies
Si magnifiques, si hardies,
De jour en jour baissent de prix ».
(3) « M. Scarron estoit aussy amy de M. le comte de Belin et fort attaché à sa personne » (Abbé Brillon, Notice sur Rotrou).
terons que Y Apologie rappelle souvent par la vivacité, par le laisser-aller et par certaines expressions triviales, mais pittoresques^ le Roman comique et les Nouvelles tragi-comiques.
— Page 7 : « Ventre d'un asne ! »
« Vous le regardez de haut en bas comme Iaquernart fait les passants » (i).
« Vous ruez et mordez tout à la, fois comme le mulet de Mcssire Jean ».
— Page 8 : « Vous lui faictes aussi grand tort et peu s'en faut^iussi grand mal que si vous luy coupiez la gorge avec un rasoir de pierre ponce empoisonnée ».
— Pa«;e 26. Un des amis de Corneille ayant trop impérieusement réclamé cent livres à l'imprimeur du Cid, l'auteur de Y Apologie nous dira, d'une façon assez drôle, et qui sent son Scarron d'une lieue (2) : « Un de vos meilleurs amis s'estant ingéré de demander en vostre nom la somme de cent bonnes livres pour le regain de cette esclatante facétie, voulut s'acquitter de sa charge en termes impératifs, comminatoires et dignes de la majesté d'une si haute commission, de sorte qu'il se vit luy mesme typographiquement imprimé dans la boue, in-folio, c'est à dire tout de son long, en grand Sainct Augustin, de lettres grosses comme les deux poings ».
(1) Cf. le Virg. travesti (épisode des Harpies) (livre III) :
« Pour, faire encore les bravaches, Armés comme des Jaquemars. . , ».
— Voir aussi, au livre VII :
« Leurs personnes cstolcnt chargées D'armes et de longs braquemars I Comme on en donne aux Jaquemars ».
Dans le Recueil des Epitres en vers burlesques de Scarron et d'autres auteurs, imprimé en 1656, il y a quinze pièces de Scarron; or, les huit premières sont des Epitres de Jacquemard, horloge de Saint-Paul, à la Samaritaine, horloge du Pont-Neuf, ou des Réponses, de la Samaritaine à Jacquemard.
D'un fort bourgeois de Paris Qui n'est pas des plus petits ».
Voilà bien une plaisanterie, à double détente, digne de Scarron. Le « Saint Augustin » est, comme on sait, un terme d'imprimerie désignant un caractère très gros, qui servit à imprimer, en 14*7, la Cité de Dieu; et, en môme temps, le mot « Augustin » rappelle le prénom de l'imprimeur bien connu, Augustin Courbé, chez qui parut, en 1637, l'édition princeps du Cid. .
— Page 28. Pans les vers cités plus haut (page 41) et qui font allusion à la scène du Jeu de Paume de Rouen, où la Corneille faillit être plumée d'importance par la main , du Faucon, on lit, a la fin:
Le bruit mesme court un petit Que la pauvrette en esmutit .
On retrouve ce vieux mot (esmutit), très rare, au second chant du Virgile travesti :
Plus d'utt^3rcgeois en esmutit.
ainsi qu'au troisième chant:
Une tempeste furieuse
Faisoit la forest retentir
Et tous nos vieillards es mu tir (1).
Voici comment Furetière (éd. de 1727, tome 11, v°emeutir) explique ce mot : « Terme de fauconnerie. On ne le dit proprement que des oiseaux de proye, quand ils se déchargent le ventre, et on appelle les éwuts ce que les oiseaux vuident...».
Voila, ou je me trompe fort, un mot qui fleure bien son Scarron !
(1) Comparer aussi (voir les quatre vers cités plus haut, p. 42) « vous chanter goguettes » et ce vers du livre VI du Virg. trav. : « Il osoit bien chanter goguettes », et encore (même livre): « Ces femmes leur chantent goguettes ».
Le jeu de mots sur la Corneille tremblant sous la main du Faucon (i) nous semble encore une de ces facéties assez familières au poète du Virgile travesti.
t- Enfin, page 29, voici des « gaîtès » burlesques, telles que personne, à cette date, si ce n'est Scarron, ne pouvait se les permettre : « Soit que vous ayez trop de bile, ce qui paroist à la chaleur de vos choleres immodérées, ou soit que vous abondiez en phlegme ou en pituite, ce qui paroist à la froideur de vosescrits, et plus visiblement encore à cette indeficiente roupie I qui distille en ..toutes saisons de l'alambic de vostre nez...».
N'est-ce pas là du Scarron tout pur? Nous croyons donc que Scarron, — qui, à cette date (1637), était certainement au Mans (2) ' — a prêté sa plume à Mairet pour rédiger son Apologie.
Et maintenant, quel est l'auteur de la Suitte du Cid en abrégé (voir plus haut, page 43)? Chose étrange ! on trouve, dans les pièces de vers de ce pamphlet, plus que grossier, certaines expressions bien particulières qui se rencontrent également dans le Virgile travesti.
Dans le premier Rondeau on lit ces deux vers:
Après cent coups, si l'asne mord ou rue, Ses, aloyaux auront encore pis.
(Aloyaux, dans le sens de flancs).
Cf. Virg. ttav. (ch. V) :
Pour servir de but aux galères Qui sur les campagnes amères Dévoient pour de riches joyaux Faire suer maints aloyaux (même sens).
(1) Voir page 41.
(2) C'est le 18 décembre 1636 que Scarron fut installé dans son canonicat. Un procès qu'il eut à soutenir au sujet de ce canonicat ne fut termine qu'en 1640 (P. Morillot, Thèse sur Scarron, p. 16).
— Même Rondeau :
Vous le verrez cet hyver dans Paris Bien estrillè comme un clteval de prix.
Cf. Virg. trav. (ch. V):
Je vais YestriUer en cheval.
— Madrigal de la fin :
Et ta lyre en ce temps comme celle d'Orphée .
Te fera suivre par du bois (c.-à-d. tu seras rossé).
Cf. Virg. trav. (ch. V):
Vous n'estes rien en bon François
Que gens qui méritez du bois (qui méritez d'être rossés), '
Mais n'insistons pas trop, de peur d'être obligés d'y voir trop clair (i).
Charles Sorel, l'auteur du Francion, a-t-il pris part à la « Qjaerelle du Cm » ?
M. Emile Roy, dans sa thèse récemment soutenue en Sorbonne (La vie et les œuvres de Charles Sorel, sieur de Souvigny), pense (p. 360) « qu'il y a tout lieu de supposer que Sorel est
(1) Le bandeau de la Suitte du Cid (un petit Amour tenant de chaque main une corne d'abondance) se retrouve exactement dans Saint François de PauJe ou la Charité triomphante, ouvrage imprimé au Mans, chez Ambroise Ysambart, en 1678, ainsi que dans Y Invasion de la ville du Mans par les religion* naires. Le Mans, chez Louis Pégouineau, 1667 (Notes fournies par M. R. Triger). Encore un détail à signaler. Les caractères romains ou italiques et les lettres initiales (lettres fleuries) de la Suitte du Cid en abrégé sont identiques aux caractères romains et italiques et aux lettres initiales de Y Apologie pour Monsieur Mairet. Si ces deux pamplets ont été, comme cela paraît très vraisemblable, imprimés au Mans, on peut en conclure, sans trop risquer de se tromper, qu'ils sont de la même plume.
l'auteur du Jugement du Cid par un bourgeois de Paris, mar- \ guillier de sa paroisse ». Et, dans son Appendice (p. 418), voici les raisons qu'il donne pour appuyer son dire : ^
Le Jugement du Cid, etc., est, comme le titre l'indique, l'œuvre d'un bourgeois de Paris, malin et dévot. Sorel faisait (M. Roy l'a montré précédemment) sonner bien haut sa qualité de bourgeois parisien. Il a toujours aussi manifesté ses sentiments religieux, surtout vers le temps où parut le Jugement.
Le premier historiographe de France, placé directement sous les ordres de Richelieu, ne pouvait signer un éloge du Cid. C'est pour cela que le Jugement du Cid ne porte pas de nom d'auteur ; mais, ajoutera M. Roy, « il est facile de retrouver les idées et le style de ce pamphlet dans les autres ouvrages de Sorel ».
i° Si Scudéry accuse Corneille d'avoir copié la pièce de Guilhen de Castro, l'auteur du Jugement répond: « Il m'importe peu si c'est traduction ou invention ». De même Sorel (Fistons admirables du pèlerin de Parnasse, 1635) dira (p. 31) aux auteurs espagnols qui se plaignent des emprunts des Français: « On vous fait beaucoup d'honneur ».
20 Scudéry condamne des expressions comme « au surplus, qui est de chicane », ou bien comme « ce guerrier s'abat ». Ce sont là des scrupules exagérés que Sorel raille dans le Rôle des Présentations (1634) et dans le Discours sur l'Académie françoise (1654). Scudéry reprend mal à propos le terme de « brigade » ; le bourgeois de Paris le lui explique. De môme Sorel (Biblioth.fr. de 1654, p. 212 et 213) explique aux traducteurs le sens des termes militaires de régiment, poster, etc. (1).
(1) Les raisons données dans ce paragraphe n'ont pas, ce me semble, grande valeur. Déjà, en effet, l'auteur de la Défense du Cid, publiée aussitôt
3° Tout en louant le Cid, le Jugement ne ménage pas Corneille. Le bourgeois de Paris se moque des « rides qui gravent des exploits », du « sang qui parle et qui écrit sur le sable le devoir de Chimène ». On remarque, dit M. Roy, les mêmes plaisanteries aussi justes que lourdes dans le Berger extravagant (1628). Voir surtout les Remarques sur le VIIe livre du Berger extravagant, p. 211. « Les gravures faites par les rides ». « Ce dernier passage, ajoute M. Roy, nous paraît caractéristique ».
40 A propos des « invraisemblances » "que le bourgeois de Paris trouve trop nombreuses et trop choquantes dans le Cid, M. Roy nous renvoie à un petit roman (le Parasite Mormon) publié en 1650, par Sorel. « Il est presque impossible, dit M. Roy, de ne pas attribuer les deux ouvrages (le Jugement du Cid et le Parasite Morpion) au même auteur, tant la ressemblance des idées et du style est frappante ».
5° Enfin, M. Roy signale dans le Jugement et dans le Berger extravagant un assez grand nombre d'expressions et de tours de phrase identiques.
Et M. Roy conclut : « En résumé, rien n'empêche de croire que Sorel ait composé le Jugement du Cid, et il y a de, fortes raisons pour lui attribuer ce pamphlet ».
Nous adopterions assez volontiers les conclusions de M. E. Roy, s'il nous était démontré que h Jugement du Cid, etc., est sorti des presses d'un des imprimeurs (r) auxquels s'est adressé C. Sorel, en 1633 et en **>34 Par exemple, pour la publication de Y Ingratitude punie ou pour celle de La vraie suite des aventures de la Polixène du feu sieur de Molière (2).
après les Observations, avait raille* Scudéry de s'offusquer de au surplus (p. 26), de s'abat (p. 33), et de brigade (p. 41). Voir aussi le Souhait du Cid, en faveur de Scudéry (p. 30, 31 et 32), pour les termes au surplus, etc.
(1) Toussaint du Bray ou Antoine de Sommaville.
(2. De qui est le pamphlet, très favorable ï Corneille, intitulé: « Le souhait du Cid en faveur (kScuderi Une- paire de lunettes pour faire mieux ses
ESSAI DE CLASSIFICATION CHRONOLOGIQUE DES PAMPHLETS (/ POUR ET CONTRE LE « CID »
Il est difficile de classer chronologiquement, d'une façon très exacte, les pamphlets parus, en 163 7, pour et contre le Cid. Toutes les semaines on voyait naître un nouveau factum, que les vendeurs de Gazettes (1), soit sur le Pont-Neuf, soit devant l'Horloge du Palais, — s'égosillaient (2) à offrir aux passants.
VEssai de classification chronologique, que nous donnons ,, —
observations », et signé « Mon ris »? L'auteur termine ainsi son factum: <f Pour moi, n'estoit que je pense faire une.lascheté de corriger les fautes d'autrui autrement qu'avec le baston, on mettroit icy avec une grande liberté mon seing, mais on me cognoistra assez si je dis que je suis celuy qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son espée, 'qui hait ceux qui n'aiment pas Chimene et honore infiniment celle 1*) qui l'a autorisée par son jugement, procurant à son Autheur la noblesse qu'il n'avoit pas de naissance. Qui mérite d'estre Gentilhomme par sa vertu est plus que ceîuy qui tient cette qualité de ses pères ; il vaut mieux estre le premier noble de sa race que le dernier, et de Poète devenir Gentilhomme plus tost qu'estant né Gentilhomme faire le Poète. Je parle ainsi librement sçachant qu'encores qu'on me voye souvent on fera semblant de ne me cognoistre point.
« Mon ris. »
M. H. Chardon (p. 11 5, note) se demande si cet anagramme ne cache pas un des Sirmond, « bien que Jean Sirmond, l'académicien, fût un des familiers les plus intimes du Cardinal ». M. Bouquet (Points obscurs et nouveaux de la vie de P. Corneille (p. 88, note 1) pense que M. Chardon a, ici encore, rencontré la vérité. — N'oublions pas que Jean Sirmond, l'auteur de la Vie du Cardinal d'Amboise (163 1), a pris plaisir à se cacher sous le pseudonyme du « sieur des 'Montagnes » (Sir Mont??).
(*) La reine.
(1) La Victoire du S* Corneille, etc. (1360), p. 4 et! 5.
(2) « Un vendeur de denrée crioit à gorge desployèeX.» (Ibid).
aux pages suivantes, peut être? modifié, mais seulement, croyons-nous, pour quelques pièces de peu d'importance.
Pour faciliter les recherches, nous avons mis, en tête de chaque pamphlet le n° de l'excellente Bibliographie Cornélienne de M. Emile Picot, qui, — je dois le dire, — a été, pendant tout le cours de ce travail, notre livre de chevet (i).
(i) Nous essayons de remplir le vœu rormulé par M Henri Chardon (La vie de Rotrou mieux connue, p. 115, note). Que M Chardon nous permette de lui adresser ici nos bien vifs et bien sincères remerciements pour les précieux renseignements que son savam livre nous a fournis, et dont nous avons largement profité. I