PREMIERE PARTIE
E Censeur après avoir avancé que Guillen de Castro estoit l'Autheur DU CÎD, et qu'il Espagnol de nation, que les années de six siècles ont laissé pourrir tout à l'aise
dans le tombeau sans déterrer ses os ou troubler son esprit, s'est advisé de le combatre sans l'avoir appelé ny aucun en sa place, s'escrimant contre un phantosme qu'il en a luy-mesme formé, et me fait ressouvenir de ce jeune Çavalerice, dont les Humanitez font foy, qui pour se façonner au combat à cheval courant un jour contre le Faquin, et ayant bien ajusté sa course, il donna de droict fil où il avoit dessein de frapper, dequoy tout ravy de joie, il se retourne vers l'un des spectateurs: et bien, dit-il, est-ce pas-là un beau coup, fort bien, dit l'autre, contre un ennemy de bois. Le pauvre Castro qu'on attaque icy n'est plus qu'un tronc de bois n'estant plus vivant qu'aux monuments et aux statues qu'on a dressé pour luy après sa mort, contre lequel les coups de nostre Censeur ne pouvant faire do blessure, je ne veux pas entreprendre de fendre la meslee, et paroislro tout armé à sa deffenso. En faveur do luy, toutes-fois jo pourrois alléguer contre la tache qu'on nous veut monstrer en luy du manque de jugement, tant au chois des matières qu'en la distribution et Tordre des parties de sa Tragicomedie que la PoOsie est une fureur dont les mouvements ne sont pas si exactement conduits par la prudence en quelque façon on peut dire d'elle ce qu'un pore de la vénérable Antiquité disoit de l'amour, qu'il est plus divin que la dilection, parce qu'il emporte et ravit le cœur à son objet avant toute élection, il y va sans consulter, attiré par le charme dont il est possédé qui luy oste la cognoissance qu'il se puisse trouver d'autre bien qui le mette en estât de choisir. Celuy qui le transporte lui paroissant unique, mais la dilection ne va jamais qu'après un chois qui la précède, et km suppose deux biens qui entr'eux débattent du prix de leur excellence, puis que dilection est un amour d'élection et plus il y a de raisonnement en nos affections sur tout au respect de Dieu plus il y a de l'humain, et où il y en a le
moins et plus de ravissement vers le suprême bien plus il
y a du divin, n'estans à cela attirez que par la pure beauté de l'objet. La Poésie a quelque chose de pareil, et ses lumières partent d'une certaine fécondité d'esprit qui devance toutes nos reflexions, et qui sortans de l'intime fonds de l'ame tiennent en quelque façon du divin, puis qu'elles viennent immédiatement de son image qui est en nous, et de vray, nous sentons en ia lecture des Poêles que là ou cette fureur deffaut leurs pensées n'agissent que foiblement sur nous et les mouvements qui en naissent restent toujours à nos âmes languissans et peu efficaces : il est des Poètes comme des femmes pour cette raison, dont les premières pensées sont plus vives et plus heureuses que les secondes ou leurs reflexions, parce qu'estant plus humides leur chaleur qui est prompte se trouve mieux fécondée par l'humidité qui est flexible7 et maniable, et qui luy obéît plus aisément qu'elle ne feroit par la seicheresse qui est plus lente et paresseuse, ce qui fait que les Poëtes excellens ou ne font jamais des pièces de longue haleine, ou bien c'est à traites et reprises, cette fureur est en eux trop active pour pouvoir longuement durer. Et pour marque que les Poëtes excellens n'agissent que par cette fureur qui semble tenir le dessus du jugement, c'est que tous ceux qui ont esté sans pareil en leur mestier ont esté d'une foible conduite en leur fortune, ainsi que nous voyons les artisans qui passent le commun.
Pour ne pas toutesfois avouer les deffauts que le Censeur luy donne, il le reprend à mon advis mal à propos d'avoir inséré dans sa pièce quelque Scène, où il fait paroistre une Infante qui est touchée de mesme passion que Chimene, puis qu'elle n'entre pas dans la conclusion de la Tragicomedie, et n'est pas une des parties qui fasse corps. Je responds qu'il se mesprend, et qu'il n'est pas nécessaire que
tout ce qui embellit et donne ornement, fasse partie de la chose belle, les mouches et les assassins sur le visage d'une femme n'en font pas ny les traits, ny les parties; mais on ne' laisse pas de les y trouver bien assises, puisqu'elles servent à relever la blancheur par leur opposition, et l'Infante introduite ne peut point estre inutile au dessein DU CID, bien qu'elle ne soit pas du corps de son dessein, puis qu'elle sert à relever les mérites de Rodrigue dont elle avoit esté esprise toute Infante qu'elle estoit, et par la mesme à excuser Chimene de s'estre affermie à une passion où elle avoit veu une Reyne assujetie.
Le Censeur a aussi peu de raison de blasmer l'Autheur DU CID. d'estre trop enflé en sa mémoire de parler et trop ' hiperbolique aux louanges qu'il donne après la clieute honteuse qu'il en court luy-mesme en son livre; où en la page 18 parlant d'une auguste Reyne, il use de ces mots (Je parlerois plus clairement de cette divine personne, si je ne craignois de prophaner son nom sacré, et si je n'avois peur de commettre un sacrilège en pensant faire un acte d'adoration). Paroles qui ne peuvent bien estre tolérées qu'en la bouche d'un Payen, qui tiendroit son Roy pour un Dieu, et qu'il adoreroit pour tel, si bien qu'on luy peut reprocher ce que Platon fit à Diogenes, qui sautant sur le lict de l'autre et le gastant de ses pieds, dit. Je foule aux' pieds la vanité de Platon à quoy luy fut respondu tu le foules à la vérité, mais c'est par' un autre fast, et qui voudrait toucher tous les manquemens de son livre on trouveroit la pièce bien plus défectueuse que celle qu'il combat et bien moins agréable. Il conjure les honnestes gens de ne point condamner sans les ouyr les Sophonisbes, les Césars, etc., qui les ont charmes sur le théâtre, et je conjure les mesmes honnestes gens de juger si ces pièces là ont peu charmer sans estre ouyes. Et faisant le Philosophe,
il dit que le peuple se laisse tromper par celuy de tous les sens le plus facile à décevoir, il seroit plus que tous les 'maistres du mestier, s'il nous pouvoit montrer qu'un sens soit plus avantagé que l'autre contre la tromperie, tous sont en estât également de l'estre, et de ne l'estre pas si l'on prend la raison commune de leur objet, comme pour la veuë, la couleur en général. Pour l'ouye, la voix et les sons. Pour le sentir les odeurs, et pour le goust les saveurs, tous les sens sont à couvert de déception, car ils ne peuvent rien cognoistre que soubs cette raison commune et si Ton prend les mesmes objets soubs la raison particulière d'un chacun, comme pour la veuë, le vert ou le jaune, alors tous les sens peuvent èstre deceuz,'non pas plus l'un que l'autre, la tromperie leur venant ou de la distance trop grande de l'objet, ou de l'organe indisposé, ou du milieu préoccupé par où passe l'image, si bien qu'il est fort loin de son compte de penser qu'un sens soit plus sujet à estre trompé qu'un autre, au reste il est si clair en son discours, qu'il me reste encore le doubte de quel sens il veut parler, et si des la première page il avance une tant subtile doctrine, que doit-on attendre de ces enseignemens. De ma part je n'ay sceu conclurre quel pouvoit estre son but, si ce n'est un peu d'envie, laquelle il cache si mal qu'il imite la perdrix qui en cachant la teste seule siimagine que tout son corps est à couvert. Son pauvre cœur est souslevé d'une jalousie qui le presse ; sa douleur ne luy vient pas de l'Autheur DU GÎD, il en eust esté piustost frappé, mais de son Traducteur (j'use de ce mot pour convenir de principes avec luy ma créance n'estant pas que Castro ait tout fait ce que nous avons veu) il s'explique soy-mesme à la fin de son livre, et fait voir le sujet qui luy a mis la plume en main ; mais voicy sa finesse do perdrix, il dit qu'il retient le nom de celuy contre lequel il escrit, et toutesibis ouvertement il
combat celuy qui nous a donné en nostre langue le CID, que chacun sçait estre Monsieur Corneille. Habile Logicien, qui ne sçait pas qu'on désigne une chose singulière aussi bien par supposition qu'en la nommant ou la monstrant au doigt ; ce que Ton fait en disant d'elle une qualité qui nous l'a donne à cognoistre comme si par le mot de Dauphin nous n'entendions pas aussi bien le fils aisné de France comme en l'expliquant autrement. On ne peut donc doubler que ce ne soit l'envie. Qui pourtant n'est pas son premier achopement, les moraux disent que l'orgueil ou la vanité est un appétit d'exceller tout seul, et l'emporter par gloire sur tous les aulres, et n'y ayant personne au monde qui ne trouve son esgal ou son supérieur en excellence, de là vient le vice d'envie qui est un desplaisir de la gloire d'un autre, et voicy la délicatesse de nostre Censeur. Pour ne point voir en France près de luy un homme que tout le monde esleve par louange. Il s'efforce delà luy enlever, et la transférer en Espagne sur les cendres d'un trespassé, disant dés l'entrée de son livre que s'il y a de la gloire en l'ouvrage DU CID, elle appartient à Guillen de Castro qui en est l'Àutheur, et Monsieur Corneille à son dire n'en restera que simple Traducteur. Pour preuve que ce n'est pas justice qui le porte à favoriser Castro, il pointe contre luy sa plus forte batterie, et fait comme le Turc, qui voyant deux Princes Chrestiens en guerre prend le party de l'un, et avec luy surmonte l'autre, et se saisit du pays du vaincu, et puis il se deffait aussi de celuy qui Ta favorisé pour s'emparer de ses terres. L'Autheur et le Traducteur DU CID pouvoient estre en débat de la gloire de cette riche pièce, le Censeur prend le party de celuy-là, pour abattre cettuy-cy, j et tout soudain après il tasche de terrasser l'autre : s'il n'y a point d'envie de ravir l'honneur à un de nostre nation pour le donner à une nation qui nous est ennemie, je n'entends
rien à la morale, ou pourtant je pense estre plus versé que le Censeur. Mais laissons aux héritiers de Castro d'achever à le deffendre, je n'ay point une si forte passion pour ceux de son païs que je m'y veulle arrester d'avantage, mon dessein n'ayant esté que de justifier son Traducteur des mains duquel nous avons receu cette riche Tragicomedie, si bien que je passe à la seconde Partie.