‹ La querelle du CidChapitre 14 sur 87 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

iO^'Est^en cette seconde partie où le Censeur fait V>/ veoir l'objet de sa jalousie, n'ayant entrepris de combatre l'Autheur que pour se guarir du mal de cœur qu'il a de la gloire que s'est acquise celuy qu'il l'a fait parler François : il dit contre luy. En premier lieii, qu'un Traducteur n'a point de part à la gloire de l'Autheur qu'il traduit, en quoy il pèche contre le sens commun, il est beaucoup plus mal-aisé de traduire et de bien suivre l'esprit d'un Autheur qu'on fait parler en autre langue que de faire un ouvrage propre. En cettuy-cy, nous sommes libres, et taillons on pleine pièce pouvons ostcndre nos inventions et nos pensées à souhait, parce que nous faisons nostre propre sujet, mais celuy qui traduit est asservy aux pensées d'autruy. Je compare un Autheur à l'Orateur libre, et qui discourt en prose, il n'a nulle contrainte que de 'suivre la raison et l'usage des bons termes, mais le Traducteur ressemble le Poëte qui se trouve engagé à la raison aux bons mots et encore à la rime, Et comme le Censeur ne voudrait pas céder la gloire d'auoir bien fait en ses Poëmes à celle d'un libre Orateur, il ne doit pas non plus révoquer en doubte l'honneur du Traducteur DU CID.

Amiot, bien loin d'avoir perdu son temps et manqué

d'acquérir de la gloire en traduisant Plutarque, est jugé de tous les bons esprits l'avoir mieux fait parler François, qu'il n'avoit fait sa propre langue, un mot de Philosophie nous servira là dessus Un Autheur peut avoir des pensées, dont bien souvent il n'exprime pas toute la vigueur prenant l'objet de sa conception par l'endroit où il s'apperçoit qu'il peut faire à son dessein, il s'en sert par là, et l'employé. Cette pensée estant mise par escrit vient puis après à estre ma-, niée par l'esprit du Traducteur. Il est par elle conduit à l'objet qui l'a fondée, dans lequel il fait la deseouverte de nouvelles lumières qui peuvent animer davantage la pensée de l'Autheur en la faisant sortir soubs des nouveaux mouvemens et plus vive qu'elle n'estoit, son addition ne luy doit-elle rien valoir ? Souvent il nous arrive entendant un prescheur qui nous estale sa conception d'y remarquer d'autres raports que ceux que nous luy voyons employer celuy qui est de son mestier après l'avoir ouy, venant à 's'en servir en tire ce que l'autre ne s'estoit pas avisé d'en tirer. C'est ainsi qu'Amiot a mieux fait que Plutarque, bien qu'il n'ait dit que ses pensées, c'est aussi tout de mesme que noslre Traducteur DU CID a mieux fait que son Autheur, et c'est ainsi qu'il a mérité la gloire universelle qu'on luy donne. J

Et comme le Censeur blasme la pièce de l'Autheur, il condamne aussi par une juste conséquence le choix que le Traducteur en a fait, voulant qu'il se soit luy-mesme enveloppé dedans les manquemens qu'il doit avoir recogneuz de l'autre en l'œuvre qu'il a entrepris de mettre en nostre langue pouvant s'appliquer. A une plus complète à quoy je responds deux choses, l'une qu'il est un excellent esprit d'avoir ainsi excellé sur un mauvais, sujet, un Advocat qui relevé le peu de droict d'une mauvaise partie a bien plus de louange que celuy qui abonde en raisons et en titres de la

justice de sa cause, que n'eut fait ce Traducteur s'il luy fut tombé en main une pièce sans reproche ? Le bien, disent les moraux solide et bien cogneu est plus puissant à mouvoir le cœur que celuy qui n'a qu'une légère apparence.

L'autre chose est que nostre traducteur en a usé de la sorte pour s'accommoder au temp3, et pour faire des ouvrages à la mode où l'on produit ce qui plaist, et non pas ce qui est le mieux. Nos Tailleurs et nos Cordonniers habillent et chaussent d'une façon et répugnante à la raison, et incommode mesme aucorps, mais ils ont leur excuse prompte que c'est le courant de la mode qui les oblige à cette forme, nous voyons mesme par les places publiques des affiches qui publient l'honneste Homme ou la Morale de la Cour, celuy qui donne tiltre à sa science de la Morale de la Cour sçait bien que les vertus de la morale ne changent pas de nature en la personne des Courtisans, ouy bien de matière externe où elles sont appliquées, mais il cognoistla vanité commune qui pousse chacun à vouloir estre Courtisan, il les attire par l'amorce de ce titre â venir prendre ses instructions qui seront les mesmes qu'il donneroit, s'il eut mis en teste de son affiche l'Homme de bien ou la Morale des hommes vertueux. Ainsi le Traducteur a remarqué que le dessein de ses semblables est d'amuser le monde, et de donner passe-temps â un nombre infiny de femmelettes, et d'esprits d'hommes qui trempent à mesme inclination, il a trouvé la pièce DU GID fort propre à cette intention s'il s'en est servy, il a fait veoir le bon-heur de sop choix par l'heureux événement qui en est réussi, et par l'universelle approbation de tous les bons esprits, le Censeur et ses partisans exceptez, mais ils ont interest en la cause, comme blessez par l'eblouyssement d'une si grande gloire. Tant de redites d'une mesme pièce accueillies par des applaudissemens qui ont respondu à toutes les répétitions sont-ce

pas des preuves concluantes tirées de l'effet, que son élection luy a esté fortunée ? Et je demande au Censeur si les pièces qu'il met en parallèle à celle de nostre Traducteur ont esté plus utiles que la sienne, quel mouvement de vertu ont-elles jamais excité au coeur des Espectateurs, mais quel motif a la vertu y peut-il remarquer? S'il y en a, ils me sont autant incogneuz que ceux qu'on prétend qui sont cachez en la Satire de Rabelais qui la composa (dit la Tradition) pour reformer les mœurs de son temps, mais il y a meslé tant et de si fréquentes railleries, qu'elles estoufent son intention de reformer. Ces pièces dont parle le Censeur, qui ont devancé la Traduction DU CID, en on fait tout autant du dessein qu'ils disent avoir eu de profiter par les affectations qu'ils ont de plaire, en quoy ils se sont si fort employez qu'on ne peut veoir la pensée qu'ils ont eu de profiter pour la vertu : si donc leur effet est pareil à celuy de nostre Traducteur, pour quoy sera-t'il blnsmé par eux pour les avoir imité au désir de contenter leurs Auditeurs et leurs Lecteurs.

Le Censeur et ses adherans ont-ils fait une élection plus glorieuse en choisissant des vilains mots François qu'ils mettent en parade comme pierres d'eslite aux encoigneures d'un bastiment. Jusqu'à eux un honneste homme ne se fui, servy pour la vie du mot de Choquer, qui n'estoit en usage qu'à la bouche des Crocheteurs et des Païsans, à la place duquel les déliez se servoient du mot de heurter, mais depuis qu'il a pieu à ces grands Génies de nostre temps d'eslever en honneur le terme de Choquer, on le dit et redit par une fade répétition comme fait le Censeur, luy-mesme. Ontils donné encore une plus digne preuve de leur jugement à choisir un bon employ, d'assembler des Académies, ou comme en un Parlement, les Chambres assemblées ils ont condamné et bany le mot de CAR, que sa Majesté em-

ploie pour la plus expresse marque de sa Royale et souveraine authorité, avec une infinité d'autres bons mots qu'ils prétendent estre ses complices, leur pensée glorieuse ayant esté qu'à mesure que le Roy estendoit ses conquestes bien au delà des alpes ils travailloient icy à lui rogner la langue, et retrancher les meilleures dictions qui soient en son langage ne pouvant souffrir qu'il eust un discours aussi copieux que son sceptre estoit amplifié. Au moins s'ils subrogeoient d'autres mots en \eur place et qu'ils nous peussent garantir des redites d'un mesme mot en suprimant lesSinonimes qui nous donnent le moyen do diversifier.

En second lieu, il l'attaque en détail en cottant ses fautes prétendues, et disant

Qu'il à beaucoup de mesbans vers.

Ce Censeur imite en cet endroit ce Père estourdy qui asseuroit en jurant Dieu qu'il chastieroit son fils qui venoit de jurer sa foy. Il veut reprendre quelque rudesse légère, et encore imaginaire aux vers de nostre Traducteur par un mot plus rude cent fois. Nous n'employons jamais le mot de meschant que pour déclarer, ou un scélérat, ou une chose qui ne vaut plus rien, ce sont les douceurs de la mode que nostre Censeur nous fera prendre si nous sommes si fols que de l'en croirei Voyons le donc je vous prie tout en fureur, aussi glorieusement occupé que l'histoire Romaine nous dit qu'estoit un Empereur au plus fort de la guerre à prendre des mouches en sa chambre. Hautes et eminentes pensées d'un homme qui dit à la fin de son livre : Estant ce que je suis : Si j'avois de l'ambition, elle auroit un plus haut objet quo la renommée de cet Autheur parlant de nostre Traducteur, il entre donc tout fumeux de ces meschans vers, dont voicy le premier qui est criminel de leze Majesté poétique ou hypocondriaque.

Entre tous ces Amans dont la jeune ferveur

C'est dit le Censeur parler en Alemand que de donner de la jeunesse à la ferveur : Noble Rcthoricien qui n'a jamais eu des nouvelles de la plus haute façon de parler qui est la métaphore ou similitude racourcie, il n'a jamais ouy dire une riante prairie, tout rit en cette chambre, pour dire tout y est agréable. Comme est l'homme quand il rit. Un habile homme et qui parle à la mode, lisant cette censure dit de luy cette métaphore : jl a i esprit encore bien jeune. C'est à dire bien peu informé : Jeune ferveur veut dire tendre et commençante par rapport a la jeunesse. Il attaque toute la Philosophie qui rend le mot de rire équivoque à l'homme et au pré, ce qu'il ne peut faire que par une métaphore, puisque le pré ne rit pas proprement, c'est bien estre non pas Alemand, il n'est pas assez sçavant, mais Topinambour de trouver à redire a une telle façon de parler.

Ce n'est pas que Chitnene escoute leurs souspirs, Ou d'un regard propice anime leurs dtsirs.

Il corrige Ou en Ny, les affaires de la Grèce, disoit Homère, ne tiroient pas leur bon ou mauvais succez du manquement qu'on luy imposoit d'avoir obmis un accent en prononçant un mot, mais celles de la| France penchoient à leur ruine snns la mutation d'un Ou en Ny que fait nostre Censeur, et ce changement estant plustost corruption que correction, tout Testât ira mal. Digne maistre de l'éloquence, et aussi peu fortuné Logicien qui n'a sçeu remarquer à qu'escouter les soupirs porte une autre conception, que d'animer par des regards, en l'une nous sommes passifs, et ne faisons qu'escouter : en l'autre nous sommes actifs, et que Chimone pouvant par l'un ou l'autre départir sos faveurs, il fait bien do les mettre disjonctivoment par la particule Ou, s'il avoit estudié en Logique il sçauroit que le second

vers est aussi bien négatif que le premier par la force de la négation qui est au commencement du premier, laquelle a plus de grâces d'avoir esté supprimée au second en disant Ou,

Tant qu'à duri sa force a passé pour merveille ,

Il dit qu'il faut adjouster une merveille, pauvre Orateur qui ne voit pas qu'une en cet endroit affaiblit l'énergie du mot de merveille, qui estant prononcé sans estre limité par une, a plus de force et destenduë, puis que toute limi tation est une restriction que si on la met en d'autres lieux, c'est que le sujet le requiert, mais il la rejette icy où il fait la description d'une force qui franchit tout.

L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble,

Il veut, qui s'assemble, estre superflu, et je dis qu'il jgnore les règles d'un bon raisonnement qui n'est jamais sans preuve, il est là dit qu'il faut qu'il s'en aille au conseil présentement. Voylà sa conclusion, et en voicy la preuve par un Entimeme, le conseil où je djis assister desja s'assemble, donc je ne puis ici raisonnablement retarder, il dit aussi qu'à présent est trop bas pour les vers à quoy je responds que son choquer si fréquent n'est pas plus esleué, et que n'en a-t'il assigné un plus haut. Pensée, certes digne de ce Censeur.

Deux mots dont tous vos sens doivent estre charme^.

Le Censeur monstre bien qu'il n'est pas Phisicien, et qu'il n'a jamais veu le Traicté de l'Ame : Il dit qu'une bonne nouvelle ne peut point charmer tous les sens^ qu'il sçache en premier lieu que l'effet du charme, qui n'est |>oint un enchantement ; mais un engagement du cœur, comme il est mis icy, ne tombe pas sur le sens, à prendre le sens proprement, et pour les facultez cognoissantes, qui sont la veuë, l'ouye et tous les autres : i'objet passje bien par eux,

mais leur office n'est que de le cognoistre, et de nous en informer, et suivant leur cognoissance, nostre appétit se meut et se laisse charmer par l'excellence de l'objet, et parce que nos passions qui sont les mouvemens et les actes de nostre appétit, sont affections sensibles, et qui suivent le sens, l'on les prend souvent pour le mesme sens, si bien que quand on dit qu'un homme a tous les sens charmez, c'est dire que toutes ses passions sont occupées et attachées à la chose qui leur est proposée comme aimable en un haut et eminent degré.

Qu'il sçache en second lieu que nos sens et nos passions se contentent en deux façons, l'une par la prise de leur propre objet qui est toujours sensible, l'autre par un reflux et rejalissernent du contentement de l'esprit qu'on die à Timproviste. Une bonne nouvelle à un homme qui ne l'attend pas, la joye que l'esprit en prend, si elle est excessive, se'respandant jusqu'à l'appétit, le fait demeurer immobile en l'aise qui lui vient de la partie supérieure, les sens mesmes demeurent stupides en leur fonction , l'influence de l'ame estant employée à faire jouir l'esprit du bien qui luy est présenté, et la preuve de cecy est qu'en une telle rencontre l'homme perd l'envie et la puissance de manger, et mesme il n'est pas attentif aux choses du dehors, d'autant que l'ame qui est d'une vertu finie estant alors appliquée vivement au dedans fournit fort peu d'influence aux actions externes, et c'est en ceste sorte que le Traducteur a pu dire que tous les sens estoient charmez par la communication des transports de l'esprit, et ainsi il n'y a point de sinechdoche où la partie se prend pour le tout, puisque le sens ici est un tout et employé comme tel.

Et je vous voy pensive et triste chaque jour , L'informer avec soin comme va son amour.

Je ne puis comprendre icy. comment il trouve à redire,

on ne peut ny mieux ny plus clairement exprimer le soin d'une personne qui informe une Amante de Testât, c'est à dire de l'objecl de son amour : le Censeur dit qu'il failloit mettre Je voys que vous vous informez. Beau logicien qui prend la cause esloignée pour la prochaine si je m'informe pour après informer une autre, en cela j'allègue que je me suis informé, il suffit que je die que j'ay informé l'autre, puis que pour l'informer on suppose comme chose éloignée que je me suis moy-mesmes paravant informé. Il adjouste qu'il faloit dire comme quoy va son amour, ce qui est aussi eslegant que cette phrase des artisans de Paris, Ma mcre dit ainsi que twus veniez chez nous, au lieu de dire de plein saut sans adjouster, dit ainsi

Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas,

Il dit qu'il faloit adjouster s'il ne s'achève pas, mais je le renvoyé en Grammere pour apprendre la figure Zugma qui luy enseignera que le Si du premier vers, sert pour l'un et pour l'autre, et que la répétition en est impertinente, puisque les deux parties du Dileme s'y réduisent congru ëmen t.

Elle rendra le calme à vos esprits fiotans.

Il est aussi pon Médecin comme il est bon Philosophe, il dit que c'est mal parler de dire esprit fîotant, mais qu'il sçache que toute leur fonction n'est que de floter, et qu'ils sont en continuel mouvement, soit les naturels pour porter l'aliment et le sang aux parties par les canaux des veines, soit les vitaux qu'on appelle fîuants qui du cœur par les artères vont par tout pour remplacer le mjmque des esprits fixes ou attachez aux parties , lesquelz se dissipent sans cesse parle mouvement vital, soit enfin les animaux ou sensitifs qui du cerveau par les nerfs courrent continuellement pour servir, tant au sentiment qu'au mouvement ou local

ou œcopomique qui se. fait dedans nous, si bien que tous * ces esprits flotent sans cesse et sans leur flus et reflus, nous ne poumons respirer ny faire jouer nos poulmons. Quand donc le Traducteur parle de renjlre le calme aux esprits flotans, il parle correctement, et faut que le Censeur apprenne que c'est de ces esprits-là qu'il entend parler et non pas de l'entendement ny de la partie supérieure, laquelle quand elle agit, fait une impression sur les passions, l'ame raisonnable ayant un empire sur la sensitive comme cetteci sur la végétante :[ de là vient que la partie supérieure venant à mouvoir l'appétit animal. Cettuy-ci pour faire ses fonctions ne se sert pas seulement des esprits animaux, mais il met aussi en esmeute les esprits vitaux, et pour cela les actes de l'appétit sensitif sont nommez passions, d'autant qu'ils font passion sur le cœur, et agittent ces esprits vitaux. Celles qui tendent vers la jouyssance, comme l'amour, le désir, l'espoir, la joye, le dilatent et élargissent par trop, et par là le font souffrir, celles au contraire qui vont vers la tristesse telles que sont la haine, la crainte, le desplaisir le resserrent aussi par trop. Si bien que tant les unes que les autres mettent le cœur hors de son train et mouvement ordinaire , et tout cela par le moyen de ces esprits que les passions agitent, et quand l'esprit ou la portion suprême de l'aine cesse de mouvoir, et de faire impression sur l'appétit, cettuy-ci aussi cesse peu à peu, et par bonne conséquence les esprits dont il se servoit, prennent le calme comme fait la mer peu à peu quand le vent a cessé.

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.

Il appelle cela galimatias mais il n'a pas appris que l'espérance, bien qu'elle ait pour objet le bien, on ne laisse pas de l'employer pour signifier attente, si bien que le Traducteur veut dire, je prevoy que l'événement de mon espoir

sera trompeur, et que je ne dois attendre que de me voir frustré de ce que j'esperois.

Le Privée pour essay de générosité.

Il dit que ce mot d'essay et celui de générosité sont une fausse rime, je ne croy pas qu'avec des lunettes d'approche, la meilleure veuë du monde puisse voir qu'il y ait à son dire, ny rime ny raison. Où est-il icy question de les faire rimer ?

Gaigneroit des combats marchant à mon costè.

Il dit qu'il faut dire bataille, comme si bataille et combat n'estoient point sinonimes de mesme qu'habit et vestement; si c'est qu'il ait bany combat de son Dictionnaire, comme il a fait le Car qu'on juge de son impertinence, le Traducteur est tenu pour meilleur François que luy.

Parlons en mieux, le Roy fait honneur à mon aage.

Il dit que la; césure manque là, mais il la trouvera après le Roy, s'il oppose qu'on disjoint la période, et que le Roy doit aller de suite, avec fait honneur à mon aage, qu'il voye un exemple pareil et bien pire en Malherbe qu'il adore.

Ou que n'oste des deux La fatale ordonnance A ma souvenance , Ce qu'elle os te à mes yeux.

Y eut-il jamais une infâme coupure d'une période par moitié, dont les parties sont en deux vers differens, n'y une transposition honteuse, comme la. Du^noins icy, si on la coupe, c'est un mesme vers.

Le premier dont ma race aveu rougir son front.

Le Censeur comprend bien qu'on dit à la mode le front

[ d'un bataillon, mais il ne peut advouër qu'on doive ou puisse

dire, dont ma race ait veu rougir son front, le mot de front

n'est-il pas aussi bien pris par métaphore au bataillon,

comme icy. Ce qu'il allègue là dessus, porte son impertinence et est hors de propos allégué. Je suis d'advis qu'il corrige la Bible, où elle d)l qu'il y aura toujours dans' Judée des Princes de la cuisse de Juda, ce qui veut dire de sa race, jusqu'à la venue du Messie, mais ces Messieurs delà mode estans esprits forts n'y regardent pas de si près.

Qui tombe sur son chef rejaîit sur mon, front.

En la fable de l'assemblée des animaux qui se fit pour refermer leurs meurs on passa légèrement le carnage des hommes que le lyon et le loup avoient fait, mais le pauvre asne prévenu d'avoir mangé quelques brins de paille qui sortoient des souliers de son conducteur, fut condamné d'avoir la corde au col et les fers aux pieds. Voicy une justice toute pareille digne de la correction de nostre Censeur, et' de l'exagération qu'il fait des meschans vers. Quoy la Franco laissera vivre Monsieur Corneille, après le crime i d'avoir dit Chef au lieu de Teste, bien que l'Italien prenne Capo et Testa, indifferamment on voit bien que le Censeur veut mordre. J'en cotterois bien d'autres pires dans ses œuvres, et l'empescherois encore bien plus, si je clierchois $ de luy la raison, pourquoy il retranche le mot de Chef.

Au surplus pour ne te point flatter .

Ce mot de surplus, dit-il, est de chicane, et non de poësio, et de la Cour : Je lui voudrois demander ce qu'il appelle la Cour, s'il la prend comme il semble faire pour la poésie, puis qu'il le met comme termes qui s'expliquent, et qui || equipolent cette phrase, ce. n'est point un mot de poésie, c'est à dire de la Cour; Il sera mis en procez, Messieurs les Courtisans s'offençans esgalement qu'on les appelle poètes ou melancholiques, parce que ces termes sont de douces dictions, qui en leur sens mystique veulent dire des esprits qui sont au de là, et plus avant que la sagesse, et

qui pour avoir esté trop sages sont devenus un peu gaillards, que s'il prend la Cour pour une bande d'hommes qui scavent bien parler, où la trouvera-il mieux qu'au Parlement, où Ton discourt avec sagesse et cognoissance de cause, c'est là où les Courtisans prennent plaisir d'aller, pour entendre des Plaidoyers d'Apparat, où Ton remarque la pure Eloquence : Et ce nouveau Re|toricien appelle leurs dictions paroles de chicane. Qu'il nie die par quel autre mot fera-t'il une plus douce transition pour user du mot d'Orateur? Le Latin ne dit-il pas Cœlerum, qui veut dire, au reste, au surplus; puis que tous nos mots viennent du Latin, comme nostre phrase et manière de parler du Grec, et que les Romains nous ont fait changer la langue de Gaule pour prendre la leur, qui peu à peu a dégénéré en celle dont nous usons : et en Italie elle a passé en idiome Italien?

Se faire un beau rempart de mille funérailles.

Cette phrase est extravagante, dit-il, et ne veut rien dire. Pour estre extravagante il faut que ce mot do funérailles n'ait point de rapport avec un corps mort. Ou bien il ne sait ce que veut dire extravagante. Qu'il sçache donc que par la figure metonimie, ou le contenant se prend pour le contenu, la cause pour Teftet, la puissance pour l'object : et à l'opposite funérailles se prend pour un corps mort ; à peu près comme nous disons un tonneau de vin, bien qu'il soit de bois ; un bel aspect, parlant d'une campagne, bien qu'il soit l'acte de nos yeux.

Plus l'offenseur est cher.

Ce mot d'offenseur n'est pas François, dit-il. Je responds qu'aussi peu est-il bas Breton. Le Censeur qui se veut mesler d'imposer les noms à plaisir, doit apprendre que le nom estant une courte et abbregée expression de l'essence

de la chose qu'on nomme, il en faut cognoistre la nature pour la bien nommer comme faisoit Adam, qui appelloit chaque chose par son vray nom. Et luy qui ne cognoist pas ny les choses, ny leurs actions, paroissant en son Livre defectieux en science, se peut-il constituer juge si les noms sont bien ou mal employez, et si Ton dit bien selon la mode, l'aggresseur, que Ton employé comme l'attaquant : pourquoy non l'offenseur ou l'offensant ?

A mon aveugletnent rende^ un peu de jour.

On ne peut, dit-il, rendre le jour à l'aveuglement, ouy bien à l'aveugle. Vous l'empescheriez bien de rendre raison de cette censure, ce sont des fusées qu'il ne peut pas aisément demesler, et de sa cersure propre je le veux frapper, comme fit ce grand Brasidas qui tua le soldat du poignard dont il l'avait blessé. En sa. première page appelant le CID un phantosme : Il dit qu'il a abusé le sçavoir, comme l'ignorance. Si c'est mal dire aveuglement, au lieu d'aveugle, ce Test aussi de dire ignorance pour ignorant, et sçavoir pour sçavant. La raison est, que ces termes qu'on appelle abstraits en l'esçole, signifient en cet endroict les accidens séparez do leui sujet : comme blancheur exprime la nature do telle couleur détachée de la chose où elle est. Et il est irapossiblo qu'un accidont sans sujet puisse agir ou pâtir, puisqu'à part et sans luy il ne peut avoir l'estre ; et ainsi nyle sçavoir, ny l'ignorance ne peuvent estre abusez. Puis donc que le Censeur a failly, aussi bien que le Traducteur, il a perdu le droit de l'en reprendre -.-Que s'il croit qu'on le doit passer pour luy, il passera encore icy :

Allons mon ame, et puis qu'il faut mourir

Il dit, J'aimerois autant dire allons moy-mesme, que do dire allons mon ame. Où il fait voir qu'il est autant Physicien que Logicien. Par la Physique, il eut appris que moy-

mesme est un tout,! et qu'un tout n'est pas la partie ; il est quelque chose, mais quelque chose distinguée d'elle, combien qu'il la contienne, parce qu'il a encore en soy d'autres choses avec elle ; et que l'aine estant uno partie do l'homme, n'ost pas la mesme chose que luy, bien qu'elle soit en luy, puisqu'il a de plus par dessus elle le corps, et les accidens : Si bien qu'il peut dire, allons mon aine, comme parlant à une chose distinguée de lui. Mais il ne peut dire, allons moy-mesme. Go seroit une façon de parler qui a du rapport aux propositions que la Logique appelle nugatoires, c'est à dire sottes et badines qu'elle banit do soy, parce que le sujet et l'attribut ne sont qu'une mesme chose, et prise en mesme sens, comme qui diroit, l'homme est l'homme ; ainsi allons moy-mesme est de cette nature : mais allons mon ame est bien dit. Le Prophète Elie en ceste façon inviloit son ame à mourir] Je suis d'advis que le Censeur encore le corrige. <

Respecte?' un Amour dont mon ame esgarèe Voit h perte asseurà.

Il dit que ce mot d'esgarée n'est mis que pour rime, et n'a nulle signification : Qu'il aille chez Nicot pour apprendre si esgarée ne signifie rien; et renvoyant au Censeur son propre dire, si esgarée sert à la rinio, il n'est pas inutile. En prose mesme, aussi bien comme en vers, on fait souvent la répétition d'une mesme parole pour faire en l'auditeur une plus vive ej, profonde impression, cela est-il superflu ? Icy le mot d'esgarée est une sinonime sagement employée, qui fait voir que son ame estoit bien esgarée, de respecter un Amour dont il voit pour l'heure la perle asseturée.

Je rendray mon sang pur comme je Vay r'eceu.

Le Censeur est bien empesehé de trouver chez les Médecins, que les mauvaises actions corrompent le sang :

C'estoit en la Morale où il falloit chercher; là il auroit appris que les passions, comme nous avons dit, font souffrir le cœur, et en suitte tout le corps qui reçoit l'influenco do luy, ot les Modocins luy auroiont dit on prouve do cecy, qu'un amour, violent, ou une tristosse excessive, nous causent la jaunisse l'agitation de l'âme eschauffant les esprits du ' corps : ceux-cy font bouillir l'humeur bilieuse, regorger et se répandre du vaisseau qui la contient vers le foye, d'où puis après elle est communiquée à tout le corps par les veines, où venant à s'évaporer, elle teint do sa couleur jaune toute la peau du corps. Par là il apprendra que les mauvaises actions peuvent corrompre le sang. Il devoit aussi avoir estudié la matière des équivoques, et que le sang se prend aussi pour la ratte, d'où nous venons. Le traducteur dit donc icy que par une courageuse mort résistant à la lascheté, on rend pur et sans tache de des-honneur le sang qu'on a rôceu par la naissance.

Ce grand courage cède

Il asseJnble icy de divers endroits quatre vers ou le mot de grand est employé. Je trouveray bien cinquante fois dans son petit cahier le mot de choquer; et si je veux faire comme luy, je luy en feray crime. Mais un bon esprit s'arrosto aux choses , non pas aux paroles : C'est regarder si l'espousée a de beaux rubans au lieu de voir si elle est belle.

Pour le faire abolir sont plus que suffisants.

Il dit, que plus que suffisans, est bas et populaire. Tout le discours traisnant de nostre Censeur, ne nous apprend point que sa phrase soit plus eslevée. Il dit aussi que plus que suffisant ne veut rien dire. Il faut l'envoyer aux Rudimens, ou les déclinaisons luy donneront nouvelles du positif et du comparatif : Là il sçaura que le comparatif porte toujours en sa signification le mot de plus , en quoy il

surpasse le positif. Plus noble dit davantage que noble ; et ainsi plus que suffisant' veut dire qu'il y en a de reste.

Faire Vimpossible.

Il en dit autant icy faute de se souvenir de sa rethorique, qui use parfois de l'hyperbole, comme en ce lieu.' Faire l'impossible veut dire, faire plus que les autres, donc l'effort se termine à ce qui est faisable, et celuy qui les surpasse est dit faire l'impossible, à cause qu'il va plus avant qu'eux.

Elle a trop fait de bruit pour ne pas saccorder.

Il dit qu'il faut mettre pour n'estre pas accordée. Mais où tous les Latins sont des bestes, où il est sans raison. Ceuxlà tiennent pour plus noble la phrase de parler par l'infinitif, comme celle du Traducteur, que l'autre qui se fait par les participes, comme la mis nostre Censeur.

Les hommes valeureux le sont du premier coup.

Ce premier coup luy fas^he, peut estre qu'il la frappé trop rudement. Aussi dit-il qu'il est trop bas, et non pas assez élevé : l'effet est bien plus dur que la menasse. Si vous'luy demandez pourquoy, il ne peut alléguer que son caprice, et l'envie qu'il a qu'on le croye, sans autre preuve que son dire.

Vous laisse^ cheoir ainsi ce glorieux courage.

Faire cheoir un courage n'est pas parler proprement, ditil : Ce que j'accorde : mais c'est iuy qui le dit. Notre Traducteur use de laisser, mais non pas de faire cheoir le courage: à faire cheoir il y a de l'action ; à laisser cheoir il n'y a que du deffaut d'agir, l'un ne passe pas pour l'autre. C'est donc fort proprement parler, disant laisser cheoir le courage, parce que c'est exprimer, que par iaschdté et faute d'employer sa vigueur on laisse défaillir et dégénérer son courage.

Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat.

Il rejette le mot de s'abat, à cause qu'il approche de celuy de sabat. Je suis d'advis qu'il corrige encore l'Eglise, qui a retenu le mot de Sabat en toutes les langues, au lieu de i repos, pour la dignité du mot, comme a fait alleluyà : D'autant qu'au calcul de nostre Censeur, il ne doit pas estre bon, puis qu'il a le mesme son que le sabat des sorciers. Cette censure, et toutes les autres, causent dans les cœurs qui aiment le CID, bien plus de pitié que d'indignation. Dix mille semblables rencontres de paroles en mesme son nous en interoMroient l'usage, si cette écervelée censure estoit recevable.

Le Portugal se rende et ses nobles journées. Il fallait dire exploicts, au lieu de journées. Je ne me souviens point d'avoir de ma vie leu Autheur où j'aye tant | observé de fautes qu'en nostre Censeur, qui seulement ne sçait pas la signification grammalique des mots. Exploict se j prend pour toute action, ou un courage guerrier a le dessus | de son ennemy, soit en rencontre, soit jascarmouches, ou | en toute autre façon. Mais journée se prend seulement pour I une bataille. Et mesmes à la mode, nous disons la journée h d'Aven, d'où nous vint tant d'enseignes gaignées sur l'ennemy.

Au milieu de V Afrique arborer ses lauriers.

Ce mot d'arborer, dit-il, est fort bon pour les estendarts; ne vaut rien pour les arbres, il y fallait mettre planter. ; Voicy un jugement qui se soustient comme lierre. Dès le |! premier vers il à banny la phrase déjeune ferveur, parce! qu'elle est métaphorique. Icy il establit une métaphore pour ji destruire un terme propre ; et dit qu'arborer se prend bien j pour les estendarts. Voilà qu'il esleve et rehausse la meta- I phore et qu'il ne peut estre bien dit des arbres, qui est sa

propre signification. Tellement qu'arborer une pièce de cinquante aulnes de7 taffetas accomodees en estendart sera bien parler ; et arborer des lauriers sera mal dit. Ne se prenant pas carde qu'arborer en cet endroit veut dire dresser, et mettre en évidence, qui est métaphorique.

Pleure^, phure\ mes yeux, et fondés vous en eau , La moitié de ma vie a mis Vautre au tombeau, Et m* oblige à venger après ce coup funeste Celle que je nay plus, sur celle qui me reste.

Ces quatre vers ne sont qu'une hapelourde au dire du

Censeur. Car premièrement yeux fondus donnent une

vilaine idée à tous les esprits délicats : on dit bien fondre

en larmes. Je demande si fondre en larmes donne une idée

moins vilain.e que les yeux fondus. Vous le verrez icy bas

faire FAnatomisle d'une aussi belle façon, que si ce pauvre

homme eust seulement ouy parler une malheureuse fois

en sa vie de la composition de l'œil : Il se seroit affranchy

de la lourde cheute qu'il fait icy, parce qu'il auroit appris

que Pœil est composé entr'autres parties de cinq tuniques,

et de trois humeurs ; le vitrée, le cristallin, et l'aqueux,

! pour parler en termes de l'art, le dernier, estant comprimé

par le froid ; on en exprime les larmes comme on fait l'eau

d'une esponge en la pressant : si bien que l'humeur aqueux

\ faisant partie de l'œil, qui est un organe, et par conse-

: quent basty de parties dissimilaires, ou hétérogènes, quand

toi il se fond et se respand en larmes; par la figure sinech-

lii' ! doche l'œil est fort élégamment dit se fondre en eau.

s ; Il trouve encore mal dit qu'un père soit la moitié de la

irtf | vie, et que d'une maistresse on le peut bien dire. Je prie

pow les honjiestes gens de remarquer si le Censeur pense tai}t

biw ; soit peii à ce qu'il dit. Une maistresse, à son dire, peut

bien estre appelée la moitié de la vie. Je l'avoue avec luy :

iil mais c'est selon l'estre mal, qui les alie par mariage ; que

s'il y intervient quelque chose de Physique, ou réel, c'est qu'ils se rencontrent comme causes partiales à produire un mesme effet, duquel chacun d'eux contribue sa moitié ; mais par relation de l'un à l'autre on ne les peut pas dire moitiez. Si fait bien le fils au respect du père, puisqu'il est une partie de sa substance, qu'on peut dire moitié à cause qu'elle emporte avec soy la vertu formatrice, et la puissance augmentatrice qin* rend cette substance communiquée aussi grande que celle du père. Et ces deux moitiez se pouvans dire de la sorte, estant vray que l'amy a tué le père ; on peut dire qu'une moitié a mis l'autre au tombeau. Et quand à ce qu'il avance, que de dire qu'une troisième moitié marche et j>arle après avoir perdu ces deux moitiez ; c'est une fausse lumière. S'il y prends garde : une femme parle et marche après la mort de son mary, qui est une moitié d'elle Et encores il verra forces gens, dont la teste parle et se meut, n'ayant à peine que la moitié de la cervelle qu'il luy faut. Je ne parle d'aucun ; il n'y prendra part qui ne veut.

// deschire mon cœur sans partager mon aine.

Ce vers, dit-il, n'est qu'un galimathias pompeux. Il se sert de ce mot de galimathias, comme d'une selle à tous chevaux. Et imite ces sçavans par ironie, qui quand on leur demande la cause de quelque effet qui se voit en la nature, dont la cause est/incognuë : Ils respondent que c'est la volonté-de Dieu, qui est confondre et enveloper par une évasion et fuitte toutes) les causes piochaines de l'effet, dont est question, et n'en! assigner aucune propre et immédiate. Tou£ les deffauts de diverse nature, doivent avoir des causes diverses ; et les manquemens qu'on suppose en nostre Traducteur, au lieu d'en assigner les causes toutes diverses, le Censeur les réduit toutes à un galimathias.

C'est parce que n'ayant pas l'esprit assez fertile ou assez soavant pour distinguer la nature des fautes, et les renvoyer chacune à sa cause particulière, il prétend de nous jetter de la poussière dans les yeux, en disant que c'est un galimathias, que je jugerois bien qu'il n'entend pas luymesmc, ny ne sçait la sorte de sa 'signification, que je ne veux pas luy apprendre icy, pour ne découvrir pas davantage son tort. Il prétend qu'en ce vers le cœur et l'ame sont pris pour la partie ou résident les passions. Cela me fait une pitié sensible, que cet homme n'ayant jamais pu comprendre, pour ne l'avoir pas appris, que l'ame en l'homme n'estant qu'une fois les fonctions de toutes les trois vies, végétante, sensitive, et raisonnable, à quoi elle se sert de divers organes du corps, entre lesquels le cœur est véritablement le siège des passions, parce qu'elles font impression sur luy, comme nous avons dit, et qu'elles ont besoin de ces esprits ; toi^t ainsi que la mesme ame se sert du cerveau et de ses esprits animaux pour vacquer à la cognoissance de l'ame sensitive: mais se servant de ces diverses facultez, comme un Roy denses officiers: Il y a aussi peu de raison de dire que l'ame soit le cœur ou le cerveau, que de dire qu'un Roy soit la mesme chose que ses officiers. On peut donc déchirer le cœur sans partager l'ame, parce que les passions de douleur le traictent avec rigueur, sans que l'ame soit partagée, puis que comme raisonnable les passions sont au-des'sous d'elles, et ne la peuvent atteindre : Et de là mesme il se voit qu'elle ne peut estre leur sujet, puisque cqlles-là sont sensibles, et celle-cy spirituelle, qui n'est point capable de recevoir aucun accident corporel, comme sont les passions.

Quoy ? du sang de mon père encor toute trempée. Quoy ? du sang de Rodrigue encor toute trempée.

Il dit que ceste conformité de mots, de rime et de pensée

monstre une grande stérilité. A quoy je responds, qu'il est

luy-mesme fort stérile, de n'avoir point en l'ame la cognois-

sance que la veuë, l'ouye, et les autres sens, pour estre

propre aux animaux, ne sont pas moins propres aux

hommes, puis qu'il y a raison commune entr'eux ; et

qu'ainsi puis qu^l y a conformité de pensée entre son

père et Rodrigue en la teinture de leur sang tout rouge

encor sur l'espée qui les a frappez, pourquoy ne le peut-on

pas dire ?

' Mais sans quitter V envie.

Il veut qu'on die sans perdre, et que,tjuitter n'est pas dans son lieu : Il nous devoit cotter l'endroit où il le faut mettre. Et si on le presse de dire pourquoy il n'est pas bien là, nous n'aurons autre responce que la preuve ordinaire de la populace, à la quelle demandant pourquoy, elle respond : Parce. Toutes les sentences de nostre Censeur, et tous les advis qu'il nous donne, sont des propositions que les Logiciens nomment indémonstrables ; c'est à dire qu'elles n'ont point de preuve y pour cela on les appelle aussi premières, d'autant que par elles les preuves commencent ; et par juste raison on ne les peut prouver. De la mesme façon nostre Censeur n'est point obligé de nous fournir des raisons de son dire, à cause que c'est en luy que commence l'usage qu'il nous veut faire recevoir pour loy, mais nous qui usons de raison, luy dirons que quitter est mieux icy que perdre, nous perdons ce qui nous abandonne à nostre deceu, et souvent à nostre regret, mais nous quittons avec liberté, et volontairement ce dont nous desirons nous deffaire. Icy donc le Traducteur dit qu'on ne veut ny perdre faute de souvenir ny quitter par manque de vouloir.

Aux traits de ton amour ny de ton desespoir.

Ce mot de trait, dit-il, est populaire, s'il eust dit aux effets

de l'amour la phrase çust esté plus noble, et je dis qu'elle eust esté plus ignorante et la marque d'un esprit qui ne sçail pas que l'amour a ses mouvements plus vifs que non pas une flèche, et que l'objet qui le cause blesse le cœur aussi, et va plus viste que le traict, puisqu'il agit en un instant. Les images des choses qui attaquent nos sens ne veulent point de temps pour faire leur coup en un moment, elles nous touchent, David mesme explique les objets qui frappent nos sens par une sagette volante qui nous blesse en piain midy, c'est à dire en la veuë des objets. Ce mot d'effet que le Censeur veut ..faire passer pour meilleur que celuy de trait se prend plus tost pour les conséquences et pour la suite de ce qui arrive après que non pas pour la blessure du cœur que le trait d'amour a entamé, o.insi que la jaunisse d'une Amante n'est pas le trait, mais l'effet de l'Amour, c'est à dire, un effet postérieur à celuy qui a touché le cœur.

Vigueur vainqueur, trompeur peur.

Ce sont des rimes trop proches, il prétend que les deux premières soient fausses rimes, mais il est en erreur de penser que la veuë ou niesme la raison soit le jugement de la rime, c'est l'oreille qui en doit cognoistre, puisque la rime est une armonie, et une composition de tons ou de voix qui sont de son gibier, et entre vigueur et vainqueur, l'oreille ne trouve point à redire.

Ma crainte est dissipa et vies ennuis cesse\.

Ce n'est pas, dit-il, parler François que de dire cessez, et qu'il falioit dire finis ou terminez, l'ancien proverbe dit qu'il faut quo les menteurs ayent bonne mémoire, do peur do se couper eux-mesme. Icy bas ce bon Seigneur, ne so souvenant pas qu'il avoit banny pour ses crimes énormes le mot de cessez, respondant à un vers, où il est dit, et leurs

terreurs s'oublient, le remet en honneur en le rapppelant de son bannissement, disant qu'au lieu de s'oublient il falloit dirent cessent ou se dissipent.

Oit, fut jadis hffront que ton courage efface.

Ce jadis ne vaut rien du tout, dit le Censeur, mais qu'il allègue, ou ses titres et pouvoir de nous faire changer de langage, ou un sçavoir plus eminent, que le nostre, qui nous monstre par raison que nous sommes en erreur de parler de la sorte, tout changement est fondé sur une meilleure considération, laquelle je ne suis pas en estât d'esporer du Censeur, puis que je suis contrainct de lui enseigner ses deftauts. ^

Et le sang qui m'anime,

il dit que l'Autheur n'est pas bon Anatomiste, ce n'est point le sang qui anime, car il a besoin luy-mesme d'estre animé par les eprits vitaux qui se forment au cœur, et dont il n'est (pour user des termes de l'art) que le Véhicule, tout cela est le texte de notre Censeur que j'allègue mot a ulot, pour faire l'enfilure de ses manquemens, le premier desquels est qu'il ne sçait pas que le sang qui n'a point de vie ne laisse point de la donner et d'animer, mais comme instrument de l'ame, la semence aussi peu a-t'elle de vie, et toutesfois elle la donne, co n'est pas icy le lieu de monstrer comment. Le second est, qu'il se mesprend honteusement pour un Docteur qui s'establit Commissaire polir juger si le sang anime ou non, de dire que le sang soit animé par les esprits vitaux, puisque ceux-cy ne sont autre chose que le plus pur du mesme sang, et qu'il est impossible que les humeurs dont le sang est le plus noble puissent estre animées n'estant pas parties attachées par continuité au corps vivant, ils servent seulement d'estoiîe, ou pour nourrir, ou pour vivre, ou pour sentir sans qu'ils ayent rien de cela

non plus que l'aliment que nous prenons n'a point de vie, bien qu'il nous donne de quoy la conserver. Il pèche en troisiesme lieu pitoyablement, en disant que le sang est le Véhicule où le charroy qui conduit les esprits, c'est selon le monde renversé, faire traîner les chevaux par le carrosse peut estre que quelque sien cousin germain avoit ouy dire que la pituite est le véhicule du sang à cause qu'estant espois, et elle sort liquide venant à le dissoudre, luy donne le moyen de couler.

Leur brigade estoit preste.

Il débat icy si Brigade est au dessouz où par de là le nombre de cinq cens hommes. Pour moy qui ne suis pas du mestier, je m'en rapporte aux gens de guerre, et croy que le Censeur aussi en doit faire de mesme, puisqu'il a mai employé cy-dessus, le terme de journées de combat et de bataille, ce que j'ay à dire contre luy en cet endroit, c'est d'alléguer ces termes que voicy. Quand on se pique de vouloir parler des choses selon les termes de Varl, il en faut sçavoir la véritable signification, autrement on paroit ridicule en voulant paroistre sçavant, et luy repartir par cette sentence latine, Paterè legern quant ipse tuleris, souffres qu'on vous supplie de demeurer aux termes que vous prescrivez aux autres.

Tant à nous voir marcher en si bon équipage.

Il dit que c'est parler en bon bourgeois, et qu'au lieu de ce vilain mot d'esquipage, il faloit dire en si bon ordre, si équipage est un vilain mot, il oblige fort la^ noblesse chez qui ce mot signifie l'Apparat, préparation et assortiment de qui leur est nécessaire comme guerriers : si bien que mar-j cher en bon équipage porte un autre sens que marcher en bon ordre. Cesiuy-cy exprime bien le règlement et la conduite qui s'observe selon l'art militaire en marchant en

belle ordonnance, mais l'autre déclare que la troupe est équipée et bien fournie tant de bonnes armes que de toutes autres choses nécessaires à la guerre un régiment peut bien aller en ordre, et toulesfois estre mal pourveu, et manquer d'un bel esquipage.

Que ce jeune Seigneur endosse le harnois.

Endosser le harnois est une vieille phrase sur-ànnee, comme moult, pieça et ainçois, ces rares mots, de meschanl, de vilain, au lieu de mauvais, qui est un adoucissement de meschant, sont à l'opinion du Censeur d'une bien plus nouvelle façon, ils remets (sic) le jugement au plus médiocres esprits. |

Et leurs terreurs s'oublient.

Il dit que les terreurs qui s'oublient d'eiles-mesmes est galimathias, et qu'il faut dire les terreurs cessent, comme si en passant de la peur en l'asseurance, l'on* n'oublioit pas insensiblement la crainte précédente, comme on oublie les maux passez par l'arrivée du bien qui les suit : Il remet icy en honneur le mot de cesser qu'il avoit cy-dovant banny pour monstrer qu'il n'est pas marchand à un mot, et que son éloquence se monte et démonte comme un horloge, n'estant pas encoro bien certain quels sont les bons ou mauvais mots qui doivent* avoir cours.

Contrefaictes te triste.

Faut dire, feignez d'cstre triste, contrefaite est trop bas pour la poésie, comme si contrefaite n'estoit pas le mesme que feindre, et ne vouloit pas dire une chose qui n'a que la seule représentation externe d'une autre.

Il accumule en suitte le mot de lauriers de divers endroicts ou en un si grand œuvre, il se trouve avoir esté plusieurs fois employez, j'en dis autant de son galimathias

mal entendu et mal couché partout , ce qu'il ne sçauroit dire du mot de lauriers.

Et donnez luy sans luy accorder, comme on dit en Logique qu'il y eust quelques termes un peu rudes, ou mis en une assiette moins noble et relevée, qu'il ne seroit à désirer, ces légers et si peu frequens manquemens en une si grande pièce où il y a cent mil bons mots bien ajustez, et parmy une infinité de grandes pensées, que font-ils autre chose, que comme des ombres pour donnerais declat aux vives couleurs d'une riche peinture ? les mouches sont de véritables taches sur le visage d'une belle femme, et pourtant on les y applique bien à propos, par ce qu'elles embelpsent, par opposition de leur noir au blancldu visage.

Eniîn pour respondre à ce que le Censeur dit que la pièce qui nous a parue en France n'estoit qu'une traduction : Je le renvoie pour se détromper au Roman DU CID escrit en langue Espagnole où il apprendra l'histoire vraye ou fabuleuse de Rodrigue et de Ghimene, mais en un stile de Roman et dénué des pensées et ornements poétiques (1).

(i) Nous n'avons pas cru devoir corriger les nombreuses fautes d'impression dont fourmille . cette pièce . Un peu d'attention suffira pour rétablir le sens des phrases que la maladresse de l'imprimeur a défigurées. — Nous pouvons en dire autant de presque toutes les pièces qui composent cette collection.

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