‹ La querelle du CidChapitre 25 sur 87 · XVII. — LETTRE DE MONSIEUR DE SCUDERY · texte numérisé non relu

XVII. — LETTRE DE MONSIEUR DE SCUDERY

A i/ ILLUSTRE ACADEMIE {î).

te* MESSIEURS, — Puisque Monsieur Corneille m'oste : V/ i le masque, et qu'il veut que Ton me connoisse, F^ir&A j'ai trop accoustuiné de paroistre parmy les personnes de qualité, pour vouloir encor me cacher : Il m'oblige peut-estre en pensant me nuire ; et si mes Observations ne sont pas mauvaises, il me donne luy-mesme une gloire, dont je voulois me priver, Enfin Messieurs, puis qu'il veut que tout le monde sçache que je m'appelle Scudery, je l'advouë. Mon Nom, que d'assez honnestes gens ont porté devant moy, ne me fera jamais rougir : veu que je n'ay rien fait non plus qu'eux, indigne d'un homme d'honneur. Mais comme il n'est pas glorieux, de frapper un ennemy, que nous avons jette par terre, bien qu'il nous dise des injures, et qu'il est comme juste, de laisser- la plainte aux affligez, quoy qu'ils soient coupables, je ne veux point repartira ses outrages par d'autres, ny faire comme luy, d'une dispute Académique, une querelle de Crocheteurs, ny du Licée un marché public. Il suffit qu'on sçache que le subjet qui m'a fait escrire est équitable, et qu'il n'ignore pas luy-mesme, que j'ay raison d'avoir escrit. Carde vouloir faire croire que l'envie a conduit ma plume, c'est ce qui n'a non plus d'aparence que de vérité : puis qu'il est impossible que je sois atteint de ce vice, riour une chose où je

(i) Par Scudéry.

Éd. princ. A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, à l'Escudo i France. M. DC. XXX VII. — In-8° de u pages, titre compris.

remarque tant de deffaux, qui n'avoit de beautez, que celle que ces agréables trompeurs qui la representoient luy avoient prestées, et que Mondory, la Villiers, et leurs compagnons, n'estans pas dans le livre, comme sur le Théâtre, le Cid Imprimé, n'estoit plus le Cid que Ton a creu voir. Mais puis que je suis sa partie, j'aurais tort de vouloir estre son juge, comme il n'a pas raison de vouloir estre le mien. De quelque nature que soient les disputos, il y faut tou- , jours garder les formes : Je l'ataque, il doit se défendre ; mais vous nous devez juger. Vostre illustre Corps, dont nous ne sommes ny l'un ny l'autre, est composé de tant d'excellens hommes, que sa vanité seroit bien plus insupportable, que celle dont il m'accuse, s'il ne s'y vouloit pas submettre comme je fay. Que si l'un de nous deux devoit récuser quelques-uns de vous autres, ce seroit moy qui le devrois faire, puis que je n'ignore pas, malgré l'ingratitude qu'il a fait paroistre pour vous, en disant,

Qu'il ne doit qu'à luy seul, toute sa retiommée.

Que trois ou quatre de celte célèbre Compagnie, luy ont -corrigé tant de fautes, qui parurent aux premières représentations de son Poème, et qu'il osta depuis par vos conseils. Et sans doute vos divins esprits, qui virent toutes celles que j'ay remarquées en cette Tragicomedie, qu'il appelle son Chef-d'œuvre, m'auroient osté en le corrigeant, le moyen et la volonté de le reprendro, si vous n'eussiez esté forcez d'imiter adroittement ces Médecins, qui voyant, un corps dont toute la masse du sang est corrompue, et] toute la constitution mauvaise, se contentent d'user do remèdes palliatifs, et de (faire languir et vivre, ce qu'ils ne) sçaurojent guarir. Mais, Messieurs, comme vous avez fait] voir vostre bonté pour luy, j'ay droit d'espérer en voslr( justice, puis que les vertus sont comme enchaînées, el

qu'elles se tiennent toutes par les mains, ainsi qu'on despeint les Grâces. Que Monsieur Corneille paroisse donc, devant le Tribunal où je le cite, puis qu'il ne luy peut estre suspect, ny d'injustice, ny d'ignorance; qu'il s'y défende, une à une de plus de mille choses, dont je l'accuse en mes Observations ; et lors que vous nous aurez entendus, si vous me condamnez, je me condamneray moy-mesme : Je le croiray ce qu'il se croit; je l'appelleray mon maistre, et par un livre de retractations, je feray sçavoir à toute la France, que je sçay que je ne sçay rien. Mais à dire vray, j'ay bien de la peine à croire, qu'il veuille descendre du premier rang où beaucoup (dit-il) l'ont placé, jusqu'au pied du Throsne que je vous esleue, et recognoistre pour Juges, ceux qu'il appelle ses inférieurs, par la bouche de ces honnestes gens, qui n'ont point de nom, et qui ne parlent que par la sienne. Il se contentera peut-estre, d'avoir dit en gênerai, que j'ay cité faux, et que je l'ay repris sans raison ; mais je l'advertis, que ce n'est point par un effort si foible, qu'il peut se relever estant abbatu ; puis que dans peu de jours, la quatriesme édition de mon ouvrage, me donnera lieu de le faire rougir, de la fauceté qu'il m'impose, en marquant en marge, tous les Autheurs, et tous les passages que j'ay alléguez, et que vous, qui sçayez ce qu'il ignore, sçavez bien estre véritables. Ce n'est pas que je souhaitasse qu'il dist vray, parce que mes censures estans fortes et solides, j'aurois en moy-mesme les lumières, que je n'ay fait qu'emprunter de ces grands hommes de l'antiquité : et sans la metampsicose de Pitagore, Scudery auroit eu l'es- \ prit d'Aristote, dont il confesse qu'il est plus esloigné, que le ciel no l'est do la terre. Mais quelque foiblesse qui soit en moy, qu'il vienne, qu'il voye, et qu'il vainque s'il peut, ce trois fois grand autheur du Cid : soit qu'il m'alaque en soldat, maintenant qu'il est obligé de l'estre, soit

qu'il m'ataque en escrivain, il verra que je me sçay défendre de bonne grâce, et que si ce n'est en injures, dont je ne me mesle point, il aura besoin de toutes ses forces. Mais s'il ne se défend que par des paroles outrageuses, au lieu de payer de raisons, prononcez, 0 mes juges, un arrest digne de vous, et qui face sçavoir à toute l'Europe, que1 le Cid n'est point le chef-d'œuvre du plus grand homme de France, mais ouy bien la moins judicieuse Pièce de Monsieur Corneille mesme. Vous le devez, et pour vostre gloire en particulier, et pour celle de nostre Nation en gênerai, qui s'y trouve intéressée : veu que les estrangers qui pourront voir ce beau chef-d'œuvre, eux qui ont eu des Tassos et des Guarinis, croyroient que nos plus grands Maistres, ne sont que des apprentifs. C'est la plus importante et la plus belle action publique, par où vostre illustre Académie, puisse commencer les siennes >: tout le monde l'attend de vous, et c'est pour l'obtenir que vous présente cette juste requeste,

Messieurs,

Vostre tres-humble, et tres-obèyssant, Serviteur,

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