XIX. — LA PREUVE DES PASSAGES
ALLEGUEZ DANS LES OBSERVATIONS SUR LE ClD.
A Messieurs de V Académie. Par MT de Scudery {iK
Io non mi doîgo, che habbiano cercato d'impedirmi questo honore, che niera fatto d'al vulgo, perche di nissuna cosa ragioneuole mi debbo doîere : piu tosto dourei lamentarmi di coloro, che inal^andomi doue non merito di salire, non hanno riguardo al precipitio.
.E sont les modestes paroles, par où le Tasse, le ^ plus grand homme de son siècle, a commencé l'Apologie du plus beau de ses Ouvrages, contre la plus aigro, et la plus injuste Censure, qu'on fera peutestro jamais : Monsieur Corneille, tesmoigne bien en ses Responses, qu'il est aussi loing de la modération, que du mérite de cet excellent Autheur, puis qu'au lieu de se donner l'humilité d'un Accusé, il occupe la place des Juges et se loge luy-mesme à ce premier lieu, où personne n'oseroit seulement dire qu'il [prétend. C'est do cette haute région, que sa plume, qu'il croit aussi foudroyante que l'éloquence I de Pericles, luy a fait croire, que des injures estoient assez ; fortes, pour destruire tout mon Ouvrage, et que sans combattre mes raisons par d'autres, il luy suffîsoit seulement, I de dire que j'ay cité faux. Mais sans repartir à ses invectives, je me veux tousjours conserver cette froideur, qui
(i) Par Scudery.
Éd. princ. A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu de France. M.DC.XXXVII. — In-8° de 14 pages, titre compris.
donne aisément les victoires, et qui fait que le jugement conduisant la main, l'avantage du combat est une chose indubitable. Je me tairay donc pour le vaincre , et pour laisser parler Aristote, qui luy veut respondre pour moy. J'ay dit en mes Observations (ô mes juges) que le Poëme Dramatique, ne doit avoir qu'une action principale, ce Philosophe me l'enseigne en sa Poétique, aux chapitres neuf, vingt quatre, et vingt-six, presques par tout. J'ay advancé qu'il faut nécessairement, que le sujet soit vraysemblable, ce mesme Aristote me l'enseigne, en trois lieux différents, du vingt-cinquiesme chapitre du mesme livre, et je pense avoir monstre bien clairement, que le Cid choque par tout cette règle. J'ay soustenu que le Poëte et l'Historien, ne doivent pas suivre la mesme routte, ce Philosophe me l'apprend au chapitre dix de son Art Poétique, et en suite j'ay monstre que le sujet du Cid estoit bon pour l'Historien, et qu'il ne valoit rien pour le Poëte. J'ay donné la définition, du mot de Fable, après l'avoir aprise d'Aristote, au ch. 6. vers le commencement, et d'Heinsius, au livre de la Constitution de la Tragédie, chapitre trois. J'ay dit en suite, que les Anciens s'estoient retranchez dans un petit nombre de sujets, qu'ils avoient presques/tous iraittez, pour éviter les fautes qu'à faites TAutheur du Cid, ce Philosophe m'en assure au chapitre quatorziesme de sa Poétique, et après luy Heinsius est mon garant, au chapitre neuf du livre que j'ay desja cité de luy. J'ay dit, qu'ils avoient trailté ces sujets diversement, mais je ne l'ay dit qu'après Aristote et Heinsius, l'un au chapitre dix-sept, et l'autre au chapitre 3. pour monstrer la disproportion du Cid, en toutes ses parties, je me suis servy de la comparaison de tous les corps phisiques, mais je n'ay fait que l'emprunter de ce Philosophe, qui s'en sert au chapitre huict de son Art Poétique. J'ay monstre que le Poëme Dramatique ne doit
contenir, que ce qui peut vray-semblablement arriver jlans vingt-quatre heures, c'est l'opinion de ce grand Stagirite, au chapitre iïuict vers le milieu : et en suitte, j'ay fait voir que l'Autheur du Gid avoit eu tort, d'enfermer dans vingtquatre heures, des choses qui dans l'Histoire, n'arrivent que dans quatre ans. Je me suis servy de l'exemple des Tragédies, de Niobe et de Jephté, pour monstrer l'imperfection du Gid, mais je les ay prises d'Heinsius, au chapitre seize vers la fin. J'ay dit que c'estoit pour des ouvrages de la nature du Cid, que Platon n'admettoit point la Poësie, il me l'aprend au livre de sa Republique, et Heinsius le rapporte, au traitté de la Satyre d'Horace livre second. J'ay dit que ce Philosophe, qui a mérité le nom de divin, bannissoit toute la Poësie, pour celle, qui comme le Gid, fait voir les meschantes actions sans les punir, et les bonnes sans les recompenser : Aristote me l'enseigne, au chapitre quatre de sa Poétique, et après luy Heinsius, au livre de la Constitution de la Tragédie, chapitre deux et quatorze. J'ay dit que Platon bannissoit Homère, encore qu'il l'eust couronné, on le peut voir au livre dixiesme de sa Republique, ou dans Heinsius, au traitté de la Satyre d'Horace, livre; second. J'ay dit en passant, qu'il y a trois espèces de Poô-| sies, c'est Heinsius qui me l'apprend, au chapitre second,! de la constitution Tragique. J'ai dit que ce qu'on voit, tçu-i che plus que ce qu'on ne fait qu'entendre, c'est Horace quii l'asseure en son Art Poétique. J'ay soutenu qu'il faut quei les actions soient la plus part bonnes, dans un Poëme d<| Théâtre, Aristote l'enseigne ainsi, aucliapitre dix huictdfj sa Poétique; et après j'ay fait voir que toutes celles du Ci(! ne valent rien. J'ay rapporté l'exemple d'Euripide, Hein-j sius l'a fait devant moy, au chapitre quatorziesme, de h| constitution Tragique. J'ay cité Marcelin au livre vingt-sep! tiesme, on le peut voir; ou bien Heinsius au traitté de 1
Satyre d'Horace, livre second : et c'est en cet endroit que j'ay raonstré, que le Cid choque directement les bonnes mœurs. J'ay dit sur ce subjetque la volonté fait lejmariage; mais je ne l'ay dit qu'après les Ganonistes et les Jurisconsultes, au titre des ntfpces. Tout ce que j'ay advancé touchant le subjet simple, ou mixtej est rapporté d'Aristote, au chapitre unziesme de son Art 'Poétique, dans lequel on voit la condamnation du Cid. J'ay soutenu qu'il ne faut rien de superflu dans la Scène, ce Philosophe me l'enseigne, au chapitre neufiesrae dumesme livre; et en suite j'ay monstre les fautes de cette nature, qu'on peut remarquer au Gid. Je me suis servy de l'exemple de l'Aiax de Sophocle, on peut voir ce que j'en ay dit, dans la traduction qu'en a faite Joseph Scaliger, ou dans Heinsius chapitre sixiesme, de la Constitution Tragique. J'ay fait voir quels doivent estre les Episodes, mais ce n'est qu'après Aristote qui me l'enseigne, aux chapitres dixiesme et seiziesme de sa Poetique : et c'est par luy que j'ay monstre bien clairement, ique ceux du Cid ne valent rien du tout. Je me suis fortifié de l'exemple de Teucer, et de Menelaus, après Heinsius au ; jchapitre six de la Constitution de la Tragédie, et Scaliger le i {fils dans ses Poésies. Il n'est pas jusqu'aux chœurs et à la I jtnusique, dont j'ay parlé, que je ne prouve par Heinsius, I aux chapitres dixseptiesme et vingt-sixiesme ; enfin on peut ë lire tout ce que j'ay cité, dans ces Autheurs, et dans ces ji/bassages que je marque, et l'on verra que l'accusation de :is Monsieur Corneille, est aussi foible que ses injures, et que p 'il ne se défend mieux que cela, je n'auray pas besoin de jfiî outes mes forces, pour l'empescher de se relever. Mais js omme j'ay commencé par de l'Italien, je veux finir par de |,$ Espagnol, tiré d'un discours de Lopes de vega, intitulé I \rle nucuo de hazer Comedias, dans lequel ce grand omme fait bien voir luy-mesme, en parlant contre luy-
mesme, combien il est dangereux, de suivre ceux de sa Nation, en ce genre de Poésie. I
Lo que a mi me dafia en esta parte Es averlas escritas sin el Arte.
No porque yo ygnorasse los preceptos Mas porque enfla halle que las Comedias Estavan en Espana en aquel tiempo, No corne sus primeros inventores Pensaron quen el mundo se escrivieran , Mas corne las trataron muchos barbaros, Que ensenaron el vulgo a sus rudezas ,
Y assi se introduxeron de tal modo Que quien con arte agora |)as escrive Muere sin filma y galardon, que puede Entre los que carecen de su lunibre Mas que razon y fuerça la costumbre.
Verdad es que yo he escrito algunas vezes Siguiendo el arte que conocen pocos, Mas luogo que salir por otra parte
Veo los Monstruos de aprencias llenos , A donde acude el vulgo y las Mugeres Que este triste excrcicio canonizan , A aquel habito barbaro me buelou ,
Y quando he de escrivir una Comedia, encicrro los preceptos con seis llaves, Saco a Terencio, y Plauto de mi estudio Para que no me den vozes, que suele Dar gritos la verdad en libres muchos,
Y escrivo por el arte que inventaron , Los que el vulgar aplauso pretendieron, Porque corne las paga cl vulgo, es iusto Hablarle en Necio para darle gusto.
De Scudery.
XX. — EPISTRE AUX POETES DU TEMPS sur leur Querelle du Cm <0.
OUS avez fait trop de bruit par toutes les Provinces de France (Messieurs les Rimeurs) pour croire que vos différents puissent à présent estre termines par une Académie que l'un de Vous honore d'un tiltre qui est seulement l'appennage des Princes et des sacrées Assemblées, et que vous dévié? confier vos affaires si importantes au public, au rapport d'hommes, qui jugeants de tout au gré de leur caprice, passent aujourd'huy pour autant vains que fantasques, qui sont (Messieurs) des accidens, inséparables de vostre meslier : Il n'y a, comme j'estime, que les Parlements dont la science et Pauthorité est seule capable de vous faire Droict, qui puissent respondre vostre Requeste les quels de crainte que le subtil discours d'un sçavant Advocat par lequel vos difficultez leur seroient déclarées avec plus de gravité et de fleurs de Rhethorique que vostre Poésie ne vous permet de les exposer par Vos Lettres à pied, ne leur fust un hameçon qui les attireroit insensiblement à son Party, au préjudice du bon Droict, qu'ils ne pouroient rendre, n'ayant cogneu que la superficie de si difficiles intrigues : ou plustost que la Justice, que dans peu de temps ils désirent rendre à vos Compatriottes, qui continuellement, plus que tous les autres Chants les sollicitent pour cet effect, ne fust retardée, nommeront
(i) Auteur inconnu.
Éd. princ. A Paris, M.DC.XXXVII. In-8» de 14 pages, titre compris. — Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, Y.,5670, anc. catal.
deux Commissaires pour mettre fin à vos Querelles, en condamnant le coulpable, s'il s'en trouve un plus que l'autre, ou tous, s'ils sont également, :' car il me semble qu'à moins de l'estre tous il n'y en a point, puis que céluy qui syndique ne s'efforce point de faire tomber l'affront par sa censure surceluy qui s'appreste de le parer, s'il soustientque la foiblesse de son esprit luy oste l'honneur qu'il voudroit acquérir par le nom du seul autheur du Cid et que l'autre l'asseurant du contraire, sinon en tout, au moins en partie, luy fasse, non seulement cognoistre à quel poinct monte sa vanité de censurer justement la partie que refusant, à la bonté de son esprit il donne à celuy qu'il appelle le vray Autheur, duquel il se confesse moindre, mais aussi luy fasse entendre qu'il y a beaucoup de choses dans ces observations qui ne vallent rien, et pour lors ils se trouveront de mesme opinion qui les accordera, puisque c'est justement ce que par icelles l'autre désire reprendre. Ainsi cette première et principale difficulté, d'où semble naistre toutes les autres, accommodée avec tant de douceur qu'elle n'en rend les uns plus coupables que les autres, me donne espérance que la seconde n'aura pas un succès moins favorable. Si les Comédiens, obligés d'épouser les interests de celuy qui est attaqué, ne veulent servir de garend, et s'ils font du Serment affirmer combien c'est à tort que l'un de vous appelle son compagnon Corneille déplumée, n'estoit que par leur légèreté qu'il auroit recogneûe par ses Lettres, il voulust juger de leur néant : mais en ce cas il ne s'en trouvera pas mieux garny, et le tout mis ensemble ne fera pas, je vous asseure, un bon aureiller : ce qui pourtant ne peut empescher que les Plumes ne mettent la Corneille au hault, et que celuy qui la vouloit déplurjner afin qu'estant de pesanteur égale elle ne pust voler plus haut que luy, ne tienne tousjours le dessous, puis que selon l'ordre que la nature
a mis parmy les choses que personne ne peut rompre à moins que passer pour téméraire, les oyseaux peuvent voler sur la teste des hommes. Quand neantmoins son ambition le feroit croire autant chargé de plumes pour voler, et de pesanteur pour demeurer, qu'il cognoisse par expérience que la Nature prévoyant à tout Ta favorisé jusques a ce poinct qu'elle a adjousté à ces Plumes autant de vent qu'il en falloit pour l'élever par dessus luy, sans ahenner des aisles, la faisant ainsi voler en dépit de tous les obstacles. Si vous en exceptez un, que sa veine rompt au défaut mesnie de la nature, luy fournissant pour s'en délivrer ce que pour les mesmes raisons que vous luy couppiés les aisles, vous ne voulez permettre à son honneur de recevoir afin qu'il pûst avec autant de vérité dire, ce qu'un Poëte Latin
Poteram superas volitare per axes, Ni me depritneret pondère pauperies.
Il est bien véritable qu'en évitant un mai il est tombé dans un autre, que vous sçavez mieux gauchir que luy, lors que vous avez^en bon Poëte voulu suivre le droict chemin des Muses, ausquelles les Vers n'ont jamais donné de plus superbe Palais que les Bois, de plus riche couverture que celle die la Nature, ausquelles la pauvreté a apporté une continuelle virginité : En un mot, qu'il n'a pas si bien imité Apollon, à qui les Chansons n'ont jamais fourny do quoy faire coupper seulement les cheveux, ny ce que dit vostre Maistre Ronsard,
Hé qui voudroit) Bon Dkut dire tant seulement. Que vingt ou trente escus logeassent longuement i Dans les mains d'un Poète I
Mais aussi mieux que vous ce qu'il a fait, qui est exprimé
par ces Vers
Toutefois fayme mieux suivre son éloquence, Qu'imiter tant soit peu Voutrageuse indigence.
C'est pourquoy en ce poinct de vos difficultez vous semblez tous coulpables de ne l'avoir point imité, et ne Testes pas, puisque l'un a observé ce qu'il a dit, l'autre ce qu'il a fait: et partant avez tous suivy son chemin. Si toutesfois cette diversité de préceptes vous apportoit désormais de la peine, ceux d'Homjere vous en tireront, que vous observerez extrêmement bien lors que comme luy dans certaines occa-i sions vous tirerez quantité d'argent de vos Vers, et dans' d'autres, vous les donnerez pour du pain. Le second poinct de vos difficultez estant accommodé avec autant de facilité que le dernier, vous doit asseurer que désormais personne de vous ne mettant d'autres bornes aux choses que celles que la nature leur a prescrites, la Corneille ne vous becquettera plus, puisque tousjours son naturel ne luy permet pas de goûter des mets si odoriférants, aussi vous tirerat-elle de crainte que vous auriez que les Huissiers par le commandement des Juges ne missent leurs mains sur les cassaques, où vous dites que vous avez voulu imprimer un Quatrain, qui comme je croy ne sera pas en rouge, puisque telles couleurs ne paraissent pas assez sur l'écarlattc; si néantmoins il estoit desja moulé en telle couleur sur des noires, vous devez les mettre bas et prendre un manteau : car c'est à mon advis le plus expédient pour coupper les pieds à vos Lettres, de crainte que votre Poésie ne leur ayant déjà donné des pieds exprés pour vous aller quereller dans vos cabinets, ne leur donne des aisles pour aller plus vite, et quel'effect ne tienne de sa cause, puisqu'elles n'en ont point d'autres que le vent, ne contiennent que du vent, et ne tendent à autre fin que d'acquérir du vent, dont après ils doivent estre le jouet. En un mot, jamais je n'ay veu tant de vent, dont la violence pourroist estre à la fin si grande, que secouant les maisons de Paris, elle pourroit renverser, comme les plus foibles, ceux de l'Hostel de
Bourgongne et du Marais. Mais l'interest que vous y avez y apportera bon ordre, et ne permettra pas que par vos Lettres continuelles, qui ne vous rendront point pour trop augmenter la langue, autant orateurs que vos Vers Poètes, vostre verve ne s'affaiblisse, et soit désormais incapable de donner le divertissement au Roy et à son Peuple. Toutefois, jusques icy, l'ayant augmenté d'une Comédie, qui se représentera après le Cid, comme la plus digne d'une telle pièce, pour faire goûter à l'Auditeur un parfait plaisir, et l'envoyer content, si Aristote n'est point delà partie; car demander son secours en des choses si profanes : c'est faire tort à son estime, qui vous fait user si librement de son authorité contre un, qui faisant du Cid ce qu'il a fait des Idées divines, nous fait croire qu'il l'a mieux imité que son Censeur. Demeurez en là, et ne permettez pas que les poursuittes de vos Lettres, estant trop longues, ne changent nostre contentement en un ennuy autant des-agreable que l'autre estoit plaisant. Si neantmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder et l'autre croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer, siège ordinaire de tels oyseaux.