‹ La querelle du CidChapitre 31 sur 87 · EXPOSITION DE CHACUN ARTICLE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE CHACUN ARTICLE

POUR ce que cette Règle générale s'entend de toutes œuvres poétiques, aussi bien que des Pièces de Théâtre, me reservant à parler en un autre endroit de cette matière, dont Ton pourroit faire un juste volume, je marqueray seulement quelques différences, d'un nombre infiny d'autres, qu'on peut observer entre nos Pièces Françoises, et celles des anciens Poètes Grecs et Latins, et mesme des Italiens. N'est-il pas vray? que tous ces Poètes externes ont basty sur un mesme fonds, et n'ont presque rien imaginé de nouveau en leurs temps : je veux dire qu'ils ont puisé leurs inventions dans une mesme source, et créé leurs façons de parler, sinon d'un mesme langage, au

moins de mesmes idées que la Mittologie Payenne leur a fournies en si grande abondance, que tous leurs livres, bien qu'ils ayent choisi des arguments de diverse nature, sont plains de fictions peu différentes les unes des autres : En quoy pour me faire mieux entendre, je tiens qu'ils ont tous failly, sinon en la matière de leurs œuvres, au moins en la forme; car pour leur réputation, et pour la perfection du stile poétique, ils auroient mieux faict de ne prendre tous, s'il eust esté possible, qu'un mesme sujet, et de ne se rien prester les uns aux autres en l'art de feindre et d'imaginer : Et à mon advis, ils seroient plus excusables d'avoir manié chacun à sa guise, une mesme histoire que d'en avoir traité plusieurs de mesme façon. Les œuvres de Virgile et de Seneque ne sont pas de mesme étoffe que celles d'Homère et d'Euripide, pourtant ceux-là ont escrit à l'imitation de ceux-cy, et chacun ayant couppé son drap d'un mesme biais, l'a façonné à la vieille mode. Les Italiens n'ont pas laissé de les suivre, comme de grands Maistres : Et les premiers des nostres ont estimé, qu'après les fables du Paganisme, qu'ils ont creu estre le vray fonds et l'ancien patrimoine de la Poésie, on no pouvoit rien feindre qui fust mieux receu. Erreur autant condemnable qu'il déroge à la dignité de ceste Monarchie,-laquelle comme elle ne tient sa couronne que du Ciel nous apprend que les François de quelque science qu'ils se meslent ne cèdent point aux autres nations et ne relèvent que de celuy qui départ ses dons, et ses grâces a qui bon luy semble : Toutefois comme on ne laisse pas d'alléguer le droict Romain dans nos Parlements en tant qu'il y est conforme à la droicte raison, et non contraire aux ordonnances des Roy s, je défère tant aux anciens Auteurs que je trouve bon de les imiter es choses qui s'accommodent aux lois de nostre Poésie; sans préjudice des

droicts de souveraineté que sa naissance luy donne entre lesquels pour se distinguer de la Poésie ancienne, ou externe, il luy est permis de feindre et de composer des fables a sa mode, tout autres que celles qui ont esté faictes au temps passé, ou hors l'estendue de son pays. Un tel privilège fondé sur la liberté de l'Esprit doit estre accordé à tous les hommes, mais principalement aux Poètes François qui ne sont pas nés pour recevoir des loix es^rangeres, mais pour en faire d'autres, ou pour adjuster aux leurs celles qui leur plaisent. Et puis la nouveauté qui pourroit estre vicieuse ailleurs est tellement agréable dans nostre poésie qu'il nous scroit ennuyeux d'approuver tousjours les œuvres de l'Antiquité pour bonnes qu'elles soient! ce qui n'est pas un deffaut de nostre nation, mais une marque de prééminence, et comme une prérogative des beaux Esprits, car c'est une plus forte action d'entendement de produire quelque chose de soy, que d'admirer les inventions d'autruy, ou de les'imiter. On n'estime pas entre nous un homme sçavant pour escrire beaucoup de choses, mais pour en dire de nouvelles. Quand il arrive à nos Ports quelque grande flotte, on n'est pas curienx de sçavoir combien portent les vaisseaux, mais ce qu'ils portent de rare et de précieux : En un mot les honnestes gens font les livres, et les Crocheteurs s'en chargent. De là vient que ce qui a passé dans le commerce rabbaisse de prix au contraire ce qui est faict de nouveau est recherché d'un chacun et gardé chèrement. Pour cette raison, il est permis a nos Poètes d'inventer, et par conséquent ils sont exempts d'imiter les autres. Voilà ce me semble une différence notable touchant l'invention entre nos œures (sic) Poétiques et celles des anciens. Il y en a bien d'autres, touchant l'elocution, mais pour ne parler que de la disposition de l'œuvre Dramatique, examinons le par ses parties, et voyons si les Grecs, et les

Latins l'ont pris du biais que nous le prenons. Premièrement je m'arreste à la division que j'en viens de faire par l'invention, la disposition et relocution, et celle que les autres font par Prologue, Prothèse, Epithese et Catastrophe je ne l'estime point nécessaire n'estant pas essentielle ny propre de tout l'œuvre , mais seulement d'une partie d'iceluy, c'est a scavoir de la disposition que je veux bien estre subdivisée en Prothèse Epithese et Catastrophe pour la simple 'œconomie d'une pièce, et non pour ranger, comme font quelques uns, toute la narration d'un subjet aux deux premiers actes les intrigues et les passions aux deux suivants et tous les evenemens au cinquiesme. Ma raison est que toutes ces choses doivent estre en un Poëme comme l'Ame est dans le corps, c'est à dire au tout et en chaque partie. Il doit y avoir par tout do la narration des intrigues, des passions, et des événements, et neantmoins comme l'Ame agir plus au cœur et au cerveau qu'en tout le reste du corps, un Poëme doit estre plus animé au milieu et à la fin qu'en ses autres parties et le troisiesme et le cinquiesme acte doivent estre plus remplis. Pour ce qui est du Prologue je laisse à la discrétion d'un Auteur de le faire ou non, et je l'en dispence aussi hardiment comme des chœurs, dont l'ancien usage no convient point i;u Théâtre françois. La raison de ceci est qu'on ne va point a nos Spectacles pour y escouter des remonstrances, et des enseignemens. Les Auditeurs ve veulent pas estre estimés si grossiers qu'ils ayent besoin qu'on leur explique par un prologue ce qui se doit représenter en toute une action, ny si desbauchés qu'on doive tousjourset par tout crier contre leurs vices, et leurs mauvaises mœurs, nos chaises publiques estant destinées a cette fonction. Que si le Poète veut donner quelque instruction moralle,il le doit faire subtilement, et comme en passant, par le jeu, et par le récit de ses Ac-

teurs, et non par une leçon estudiée et par un chœur attaché a sa pièce. Je pourrois cotter encore d'autres différences entre nos Poèmes, et ceux des anciens, mais en voila assez pour monstrer qu'on a quelque fois raison de ne pas suivre les vieilles modes et qu'il est tousjours bon d'en inventer de nouvelles. *

Ceux qui veulent que la Pastoralle et la Comédie soient tousjours faictes dans la Règle de vingt-quatre heures ne me sçauroient payer do raisons, veu qu'elles sont comprises avec la Tragédie et la Tragecomedie sous un mesme genre de Poème, et que pouvant estre aussi pleines d'effects, que les autres pièces,, elles demandent un aussi long temps pour estre disposées. Je ne dy pas qu'il ne se puisse touver (sic) des subjects simples de Pastoralle et de Comédie ausquels la Règle de vingt-quatre heures soit accommodée mais aussi pour ce qu'il s'en présente beaucoup de composés qui doivent estre faits dans un plus long temps, c'est un erreur de vouloir que tout sujet de Pastoralle et de Comédie soit fait dans cette règle. Les autres qui en exceptent indéfiniment la Tragecomedie, et la Pastoralle et qui veulent y assujectir perpétuellement la Tragédie et la Comédie, n'ont pas plus de raison, puisque ces deux-cy, bien qu'elles soient faites ordinairement de sujets simples, excédent quelque fois l'espace de vingt-quatre heures et que les autres s'y peuvent accommoder aussi quelque fois, bien qu'elles soient communément faictes de sujets composez, comme nous verrons plus amplement en expliquant l'article sixiesme de nos positions. Ce pendant nous dirons icy que pour ne tomber dans l'erreur de l'un ny de l'autre de ces deux partis, il faut non seulement approuver la division que j'ay faicte du Poème Dramatique en simple et composé,

mais encore la recevoir avec cette liberté oVestendre ou racourcir la Règle de vingt quatre heures, autant qu'il sera nécessaire, pour trouver l'adjustement du temps raisonnable, auquel chaque sujet simple ou composé pourra convenir. Enfin quand tous les Escrivains Grecs et Latins, François et Italiens, seroient d'advis de mettre tout Poème Dramatique au niveau do leur prétendue Règle de vingtquatre heures, sçachant que cette loy n'est point générale ny 'nécessaire, je ne l'observera}' jamais qu'aux sujets qui s'y trouveront d'eux mesmes disposez, encore je ne conseilleray personne do chercher de tels sujets, mais de les prendre selon qu'ils s'offriront, et qu'ils vaudront la peine de les escrire. Ce qui faict que je les reçois à cette condition, est la liberté du Théâtre, duquel on ne doit exclurre aucune action, non pas mesme les momentanées, tout ainsi qu'on ne peut en exclurre celles qui n'ont esté faictes qu'avec un long espace do temps, comme sont les histoires de quelque durée qu'elles soient. Il est vray qu'il faut que le Poète soit judicieux en i'œconomie des unes et des autres, et que sans contrainte, il dispose les sujets simples dans une Journée ou environ, et les Sujets composez dans un Temps raisonnable, dont une partie soit discernée par les Scènes et par les actes, et l'autre facilement supleée en l'esprit des Auditeurs.

m. & un.

Il faut scavoir que PoVme et Fable sont termes sinonimes, qui signifient une mesme chose; et que par l'un ou l'autre on entend principalement le sujet d'un œuvre, ainsi qu'il est ou inventé par le Poëte, ou tiré d'un autre Autheur : Et d'autant que la Pol'sic en gênerai n'est qu'Imitation, et qu'elle consiste à bien faire des Poèmes et des Fables Epiques ou Dramatiques, laissant à parler ailleurs

des Poèmes Epiques, nous dirons icy qu'il n'y a que deux espèces de Poèmes Dramatiques. La première est, des Fables qui consistent à bien imiter des actions véritablement advenues. La deuxiesme est de celles qui consistent à bien imiter des actions qui vray semblablement pourroient advenir : Car escrire en vers, et représenter un sujet véritablement arrivé, est aussi bien Fable qu'en inventer un dans la vraye-semblance, pour ce que l'un e( l'autre n'est qu'imitation.' De façon que l'Office du Poète Dramatique ne consiste qu'à bien faire sa Fable, et à* bien imiter une action véritable ou vray semblable, non par ses pensées ny par ses parolles, mais par celles de ses Personnages : et c'est icy la pierre d'achoppement de tous nos Polis, l'aggreable erreur des meilleurs génies et l'imperceptible pipperie du Théâtre, où les Poètes, les Auditeurs et les Comédiens se laissent prendre chacun par leur foible; c'est icy dis-je, où tant plus une pièce est belle au gré des uns et des autres, tant plus elle est défectueuse. Le Poète qui ne doit avoir nulle part au Poème Dramatique, y joue son roolle en tous les endroicts, et ne considérant pas ce que pourroient dire vray semblablement les Personnages de sa pièce, ny quel mouvement ils pourroient avoir; mais s'estudiant a faire de beaux vers, il estalle ses propres pensées, et compose de longs couplets bien souvent où ils les faut courts, et non encore pour les mettre en la bouche de ses vrais Acteurs, mais en celle de certains) visages ^qu'il affecte de produire, tant pour débiter son talent particulier, et faire valoir son nom et sa poésie, que pour mettre ' en crédit la gesticulation , tantost d'une Trouppe et tantost de l'autre : De sorte que Monsieur Tel qui promet dans l'affiche de son nouveau Poëme, de faire voir un célèbre Héros, s^'introduil soy mesme en la personne de Bellerose ou çle Mondory, qui péchants par leur

interest a l'exemple de l'Auteur, s'éloignent de la principale fin qu'ils doivent avoir, et se produisent eux mesmes/ au lieu des personnages qu'ils doivent représenter. Or cette faute que je ne pardonne point aux Autheurs ny aux Comédiens, attire celle des Auditeurs, dont je les excuse très volontiers, puis que ne venants au Théâtre que pour se divertir, ils sont aussi contents d'ouyr de beaux vers, et de voir faire la Beaupré ou la.Devilliers, que d'admirer telle ou telle Heroine qui leur estoit promise et à laquelle ils ne pensent plus. Comme on leur en donne pour leur argent; il n'importe comment que ce soit qu'ils s'en aillent contents. Mais pour en parler sainement entre ceux de la profession, je dis que l'envie de bien faire est cause qu'on ne faict rien qui vaille, et que chacun se ruine en voulant paroistre magnifique. Q^la bonne pièce I (disent ils) les beaux vers ! les douces pensées ! les fortes passions ! et qu'elles ont esté bien exécutées par tel Acteur et par telle Actrice î ô la chetive pièce! (dis-je en moy mesme) je ny ay veu que deux ou trois personnages, le Poète, un Comedjen, et une Comédienne ; et j'y pensois voir toute la vie d'un grand Monarque, la conduitte d'un sage Ministre, et dans les intrigues d'une Cour Royalle les merveilleux effects de la fortune et de la vertu. Comment appellerons nous cet erreur ? sinon un Cacozele universel ou une affectation vicieuse, aux mots et aux choses, en la façon de parler et d'agir? Et comment éviterons nous de gaster ainsi les plus beaux sujets ? si nous n'avons tousjours devant les yeux les vrais originaux dont nous voulons faire les copies. Asseurémqnt comme il est permis au Poëte de faire des siennes, et de se donner carrière dans le Poëme Epique, il doit tellement observer le contraire dans le Dramatique, et se tenir tousjours si loing de la Scène, qu'au lieu de prester son esprit aux personnages qu'il y introduit, ou de les faire

mouvoir comme avec des ressorts, par la voix et l'action naturelle des Comédiens, il se doit entiererement oublier se despoûiller de soy-mesme, transformer ses Acteurs en chacun de ceux qu'ils représentent, et pour ainsi dire resusciter les morts en corps et en ame,plustost que de les inspiriter (sic) fantastiquement, et leur donner des âmes et des mouvemens qu'ils n'ont jamais eus. Quiconque ne tombe point dans ce manquement et sçait animer une histoire véritable ou vray-semblable en chacune de ses parties, non par ses pensées ny par $es parolles, mais par celles des vrays personnages de son sujet. Celuy-la sçait faire sa fable ou son Poëme sur la principale règle de l'œuvre Dramatique : Maintenant que tel Poëme puisse estre simple ou composé, c'est a dire qu'il puisse estre faict d'un seul sujet ou de plusieurs? cela est sans difficulté, comme nous avons faict voir au commencement de ce traicté et en l'article précèdent, et cette vérité est escrite par le Philosophe en sa Poétique, joint qu'elle peut estre establie par la raison et par l'expérience.

En cinquiesme lieu, j'ay dit que les Poëmes simples pou* voient estre faits hors, ou .dans l'espace d'une journée, quant à la disposition intérieure, et j'ay donné cette liberté de faire les Poëmes simples, hors ou dans la règle de vingt-quatre heures pour ce qu'il s'en treuve plusieurs qui n'y sont pas disposés, encore qu'ils soient faits d'un seul sujet Ce que j'entends parla disposition inléiicurc, est le . temps qu'on discerne dans les Scènes par le rapport des choses représentées à celles qu'on représente. Ce temps ne peut jamais estre discerné tout entier à cause qu'il faut conclurre les plus grandes pièces dans deux ou trois heures, mais on en discerne une partie, et l'autre est suppléée en

l'entendement. En cet endroit il faut que je responde à ceux qui treuvent de la peine à faire de telles opérations d'entendement, et qui ont voulu rendre générale la règle de vingt-quatre heures, pour ce disent-ils qu'on ne peut concevoir que ce qui est discouru et représenté sur le Théâtre en deux ou trois* heures, ait esté fait en un plus long temps que d'un jour Civil ou Naturel. Je leur dy premièrement, qu'ils veulent passer pour petits esprits," de priver leur entendement de la faculté d'opérer en beaucoup de façons qui luy sont possibles, et qui sont ordinaires aux bons Cerveaux, car en voyant représenter une pièce de Théâtre suppléer les temps, supposer les actions et s'imaginer les lieux, sont des Opérations d'Esprit qui de vérité ne peuvent estre bien faites que par les habiles, mais que les plus grossiers peuvent faire en quelque façon, et selon qu'ils ont le sens commun, plus ou moins subtil. Sans telles Opérations de la part des Auditeurs, il est impossible au Poëte de faire discourir et représenter une Histoire pour succincte qu'elle soit à cause du peu de temps et du lieu qui luy est prescrit, pour conclure et confiner sa pièce : Et ceux-là mesme qui ne veulent représenter que des choses arrivées en vingt-quatre l<eures, ne peuvent nier que les faisant passer sur le Théâtre en deux heures, ils n'obligent les Spectateurs a suppléer le reste du temps, qu'ils veulent estre si scrupuleusement réglé et l'imité (sic), de façon que s'ils ne veulent pas qu'on supplée rien aux choses représentées, ils pèchent eux mesmes contre leur règle. Je scay bien qu'ils me diront que les suplémens qu'on faict en leurs pièces, ne sont pas si grands que ceux que l'on fait aux Poëmes composés : mais je leur respons que si l'imagination de l'Auditeur doibt estre violentée par de semblables Opérations d'esprit, elle l'est aussi bien pour n'estre qu'un peu choquée que pour Testre beaucoup. D'autant que ce

le»

qui est vicieux Test de soy, et les fautes sont aussi bien fautes pour estre petites que pour estre grandes, que si comme il est vray l'imagination n'est pas violentée par une légère supposition, elle ne la peut estre par une plus grande, et en voyant représenter une pièce do Theatre.il ne coustera pas plus au Spectateur de suppléer un an de temps qu'une journée ou une semaine, ny de s'imaginer tout un Royaume comme une Province ou une Isle : Dire qu'il soit mal-aisé de raisonner de la sorte et de concevoir un longtemps, se passer dans une fScene de peu de vers c'est une absurdité, puis qu'il est vray que le temps est si peu.de chose que le passé n'est plus en nature, et ne se peut trouver qu'en l'entendement par un acte de réminiscence aisée à faire conjointement de plusieurs choses ou de chacune séparément, joint que le temps ainsi conceu dans une Scène, n'est que l'ombre de celuy qui se passoit lors que les Choses qu'on représente estoient en nature. La mesme raison est de la pluralité des lieux imaginez en une mesme Scène, pourveu qu'ils soient réellement discernez par les diverses faces du Théâtre, encore que l'on n'en voye que des angles ou des lignes superficielles, l'esprit se les figure avec toutes leurs dimensions, et tels qu'ils peuvent estre naturellement. De sorte que pour l'avarice des Comédiens, et pour l'ignorance des feinteurs et décorateurs de Théâtre : Il ne faut pas introduire ny approuver la règle, qui ne représente qu'un lieu dans la Scène, les Poètes ne doivent pas laisser de faire de bonnes pièces, encore que les Acteurs ne les représentent pas bien, et comme je me ry de ceux qui en font de meschanles à fin qu'elles soient mieux exécutées. Je loue grandement ces esprits vigoureux, qui pour faire un Poëme parfaictement beau, ne treuvent rien d'impossible au Théâtre. Qui diroit à un Peintre qu'il ne pourroit tirer dans une aulne de toile

le monde et* ses parties, celuy-la ne seroit-il pas moqué, veu que d'ordinaire les plus riches tableaux sont des raccourcis? Luy pourroit on dire qu'entre l'Europe et l'Afrique il n'auroit pas mis l'isle de Malte, pourveu qu'en un trait de peinceau il eut fait la mer Méditerranée. Le Théâtre ne diffère en rien d'une table d'attente, tout le Ciel est sa perspective, la terre et la mer en s'ont les confins, et ce qu'on fait en Orient et en Occident y peut estre représenté; Par exemple. Il se tient aujourd'huy à mesme heure et en mesme temps à Paris et à Conslantinopie un Cons|eil de guerre. C'est à sçavoir, le Roy de France délibère d'aller mettre le siège devant quelque ville du grand Seigneur, et le Grand Seigneur se prépare au contraire. Si des intelligences qui peuvent estre de part et d'autre il doit réussir quelque belle action, pouren représenter le commencement, le progrès et la fin, et la bien imiter comme naturellement elle aura réussi, il faudra pratiquer dessus le Théâtre la ville de Paris et de Conslantinopie, et il ne sera pas inconvénient de faire sortir des Turcs d'un costé et des François de l'autre : Il est vray que ces Turcs et ces François ne se parleront pas, mais dans une Scène et puis dans une autre ; Ceux-cy et ceux là s'entrepaileront de leurs affaires, et exécuteront les choses qui arriveront en deux divers lieux. Que si l'armée du Roy de France en ce voyage exécute quelque belle chose incidemment, tout cela peut estre imité et représenté, et comme les lieux seront discernés par les diverses faces du Théâtre, les temps le pourront estre par les Scènes et par les Actes raisonnablement et proportionnément, c'est à dire, en égard à la naturelle distance des pays, et au temps légitime qui s'est passé aux evenemens et circonstances de la vraye histoire. Et si un tel sujet est remply de tant de beaux ettects qu'ils ne puissent estre compris dans une pièce d'un jour, sans violenter l'imagina-

tion et la mémoire des Auditeurs, et confondre la disposition intérieure et extérieure du Poëme, qui doivent estre réellement distinctes, on le devra traiter en autant de journées qu'il en faudra pour éviter cette violence et confusion. Icy vous me ferez une objection et vous me direz que des sujets qui passent une journée de Théâtre, quelque beaux qu'ils soient, ennuyent les Auditeurs, et que la fin du Poëte estant de plaire, il ne doit rien tenter par ou il s'éloigne de ceste fin. Encore que je vous puisse respondre que cela n'est pas un deffaut du Poëte, mais un vice des Auditeurs impatiens, neantmoins je demeure d'accord que pour satisfaire un chacun, il est bon de ne mettre au Théâtre que des sujets qui puissent estre conclus jdans une journée, et si vous y prenez garde en tenant ce milieu, vous treuverez une plus grande quantité de beaux sujets que dans les deux autres extremitez, je veux dire dans l'observation de la règle de 24. heures, et dans ce long espace de temps qui peut estre au delà d'une journée ordinaire de Théâtre : Car dans ceste journée ordinaire, comme je l'entends, on peut réduire des histoires de plusieurs années pleines d'effets et d'accidens, ou composer et feindre des sujets de deux ou trois fils, qui seront merveilleusement bien conclus dans le uiesme temps. J'advoùe que pour faire des pièces de telle conséquence, il faut que le Poète soit judicieux et plein d'industrie, et qu'il sache bien les justesses et les proportions du Théâtre, mais aussi il a d'autant plus de gloire qu'il sçait faire mouvoir ceste grande machine du Monde et de la Nature en si peu de lieu. C'est pourquoy je n'escoute pas volontiers ceux qui ne désirent voir dans la Scène que des actions arrivées en 24. heures. Que deviendroient tous le (sic)- sujets d'amour et de guerre ? Combien se voit-il de Capitaines qui ayent pris des villes de vive force en un jour et

une nuict? Combien d'Amants qui soient venus à bout de leurs desseins en si peu de temps? Ouy mais (direz vous) de ces longs sujets d'amour et de guerre, il ne faut prendre que la principale et la dernière action, et par les Acteurs faire reciter lés précédentes? Outre que souvent la dernière et la principale action n'est pas toute seule ny la plus belle, et que pour y arriver il y en a d'autres aussil merveilleuses à exécuter; Je puis repartir qu'en la façon que vous dites, une histoire ne sera jamais bien représentée, pour ce qu'on ne doit imiter par récit, que les choses qui ont esté recitées ou délibérées, et par effect, celles qui ont esté faictes et exécutées, autant que le Théâtre le permet. Autrement je vous diray que cette pièce que vous me représentez dans votre règle de 24. heures es(, d'autant éloignée de la vray-semblance, qu'elle est dissemblable à son vray sujet, et je diray. Ce Poëte et ces Acteurs ne me représentent pas au Théâtre ceste histoire comme elle est advenue, mais ils me la font voir comme elle n'est pas advenue, et ils l'ont piustost composée ainsi pour le Théâtre, qu'ils n'ont disposé le Théâtre pour la représenter. C'est à l'esprit du Poëte à disposer la Scène, en telle sorte qu'il y puisse représenter plusieurs actions aussi bien comme uue : Et qu'on y puisse voir et discerner autant de pays séparez ou contigus, voisins ou éloignez que l'argument de la pièce en pourra toucher, parcourir, ou comprendre, et tout cela dans un temps raisonnable, que le jugement de l'Autheur sçaura prescrire, estendre ou racourcir, non suivant la naturelle dimension, mais proportionnément à icelle, ayant égard à la continence et capacité du Théâtre, et la considérant comme un racourcy des lieux et des choses qu'on y veut représenter, et mesino si besoin est,comme un Abbrogé do tout l'Univers. Si vous ostez de la Scène ceste pluralité et diversité de temps, d'actions et de

lieux, vous n'y pourrez mettre les grandes histoires, et outre que la Poësie Dramatique dépérira par une grande stérilité de sujets, on ne verra dans les Poëmes simples que vous ferez, que des récits et des pensées froides, et estudiées en tous les endroits où les Personnages doivent agir et se passionner. En fin si par l'unité d'action de temps et de lieu qu'on veut introduire au Théâtre, vous opprimez si fort la liberté dos Poètes, il ne faudra plus qu'ils se tiennent dans Paris ny dans les bonnes villes, mais à Vaugirsfrd, ou dans quelque autre village, où ils 'soient à la Taille comme des vilains. Les biens que ces Beaux Esprits ont receus du Ciel sont de telle nature qu'on ne peut leur en oster par impost ny autrement. Il' n'est point de loy (sauf la Religion) qui leur ordonne de ne faire que cecy ou cela, point de coustume qui leur prescrive une seule façon de vivre, point de livres qui leur apprenent à ne parler qu'en une manière, point d'exemples qu'ils soient tenus d'imiter à perpétuité. Ils sont nés libres dans les grands Estats pour estre tesmoins irréprochables des grandes et belles actions; et pour, dans l'estendue de leur patrie, policer les Peuples et les Citez par le plus hault et le plus impérieux langage de la Raison. Je m'estendrois davantage dessus leur louange, si je ne sçavois que pas un d'eux ne désire estre loué de la qualité de Poêle, qui esl la moindre partie d'un honneste homme. Je ne quitte point ma part du festin, mais je cède le hault bout à quiconque est si ambitieux d'y paroistre le premier. Je ne feray jamais vanité de cette gaye science, mais tant que les occasions se présenteront, je la feray valoir comme je pourray. Cependant il me suffit que les pièces que j'ay faictes, quoy qu'en petit nombre, parviennent es mains de ceux que j'honore et que je chéris, et qu'elles préjugent à l'avenir ce que j'aurois pu faire de plus. Si je renonce au mestier, ce n'est pas qu'il

me déplaise, ny que je m'en lasse, mais je ne le puis faire ny en Mercenaire, n'ayant pas le cœur si bas, ny gratuitement, n'en pouvant gratifier que des Comédiens, autant indignes du bien qu'on leur fait, qu'ils sont incapables de juger des pièces qu'on leur donne. Je ne veux estre ny bien ny mal avec eux, mais quand par leur moyen je pourrois m'aquorir quelque estime, et entrer en part do la grande ou petite favour, j'nymerois mioux -demeurer comme je suis, que de sousmettre mon esprit au leur, et' adjuster mon travail à leur interest.

J'ay parlé en ce lieu des Poèmes Composez, et pour ce qu'en la définition du Poëme simple, nous avons dit celle du. composé, voyons seulement de combien de fils et de quels sujets il doit estre faict, pour n'estre pas dans la règle des 24. heures. Il est certain que les Poëmes composez ne peuvent estre iaiets que de deux ou trois fils, ou de quatre au plus, eu égard qu'il ne se trouve point assez de bons Acteurs pour de plus amples représentations, et quand il s'en trouveroit, il seroit difficile aux Autheurs* d'accommoder au Théâtre un plus grand nombre de sujets, et plus mal-aisé encore aux Acteurs de les exécuter. Or à \\n qu'on ne se trompe en cecy, j'appelle Fil un Sujet entier, commencé au premier acte, continué dans les autres, et conclu au cinquiesme par quelque grand et principal etfcct remarquable sur tous les autres, qui ne sont qu'accidens ou circonstances, que nos sçavans nomment Episodes, Et j'entends qu'un Poëme est composé quand il est fait de deux ou de plusieurs; (sic) Fils commencez, poursuivis et conclus ensemble par autant de Principaux effecls remarquables en une pièce par dessus les accidens et circonstances propres à chacun sujet ou communes à tous les fils

dont le Poëme est tissu. Il y a une autre sorte de Poème composé, qui est fait de deux ou de plusieurs Sujets non entiers, c'est à dire de deux ou de plusieurs principales actions dépendantes les unes des autres, et précédées de quelques récits qui suppléent ,en l'esprit des Auditeurs, le commencement et la suitte des mesmes sujets dont les principales actions sont effectivement représentées avec leurs simples accidents ou épisodes. Il est vray que tels Poèmes ne peuvent estre faits que de sujets véritables, ou a tout le moins lirez des histoires escrites et connues: Et de ceux-cy aucuns peuvent estre mis dans la règle de 24. heures, l'Autheur n'ayant besoin que d'en suppléer le commencement et la suitte par quelques récits et d'en exprimer les derniers et principaux effects, avec leurs épisodes ou accidents. Quant au Poème simple, ilpeut estre fait d'un sujet entier, ou d'un sujet non entier, celuy-la véritable ou feint dans la vray semblance, celuycy véritable seulement ou tiré des histoires escrites et connues. Le premier estant faict d'un fil, peut quelquefois excéder la règle de 24, heures, et demande alors un Temps raisonnable et proportionné à la situation des lieux, et à la durée des choses qu'il contient. L'autre n'estant faict que d'une principale et dernière action avec ses épisodes ou accidents peut tousjours e^tre mis dans ceste règle. Et c'est proprement ce genre de Poème simple, tant estimé de nos Beaux esprits , auquel l'unité d'action de temps et de lieu peut estre facilement gardée : Car celuy qui est faict d'un fil et d'un sujet entier accompagné de ses propres accidents et circonstances, ne peut tousjours estre ainsi disposé. Et comme j'aiy des-ja dit, que la plus part des Poûmes composez sont hors de la règle de vingt-quatre heures, et que neantmops quelques uns s'y peuvent accommoder, je pense qu'il ijaut dire en cet endroit par raison

contraire, que la plus part des Poèmes simples peuvent estre mis dans ceste règle, et que pourtant quelques uns n'y peuvent estre adjustez. Mais pour revenir aux Poèmes composez ayant veu de combien de fils ils peuvent est refaits pour estre hors de la règle de 24. heures; Voyons en suitte de quels sujets on les peut composer. Il n'y a que deux matières qui puissent entrer en leur composition. L'Amour et la Guerre l'un ou l'autre séparément, ou les deux ensemble fournissent aux Autheurs tous les sujets prophanes du Théâtre. Je dis prophanes,pour ce qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirez des livres saincts, ou les passions humaines peuvent jouer leurs rolles, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher des vices et des cruautez des Tyrans, mais tels arguments n'estants pas le Gibier de nos Poètes ny de nos sages Mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les Collèges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la Cour ou à l'Hostel de Bourgoigne: Et je n'en parle icy que pour ne rien oublier si je puis touchant ce poinct, duquel exceptant les Histoires sainctes, je dis que toutes les autres, Politiques, ou Morales, ensemble les Romans bien faicts, les Fables boccageres, et généralement tous autres livres qui traitent d'Amour ou de Guerre, ou de tous les deux, sont d'ordinaire les matières des Poèmes composez. D'où il s'ensuit qu'ils ne peuvent estre faits dans la règle de 24. heures. Que si quelques uns s'y treuvent adjustez, il faut nécessairement que leurs sujets soient véritables, ou escrits et connus, que le commencement et la suitte en I soient supposez et suppléez par quelques récits, et que le dessein de i'Autheur ne soit que d'en représenter les principales et dernières actions avec leurs circonstances et plus proches accidents, auquel cas seulement il est probable que certains Poèmes composez

peuvent estre mis dans la susdite règle : Mais généralement parlant, il est très-difficile, et je tiens mesme qu'il est impossible de les y tous réduire à cause des temps et des lieux, qu'il faut assigner à leur disposition intérieure. Il est vray aussi qu'ils peuvent estre fai^s dans une ou plusieurs journées ordinaires quant à leur disposition extérieure, pour ce que leurs arguments sont quelquefois si longs et si. pleins d'effects, que L'esprit du Poète ne les peut conclurre ny comprendre dans une pièce d'un jour civil ou naturel, et quand mosme ils excédent la journée ordinaire du Théâtre, il est force de les mettre en deux ou plusieurs, pour ne confondre comme nous avons dit ailleurs la disposition intérieure et extérieure du Poëme qui doivent estre réellement distinctes, en telle manière que sans violence et sans desordre, l'imagination et la mémoire de l'Auditeur en puisse percevoir la tissure. Ainsi Hardy a fait beaucoup de Poëmes de plusieurs pièces, à cause de la fécondité d'aucunes matières qu'il à traitées, ayant pris garde que non seulement elles estoient hors des vingtquatre heures, mais qu'elles excedoient encore la journée ordinaire du Théâtre, bien qu'en icelle puisse estre compris un notable espace de temps, tel que la durée de plusieurs années, dont il se faut souvenir, pour sçavoir ce que j'entends par ceste journée ordinaire du Théâtre. Or que telle méthode ne soit pas bonne pour ce que Hardy l'a suivie, ce n'est pas bien raisonner, il faut prouver que de soy elle ne vaut rien, ce que vous ne pouvez, la raison et l'usage faisant voir le contraire, joint qi|e l'exemple de cet Autheur peut servir de règle, car encore que sa façon d'escrire soit un peu surannée, on ne peut douter de son jugement et de sa conduitte en la disposition de l'œuvre Dramatique. En fin telle histoire se peut1 présenter, qu'il faudroit mettre en plusieurs journées : C'est

pourquoy je ne fay point de loy expresse de la disposition extérieure des Poëmes composez, bien qu'ordinairement ils soient conclus dans un ou deux jours. Pourtant je serois bien d'advis que tout sujet excédant deux journées ordinaires de Théâtre fut mis en Poëme Epique, [tant pour le respect des personnes souveraines qui en peuvent estre, que pour éviter une longue suitte d'advanlures, dont le récit ennuyeux ou la trop lente exécution peut déplaire aux Auditeurs. Vous me direz que le Poëme Epique n'a pas la vogue, que chacun est plus aise d'ouyr et de voir représenter une histoire que de la lire, et que les Auditeurs doivent esire plus enclins aux façons d'escrire qui les font plustost connoistre, et qui sont plus généralement receuës. Il est vray, mais sans depriser le Poëme Dramatique, eeluy-la sera beaucoup plus estimé (sinon du commun au moins des habiles et honnestes gens, ausquels il suffit de plaire) qui n'aura fait qu'un Poëme en sa vie, d'une Monarchie que tous ceux qui en auront faict un cent de mariages et de combats. Gomme il n'est qu'un Roy, il ne peut estre qu'un Poëte pour faire son histoire quiconque la traitera comme il faut, emportera le prix dessus tous les autres. 11 est facile à un bon esprit d'entreprendre un tel œuvre, mais où il s'agit du travail de toute sa vie, il ne sera jamais bien conseillé de le faire sans un commandement exprès et sans estre asseuré de la faveur de son Prince pour bron long-temps, faveur que je ne limite point, à je ne sçay quelle pension imaginaire dont on leurre les esprits vains, quand elle seroit effective et plus asseurée que les rentes de l'Ilostel de ville, comme il est honteux de la recevoir de quelque main qu'elle vienne, c'est une lascheté infâme de la poursuivre. Je ne veux pas que mon Poète soit deschiré comme un Alchimiste, ny mal propre comme un Cinique, j'entends qu'il soit honneste homme, et non

point Escroc, qu'il ait de quoy vivre chez soy, s'il ne peut estre à la Cour; Et toute la faveur que je demande pour luy au Souverain, c'est qu'il luy plaise le protéger, luy accorder les franchises et immùnitez des Nobles , le faire jouir paisiblement de leurs exemptions et privilèges, et en quelque temps et pour quelque occasion que ce soit, |ne point souffrir qu'il soit opprimé ny mal traité par ses autres sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient. A l'abry de ceste Royale protection, hors de la nécessité, comme loing du luxe, et dans la plénitude de sa liberté, je luy donne à estudier le livre du Monde, où je désire que la sagesse divine et humaine soit l'universel objet de ses méditations. Que* si en particulier, y considérant la vie de son Roy et des hommes Illustres de son temps (car il est né pour eux et non pour d'autres anciens ou externes) il produit un œuvre de réputation, j'estime que ceux dont il recommande à la postérité les actions glorieuses, ne luy sont pas moins obligez de ce qu'il les escrit, qu'ils sont contents de les avoir faites, et de ceste obligation je les tiens quittes, non pour des bien-faits immenses, ny pour des trésors, mais pour un bon accueil, et pour la faveur de leur bien veillance. Voyla sommairement quel doit estre l'excellent Poëte, et quel seroit l'employ de quelques uns des nostres, si je ne sçay quelles considérations ne les attachoient plus au Théâtre qu'à leur estude. Je ne prétends pas les en distraire, c'est un exercice louable qui ne doit pas estre négligé, mais je dis que le plus généreux et le plus habile d'entr'eux doit pousser plus haut son génie, et laisser aux autres ceste occupation. Aussi bien les Comédiens en font leur bien propres; Et comme les Cabaretiers, des aussitost qu'ils ont une bonne pièce, ils la falsifient, et la gastent à force de la frelater. De la vient que la Poésie de l'Hostel de Bourgoigne est en mesme

degré d'excellence que le vin des trois Maillets, elle a quelque pointe pour le goust, et quelque belle couleur pour la veuë, mais point de force ny de nourriture pour les bons esprits; Et en fin elle est plus utile aux Marchands qui la débitent qu'elle n'est heureuse ny honorable à ceux qui la font, tant il est vray qu'un art si noble à des Charlatans, comme la Médecine à des Empyriques.

Page 1