‹ La querelle du CidChapitre 30 sur 87 · XXIII. — DISCOURS A CLITON · texte numérisé non relu

XXIII. — DISCOURS A CLITON

sur les Observations du Cid

Avec un Traicté' de la disposition du Poème Dramatique, et de la prétendue' Règle de vingt-quatre heures (1).

U me demandes, Cliton, ce qu'il me semble du Cid et des Observations que nous en avons. N'estce pas me vouloir mettre mal avec l'un ou l'autre de nos Autheurs qui sont en querelle, et peut-estre avec tous les deux ^ensemble? véritablement si j'estois assez habile homme pour trouver un moyen de les accorder, j'aimerois mieux faire le hola ? que de m'engager à prendre party, ou de les avoir tous deux sur les bras. Ce qui me fasche le plus estj, que leur affaire n'est plus en estât d'estre accommodée : et que le vulguaire a pris connoissance de leur différend, qui dégénère de l'émulation que je voudrois estre le seul motif de leur broùillerie. Je vois bien que l'Àutheur du Cid a trop vainement parlé de soy-mesme et de ses escrits : Mais je ne puis croire que ce qu'il a dict à son advantage soit à bon escient. La chaleur poétique et la commodité de la rime sont les causes prochaines de cet Amour propre, qui nous surprend quelquefois en escrivant et nous jette hors des bornes de la modestie. D'autre part je ne puis douter de la générosité de son Observateur ; et

(i) Auteur inconnu. Voir notre Introduction, ch. m.

Éd. princ. A Paris, imprimé aux despens de VAutlxur. — Seconde édition (ou plutôt même édition avec un titre différent) : Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid, avec un traicté, etc. — ln-8° de 103 pages, titre compris.

pourtant il est -plus piqué au jeu qu'il ne semble, bien'qu'il proteste publiquement d'estre plus passionné pour la cause commune que pour son interest; quoy qu'il en soit, les premières fautes de cette qualité estant pardonnables comme les recheutes sont irrémissibles, il ne tiendra pas à moy d'obtenir pour eux une suspension d'armes, en attendant qu'ils puissent estre compris dans la paix generalle de là Ghrestienté. Mais pour venir à la demande que tu me fais, et tirer quelque profit de cette dispute; je te diray simplement quel est mon advis, touchant la réputation extraordinaire du Cid : Et ce que je pense des observations qui en ont esté faites. En quoy n'espérant pas si bien réussir, que je ne fasse des fautes aussi bien que les autres: je n'attends pas d'estre mieux ttraicté, ny de voir à plus haut prix ma façon d'escrire. Toutes les fois que la pièce du Cid a paru sur le Théâtre, j'advoùe qu'elle a donné dans la veûe à tout le monde : et pour le contentement de son Autheur; je ne seray point fasché qu'elle soit tousjours aussi bien receùe. Sçavoir s'il y a raison solide et légitime de la bonne opinion généralement conceûe d'un tel poëme: c'est ce qui doit estre examiné entre les habiles du mestier dans une conférence raisonnable, et non suspecte. Cependant puis que les honnestes gens ne font pas tous des vers ny des poëmes, bien que la Poésie soit aimée de tous, si le plus grand nombre a donné son jugement en faveur du Cid, quel tort en reçoivent tant d'autres .pièces qui ont iassé pour belles? et quelle plaincte en peuvent faire les Maistres de l'Art, qui ne soit indigne de leur courage et de leur sagesse. Aucun d'eux à mon advis ne porte envie à son compagnon l'honneur de, bien faire, comme de bien vivre leur est commun; c'est un héritage qu'ils possèdent par indivis, chacun en jouyst sans diminution du fonds, comme de l'air, et des autres éléments nécessaires à la vie:

Mais la gloire d'exceller sur tous les autres; n'estant pas de ce monde, personne d'eux ne la doit prétendre de son vivant, et ne la peut recevoir que de la postérité, Aussi je compare ceste vaine réputation présente, qui enyvre les esprits de ce temps à quelque vin bourru que nous irions boire à l'enseigne de la Renommée, ou à quelqu'autre breuvage espais qu'on débite en plaine rue avec la lie! les altérez et les goinfres ne le treuvent pas mauvais,' mais les sobres et les délicats aiment beaucoup mieux cette eau christaline qu'on puisse à la source de l'immortalité à l'ombre des lauriers, où les anciens on feint que les Hommes Illustres en quelque science estoient couronnez. De cette distinction que je mets entre l'honneur de bien faire, et la gloire d'avoir bien faict; tu peux juger quelle part je, fais au Cid du pain bénit de nostre Parroisse: je ne me laisse guère surprendre aux acclamations du peuple; et mesme je ne suy pas la voix commune des honnestes gens, ny le plus grand nombre qu'à la charge de raisonner avec eux, et tirer mon coup sur les matières qui tombent dans leur entretien. Quand une pièce paraist au jour, et qu'elle excite un si merveilleux applaudissement : Il est sans doute que ce grand bruit n'est qu'une seule voix qui se forme de plusieurs réduites à deux. La première est un doux murmure, et comme un juste concert des personnes de condition. L'autre qui s'appelle proprement Rumeur populaire, est plustost une impétuosité de langues et de mains, et un consentement indiscret qu'une approbation judicieuse. Gomment qu'il arrive que ces deux voix s'accordent, et ne produisent qu'un mesme effect qui est l'estime présente que l'on donne aux bons Autheurs, et à leurs ouvrages : Il est certain qu'elles proviennent de deux causes bien différentes, qui sont pourtant les maistresses roues de l'Eloquence, j'entends l'Art de persuader les Esprits et la façon

d'émouvoir les sens : Les sages et les polis ne donnent jamais leurs suffrages, qu'ils ne^oient persuadez et convaincus du mérite de ce qui leur plaist : les autres se laissent émouvoir indiscrettement: et pour peu de bransle que la beauté d'un sujet leur donne, ils s'emportent rapidement à louer ce qui les touche sans connoistre par où, comment, ny dequoy ils sont touchez. Je me suis trouvé une fois dans le parterre, et une autre fois dans les galleries à Ja représentation de ce nouveau Poëme; et je suis tesmoin de ce qu'en disent encore les sçavartts, et les ignorants, la cour et le bourgeois, comme remarque nostre Observateur : je n'en, connois TAutheur que de nom, et par les affiches des Comédiens. Or à cause que je fais quelques fois des vers, et que je favorise ceux qui s'en meslent, j'ay inclination pour luy, 6t je panche desja du costé de ses Approbateurs: enfin je me laisse pipper au jeu comme tous les autres, et prenant plaisir de me tromper moy mesme en une occasion qui n'importe qu'au divertissement public; je me rens complaisant aux Joueurs et aux Parieurs, tant pour ne paroistre de mauvaise humeur en bonne compagnie, que pour aider à faire la fortune d'un bon Comique. Me fay-je tort de perdre un peu d'argent qui ne m'incommode point à dessein de l'enrichir, et tous ceux qui sont conviez aux Nonces d'une jeune Muse, auroient-ils bonne grâce de remarquer tout haut ses deffauts, ou de luy reprocher les présents qu'on luy faict: Certainernsnt quand nous obligeons quelqu'un en telle assemblée, c'est à la charge d'autant : Et puis si par une règle de bienséance nous louons comité les autres une pièce nouvelle, principalement quand elle est d'un Autheur, dont le mérite est assés préjugé, qui nous empesche par une autre maxime de sagesse d'en penser autrement, et de l'examiner dans un cabinet : C'est ainsi que je me suis comporté pour le Cid, avec le public et pour moy avec le

Ciel, quand je l'ay veu magnifiquement paré sur le Théâtre, que je l'ay veu passer en carrosse et aller au Cours, avec nos belles Dames; j'ay creu qu'il s'estoit faict des amis à la Cour, je l'ay traicté de respect, et l'ay appelle Monsieur, mais quand nous avons esté Camarades que je l'ay tenu et manié chez moy, je ne luy ay point faict de grands compliments; et ne me souvenant plus d'aucune de ses perfections , je l'ay raillé familièrement sur tous ses deffauts. Cette raillerie, Cliton, que tu voudrois sçavoir, ne se doit pas escrire, ny publier; voila pourquoy je n'en mets point icy le détail, au contraire me tenant du costé de la modestie et Révérence Publique , je persiste en ma discrétion accoustumée, et loing de la choquer au Louvre, ny au Palais, je luy rendray tousjours volontiers en ces lieux sacrez, les mesmes bons Offices, et les mesmes, respects qu'il a receus de moy. Pour ce qui est des Observations, sur lesquelles pareillement tu demandes mon advis juge ce que je puis adjouster au motif principal de leur Autheur que j'ay touché cy-dessus. Ou la branche de Laurier qu'il prétend luy avoir esté ravie par son égal, où le zèle de faire connoistre la vérité et la perfection de l'art de Poésie, semble estre la cause de telles remarques. Si nous l'en croyons, ce n'est pas le premier, car il est trop généreux; et en ce cas il se plaindroit plustost pour l'interest commun, que pour le sien propre, il s'ensuit donc que c'est le second et sans doubte nous luy sommes obligez de la peine qu'il prend de nous instruire, mais la manière de le faire est tousjours suspecte de quelque passion d'aigreur indigne d'un honneste homme, il devoit à la façon des bons Orateurs, laisser le sujet particulier, et prendre le gênerai : Où pour ainsi dire, il se devoit contenter d'allumer le phare plustost pour nous apprendre la route asseurée, et nous conduire au port, que pour nous descouvrir l'erreur

d'un Pilote, moins digne de risée, que de compassion : En cela il auroit esté loué de plusieurs, et n'auroit esté blasmé de personne : mais présupposons ce poinct, et laissant à part le Cid, et son Autheur, voyons si tout ce que dict son Observateur peut avoir %vce de Loy en nostre Art poétique. Je ne m'arresteray point à la versification, seulement diray-je en passant, que si Ton avoit retranché de toutes nos plus belles pièces de Théâtre, les termes rudes ou impropres les obscurs ou ambigus, les rimes plattes ou contraintes, et les trop communes façons de parler, il y auroit autant de fenestres dans nos escrits, qu'il y auroit de trous à moineaux dans un bastiment superbe : si en le faisant on s'abstenoit d'y mettre toute pierre en œuvre, où si on l'ostoit après l'avoir mise; Comme il suffit que les façades et les principalles pièces d'une maison Rojalle soient bien achevées, estant périlleux d'y remettre la pic sans faire prendre coup à tout l'édifice : Il n'importe- pas que dans un grand poëme, il y ait quelque chetif vers, ou quelque mauvais mot, parmy d'autres bons et sentenlieux, pourveu qu'à tout prendre, l'on sqit content de l'Autheur et de son ouvrage II n'est point de compagnie si leste qui n'ait des passevolants au jour de la Monstre. Et les Commissaires plus rigoureux ny prennent pas garde ou pour la bonne mine des autres Soldats, ou pour le mérite du Capitaine : moyennant qu'il y ait du fonds pour la subsis- I tance et de la discipline pour l'ordre, ausquelles deux choses, l'invention et la disposition d'un œuvre poétique, ont quelque rapport : laissons passer les mal vestus et les mal armez; c'est à dire les pauvres mots, et les misérables vers. Ouy, me diras-tu, je trouve bon qu'on soit indulgent pour cette partie du Poëme qui est la moindre ; mais pour les deux autres qui sont essentielles, il faut estre exact et severe Censeur. Et c'est icy

que les Observations du Cid, sont considérables. Mon dessein est bien de m'y arrester pour te satisfaire : Toutesfois je ne m'oblige pas de respondre. ponctuellement à l'Observateur? car il me souvient d'avoir escrit quelque chose de cette matière, il y a c#iq ou six ans principalement de la disposition du Poëme Dramatique, et de la prétendue Règle de vingt quatre heures, qui est la plus embrouillée, et la plus épineuse partie de ce genre de Poésie, car pour l'invention nous en sommes tous d'accord : Et si peu qui demeure en débat, tombant ce me semble dans la conduitte de l'œuvre peut estre expédié en chemin faisant, Prend donc garde, Cliton, au traicté suivant, que soubs le bon plaisir de nos Messieurs j'employe pour responce aux Observations du Cid, en tant qu'elles touchent l'ordre et l'œconomie de nos pièces de Théâtre. Il est tel que je l'ay trouvé dans mes escrits, et je ny ay rien changé, afin que tu remarques les concurrences de mes sentimens avec ceux des autres, et aussi les discordances de nos opinions que je te laisse à concilier comme tu pourras, n'estimant pas que tu doives te haster de rien conclurre en une affaire si mal entendue et si négligée de tant que nous sommes.

DE LA DISPOSITION DU POEME DRAMATIQUE ET DE LA PRETENDUE REGLE DE XXIIII. HEURES.

T ES plus curieux des belles peintures ne sont pas tous- JLL jours les plus clairvoyants, et ceux qui s'approchent tout contre le Théâtre, n'entendent pas mieux les Poëmes qu'on y recite. Il y a de certaines proportions entre nos sens, et les choses qui leur sont présentées, sans l'observation desquelles on ne peut en faire un bon jugement. Il no faut pas estre du Party d'Espagnoj pour mesurer les

forces des Holîandois, et pour juger de nos Poètes, il ne faut pas croire les Italiens. Tous les hommes ont de l'amour pour les armes et pour les sciences, et chaque nation se donne la gloire d'en bien user : Pour accorder le prix à Tune ou à l'autre; il faut suspendre nostre inclination, épurer nos sentiments des caprices de la fantaisie; etsansestre prévenu d'aucune opinion , considérer la pure vérité par la lumière de la raison. Il s'agist de sçavoir, comme doit estre disposé le Poëme Dramatique, qui n'est autre chose qu'un œuvre, où le Poëte ne parle point; mais où sont introduites des personnes qui parlent. De ce genre sont les Eglogues et les Dialogues, mais principalement les pièces de Théâtre comme les Tragédies, les Tragecomedies, les Pastoralles et les Comédies. Tels Poëmes pour estre bien faicts ont leurs Règles et leurs mesures, non tourefois (sic) égales, mais selon que les Auteurs anciens et, modernes les ont prescrites en divers temps. Or comme en une Ville mal policée, les Artisans font ce qui leur plaist, et ne laissenf, pas de faire passer leurs manufactures pour bonnes, bien qu'ils travaillent sur de faux modelles. Beaucoup d'esprits qui ne connoissent point de maistrise au mestier de Poésie, ont produit quelques ouvrages, mais non de tel poids , et de telle valeur qu'ils seroient si les Règles de l'Art estoient bien gardées. Recherchant la cause de cet inconvénient : Il m'a semblé qu'il provenoit de ce que plusieurs qui se meslent d'escrime, non seulement rejettent les bonnes loix, mais encore authorisent, les mauvaises. Entr'autres j'ay considéré celle qu'ils appellent de vingt-quatre heures, par

'laquelle ils veulent que toutes les pièces de Théâtre soient faictes de telle sorte, que par la disposition de l'œuvre et le récit des Acteurs on connoisse que toutes les choses représentées ont peu estre faictes dans vingt -quatre

i heures, pour ce (disent-ils) que le jugement ne peut conce-

voir, ny la mémoire comprendre que ce qui se passe sur un Théâtre en deux heures ait esté faict en plus long temps, que d'un jour et d'une nuict : Et cette Règle ils la rendent si generalle et si nécessaire, qu'un Poëme n'est pas bien faict, si le sujet n'est ainsi disposé. Quelques uns exceptent de cette Loy, la Tragédie et la Tragecomedie; mais ils désirent qu'elle soit gardée en la Pastoralle ; Et principalement en la Comédie. Je ne sçay quelle différance ils font entre ces quatre Sœurs; je les puis appeler ainsi, puis qu'il semble que le Théâtre soit leur père. Il est vray que celles cy comme les cadettes ne doivent, pas avoir les mesmes advantages; mais aussi n'estant pas bastardes, on ne les peut frustrer de leur légitime. Une mère ne chérit pas moins les enfans qu'elle a conceus et enfantez aux champs et en bas lieu, que ceux qu'elle a eus en la Cour des Rois; pourquoy donc la Pastoralle et la Comédie seroient elles de pire condition que les autres pièces, dont la Poésie Dramatique est comme la mère? je confesse qu'on les doit traiter en différends sliles; mais non pas qu'il faille donner moins de liberté aux unes qu'aux autres. Autrement leur fin n'estant que de nous représenter les actions humaines, si nous donnons plus de temps aux effects qui arrivent dans la Tragédie et la Tragecomedie, qu'à ceux qui se font dans la Pastoralle et la Comédie: Il faut dire que le monde est autrement faict pour les Rois et les Princes, que pour les Bergers; que les jours sont plus grands dans les grandes Villes que dans les Bourgades ; et que les Pasteurs et autres gens de basse condition pour estre sujets à moins d'accidents que les grands du monde, ne vivent pas si long temps : Certes comme il est difficile de payer un Orfèvre de fausse monnoye, estant un peu versé en l'Art de Poésie, je ne puis recevoir de telles maximes, non plus que m'accorder à

l'opinion de quelques autres, qui disent que la Tragecomedie, et la Pastoralle estant plus de nostre temps et de nostre invention : et n'ayant esté que peu ou point connues des anciens peuvent estre mises sur la Scène françoise hors de la Règle des autres pièces, esquelles l'unité d'action de temps et de lieu, a esté sévèrement observée par les Tragiques et les Comiques des siècles passez : mais aussi, comme au Poëme ïragicotnique et Pastoral, qui sont de nostre usage, nous pouvons donner des loix de nostre authorité : nous devons garder exactement celles de la Tragédie, et de la Comédie, et on croire les anciens Maistres. Ceux-cy et les autres d'auparavant ne s'a«;ordent point : Les premiers mettent la Tragédie et la Tragecomedie en mesme privilège : et par les derniers, la Pastoralle est tirée de la sévérité des Règles anciennes, et la Tragédie y est mise en son lieu. Prenne qui voudra l'un de ces deux partis, je ne puis suivre ny l'un ny l'autre, et sans distinction aucune des temps ny des Autheurs, regardant la chose, dont est question, selon sa nature : Je considère le fonds de la Poésie Dramatique, comme un ancien patrimoine que divers Propriétaires ont possédé successivement. Si des Grecs et des Latins il est venu jusqu'à nous, il ny ont plus rien, nous en devons jouyr plainement et paisiblement. Neantmoins comme les. descendants d'une Illustre famille ne laissent pas d'estendre lès bornes de leur héritage, et d'y faire des acquisitions nouvelles, qui sont en après censées d'un mesme estoc; encore que pour le respect de leurs Ancestres, et pour en conserver la mémoire, ils n'effacent point leurs Armes ny les anciennes marques de leur maison. Ainsi je ne croy pas faire tort aux Muses Greques ny aux Latines (puis qu'il faut que j'use de ce mot qui leur appartient) ou plustostjen'oftense point lesPoëtes de leur temps, d'accroistre le territoire qu'ils ont cultivé, puis que je ne gaste point,

comme je prétends monstrer, ce qu'ils nous ontlaissé,et que sans destruire ce qu'ils ont faict, je l'accommode seulement à noslre usage, enseignant aux autres d'en augmenter le profit par leur industrie : De vray, j'ay leu quelque chose de ce que les meilleurs Autheurs ont escrit de la matière que je traicte icy, j'en ay conféré avec des personnes capables, et je penserois n'avoir pas mal travaillé en nostre Art poétique; si je mettois au jour tout ce que j'en ay, mais n'estant pas question en ce lieu des moyens de bien escriro en vers, puis qu'il ne s'agit que do la disposition du Poème Dramatique : jo dosiro seulement désabuser les esprits qui desja préoccupez d'une fausse doctrine, courent risque de faire de mauvais Livres : en quoy je ne veux pas instruire personne, mais rendre raison de ce que j'ay faict au Théâtre où je voy tant d'ouvriers en besogne, qu'il sera malaisé que la confusion des langues ne se mette parmy eux, ce qui arrivera peut estre par trop de présomption, et pour ce que chacun travaille sans estre d'accord des règles qu'il doit suivre. Les uns sont tellement attachez aux œuvres du temps passé, qu'ils font conscience de rien inventer, et les autres se plaisent si fort dans leurs nouvelles imaginations, qu'ils ne vêtaient rien imiter des Anciens. Pour moy qui cherche un milieu entre ces deux extrêmes; je res- | pect (sic) autant qu'un autre les Terences. les Plautes, les Euripides, et les Menandres; mais non pas jusqu'à prendre leurs médailles pour bon argent, ny leurs exemples pour raisons valables. Le changement des temps, la mode des pays, et le différend usage de toutes choses, perfectionne les Arts et les Sciences : Et je ne croy pas que nous soyons tenus do régler nos Poëmes sur les modelles des Grecs et des Latins, quand il nous viont quelque lumière qu'ils n'ont pas eue, ou quelque grâce dont ils ont manqué. Aussi quand nos modernes prennent l'essor et qu'ils s'esgarent en des

J extravagances, je commence à les quitter, mais quand ils

me descouvrent un nouveau fonds de Poësie, et des élégances de leur invention, je laisse les anciens derrière, sans perdre de veuë les uns ny les autres. C'est pourquoy après avoir feuilleté quelques vieux livres j'ay esté curieux de voir ce que nos Poêles ont escrit dans leurs préfaces, mais je diray volontiers à ceux-cy qu'ils ne m'ont pas entièrement satisfaict, et que pour suivre leur opinion je voudrois estre convaincu d'erreur en la mienne par des connoissances plus vrayes et des raisons plus fortes que toutes celles qu'ils ont alléguées. Nos Réguliers neveullent au Théâtre qu'une action 'principale, un temps réglé de vingt-qualre heures, et une Scène en un seul lieu. Et d'autant que cette Règle généralement prise, semble exclurre toute autre façon de disposer un Poëme Dramatique : mon dessein est de montrer qu'elle n'est point générale ny nécessaire, et que l'observation en est non seulement difieile, mais absurde et vicieuse : Il semblera peut estre à plusieurs, que j'advance un Paradoxe, mais je prie tous nos Beaux Esprits de prendre garde à mon raisonnement. Ceux qui approuvent la Règle de vingt-quatre heures. Et qui retraignent les subjets de Théâtre à une seule action en un seul lieu, par faute de bonnes raisons fondent leur opinion ' sur quelques exemples, ils commentent les œuvres d'autruy, et taschent de trouver leur compte dans quelque pièce des anciens Poètes et des modernes entr'autres des Italiens, n'oubliants pas un certain passage d'Aristote où il dit que la Tragédie doit estre bornée d'un Soleil à l'autre. Ils verront bientost qu'il ne faut point pécher par exemple; Et que ce grand Philosophe n'ayant veu sur le rapport des Poètes de son temps qu'une partie de ce que nouschercheons (sic), n'a pas jugé du tout : et conséquemment qu'il ne faut pas prendre, ce qu'il a dit, pour un axiome infaillible et uni-

versel : Mais auparavant rechercheons l'Origine de cette Règle, quand nous en sçaurons la cause, nous pourrons mieux discourir de ses effects et dire en quoy elle est bonne, ou mauvaise. Encore que ses partisans la tirent de loing, et la lacent venir de Grèce, et du pays Latin * le nom qu'elle porte masseure que si elle n'est originaire d'Italie, au moins elle y est1 naturalisée : car les Italiens comptant les jours par vingt-quatre heures, à la façon des Jurisconsultes qui distinguent le jour civil du jour naturel. De sorte que ces Autheurs Transalpins qui font leurs Comédies dans la Règle, dont est question,' confinent leur Théâtre dans une journée, et ne représentent que des actions qui peuvent arriver en ce peu de temps. Je trouve qu'ils ont raison d'en user ainsi : car ils ne font guère que des Comédies, dont les sujets risibles ne contiennent que des actions qui passent du soir au matin, ou du matin au soir, un plus long temps osteroit beaucoup de la naïveté do leurs facéties., leurs fourbes et leurs intrigues se doivent exécuter entre deux Soleils : et c'est pourquoy tous leurs Poëmes sont ainsi disposez. Pour ce qui est des anciennes pièces des Grecs et des Latins, sur le patron desquelles, celles des Italiens se .blent estre faites, je demeure d'accord de quelqueS| unes, mais non pas pour les tirer en conséquence, et en faire une règle generalle : car il est bien vray qu'un effet Tragique ou Comique pouvant arriver en une journée, est naturellement disposé à estre discouru et représenté dans un pareil temps, mais il faut sçavoir que tels Poëmes, dont les circonstances et les événements se terminent à un jour, sont Poëmes simples. Les autres qui sont composez de deux ou trois sujets remplis d'effects et d'incidents sont hors de la Règle de vingt-quatre heures, et demandent un plus long temps pour estre représentez, non toutesfois si long qu'il seroit si les choses se faisoient, mais

tel que les Auditeurs en puissent discerner une partie, et suposer l'autre : Car la représentation n'estant que l'ombre de l'histoire, il n'est pas requis que cette ombre soit égale au corps, moyennant qu'elle y soit proportionnée, et qu'elle paroisse. Et tout de mesme que ceux qui voyent un grand homme en plain midy ne le jugent pas contrefaict pour voir son ombre plus petite que sa personne : une histoire ne sera point mutilée pour estre représentée en peu de lieu, et^en peu de temps, pourveu que le temps et le lieu soit proportionné à tout [le corps du sujet, et puisse estre discerné par les Auditeurs. Apres cette raison, il me semble que soustenir le contraire est une hérésie : neantmoins pour monstrer aux opiniastres que je ne parle point sans authorité, et que la, distinction que j'ay apportée des Poërnes simples et des composez, n'est poinct une loy nouvelle, j'ay a leur dire qu'Aristote l'a escrite en sa Poétique : Et quand il auroit oublié d'en faire mention, elle pourroit estre suffisamment establie par la raison et par l'expérience.' Je dis par la raison, en ce que, comme dans la nature rien n'empcsche que deux choses de mesme essenc (sic) ne puissent estre joinctes, et ne puissent faire ensemble un plus grand corps, et occuper un plus grand lieu qu'elles ne faisoient chacune à part : De mesme il n'y a nulle absurdité que deux ou plusieurs sujets simples de Tragédie ou de Comédie ne puissent estre joints, et ne puissent faire ensemble un Poôme composé, qui demandera un plus long temps et un plus grand lieu pour sa représentation qu'il n'en faloit pour représenter chacun séparément. Je dis encore par l'expérience , d'autant que l'usage nous a desja faict voir que ^plusieurs de nos pièces de Théâtre composées de deux ou de plusieurs sujets ont ravi souvent les Auditeurs et les Spectateurs en admiration, bien qu'à raison de leur différence avec les Poërnes simples,

elles ayent esté disposées autrement que les Tragédies et les Comédies du temps 'd'Aristote : Tellement que le passage où il dit, que la Tragédie doit estre finie d'un soleil à l'autre, reçoit l'imitation, et ne pouvant s'estendre qu'aux Tragédies et aux Comédies de son temps, comprises et confinées entre deux Soleils, qui est l'espace de vingt quatre heures ou environ ; il s'en suit qu'il n'a parlé en cet endroit que du Poëme simple, dont le sujet est de soy disposé à estre discouru et représenté dans une journée. Et partant que l'application de ce mesme passage aux Poëmcs composez tels que sont plusieurs des nostres est impertinente. Maintenant on me prendra par le bec, et de ma confession on voudra tirer d'autres conclusions : car s'il est ainsi qu'on puisse faire des pièces dans la règle de question, qu'ay-je à déclamer contre ceux qui l'approuvent? Et pourquoy dis-je que ceux là pèchent, par exemple qui font leurs Poèmes sur be niodeile ? Je ne rejette point du Théâtre une telle Règle, mais je veux qu'elle ne serve qu'aux Sujets simples, \ encore je désire que le Poète la puisse estendre ou racourcir, car elle n'est point si generaile, qu'il ne se trouve beaucoup de Poèmes simples, qui doivent estre disposez dans un plus long temps que de vingt quatre heures, ny si nécessaire qu'en une demy-journée ou en deux heures : Il n'arrive assez de choses au monde qui puissent estre représentées dans un pareil temps : Pour cette raison, je tiens que la juste observation en est difficile, et je vay monstrer qu'elle est absurde et vicieuse, en ce que les Poètes qui la pratiquent ne comprennent pas l'objet de leur science. L'objet. de la Poésie Dramatique est d'imiter toute action, tout lieu et tout temps, de façon qu'il n'arrive rien au monde par quelque cause que ce soit, il ne s'y faïcl rien par aucun espace de temps, et il n'est point de pays de si grande estendue, où si esloigné, que le Théâtre ne puisse

représenter. Ceux qui ne veulent qu'une action, un temps précis de vingt quatre heures, et une Scène en un seul lieu, n'embrassent qu'une petite partie de l'objet de leur art, et ne sont pas meilleurs Poètes que ceux-là sont Philosophes, qui de l'université des choses divines et humaines, ne sçavent faire qu'un argument ne connoissent qu'un corps naturel, et ne peuvent définir qu'une vertu moralie. Par l'unité d'action* ils n'accomodent le Théâtre qu'a une sorte d'histoires , au lieu'd'accomoder toutes sdrtes d'histoires au Théâtre, par l'espace de vingt quatre heures ils restraignent la puissance de limagination et de la mémoire, au lieu de l'estendre et font les auditeurs d'un petit Esprit et par la Scène qu'ils assignent en un seul lieu, ils ostent tous les cas fortuits qui sont en la nature et imposent une nécessité aux choses, de se rencontrer icy ou la, en quoy ils destruisent la vraysemblance règle fondamentale de la Poésie. Voila une longue suitte d'actions qui se font en divers pays, avec un long espace de temps. Pourquoy,puis qu'elles arrivent ainsi, et ainsi naturellement ne seront-elles représentées en la mesme sorte? la Nature ne faict rien que l'Art ne puisse imiter : Toute action et tout effet possible et naturel peut eslre imité par l'Art de Poésie. La difficulté est de bien imiter et de bien prendre les mesures et proportions des choses représentées à celles qu'on représente. Il n'est point d'histoire pour longue qu'elle soit, qui ne puisse estre mise; dessus la Scène; Mais tous ceux qui s'en meslent ne sçavent pas la méthode de marquer et discerner les temps et les lieux, comme il est besoin, aux Peintres pour faire de belles perspectives de sçavoir l'optique, il n'est pas moins nécessaire aux Poètes pour bien réussir en leurs desseins d'estre clairvoyans au Théâtre. Et d'autant qu'en réfutant la Règle de vingt-quatre heures, je suis obligé non seulement d'en remarquer les vices et les inconveniens, mais encore

cTestablir d'autres loix qui soient fondées sur de bonnes raisons, pour tie rien faire sur ce faux modelle, et pour travailler avec 'moins de peine et plus d'industrie, voicy en neuf articles les maximes que j'ay apprises.

Que la Poésie Françoise est bien différente de celle qui a esté roceûe des Grecs, des Latins, et des Italiens.

Que la Tragédie, la Tragecomedie, la Pastoralle et la Comédie, sont comprises sous un mesme genre de Poëme appelle Dramatique ou pièce de Théâtre.

ni.

Qu'il n'y a que deux espèces de Poëme Dramatique. La première des fables qui consistent a bien imiter des actions véritablement advenues. La deuxiesme de celles qui consistent à bien imiter des actions qui vray-semblablement pourroient advenir. i

Que tels Poëmes sont simples ou composés.

Que les simples peuvent estre faits hors ou dans l'espace d'une Journée, quant à la disposition intérieure, c'est a dire hors ou dans la Règle de vingt-quatre heures.

Que les composés ne peuvent tous estre faicts dans ceste Règle, mais bien dans l'espace d'une, ou de plusieurs Journées, quant à la disposition extérieure seulement.

Que le Poëme simple s'il n'est puremenl tragique ou purement comique passe avec peu d'effect et d'applaudissement sur le Théâtre François.

Que le composé ou purement tragique, ou purement comique, ou tragicomique. ou pastoral, ou miste est le mieux receu au Théâtre.

Que la pure Comédie en prose ou en vers, ou meslée de tous les deux ne demande qu'un stile naif et familier, et que pour elle semble estre plus convenable, la Régie de vingt-quatre heures, si elle estoit nécessaire, ce qu'elle n'est pas.

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