‹ La querelle du CidChapitre 33 sur 87 · I IX · texte numérisé non relu

I IX

En ce dernier article de mes positions, je n'entends pas que la Comédie on prose; ou en vers, ou mesléo de tous les doux soit traitée par des façons de parler élégantes, comino seroit un stilo oratoire, ou un langage do Cour, ny aussi par des termes barbares, impurs et mal conceus, comme sont les discours des personnes viles et mécaniques, mais je veux que la diction naturelle, la plus pure du commun, et la plus conforme aux qualitez des personnes y soit employée correctement sans figure et sans artifice. En dire davantage seroit entreprendre sur les Comédiens, ils me pourroient alléguer qu'il y a 24. ans et plus qu'ils sçavent

ou doivent sçavoir faire leurs pièces dans la règle de 24. heures, que leurs masques et leurs habits sont faits avant que je fusse né, et que la jurisdiction de l'Hostel de Bourgoigne, en ce qui touche les reglemens de la Comédie, leur appartient privativement à tous autres. Je ne veux pas desenfariner leurs badins, ny voirsouz le masque leurs compagnons; neantmoins je leur dira y bien que si les Italiens leur ont appris la règle de 24. heures, ils devroient l'observer dans leurs farces qu'ils appellent , Comédies, toutes fois de peur de me contredire et de .rendre ceste règle nécessaire au Théâtre, je ne les y oblige point ? jo dis seulement qu'elle semble estro plus convenoblo à la pure Comédie, qu'aux autres pièces. La raison est que la Comédie est faite pour le Théâtre, et le Théâtre est fait pour les autres pièces. On rit plus volontiers de ce qui se passe du soir au matin, ou du matin au soir inopinément, que d'une chose estudiée et préméditée, ou qui se fait par un plus long temps. Quoy qu'il en soit, je ne veux point icy faire le Sçavant, nos Comédiens font assez bien pour nous faire rire et pourtant je croy qu'ils feroient mieux, si de leurs farces, ils bannissoient pour jamais le deshonneste, pour n'y laisser que le ridicule, qui est ce me semble, la véritable fin et Tunique objet de leur mpmmerie, les sots et les badauts ne les iroient pas voir en plus petit nombre, les honnestes femmes souffriroient par coustume et par occasion leurs bouffonneries, et peut estre que les devosts mesmes, et les plus sérieux en useroient, comme d'un remède contre la mélancolie : Et ainsi la Comédie et les Comédiens tenant quelque rang dans l'Estat civil, leur profession seroit non seulement tolérée, mais approuvée et mise 'au rang sinon des choses nécessaires, au moins des utiles et récréatives. En attendant que cela puisse estre, laissons les deux Trouppes jouir de leurs droits; Et pour

conclusion de tout ce traité disons, sans faire tort aux nouveaux venus, qu'un seul Hardy entendoit mieux que tous les autres la disposition du Théâtre. Si les pièces qu'il a produites, et dont il nous reste tant de volumes, avoient deu estre adjustées sur le quadran de 24. heures, il n'a jamais eu si mauvaise oreille qu'il n'eut bien oûy sonner l'horrologe (sic) du temps passé. Je le suivrois volontiers au Théâtre, il en sçavoit mieux les erres que personne et de quelque inélégance qu'on reprenne ses Poëmes, j'ayme si fort son raisonnement, que je ne plaindray point d'oster des pierres de mon chemin, pour aller prendre des perles dans sa maison. En un mot, j'ayme son génie et non pas ses vers; Et quoy qu'on enKdio, je ne puis souffrir que do foibles potirons m'empeschent de voir une si grande lumière : Ceux qui le mesprisent ont peut estre plus de vanité que de suffisance, et plus d'inepticé que de bons sens; Et l'on ne voit en la plus part d'eux, que des parolles oyseuses et des mavaises pensées, dont ils respondront au jour du jugement, où je laisse à décider la question présente, avec celle "des bons et des mauvais Poêles.

/^OMME ce Traicté estait souz la 'Presse, mesme aupa- \>/ ravant la Lettre Apologitique du Sieur Corneille, je no scay combien de feuilles volantes ont esté jeltées en public, presque en mesme temps, .sur le sujet duCid, et do son Observateur, Apres quoy, il semble que je serois obligé de signer cet escrit, si je vouloisl prendre la qualité) d'intervenant, au procès qui s'instruiet en l'illustre Académie, sur la requeste du S. de Scudery. Mais plustost que de plaider (qui est un mestier que je m'empesche de faire tant que je puis) j'ayme mieux que ce petit ouvrage s'en

aille avec les vagabons et gens sans advou, ou qu'il soit mis aux Enfermez comme un enfant trouvé. CLITON en aura du soin comme son parrain, et ma pauvre Muse après avoir couru le pont neuf et s'estre ainsi prostituée aux Colporteurs, sera possible receuë aux filles repenties.

XXIV. — EPISTRE FAMILIERE du Sieur Mayret au Sieur Corneille, Sur la Tragi-comédie du Cid (,).

ÎONSIEUR, -4 Si je croyois le bruit commun, qui vous déclare desja l'Autheur de ces mauvais papiers volants qu'on void tous les jours parestre à la deffence de vostre Ouvrage ; Je me plaindrois de vous à vous-mesme, de l'injustice que Ton me fait en un libelle de vostre style, et peut-estre de vostre façon : Mais comme l'action est trop indigne d'un honneste homme, je suspendray pour quelque temps ma créance en vostre faveur; et me contenteray, (puisque la querelle de vostre Cid vous a rendu Chef de party) de vous demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui m'est venu rompre dans la visière mal à propos: mais d'autant que je n'ai pas l'honneur de connoistre le galant homme, et qu'il ne seroit pas raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous addresseray, s'il vous plaist, ce petit discours, comme si vous estiez luy-mesme.

Premièrement il en veut à mes Ouvrages, qu'il attaque tous depuis la Griseide, jusqu'à la Cleopatre, à la manière accoustumée de vos partisans, qui n'ont point encore eu de plus belle méthode en cette dispute, Que d'imposer, advancer beaucoup, et ne prouver rien, et puis par une jruse de guerre, qui n'est pas difficile à descouvrir, il me

(i) Par Mairet. I

Éd. princ. A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, dans lai

petite Sale, à l'Escu de France. M.DC.XXXVII. — In-8° de 48 pages, titre

compris. I

veut attribuer la lettre, qui commence par les railleries passives d'Ariste, continue par le mespris en particulier de vostre Chef-d'œuvre, et finit par celuy de toutes vos autres pièces en gênerai. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je la refuse , ce n'est pas qu'elle ne me semble fort bien escrite, mais en matière d'Ouvrages de pareille nature, comme c'est lascheté de désavouer ce que nous avons fait, c'est malice d'advouer ce qui n'est pas de nostre façon ; Je ne prêtons donc rien du tout au travail d'autruy, et je n'ay mis principalement la main à la plume que pour faire une publique déclaration de ce desaveu. Je proteste hautement que je suis tres-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes qualitez dont je le croy doué sur le rapport de Monsieur de Scudery, qui le connoit, et vostre amy n'y procède pas comme il faut, il devoit se contenter d'esgratigner mes Ouvrages, sans essayer malicieusement de me brouiller avec des personnes dont la profession m'a lousjours imprimé la révérence et le respect. Je descouvre bien qu'il s'est proposé jdeux fins en cette action. L'une aboutit à faire esquiver s'il peut vostre pauvre Gid qui n'en peut plus, en voulant donner le change sur ma Sophonisbe, ou quelque autre do mes pièces; et l'autre tend à se sauver luy-mesmo du .ressentiment de celuy qu'il offonce en sa première invective. Cet endroit a besoin d'une plus longue déduction , et pour l'expliquer plus clairement : il faut sçavoir que cet Amy qui vous ressemble si fort, a fait imprimer deux responces subsecutives à la lettre que je désavoue en cétte-cy, dans la première qui porte pour tiltrè.

Lettre pour Monsieur de Corneille contre les mots, etc.

Je fis donc resolution de guérir ces Idolâtres; '

Il tesmoigne en connoistre TAutheur par la mauvaise peinture qu'il en a faicte, et par la seconde qu'il intitule.

Responce de *** À *** sow le nom (TAriste. Il semble qu'il ayt dessein de faire accroire que c'est de moy t\iï\\ entondoil parler dans la première, si c'est pour se mettre à couvert de l'orage qu'il appréhende, (car enfin celuy qu'il y désigne, et qu'il oft'ence, est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne condition que vous, je ne veux pas dire meilleure, quoy qu'on m'en ayt asseuré, et le rang qu'il tient dans la Province où vous demeurez est si haut que si vous estiez bien advisé vous iriez luy demander pardon du zèle indiscret de vostre Amy, qui vous petit estre injurieux : ) digressions à part, si c'est comme j'ay dit qu'il se veuille mettre à couvert de l'orage qu'il appréhende, Je suis tout prest en vostre considération de luy rendre ce bon office, en recevant chez moy le pacquet qu'il adresse ailleurs, ce que jeferay d'autantplus volontiers que ma personne et ma vie, estant publiques il est aysé de voir qu'il n'a pas une circonstance qui me regarde maintenant pour la reprehension que ce personnage a voulu faire de mes Poèmes: elle est si foible et si ridicule que sans faire le Capitan, je vous asseure qu'elle ne vaut pas la peine qu'on y responde. Ce n'est pas que toutes mes pièces, n'ayent beaucoup de deffauts, mais il est vray que ce ne sont point ceux qu'il y remarque : J'essayoray neantmoins de luy justifier la Silvanihe, le Duc d'Ossonnk, l'a Virginie, et la Somio- NiSBE, dans un ouvrage plus considérable que cestui-cy; Pour la CmsEiDE il me suffira de luy dire qu'elle n'a jamais veu le jour de mon consentement, qu'estant pleine des propres fautes de mon enfance, et de celles que le peu de soin de l'Imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en empescher la distribution, jusques-lajnesme qu'un de vos compatriots nommé Jacques Besongne qui l'avoit mise sous la presse, fut obligé par les poursuittes do François Targa, vostre libraire, à qui j'en avois laissé pro-

curation, de faire un voyage en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement à mon très-grand regret, ce sont des circonstances assez remarquables pour vérifier ce que je dis. JPay faict cette piece-là que j'estois encore par manière de dire sous la ferûle, et en un temps que je n'avois point de meilleur guide que le sens commun, qui n'est pas ordinairement bien grand chez un Poëte de 15. à Î6. ans. Pour ma Silvie qu'il nomme les Saillies d'un jeune Escolier qui craint encore le fouet» Il ne sçauroit nier, ny vous aussi qu'elle n'ayt eu quatre ans durant toute la réputation que puisse jamais prétendre aucune pièce de Théâtre, je n'en excepte pas mesme les vostres. Elle parut toutefois en un temps que celles de Monsieur Hardy n'estoient pas encore hors de saison, et que celles de ces fameux Escri vains, Messieurs de Racan, et Théophile, conservoient encore dans les meilleurs Esprits cette puissante impression qu'elles avoient justement donnée de leur beauté, et cependant je ne l'ay point appelée ny mon Chef-d'œuvre, ny mon Ouvrage immortel : au contraire si vous prenez la peine de voir l'Epistre de mon Duc d'Ossonne, vous trouverez que j'en parle comme un Esprit qui n'en fut jamais trop persuadé, ny par le grand bruit, qui souventefois est mal fondé, ny par cet Amour propre qui nous aveujgle, et qui nous jette ordinairement hors des termes de la modestie. J'estois neantmoins dans un âge assez capable des surprises de l'un et de l'autre : De sorte que si je jne craignois de vous ennuyer je dirois que la Silvie de Mairet, et le Cid de Corneille, où de Guillen de Castro, comme il vous plairra sont les deux pièces de Théâtre, dont les beautez apparentes, et phantastiques, ont le plus abusé d'honnestes gens. Il est vray que le Cid a quelque chose de plus décevant que la Silvie, puis qu'il a pu tromper son Autheur mesme après trente années d'estude.

Il est aussi vray d'autre costé que le charme de la Silvie a duré plus long-temps que celuy du Gid, veu qu'après douze ou treize impressions elle est encore aujourd'huy le Pastor fido des Allemands, el des beaux Esprits de Province, où les observations de Mr de Scudery ont rompu trop-tost pour vous la brillante glace qui faisoit l'enchantement de vostre Cid; Je ne doute point que la liberté de ce discours ne vous soit injurieuse, et que je ne fasse une incivilité" très-grande envers vous à qui tant d'honnestes gens ont assigné le premier lieu à ce que vous dites vous mesme, toutesfois ayant entrepris de vous détromper, en vous disant vos veritez, plustost que de gagner vos bonnes grâces en vous flattant, je ne vous feray point excuse, d'avoir osé mettre en paralelle mon apprentissage avec vostre Chef-d'œuvre : Mais toutes ces considérations et ces différences à part, s'il est du Parnasse, comme du Paradis où l'on ne peut espérer d'entrée avec des biens mal acquis; tombez d'accord avec moy que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement la réputation illégitime que ces deux pièces nous ont donnée, quant à moy je pense avoir des-ja suffisamment satisfaict à ma conscience sur ce sujet, tant parce que j'en ay dit maintenant que par ce que j'en dis il y a long-temps. Et pour vous iP me semble que vous estes obligé d'en faire de mesme, pour trois raisons qui n'ont rien de commun avec celle que je viens de mettre en avant.

La première, est que vous devez quitter avec peu de rpgret, ce que vous avez acquis avec peu de peine, puisque l'Espagnol vous a fourny le suject tout entier de vostre Poëme et la plus grande partie des Antithèses, des pointes, et des pensées brillantes qui n'y sont pas de meilleur esprit que celles du Dialogue de la Sylvie.

La seconde est que cette fausse gloire, estant comme un fond usurpé sur Guillen de Castro, vous n'en pouvez lion-

nestement refuser la restitution au propriétaire qui vous la demande, puis qu'il vous a desja dit sous le nom de Dom Baltazar',

Ingrat rend moy mon Cid jusques au dernier mot Apres tu connestras, Corneille déplumée Que l'esprit le plus vain, est souvent le plus sot , Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée,

La troisiesme, est que vous devez faire de nécessité vertu, c'est à dire que vous devez feindre en honneste homme de sortir volontairement d'un héritage qu'on vous dispute à si justes tiltres, et d'où vous courez fortune, pour peu que vous attendiez d'estre mis dehors par les espaules. Car enfin flattez vous tant, ou faites si bonne mine qu'il vous plaira ; Je vous asseure que vostre Cid a bien perdu de son embonpoint depuis quelque temps, et qu'on peut dire justement de luy,

Qu'il est sur le Parnasse un Idole brisé, Et que de jour en jour sa secte diminue

Tant il est malaysê i

De ne pas embrasser la vérité connue, (

Vous sçavez que je suis de ceux qui peuvent avoir entrée en ces lieux d'honneur, à qui vous donnez un si plaisant nom, lors que vous dites en vous mocquant de ceux qui y sont receus, V

Et mon ambition pour avoir plus de bruict Ne les va point quester de réduit en réduit ,

Vous sçavez, dis-je, que l'obligeante curiosité, que les personnes d'esprit et de condition tesmoignent avoir pour les choses que nous faisons, m'appelle quelquesfois comme beaucoup d'autres, dans les plus dignes Cabinets de Paris, qui sont les véritables Eseholes où vous et. moy pourrions apprendre la politesse des mœurs et de la langue, ayec la

bienséance des choses et des paroles que nous oublions si

souvent en nos Chefs-d'œuvres. C'est là Monsieur mon Amy, que vous estes généralement blasmé, non d'avoir fait le Cid avec les irreguiaritez qu'on y remarque régulièrement par tout, puis qu'on suppose que vous ne l'avez pas fait par aucune malice qui fust en vous : mais seulement de vostre indiscrétion à le livrer si tost au Libraire après la connoissance que vos meilleurs Amis vous donnèrent de ses deffauts. En effect n'en desplaise à ces honnestes gens qui vous ont perché sur le Pinacle de nostre Temple, et' qui pour vous avoir guindé trop haut, sont cause en partie que la teste vous a tourné. Je ne sçay pas à quoy vous pensiez. Car il falloit pour un habile homme ou corriger en cette pièce, un nombre infiny de manquements essentiels dont la piuspart ne peuvent estre corrigez que par un absolu changement de tout le corps de vostre ouvrage, qui n'eut jamais les parties nobles, ny bien saines, ny bien disposées, où vous deviez suivant le conseil de ceux qui vous aymoient suspendre pour cent et un an seulement la magnifique impression do ce beau monstre, où certes à toute extrémité, si vostre poétique et jeune ferveur avoit tant * d'envie de voir ses nobles journées sous la presse, comme vous estes fort ingénieux il falloit treuver invention d'y faire mettre aussi tout du moins en taille douce les gestes, le ton de voix, la bonne mine, et les beaux habits de ceux et celles qui les ont si bien représentées; puisque vous pouviés juger qu'ils faisaient la meilleure partie de la beauté de vostre ouvrage, et Ique c'est proprement du Cid et des pièces de telle nature que Monsieur de Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand il a dit du Roscius Auvergnac, que si les vers ont quelque souverain bien c'est dans sa bouche qu'ils en jouyssent, qu'ils sont plus obligez à celuy qui les dit qu'à celuy qui les a

faits, et bref qu'il en est le second et le meilleur père, d'aui tant que par une favorable adoption il les purge par ma- 'niere de dire des vices de leur naissance, vous me direz, peut-estre, ou quelqu'un pour vous, que ce ne fut pas tant la démangeaison de vous voir relié en velin, qui vous fit faire ce pas de Clerc, comme le dessein de nuire à Messieurs les Comédiens, qui d'abord ne reconnurent pas assez largement le bien-heureux succez de vostre pièce, je reçoy vostre excuse pour ce qu'elle vaut : mais vous me permettrez de vous respondre que le désir de vangeance contre ceux qui vous avoient assez obligé, en faisant valoir vostre Alchimie ne devoit pas exciter en vous cette généreuse boutade, qui n'a fait tort qu'à son Autheur. Un petit voyage en cette ville vous apprendra si vous ne le sçavez desja que Rodrigue, et Chymene, tiendroient possible encore assez bonne mine entre les flambeaux du Théâtre des Marets, s'il n'eussent point eu l'effronterie de venir estaler leur blanc d'Espagne, au grand jour de la Gallerie du Palais, vos Caravenes de Rouen à Paris, me font souvenir de ces premiers Marchands, qui passèrent dans les Indes ; d'où par le bonheur du temps autant que par la simplicité de quelques peuples, ils apportèrent de l'or, des pierreries, et d'autres solides richesses, pour de£ sonnettes, des miroirs, et de la quincaille qu'ils y laissèrent. Vous nous avez autrefois apporté la Melite, la Veusve, la Suivante, la Gallerie du Palais, et de fraiche mémoire le Cid, qui d'abord vous a valu l'argent, et la Noblesse, qui vous en restent avec ce grand tintamarre do réputation qui vous bruiroit encore aux oreilles, sans" vos yanitez, et le malheur de l'impression :

"' Si l'honneur vous estoil cher Vous deviez vous empescher , Suivant Vaivis des plus sages, • ' ■ pe la perdre à ce Rocher

Si fameux par Us naufrages De tous vos autres Ouvrages,

On ne vous obligeoit pas à descouvrir vous-mesme les parties honteuses de vos Héros, tant parce que vous ne les avez jamais bien connues, que parce qu'en effait vous n'estiez pas tenu de prescher contre vos bulles, mais aussi ne vous a t'on pas serré les doigts pour vous haster de rendre vos fautes publiques avec privilège du Roy. On ne vous a pas solicité de faire imprimer à contre temps cette mauvaise excuse à Ariste, où vostre Galliope s'est emportée à dire des choses qui ne se peuvent attribuer sans vous faire tort, qu'à cette excellente fureur par laquelle ce digne deffenseur de vostre Gid prétend relever avec honneur les cascades de jugement que vous y faites quasi par tout, en soutenant par belles raisons de Médecine, que vous estes trop furieux Poëte pour pouvoir aspirer à la qualité de Judicieux. A dire vray Ton ne vous a pas creu ny meilleur Dramatique, ny plus honneste homme pour avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit estre appellée vostre pierre d'achopement; puisque sans elle ny la Satyre de l'Espagnol, ny la Censure de l'Observateur, n'eussent jamais esté conceûes ; Dieu des vers J à quoy songioz-vous ? Vous n'aviez pas employé tant de jugement à la conduite de vos Ouvrages qu'il ne vous en deust resler un peu pour considérer que ce plaisant Panegeryque (sic) vous rendroit ridicule à tout le monde, et que de tant de Muses que vous y desobligez quelqu'une esgayeroit son esprit à la confusion du vostre. On vous eut encore pardonné si comme ces vaillans fanfarons, vous eussiez au moins soustenu vostre braveure : mais il se treuve qu'après avoir faict le Rodomont à tour de bras r vous ne vous estes deffendu qu'en Capitan, vous respondez, à l'Espagnol avec un pitoyable Rondeau, ^ans lequel vous ne pouvez vous empescher, à cause de Id Ion-

gueur de l'Ouvrage, de faire une contradiction toute visible, lors que vous dites si élégamment,

Rimer de rage une lourde imposture Et se cacher ainsi qu*un criminel.

Et quelques vers après vous adjoutez.

Chacun connoit son jaloux naturel, Le montre au doigt comme un fol solennel , Et ne croit pas en sa bonne escriture , Qu'il fasse mieux.

Gomment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que chacun le montre au doigt, comme un fou solennel ? L'Epithete est solennellement mauvais. Enfin vous concluez en le défilant de faire mieux, vous le mettriez bien en

peine si vous l'obligiez à faire pis : maintenant pour l'Observateur voyons si vous en avez usé plus généreusement. Premièrement vous luy faites lever le masque malgré qu'il en ayt, et l'obligez à se déclarer. L'Autheur d'un ouvrage qu'il n'avoit garde de, désavouer, puis qu'il a fait dire à plusieurs qu'ils aymeroieiit mieux avoir escrit les observations contre le Cid, que le (Cid mesme; de sorte qu'après cette fiere et belliqueuse desmarche on attendoit une belle guerre Académique entre-deux ennemis déclarez. Cependant il en est arrivé tout autrement par vostre faute : car soit que vous ayez reconnu la foiblesse de vostre party, ce qui seroit tres-judicieux, ou soit tout au contraire que la bonne opinion que vous avez de vous, vous ayt fait mespriser la force de celuy qui vous attaquoit, ce qui seroit très ridicule, il est constant que vous n'avez fait aucune deffence; J'ay. tort, on void une lettre de vous pleine d'injures, et de galimatias, dans laquelle il paroist véritablement que vousvous estes deffendu : mais trop peu pour un homme qui craint son ennemy, et. trop pour un qui fait semblant de le mespriser. Il failoit avoir la. discrétion de se taire absoîu-

ment, ou Ja suffisance de combattre ses raisons par d'autres, sinon vrayes, à tout le moins vray-semblables, vous estiez encore en possession de cette fausse gloire que le Cid vous à donnée; vous aviez encore le peuple et la pluspart des femmes de vostre costé; de façon que si vous eussiez eu seulement l'adresse de chicaner bien à propos il vous estoit facile d'empescher la conversion de ces Idolâtres, qui se fussent bien contenté de l'apparence de vos raisons, puis qu'ils avoient pu s'esbloûyr au faux esclat de vostre Chefd'œuvre. Il est vray que dans la conservation (fdc) générale, où les avoit jettez ce clairvoyant observateur, ce leur fut un grand sujet de consolation et d'espoir que l'asseurance avec laquelle vous-vous présentez au combat dans vostre lettre Apologétique en ce mémorable endroit, où vous luy dites pour toute responce, qu'il fait de sa teste les règles, et les authoritez de Théâtre, contre lesquelles, et par lesquelles il preuve que vous avez failly, qu'il cite faux, et qu'il se fait tout blanc d'Aristote, qu'il ne leut et n'entendit peutestre jamais, (il faut mentir plus assurément.) A la vérité si vous eussiez pris la peine de vérifier ces trois poincts. Il est indubitable que le champ de bataille vous demeuroit, mais après que Monsieur de Scudery vous a convaincu luymesme de fausseté par une ample et autentique preuve des passages alléguez contre le Cid qu'il adresse à Messieurs de l'Académie, les plus raisonnables de vostre secte n'ont pas fait difficulté de l'abjurer ouvertement et les plus obstinez se sont contentez de dire qu'ils aymoient mieux mourir Hérétiques, que d'estre sujets à la honte de confesser publiquement leur erreur. J'espère neantmoins que l'exemple des meilleurs esprits obligera bien-tost ces honnestes vergongneux à se ranger insensiblement au bon party, principalement après ce qu'en doit prononcer l'Illustre Académie, au jugement de laquelle vous eussiez fait

tres-sagement de vous soubmettre de bonne heure, et de bonne grâce. Il me semble que vous deviez cette déférence à tant d'excellentes personnes qui uont les membres de ce beau corps, et ce respect à la dignité du Chef, et de la puissance tres-Eminente qui le conduit et qui le maintient. Il falloit en cela pour le moins tesmoignpr la modération de vostre esprit, et la bonne opiniDn que vous avez de la justice de vostre cause, par une action aussi publique que celle de Monsieur de Scudery, qui porte luy-mesme son or à la coupe, de sorte qu'il ne tient plus qu'à vous qu'on ne fasse bien-tost l'espreuve et la différence de vos deux métaux. Pour vous je treuve que vous avez raison de craindre la touche, tant parce que vous n avez défendu le vostre qu'avec des invectives, et des libeLes, que parce que vous avez à faire à une Cour des monitoyes, où le mieux qui vous puisse arriver est d'estre condamné par les Maistres de l'Art à porter la vostre au billon. C'est pourquoy si vous craignez tant de comparoistre devant des Juges incorrup-

Îibles, et qui procéderont possible* contre vostre Cid avec >lus de rigueur que je ne dis. Je vous conseille de désavouer au plustost par une Lettre bien imprimée les galanteries que vous avez mises en celle que vous adressez à Àriste, où sous couleur de vous excuser du refus que vous luy faites de quelques chansons qu'il ne vous a jamais demandées ; vous prenez sujet de vous donner de l'encens vous-mesme, et de vous mestre à cheval sur l'Arc en Ciel : ce sont des licences Poétiques desquelles vous pouvez-vous desdire facilement en vertu du privilège de vostre pays, et dont la retractation ne vous sera pas extrêmement honteuse, puisque sainct Augustin qui n'avoit guère moins d'esprit que vous en croyez avoir, en a bien fait d'autres en des matières plus importantes que icette-cy. N'appelez plus le Cid un ouvrage immortel : pour vostre Chef-d'œuvre

tant qu'il vous plairra. Confessez plustost ingénument après Lapes de Vcga, que c'est un monslre plein d'apparences, que courent le' peuple, et les femmes, il en faut excepter les habiles' dont le nombre est assez médiocre.

Veo los Monstruos de aparencias Jîenos à Dotide A cude el vulgo y las Mugeres Que este triste Exercicio cationt\an.

Ce sont les propres termes de ce grand Autheur, qui se devoit bien connoistre en pièces Espagnoles. ,

Ne dites plus que vostre Ouvrage est une merveille, parce que de tant d'excellents Poëmes qu'on a représentez sur nos Théâtres, il est le seul de qui l'esclat a pu obliger l'envie à luy faire la guerre. Disons plustost que vos vanitez en sont la seule et véritable cause, et que la paix dont tous les autres ont jouy n'est pas moins une marque de leur bonté que de la modestie de leurs Autheurs.

Empeschez vous une autrefois d'offencer les honnestes gens, et gardez plustost le silence que de vous deffendre avec des plaintes, et des injures mal fondées, qui sont les armes des Harangeres, et des Enfans. Sur tout souvenezvous que vous devez faire amende honorable au Sieur Claveret pour l'avoir fait servir indignement de marche-pied à ce beau Trosne imaginaire que vous-vous eslevez vousmesme. Enfin pour dernier Article n'oubliez pas si vous me croyez de vous rj'accommoder de bonne grâce avec une ous avez plus d'obligation que vous ne ses justes reprehensions vous doivent rendre à l'advenir, et plus habile, et plus modéré, pour moy je m'offrirois à vous servit* moy-mesme en cette affaire, 6i ce n'estoit que vous ayant parlé trop franchement, possible serez-vous d'assez mauvaise humeur pour ne recevoir pas

personne a qui pensez, puisque

de bonne part, ny l'offre que je vous fay, ny les conseils que je vous donne en qualité de

Voslre serviteur et Confrère en Apollon, Mairet.

A Paris ce 4. Juillet 1637.

I je ne craignois1 d'abuser de vostre bonté je vous prierois de faire tenir la cy-joint^ à vostre Amy, que vous empescherez s'il vous plaist de plijs outrager le mien : autrement nous userons du droict de represàille sur un des vostres, qui n'a desja que trop souffert pour vos interests, et ceux de vostre Chef-d'œuvre. J'ayme mieux parestre obscur, que Satyrique.

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