RESPONCE A L'AMY DU CID SUR SES INVECTIVES CONTRE LE SIEUR CLAVERET
IL'me semble que vous estes bien estrange, et bien desraisonnable vous-mesme, quelque Amy du Cid que vous soyez, de n'authoriser pas seulement, la trois fois très-mauvaise procédure du Sieur Corneille envers le sieur Claveret : mais encore de trouver injuste qu'il se deffende si vivement après avoir esté si malicieusement attaqué. Je voudrois bien sçavoir de vous ou de luy, par quel extraordinaire privilège du Prince, ou de la nature, il luy peut estre permis d'outrager impunément un honneste homme qui ne l'avoit jamais offencé? Vantez et soustenez vostre Amy tant que vous voudrez, il est constant que les
meilleures compagnies de Paris sont toutes d'accord, que le mien a très-bien fait en luy disant ses vérités, et trèsbien fait de les luy dire, il pouvoit establir ses insupportables vanitez, et se placer luy-mesme au premier lieu, cç-mme il a fait, sans assigner le dernier à mon Àmy, qui l'avoit assez obligé pour estre le sien. Et quoy que l'esprit du Sieur Corneille ne soit pas des plus fertiles du Parnasse, si pouvoit-il treuver assez d'autres sujets à son impertinente figure, pour peu qu'il eust eu de jugement ou de modestie, mais il est facile de remarquer en tout ce qu'il a mis au jour : que le galant homme à tousjours manqué de l'un et de l'autre. L'extravagance et la présomption mal fondée, estant en luy deux deffaux de Nature, que l'Art ny le temps ne pourront jamais corriger, principalement s'il a beaucoup d'Amis qui le flatent laschement comme vous faites. Celuy pour qui j'escris n'a point descouvert les imperfections du Cid, au contraire comme il est naturellement bienfaisant il s'est efforcé luy-mesme de les couvrir, et de contribuer à sa fausse réputation au préjudice de la sienne propre. Car enfin que le Traducteur du Cid fasse le vain, et tranche du grand tant qu'il luy plairra, l'on ne trouvera point qu'il soit d'une profession plus relevée que celle du Sieur Claveret, puis que tous deux peuvent entrer nvec la robe, et le bonnet dans un barreau, ny d'un mérite si fort au dessus du sien, que luy-mesme n'ayt esté bien ayse autrefois do parer sa veufve des vers de mon Amy que l'on y void encore avec quantité d'autres qu'il a mendiez de leurs Autheurs, pour appuyer la foiblesse | de son Ouvrage. Cependant cette mendicité s'accordoit | tres-mal avec cet orgueil qui luy fait dire insolemment en sa belle excuse à Ariste, Je ne doy qu'à moy seul toute ma renommée» On m'a dit que pour la bien deffendre il assure qu'elle estoit faite il y a desja plus de trois ans, vraiment je n'imputerois
qu'à vanité cette ridicule saillie, si elle estoit postérieure au Cid, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord, et par hazard pouvoit estourdir une cervelle comme la sienne : mais d'avoir eu ces sentimens, et les avoir exprimez avant le succez de cette plus heureuse que bonne pièce. Il me pardonnera s'il luy plaist, Je treuve que c'estoit proprement s'yvrer avec de l'eau froide, ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte; mais afin de reprendre le discours qiie cette disgression m'a fait quitter, concluons avec tout ce qu'il y a d'honnestes gens que vostre Amy n'a rien fait qui vaille en oflençant mal à propos et de si mauvaise grâce un homme d'honneur qui n'a mérité sa hayne que par l'estime qu'il a faite des Observations, et de leur Aulheur; Si c'est une offence qui luy doive rendre odieux tous ceux, et celles qui la commettent, elle est désormais si générale parmy les bons esprits des-interessez qu'il peut commencer de bonne heure à les tenir tous pour ennemis. Neantmoins à le considérer comme un Icare qui tombe, ou qui se noyé, je luy pardonne en quelque façon de s'acrocher sans choix à tout ce qu'il rencontre. Les horribles coups de massue qu'il avoit fraischement receus de la main de ce puissant Observateur qui l'a jette par terre, quoy qu'il réclame, et vous aussi, ne luy laissoit pas toute la liberté de jugeu.ent qu'il devoit avoir pour s'empescher de faire une imprudence de telle nature : mais pour vous le cher Amy du Cid, je ne voy pas bien que l'on puisse approuver ny vostre procédure en cette action, ny vostre zèle pour la defîence du Sieur Corneille, ny vostre lettre contre mes amis. Pour vostre procédure elle est pleine do supercherie, vous paroissez en cette querelle, et sur ce Théâtre le masque sur le nez cemme un Zany, où les trois autres y font leurs personnages à visages descouvers : si bien que vous avez cet advantage de dire des injures à quelques-uns, et de vous
faire mocquer de tous, incognito , peut-estre ne seriezvous pas si prompt à mal-faire, si vous estiez sujet à la vergongne d'estre connu; Quant à vostre zèle vous m'avoûrez que pour le bien tesmoigner il devoit estre employé, non à l'attaque du Sieur Claveret, qui n'avoit pas déclamé contre le Cid, mais à la defence de ce mesme Cid, a qui Monsieur de Scudery a donné vingt fois de Tespée dans le corps jusques aux gardes, sans un nombre infiny d'autres blessures en tous ses membres. C'estoit dis-je à la deffaite de ce beau monstre qu'il falloit s'opposer courageusement. Mais confessez la vérité, vous n'aviez pas un bouclier à preuve de grands coups qu'il luy donnoit, et pour dire les choses comme elles sont, vous paroissez bien moins l'Amy du Cid, que l'ennemy de Claveret si vous aviez eu l'asseurance de mettre vostre nom au commencement ou à la fin de vostre libelle, possible trouverions-nous le sujet de vostre animosité contre luy, et que le Cid n'en est pas tant la cause que le prétexte; A tout hazard quelque mouvement qui vous l'ayt dicté, je vous assure qu'il ne vaut pas la peine qu'on y responde* le fondement en est si mauvais, les raisons si peu raisonnables, le style si bas, et les injures si grossières, qu'à moins de vouloir faire en passant une dernière sortie sur le Cid, je me fusse bien gardé d'y respondre : mais puisque nous y sommes engagez, venons, s'il vous plaist, à l'examen de vostre lettre, et le tout avec modération, puisque nos Amis d'accord, ou leurs interests à part il ce peut faire que nous nous trouverons nousmesmes bons Amis.
Il me semble que vous chantez bien haut Monsieur Claveret, hé ! quoy pour une chose si juste et si raisonnable, alléguée par Monsieur Corneille , à Monsieur Scudery. Jl n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup d'honnestes gens me placent je ne sois descendu au dessous
de Claveretj faut-il que vous preniez la mouschc. Ce sont les propres termes de vostre Lettre, tmsquels je pense avoir assez raisonnablement respôndu dans le commencement de la mienne, en vous monstrant la tyrannie dont vous voulez user envers une personne outragée, à qui là plainte mesme seroit deffenduë si Ton vous escoutoit, comme si naturellement il n'estoit pas permis de repousser une injure par une autre, hé ! quoy vous-mesme ne vou-.« driez-vous point qu'après le soufflet qu'il a receu, il se soubmit encore à baiser la belle main, qui Ta frappé. C'est une vertu Chrestienne que tout le monde ne pratique pas facilement, et dont vostre amy tout lasche, et tout poltron qu'il se déclare, ne seroit possible pas capable luy-mesme, pour luy. Chacun est d'accord que ses paroles sont de très mauvais sens, et pour vous je vous advertis que ce mot d'alléguer dont vous-vous servez, ne vaut rien du tout en cet endroit, et qu'il suppose une authorité ou un passage. Il falloit mettre pour une chose dite,' ou escrite à Monsieur de Scudery : mais vos plus grandes fautes ne sont pas contre la langue. Venons à celle du Jugement, vous trouvez mauvais que mon Amy se plaigne du vostre, et pour toute-raison vous luy présentez sa condition, comme si elle estoit bien au dessous de celle de M. du Cid, ou qu'il fallust estre du sang d'Hercule pour luy respondre. Je vous ay desja dit que tous les deux sont Advocats, et que la différence n'en est pas si grande, qu'un habile homme n'attendit aussi-tost le gain de sa cause du plaidoyer SrClaveret que de celle du Sieur Corneille, qui n'a sceu deffendre la sienne propre qu'avec des injures et des libelles, après ce beau début vous luy représentez la mémoire de ce qu'il est, si vous le connoissez vous n'ignorerez pas qu'il est tres-honnesïe homme, et qu'il l'a tousjours esté, malgré toutes vos calomnies, et celles d'un de vos partisans qui luy
fait une condition à poste. Ce sont des impostures si goffés, et si peu vray-semblables, qufau lieu de faire impression en l'esprit des honnestes gens, elles y causent une juste indignation, qui par un effet contraire au dessein de leurs Autheurs, nous fait tres-mal penser de ceux qui les advancent; mais comme j'ay desja dit, ils ont ce bel advantage de ne rougir que sous le masque qui les rend si hardis à deschirer la réputation d'un homme d'honneur, et qui n'a pas moins d'illustres Amis, que le mieux qualifié de ses persécuteurs. Il ne vous suffit pas de luy dire de ce que vous estes, il faut encore que vous adjoustiez, Et de ce que vous serez toute vostre vie. Pardonnez-moy si je vous dis, que les injures que vous pensez luy faire, sur le présent et le passé, ne sont purement qu'impostures et calomnies, mais que les menaces que vous luy faites sur l'advenir, se doivent proprement appeler sottises, puisque en despit de vos pronostics, estant comme il est très-certainement homnie d'honneur, d'esprit et de mérite, je ne jurerois pas qu'il ne devint un jour vostre Maistre, et le mien, à vostre. advis Monsieur de l'Arive, seroit-ce le premier ou le plus rare exemple de la puissance de la fortune? Ne vous.meslez donc plus de tirer l'hoscope des honnestes gens, si vous n'avez de meilleurs principes que ceux sur lesquels vous vous fondez.
Vous dites en suitte que les observations ne valent rien, et que les plus beaux esprits s'en sont mocquez. Je ne suis ny bel esprit ny approchant de cela : mais j'en voy tous les jours de plus habiles que vostre Amy ne le croit d'estre,,qui ne sont pas de vostre opinion : et si je ne me trompe il n'en est desja que trop asseuré. Vous respondez pour luy, que pour obscurcir l'esclat de sonjouvrage, il falloit pour toutes observations faire une meilleure pièce, et moy je vous respons pour M. de Scudery qu'il n'en a
point fait depuis quatre ans, que je n'estime plus que le Cid, laissant à part ce grand bruit, qui souventesfois est plustoslun tesnioignage du bon-heur des pièces publiques que aV leur valeur, habent sua fata libelli, souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et la bonté de3 Acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir par d'autres inventions estrangeres que le S. de Aiondory n'entend guère moins bien que son mestier, ont esté les plus riches ornements du Çid, et les premières causes de sa fausse réputation. Il ne faut pas estre fort entendu dans le mestier pour observer, que c'est un sujet bizarre jusques à l'extravagance que par la surprenante nouveauté de ses incidents extraordinaires, de qui les principaux ne devraient point arriver à treuvé le secret de plaire à ceux qui ne vont à la Comédie que pour se divertir simplement, sans vouloir prétendre garde de si prés à la vray-semblance des effects, qui causent leur attention, non plus qu'à la bienséance des actions et des discours, choses neantmoins qui sans le secours ny la lumière de l'art d'Aristote doivent servir de règles naturelles à l'esprit du Poëte, et de l'Auditeur naturellement judicieux : on n'a pas besoin de la Poétique de ce Philosophe, pour connoistre que presque tous les personnages de cette bien-heureuse pièce sont faux, je veux dire que pas-un d'eux depuis le Roy jusques au Page, ne dit et ne fait quasi jamais les choses qui luy sont séantes et nécessaires. Je prouverois aysement cette proposition, si je voulois me servir des raisons de l'observateur, qui sont à mon advis autant de démonstrations sur ce sujet, quoy que vous advanciez contre vostre conscience qu'elles ont esté condamnées par ceux-là mesmes, qu'il demande pour Juges. Vrayment c'est une chose bien ridicule et bien effrontée, que l'assurance avec laquelle vous vous exposez à la nécessité d'estre convaincu
de mensonge et de fausseté. Ne sçavez vous pas bien si vostre règne est tant soit de ce monde, pour me servir de vos paroles, que M. de Scudery s'est soubmis il y a plus d'un mois à l'Illustre Académie Françoise, par une Requeste publique, et qu'il en solicite tous les jours le jugement avec autant de franchise que vostre Amy recherche d'artifice a l'empescher, ou de chicane à le Vetarder. S'il est vray que cet excellent Corps de bons esprits ayt prononcé comme vous estes en sa faveur, que ne vous oste-il de peine et d'erreur; puis qu'après un arrest si juste et si célèbre, il est certain que tous les honnestes gens se détermineront à ce qu'il en faut croire^ et que la dispute du Gid sera finie. Prenez garde que la fin de ce procez ne soit aussi celle de la réputation de ce haut Chef-d'œuvre, et de celuy qui Ta fait, qui ne sera possible pas en peine d'en payer les espices : mais sans vous menacer d'un mal-avenir, et qui dépend encore du jugement des hommes, je reviens à la dissection de vostre libelle, après avoir avancé cette judicieuse imposture contre M. de Scudery, vous n'avez pas honte de diffamer la personne, la naissance et la condition du Sieur Claveret, par des injures aussi mal escrites qu'elles paroissent malicieusement inventées. Vous tombez après sur ses ouvrages, à la defîense desquels je n'ay rien à dire, puisque vous ne les attaquez pas avec des raisons ; comme vous vous estes contenté de dire en gros qu'ils ne valent rien, il me suffira de vous respondre en gênerai, qu'ils sont toutes autres que vous ne dites, et que s'il faut juger de la bonté des pièces de Théâtre, parla quantité du peuple qu'elles attirent. Je suis tesmoin qu'elles ont tousjours autant causé de presse, que toutes celles de vostre Amy (si l'on en excepte le Cid) et par conséquent qu'elles sont aussi bonnes, quoy que sa modestie luy fasse dire le contraire, pour sa pièce intitulée les Eaux de Forges ; vous avez
bien raison de dire pour "faire une mauvaise pointe, que Mondory et ses Compagnons n'en voulurent jamais gouster dans la saison du monde la plus propre pour les boire, mais non pas de vouloir conclurre par là qu'elle ne vaut rien, puis qu'il est vray qu'ils ne firent difficulté de la prendre que. par la disorette crainte qu'ils eurent de fascher quelques personnes de condition, qui pouvoient reconnoistre leurs advantures en la représentation de cette pièce, dont l'impression vous fera bientost avouer que le sujet, la conduite, et les vers en sont aussi raisonnables que vous Testes peu de les condamner par passion sur le mauvais rapport qu'on vous en a peu t-estre fait, vous en jugerez autrement quand il vous plaira* Cependant je vous asseure de sa part que vostre approbation ne le rendra jamais plus vain, quoy que vous veuillez nous faire accroire que vous ne laissez pas de vous connoistre aux bonnes choses; encore que vous ne fassiez pas profession d'escrire, vous n'aviez que faire de nous le dire, à la fin de vostre Lettre, nous nous en estions bien aperceus dés le commencement, pour moy je vous avoue tout au contraire que je me mesle d'escrire, et que mes escritures bonnes ou mauvaises ont quelquesfois accommodé le Théâtre et la Gallerie du Palais, mais avec tout cela Dieu me garde de me placer au premier rang, ny de croire que pas-un de mes ouvrages puisse prétendre à l'immortalité, ce n'est pas que je ne mette tout mon esprit, et mon estude à les rendre meilleurs et plus heureux qu'ils ne sont, tout au contraire de vostre Amy, qui sans peine à ce qu'il dit luy-mesme.
Cent vers me coustent moins que deux mots de Chanson.
Et sans Art à ce que disent les autres,
, ArracJx quelquesfois trop d'aplaudissements.
Ce sont se£ paroles dans sa Lettre à Ariste. Le temps vien-.
dra qu'il n'en aura que suffisamment, cependant advertissez-le de se deffaire de ses vanitez, et pour son Cid, si vous et luy n'en voulez pas croire Aristote et les sçavants du mestier, rapportez- vous en pour le moins au jugement qu'en a fait un honneste Bourgeois de Paris, Marguillier de sa Parroisse, qui me permettra de luy dire en passant qu'il n'a pas bien pris le sens de l'observateur en cet endroit, où il propose les Sophonisbes, les Césars, les Cleopatres, les Hercules, les Marianes, et les Cieomedons, non, comme il dit, pour des exemples de pièces parfaites, puis qu'il parleroit plus modestement des siennes, et plus sainement de celles des autres, qui ne les sont (sic) jamais creu telles, ny pour des pièces dont les principaux personnages soient sans deffaux, puisque la Tragi-comédie demande au contraire en ses Héros quelque erreur, on quelque faute; afin que le Ciel ayt sujet de les punir avec Justice : mais seulement pour des ouvrages incomparablement meilleurs, et mieux faits que le Cid, ce qui n'est! pas à mon advis trop esloigné do la vérité, ny trop difficile à prouver. Adieu.
Si vous estes curieux de sçavoir mon nom, tout le monde vous rapprendra.