‹ La querelle du CidChapitre 43 sur 87 · XXXI. — LES SENTIMENS DE L'ACADEMIE · texte numérisé non relu

XXXI. — LES SENTIMENS DE L'ACADEMIE

FRANÇOISE SUR LA TRAGI-COMEDIE DU ClD (l).

EUX qui par quelque désir de gloire donnent leurs Ouvrages au Public ne doivent pas trouver estrange que le Public s'en fasse le Juge, domine le présent qu'ils luy font ne procède pas d'une volonté tout à fait des-interessée, et qu'il n est pas tant un effet de leur libéralité que de leur ambition, il n'est pas aussi de ceux que la bien-seance veut qu'on reçoive sans eh considérer le prix. Puis qu'ils font une espèce de commerce de leur travail, il est bien raisonnable que celuy auquel ils l'exposent ait la liberté de le prendre ou de le rebuter selon qu'il le reconnoist bon ou mauvais. Ils ne peuvent avec justice désirer de luy qu'il face mesme estime des fausses beautés que des vrayes, ny qu'il paye de louange ce qui sera digne de blasme. Ce n'est pas qu'il ne paroisse, plus de bonté à louer ce qui est bon qu'à reprendre ce qui est mauvais, mais il n'y a pas moins de justice en l'un qu'en l'autre. On peut mesme mériter de la louange en donnant du blasme, pourveu que les reprehensions partent du Izele de l'utilité commune, et qu'on ne prétende pas eslever sa réputation sur les ruines de celle d'autruy. Il faut que les remarques des deffaux d'un Autheur ne soient

(i) Rédiges par Chapelahi.

Éd. princ. A Paris, chez Jean Camusat, rue" sainet Jacques, à la Toyson d'Or. M.DC.XXXVIII. Avec privilège du Roy. — In-8° de 192 pages. L'extrait du privilège est daté du 26 novembre 3637. — Le Manuscrit original de Chapelain, avec des notes marginales de Richelieu, se trouve a la Bibliothèque Nationale, sous le n° S. F. 5541, ms.(Voir Marty-Laveaux, Corneille, tome III, p. 34, note 1).

pas des reproches de sa foiblesse, mais des advertissemens qui luy donnent de nouvelles forces, et que si Ton coupe quelques branches de ses lauriers ce ne soit que pour les . faire pousser davantage en une autre saison. Si la Censure demeuroit dans ces bornes, on pourroit dire qu'elle ne seroit pas moins utile dans la Republique des Lettres, qu'elle le fut autresibis dans celle de Rome, et qu'elle ne feroit pas moins de bons Ecrivains dans Tune, qu'elle a fait de bons Citoyens dans l'autre. Car c'est une vérité reconnue que la louange a moins de force pour nous faire avancer dans le chemin de la vertu, que le blasme pour nous retirer de celuy du vice; et il y a beaucoup de personnes qui ne se laissent point emporter à l'ambition, mais il y en a peu qui ne craignent de tomber dans la honte. D'ailleurs la louange nous fait souvent demeurer au dessous de nous mesmes, en nous persuadant que nous sommes des-ja au dessus des autres, et nous retient dans une médiocrité vicieuse qui nous empesche d'arriver à la perfection. Au contraire, le blasme qui ne passe point les termes de l'équité, dessille les yeux de l'homme que l'amour propre luy avoit fermés, et luy faisant voir combien il est esloigné du bout de la carrière, l'excite à redoubler ses efforts pour y parvenir. Ces avis si utiles en toutes choses le sont principalement pour les productions de l'esprit, qui ne sçauroit assembler sans secours tant, de diverses beautés dont se forme cette beauté universelle, qui doit plaire à tout le monde. îl faut qu'il compose ses ouvrages de tant d'excellentes parties, qu'il est impossible qu'il n'y en ait tousjours quelqu'une qui manque, ou qui soit défectueuse, et que par conséquent ils n'ayent tousjour3 besoin ou d'aydes ou do réformateurs. Il est mcsmo à souhaitter que sur des propositions indécises il naisse des contestations honnestes, dont la chaleur descouvre eri peu de temps, ce qu'une

froide recherche n'auroit peu descouvrir en plusieurs années ; et que l'entendement humain faisant un effort pour se délivrer de l'inquiétude des doutes, s'acquière promptement par l'agitation de la dispute, cet agréable repos qu'il trouve dans la certitude des connoissances. Celles qui sont estimées les plus belles, sont presque toutes sorties de la contention des esprits; et il est souvent arrivé que par cette heureuse violence on a tiré la Vérité du fons des abysmes, et que l'on a forcé le Temps d'en avancer la production. C'est une espèce de guerre qui est avantageuse pour tous, lors qu'elle se fait civilement, et que les armes empoisonnées y sont défendues. C'est une course, où celuy qui emporte le prix semble ne l'avoir poursuivy que pour en faire un présent à son rival. Il seroit superflu de faire en ce lieu une longue déduction des innocentes et profitables querelles qu'on a veu naistre dans tout le Cercle dès Sciences, entre ces rares hommes de l'Antiquité. Il suffira de dire que parmy les Modernes il s'en est esmeu de tres-favorables pour! les Lettres, et que la Poésie seroit aujjmrd'huy bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont formées sur les ouvrages des plus célèbres Autheurs des derniers Temps. En effect nous en avons la principale obligation aux agréables differens qu'ont produit la Hierusalem et le Pastor Fido, c'est à dire les Chef-d'œuvres des deux plus grands Poètes de de-là les Monts; après lesquels peu de gens auroient bonne grâce de murmurer contre la Censure, et de s'offencer d'avoir une avanture pareille à la leur. Ces raisons et ces expériences eussent bien peu convier l'Académie Françoise à dire son sentiment du Cid, c'est à dire d'un Poème qui tient encore les esprits divisés, et qui n'a pas plus causé do plaisir que de trouble. Elle eust peu croire qu'on ne l'eust pas accusée de trop entreprendre quand elle eust prétendu donner sa voix en un Jugement,

où les ignorans donnoient la leur aussi hardiment que les doctes, et qu'on n'eust pas deu trouver mauvais qu'une Compagnie usast d'un droit, dont les particuliers mesmes sont en possession depuis tant de siècles. Mais elle se souvenoit qu'elle avoit renoncé à ce privilège par son institution, qu'elle ne s'estoit permis d'examiner que ses ouvrages, et qu'elle ne pouvoit reprendre les fautes d'autruy sans faillir elle mesme contre ses règles. Parmy le bruit confus de la louange et du blasme, elle n'escoutoit que ses loix qui luy commandoient de se taire. Elle eust bien voulu approcher en quelque sorte de la perfection, avant que de faire voir combien les autres en sont esloignës, et elle cherchoit les moyens d'instruire par ses exemples, plustost que par ses censures. Lors mesme que l'Observateur du Cid l'a conjurée par une lettre publique, et par plusieurs particulières de prononcer sur ses Remarques, et que son Autheur a tesmoigné de son costé qu'il en esperoit toute justice, bien loin de se vouloir rendre Juge de leur différent, elle ne se pouvoit seulement résoudre d'en estre l'Arbitre. Mais en fin elle a considéré qu'une Académie ne pouvoit honnestement refuser son avis à deux personnes de mérite, sur une matière purement Académique, et, qui estoit devenue illustre par tant de circonstances. Elle a fait céder, bien qu'avec regret, son inclination et ses règles aux instantes prières qui luy ont esté faites sur ce sujet, et s'est aucunement consolée voyant que la violence qu'on luy faisoit s'accordoit avec l'utilité publique. Elle a pensé qu'en un siècle où les hommes courent au théâtre comme au plus agréable divertissement qu'ils puissent prendre, elle auroit occasion de leur remettre devant les yeux la fin la plus noble et la plus parfaite, que se sont proposée ceux qui en ont donné les préceptes. Comme les Observations des Censeurs de cette Tragi-comédie, ne l'ont peu

préoccuper, le grand nombre de ses Partisans n'a point esté capable de Festonner. Elle a bien creu qu'elle pouvoit estre bonne, mais elle n'a pas creu qu'il fallust conclurre qu'elle le fust, à cause seulement qu'elle avoit esté agrer able. Elle s'est persuadée qu'estant question de juger de la justice et non pas' de la force de son party, il falloit plustost peser les raisons, que conter les hommes qu'elle avoit de son costé, et ne regarder pas! tant si elle avoit pieu, que si en effect elle avoit deu plaire. La Nature et la Vérité ont mis un certain prix aux choses, qui ne peut estre changé par celuy que le hazard ou l'opinion y mettent ; et c'est se condamner soy mesme que d'en faire jugement selon ce qu'elles paroissent et non pas selon ce qu'elles sont. Il est vray qu'on pourroit croire que les Maistres de l'Art ne sont pas bien d'accord sur cette matière. Les uns trop amis, ce semble, de la volupté, veulent que le Délectable soit le le vray but de la Poésie Dramatique ; les autres plus avares du temps des hommes, et l'estimant trop cher pour le donner à des divertissemens qui ne fissent que plaire sans profiter, soustiennent que l'Utile en est la véritable fin. Mais bien qu'ils s'expriment en termes si différent, on trouvera qu'ils ne disent que la mesme chose, si l'on y veut regarder de prés, et si jugeant d'eux aussi favorablement que l'on doit, on vient à penser que ceux qui ont tenu le party du Plaisir estoient trop raisonnables pour en authoriser un qui ne fust pas conforme à la raison. Il faut croire, si l'on ne veut leur faire injustice, qu'ils ont entendu parler du plaisir qui n'est point Tennemy, mais l'instrument de la vertu, qui purge l'homme, sans dégoust et insensiblement, de. ses habitudes vicieuses, qui est utile parce qu'il est honneste, et qui ne peut jamais laisser de regret ny en l'esprit pour l'avoir surpris, ny en l'ame pour l'avoir corrompue. Ainsi ils ne combattent les autres qu'en appa-

rence, puis qu'il est vray que si ce Plaisir n'est l'Utilité mesme, au moins est-il la source d'où elle coule nécessairement; que quelque part qu'il se trouve il ne va jamais sans elle, et que tous deux se produisent par les mesmes voyes. De cette sorte ils sont d'accord et avec eux et avec nous, et nous pouvons dire tous ensemble qu'une Pièce de théâtre est bonne quand elle produit un contentement raisonnable. Mais comme dans la Musique et dans la Peinture nous n'estimerions pas que tous les concerts et tous les tableaux fussent bons, encores qu'ils pleussent au vulgaire, si les préceptes de ces Arts n'y estoient bien observés, et si les Experts qui en sont les vrays jugés ne confirmoient par leur approbation celle de la multitude. De mesme, nous ne dirons pas sur la foy du Peuple, qu'un ouvrage de Poésie soit bon parce qu'il l'aura contenté, si les doctes aussi n'en sont contens. Et certes il n'est pas croyable qu'un plaisir puisse estre contraire au bon sens, si ce n'est le plaisir de quelque goust dépravé comme est celuy qui fait aymer les aigreurs, et les amertumes. Il n'est pas icy question de satisfaire leslibertins et les vicieux qui ne font que rire des adultères et des incestes, et qui ne se soucient pas de voir violer les loix de la Nature pourveu qu'ils se divertissent. Il n'est pas question de plaire à ceux qui regardent toutes choses d'un œil ignorant ou barbare, et qui ne seroient pas moins touchés de voir affliger une Clytemnestre qu'une Pénélope. Les mauvais exemples sont contagieux, mesme sur les théâtres;! les feintes représentations ne causent que trop de véritables crimes, et il y a grand péril à divertir le Peuple par des plaisirs qui peuvent produire un jour des douleurs publiques. Il nous faut bien garder d'accoustumer ny ses yeux ny ses oreilles à des actions qu'il doit ignorer, et de luy apprendre tantost la cruauté, et tantost la perfidie, si nous ne luy en apprenons en mesme temps la puni-

tion, et si au retour de ces spectacles il ne remporte du moins un peu de crainte parmy beaucoup de contentement. D'ailleurs, il est comme impossible de plaire à qui que ce soit par le desordre et par la confusion, et s'il se trouve que les Pièces irregulieres contentent quelquesfois, ce n'est que pour ce qu'elles ont quelque chose de régulier ; ce n'est que pour quelques beautés véritables et extraordinaires, qui emportent si loin l'esprit, que de long temps après il n'est capable d'appercevoir les difformités dont elles sont suivies, et qui font couler insensiblement les defaux pendant que les yeux de l'entendement sont encore esblouïs par l'éclat de ses lumières. Que si au contraire quelques Pièces régulières donnent peu de satisfaction, il ne faut pas croire que ce soit la faute des règles, mais bien celle des Autheurs, dont le stérile génie n'a peu fournir a l'Art une matière qui fust assez riche. Toutes ces vérités e&tant supposées, nous ne pensons pas que les questions qui se | sont esmuës sur le sujet du Cid soient encore bien décidées j ni que les jugemens qui en ont esté faits doivent empescher ! que nous ne contentions l'Observateur, et ne donnions nostre avis sur ses Remarques.

Il faut avouer que d'abord nous nous sommes estonnés ! que l'Observateur, ayant entrepris de convaincre cette • Pièce d'irrégularité, se soit formé pour cela une méthode différente de celle que tient Aristote quand il enseigne la! manière de faire ces Poëmes Epiques et Dramatiques. Il nous a semblé qu'au lieu de l'ordre qu'il a tenu pour exami-| ner celuy-cy il eust fait plus régulièrement de considérer l'un après l'autre, la Fable, qui comprend l'invention et la disposition du Sujet ; les Mœurs qui embrassent les habi- : tudes de l'amo et ses diverses. Passions; les sentimensl ausquels se réduisent les pensées nécessaires à l'expression du Sujet, et la Diction qui n'est autre chose que le langage

Poétique ; Car nous trouvons que pour en avoir usé d'autre

sorte ses raisonnemens en paraissent moins solides, et que ce qu'il y a de plus fort dans ces objections en est affoibly. Tôtitesfois nous n'aurions point remarqué en ce lieu cette nouvelle Méthode si nous n'eussions appréhendé del'authoriser en quelque façon par^nostre silence. Mais quoy qu'il en soit, qu'il ait failiy ou rion en l'establissant, nous ne pouvons faillir quand nous la suivions, puis que nous examinons son Ouvrage ; et quelque chemin qu'il ait pris nous ne sçaurions nous enescarter sans luy donner occasion de se plaindre, que nous prenons une autre route afin de le mettre en défaut. ,

11 pose donc premièrement que le sujet du Cid ne vaut rien ; mais à nostre avis il tasche plus de le prouver qu'il ne le prouve en effet, lors qu'il dit, que Von n'y trouve aur cun Nœu ny aucune Intrigue, et qu'on en devine la fin aussi lost qu'on en a veu le commencer tent. Car le Nœu des Pièces de théâtre estant un accident Inopiné qui arreste le cours de l'Action représentée,^ et le Oesnouëment un autre accident impreveu qui en facilite l'accomplissement, nous trouvons que ces deux parties du Poëme Dramatique sont manifestes en celuy du Cid, et que son sujet ne seroit pas mauvais, nonobstant cette objection, s'il n'y- en avoit point de plus forte à luy faire. (

Il ne faut que se souvenir que le mariage de Chimene avec Rodrigue ayant esté résolu dans l'esprit du Comte, la querelle qu'il a incontinent après avec D. Diegue met l'affaire aux termes de se rompre, et qu'en suite la mort que luy donne Rodrigue en esloigne encore plus la conclusion. Et dans ces continuelles traverses l'on reconnoistra facilement le Nœu ou l'Intrigue. Le Desnoûment aussi ne sera pas moins évident si l'on considère qu'après beaucoup de poursuittes contre Rodrigue, Chimene s'estant offerte pour

femme à quiconque luy en apportèrent la teste, D. Sanche se présente, et que le Roy non seulement n'ordonne point de plus grande peine à Rodrigue, pour la mort du Comte, que de se battre une fois, mais encore contre l'attente de tous oblige Chimene d'espouser celuy des deux qui sortira vainqueur du combat. Maintenant si ce Desnoûement est selon l'art ou non, c'est une autre question qui se vuidera en son lieu. Tant y a qu'il se fait avec surprise, et qu'ainsi l'intrigue ny le desmeslement ne manquent point à cette Pièce. Aussi l'Observateur mesme est contraint de le reconnoistre peu de temps après, lors qu'en blasmant les Episodes destachés, il dit que l'Autheur a eu d'autant moins de raison d'en mettre un si grand nombre dans le Gid, que le sujet en estant mixte il n'en avait aucun besoin, conformément à ce qu'il venoit de dire parlant du sujet mixte, qu'estant assés intrigué de soy il ne recherche presque aucun embellissement. Si donc le sujet du Gid se peut dire mauvais, nous ne croyons pas que ce soit pour ce qu'il n'a point de Nœu : mais pour ce qu'il ji'est pas vray semblable. L'Observateur, à la vérité, a bien touché cette raison, mais c'a esté hors de sa place, quand il a voulu prouver qu'il choquait les principales Règles Dramatiques. A

A ce que nous pouvons juger des sentimens d'Aristote sur la matière du vray-semblable, il n'en reconnoist que de deux genres, le commun, et l'extraordinaire. Le commun comprend les choses qui arrivent lordinairement aux hommes, selon leurs conditions, leurs aages, leurs mœurs et leurs passions; comme il est vray-semblable qu'un marchand cherche le gain, qu'un enfant fasse des imprudences, qu'un prodigué tombe en misère, et qu'un homme en colère coure à la vengeance, et tous les effects qui ont accoustumé d'en procéder. L'extraordinaire, embrasse les choses qui ji arrivent rarement, et outre le vray-semblable ordinaire, !l

comme qu'un' habile meschant soit trompé, qu'un homme fort soit vaincu. Dans cet extraordinaire entrent tous les aicidens qui surprennent et qu'on attribue à la Fortune, piurveu qu'ils naissent de l'enchaisnement des choses qui arrivent d'ordinaire. Telle est l'avanture d'Hecube, qui par une rencontre extraordinaire vit jetter par la Mer le corps de son Fiis sur le rivage, où elle estoit allée pour laver celuy de sa Fille. Or qu'une mère aille laverie corps de sa fille sur le rivage, et que la mer y en jette un autre, ce sont deux choses qui considérées séparément n'ont rien qui ne soit ordinaire, mais qu'au mesme lieu et au mesme temps qu'une Mère lave le corps de sa Fille elle voye arriver celuy de son Fils, qu'elle croyoit plein de vie et en seureté, c'est un accident tout à fait estrange, et dans lequel deux choses communes en produisent une extraordinaire et merveilleuse. Hors de ces deux genres il ne se fait rien qu'on puisse ranger sous le Vray-semblable, et s'il arrive quelque événement qui ne soit pas compris sous eux, il s'appelle simplement possible : comme il est possible, que celuy qui a tousjours vescu ^n homme de bien commette un crime volontairement. Et une telle action ne peut servir de sujet à la Poçsie narrative ny à la représentative; puis que si le possible est leur propre matière, il ne l'est pourtant que ole lors qu'il est vray-semblable ou nécessaire. Mais le Vray- ^ semblable, tant le commun que l'extraordinaire doit avoir cela 111(1 de particulier, que soit par la première notion de l'esprit 0111' soit par réflexion sur toutes les parties dont il resuite, lors sel que le Poète l'expose aux Auditeurs ou aux Spectateurs, ^ ils se portent à croire sans autre preuve qu'il ne contient rien iwfo que de vray* pource qu'ils ne voyent rien qui y répugne, olefl Quant à la raison qui fait que le Vray-semblable, plutost iluw Jque le Vray est assigné pour partage à la Poésie Epique »8 f pi Dramatique, c'est que cet Art ayant pour fin le plaisir

utile, il y conduit bien plus facilement les hommes par le vray-semblable qui ne trouve point de résistance en eux, que par le vray, qui pourroit estre si estrange et si incroyable qu'ils refuseroient de s'en laisser persuader et de suivre leur guide sur sa seule foy. Mais, comme plusieurs choses sont requises pour rendre une action vray-semblable, et qu'|l y faut garder la bien-seance du temps, du lieu, des conditions, des aages, des mœurs et des passions, la principale entre toutes est que dans le Poëme chacun agisse conforment aux mœurs qui luy ont esté attribuées, et que par exemple un meschant ne fasse point de bons desseins. Ce qui fait désirer une si exacte observation de ces loix est qu'il n'y a point d'autre voye pour produire le Merveilleux qui ravit l'ame d'estonnement et de plaisir, et qui est le parfait moyen dont la bonne Poésie se sert pour estre utile.

Sur ce fondement nous^disons que le sujet du Cid est défectueux dans sa plus essentielle partie, pource qu'il manque et de l'un et de l'autre vray-semblable, et du commun et de l'extraordinaire. Car, ny la bien-seance des mœurs d'une Fille introduite comme vertueuse n'y est gardée par le Poëte, lors qu'elle se résout à espouser celuy qui a tué son Père, ny la Fortune par un accident impreveu, et qui naisse de l'enchaisnement des choses vray-semblablcs, n'on fait point le demeslemenl. Au contraire, la Fille consent à ce mariage par la seule violence que luy fait son amour, et le Desnoûement de l'intrigue n'est fondé que sur l'injustice inopinée de Fernand qui vient ordonner un mariage, que par raison il ne devoit pas seulement proposer. Nous avouons bien que la vérité de cette avanture combat en faveur du Poète, et le rend plus excusable que si c'estoit un sujet inventé. Mais nous maintenons que toutes les vérités ne sont pas bonnes pour le théâtre, et,

qu'il en est de quelques-unes comme de ces crimes énormes, dont les Juges font brasier les procès avec les criminels. Il y a des vérités monstrueuses, ou qu'il faut supprimer pour le bien de la société,ou que si Ton ne les peut tenir cachées il faut se contenter de remarquer comme des choses estranges. C'est principalement en ces rencontres que le Poëte a droit de préférer la vray-semblance à la vérité, et do travailler plustost sur un sujet feint et raisonnable, que1 sur un véritable qui ne fust pas conforme à la raison. Que . s'il est obligé de traitter une matière historique de cette nature, c'est alors qu'il la doit réduire aux termes de la bien-seance, sans avoir égard à la vérité, et qu'il la doit plustost changer toute entière que de luy laisser rien qui soit incompatible avec les règles de son Art; lequel se proposant l'idée universelle des choses, les espure des defaux et des irrégularités particulières que l'histoire par la sévérité de ses loix est contrainte d'y souffrir. De sorte qu'il y auroit eu sans comparaison mains d'inconvénient dané la disposition du, Gid, de feindre centre la vérité , ou quelle Comte ne se fust pas trouvé à la fin le véritable Père de Chimene, ou que contre l'opinion de tout le monde il ne fust pas mort de sa blessure, ou que le salut du Roy et du Royaume eust absolument dépendu de ce mariage, pour compenser la violence que souffroit la Nature; en cette occasion, par le bien que le Prince et son Estai en recevroit; tout cela, disons-nous, auroit esté plus pardonnable, que de porter sur la scène l'événement tout

Ipur jet tout scandaleux, comme l'histoire le fournissoit. Mais! le plus expédient eust esté de n'en point faire de Poëme Dramatique, puis qu'il estoit bien trop connu pour l'altérer en un point si essentiel, et de trop mauvais exememple pour l'exposer à la veuô du Peuple, sans l'avoir auparavant rectifié. Au reste, l'Observateur, qui avec raison

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trouve à redire au peu de vray-semblance du mariage de Chimene, ne confirme pas sa bonne cause, comme il le croit, par la signification prétendue du terme de Fable, duquel se sert Aristote pour nommer le sujet des Poèmes Dramatiques. Et cette erreur luy est commune avec quelques-uns des Commentateurs de ce Philosophe, qui se sont figurés que par ce mot de Fable la vérité est entièrement bannie du théâtre, et qu'il est défendu au Poëte de toucher à l'histoire, et de s'en servir pour matière, à cause qu'elle ne souffre point qu'on l'altère pour la réduire à la vraysemblance. En cela nous estimons qu'ils n'ont pas assés considéré quel est le sens d'Aristote, qui sans doute par ce mot de Fable n'a voulu dire autre chose que le sujet, et n'a point entendu ce qui nécessairement devoit estrei fabuleux, mais seulement ce qu'il n'importoit pas qui fust vray, pourveuqu'il fust vraysemblable. Sa Poétique .nous en fournit la preuve dans ce passage exprés, où il dit, que le l Poêle pour Irailter des choses avenues neseroitpas estimé moins ?oUe, pource que rien n'empcsche que quelquesunes de ces choses né soient celles qu'il est vraysemblable \ qu'elles soient avenues, et encore en plusieurs autres lieux où il a voulu que le sujet Tragique ou Epique fust véritable en gros, ou estimé tel, et n'y a désiré, ce semble, autre chose sinon que le détail n'en fust point connu, afin ! que le Poëte le pust suppléer par son invention, et du moins en cette partie mériter le nom de Poëte. Et certes j| ce seroit une doctrine bien estrange, si pour demeurer I dans la signification littérale du mot de Fable, on vouloit faire passer pour choses fabuleuses ces avantures des Me- || dées, des Edipes', des Orestes, etc. que toute l'Antiquité 1 L nous donne pour de véritables histoires, en ce qui regarde le gros de l'événement, bien que dans le détail il y puisse avoir des opinions différentes. De celles là qui sont esti-

mées pures Fables, il n'y en pas une quelque bizbre et extravagante qu'elle soit, qui n'ait esté desguisée de la sorte par les Sages du vieux Temps, pour la rendre plus utile aux Peuples. Et c'est ce qui nous fait dire 'dans un sentiment contraire à celuy de l'Observateur, que le Poëte ne doit pas craindre de commettre un sacrilège en changeant la vérité de l'histoire. Nous sommes confirmés dans cette créance par le plus religieux des Poètes, qui corrompant l'histoire a fait Didon peu chaste, sans autre nécessité que d'embellir son Poème d'un Episode admirable, et d'obliger les Romainsj^ux despens des Carthaginois; et qui pour la constitution essentielle de son Ouvrage a feint son Enée zélé pour le salut de sa Patrie, et victorieux de tous les Héros du Païs Latin, quoy qu'il se trouve des Historiens qui rapportent que ce fut l'un des traistres qui vendirent Troye aux Grecs, et que d'autres asseurent encore que Mezence le tua, et en remporta les despoûilles. Ainsi l'Observateur, selon nostre avis, ne conclut pas bien quant il dit, que le Cid ri est pas un bon sujet de Poëme Dramatique, pour ce qu'estant historique, et par conséquent véritable, il ne pouvoil eslre changé, ny rendu propre au théâtre, d'autant que si Virgile par exemple a bien fait d'une honneste femme une femme impudique, sans qu'il fust necesîn ! saire, il auroit bien peu estre permis à un autre de faire k | pour l'utilité publique d'un mariage extravagant un qui fust rtes ] raisonnable ; en y apportant les ajustemens, et y prenant urer les bihais qui en pouvoient corriger les défauts. Nous sçaaloitj vons bien que quelques-uns ont blasmé Virgile d'en avoir lie- ! usé de la sorte, mais outre que nous doutons si l'opinion pile 1 de ces Censeurs est recevable, et s'ils connoissoient autant garàe j que luy jusqu'où s'estend la juridiction de la Poésie, nous puisse j croyons encore que s'ils l'ont blasmé ce n'a pas esté d'avoir lesli- | simplement altéré l'histoire, mais de l'avoir altérée de bien

en mal; de manière qu'ils ne l'ont pas accusé proprement d'avoir péché contre l'Art en changeant la vérité , mais contre les bonnes mœurs en diffamant une personne, qui avoit mieux aymé mourir que de vivre diffamée. Il en fust arrivé tout au contraire dans le changement qu'on eust peu faire au sujet du Cid puis qu'on eust corrigé les mauvaises mœurs qui se trouvent dans l'histoire, et qu'on les eust L- rendues bonnes par la Poésie pour l'utilité du Public.

L'objection que fait l'Observateur en suitte nous semble très -considérable. Car un des principaux préceptes de la Poësie imitatrice, est de ne se pas charger de tant de matières, qu'elles ne laissent point le moyen d'employer les ornemens qui luy sont nécessaires, et de donner à l'action qu'elle se propose d'imiter toule l'estendiïe qu'elle doit avoir, Et certes l'Àutlieur ne peut nicricy que l'Art ne luy ait manqué, lors qu'il a compris tant d'actions remarquables dans l'espace de vingt-quatre heures, et qu'il n'a peu autrement fournir les cinq Actes de sa Pièce, qu'en entassant tant de choses l'une sur l'autre en si peu de temps. Mais si nous estimons qu'on l'ait bien repris pour la multitude des actions employées dans ce Poème, nous croyons qu'il y a eu encore plus dej sujet de le roprendre pour avoir fait consentir Chimene à espouser Rodrigue le jour mesme qu'il avoit tué le Comte. Gela surpasse toute sorte de vereance, et ne peut vray-semblablement tomber dans l'anie, non seulement d'une sage Fille, mais d'une qui seroit la plus despoûillée d'honneur et d'humanité. En cecy, il ne s'agit pas simplement d'assembler plusieurs avantures diverses et grandes en un si petit espace de temps, mais de faire entrer dans un mesme esprit, et dans moins de vingt-quatre heures, deux pensées si opposées l'une à l'autre, comme sont la poursuite de la mort d'un Père, et le consentement d'espouser son meurtrier ; et d'accorder

en un mesmd jour deux choses qui ne se pouvoient souffrir dans toute une vie. L'Autheur Espagnol a moins péché en cet endroit contre la bien-seance, faisant passer quelques jours entre cette poursuitte et ce consentement. Et le François qui a voulu se renfermer dans la règle des vingt-quatre . heures, pour éviter une faute est tombé dans une autre, et de crainte de pécher contre les règles de l'Art, a mieuXv aymé pécher contre celles de la Nature. J ^

Tout ce que l'Observateur dit après cecy de la juste grandeur que doit avoir un Poème pour donner du plaisir a l'esprit sans luy donner de la peine, contient une bonne et solide doctrine, fondée sur l'authorité d'Aristote, ou pour mieux dire, sur celle de la raison. Mais l'application ne nous en semble pas juste, lors qu'il explique .cette grandeur plustost du temps que des matières, et quril veut que le Cid soit d'une grandeur excessive, parce qu'il comprend en un jour, des actions qui se sont faites dans le cours de plusieurs années, au lieu d'essayer à faire voir qu'il comprend plus d'actions que l'esprit n'en peut regarder d'une veuë. Ainsi, tant qu'il ait prouvé que le sujet du Cid est trop diffus pour n'embarasser pas la mémoire, nous n'estimons point qu'il pèche en excès de grandeur, pour avoir ramassé en un seuljour les actions de plusieurs années, s'il est vray-semblable qu'elles puissent estre avenues en un jour. Mais que ce soit l'abondance des matières, plustost que l'estendue du temps, qui travaille l'esprit et face le Poëme Dramatique trop grand, il est aisé à le juger j)ar l'Epique, qui peut embrasser une entière révolution solaire, et la suitte des quatre saisons, sans que la mémoire ait /de la peine à le concevoir distinctement ; et qui neantmoins pourroit lui sembler trop vaste, si le nombre des avantures y engendroit confusion, et ne laissoit pas voir d'une seule veûe, A la vérité Aristote a- prescrit le temps des Pièces de

théâtre, et n'a donné aux actions qui en font le sujet que l'espace compris entre le lever et le coucher du Soleil. Neantmoins, quand il a estably une règle si judicieuse, il Ta fait pour des raisons bien esloignées de celle qu'allègue en ce lieu l'Observateur. Mais comme c'est une des plus curieuses questions de la Poésie, et qu'il n'est point nécessaire de la vuider en cette occasion, nous remettons à la traitter dans l'Art Poétique que nous avons dessein de faire. Quand à celle qui a esté proposée par quelques-uns, si le Poêle est condannable pour avoir fait arriver en un mesme temps des choses avenues en des temps différons, nous estimons qu'il ne l'est point, s'il le fait avec jugement, et en des matières, ou peu connues, ou peu impori tantes. Le Poëte ne considère dans l'histoire que la vraysemblance des evenemens , sans se rendre esclave des circonstances qui en accompagnent la vérité. De manière que pourveu qu'il soit vray-semblable que plusieurs actions se soient aussi bien peu faire conjointement que séparément, il est libre au Poëte de les rapprocher, si par ce moyen il peut rendre son Ouvrage plus merveilleux. Il ne faut point d'autre preuve de cette doctrine que l'exemple de Virgile dans sa Didon, qui selon tous les Ghronologistes nasquit plus de deux cens ans après Enée ; si l'on ne veut encore adjousterceluy du Tasse dans le Renaud de sa Hierusalem, lequel ne pouvoit estre né qu'à peine, lors que mourut Godefroy de Bouïllon. Les fautes d'Eschyle et de Buchanan, bien remarquées par Heinsius, dans la Niobe et dans le Jepthé, ne concluent rien contre ce que nous maintenons. Car si Inous croyons que le Poète, comme maistre du temps, peut allonger ou accourcir celuy des actions qui composent son sujet, c'est tousjours à condition qu'il demeure dans les termes de la vray-semblance, et qu'il ne viole point le respect deu aux choses sacrées. Nous ne luy

permettons de rien faire qui répugne au sens commun et à' l'usage, comme de supposer Niobe attachée trois jours entiers, sans dire une seule parole, Sur le tombeau de ses Enfans. Moins encore approuvons-nous qu'il entreprenne contre le texte de l'Escriture, dont les moindres syllabes sont trop sainctes, pour souffrir aucun des changemens que le Poëte auroit droit de faire dans les histoires prophanes ; comme d'abréger d'authorlté privée, les deux mois que la Fille du Galaadite avoit demandés, pour aller pleurer sa virginité dans les montagnes.

L'Observateur après cela passe à l'examen des mœurs attribuées à Chimène, et les condanne. En quoy nous sommes entièrement de son costé ; car au moins ne peut-on nier qu'elle ne soit, contre la bien séance de son sexe, Amante trop sensible, et Fille trop desnaturée. Quelque violence queluypeust faire sa passion, il est certain qu'elle ne devoit point se relascher dans la vengeance do la mort de son Père, et moins encore se résoudre à espouser celuy qui l'avoit fait mourir. En cecy il faut avouer que ses mœurs sont du moins scandaleuses, si en effoct elles ne sont dépravées. Ces pernicieux exemples rendent l'Ouvrage notablement défectueux, et s'escartent du but de la Poesier qui veut estre utile ; Ce n'est pas que cette utilité ne se puisse produire par des mœurs qui soient mauvaises ; mais pour la produire par de mauvaises mœurs, il faut qu'à la fin elles soient punies, et non recompensées, comme elles le sont en cet Ouvrage. Nous parlerions icy de leur inégalité, qui est un vice dans l'Art, qui n'a point esté remarqué par l'Observateur, s'il ne suffisoit de ce qu'il a dit pour nous faire approuver sa censure. Nous n'entendons pas neantmoins condanner Chimène, de ce qu'elle ayme le meurtrier de son Père, puis que son engagement avec Ro drigue avoit précédé la mort du Comte, et qu'il n'est plis

en la puissance d'une personne, de cesser d'aymer quand il luy plaist. Nous la blasmons seulement de ce que son amour% remporte sur son devoir, et qu'en mesme temps qu'elle poursuit Rodrigue elle fait des vœux en sa faveur. Nous 4a blasmons de ce qu'ayant fait en son absence un bon dessein de

Le poursuivre, le perdre et mourir après luy.

Si tost qu'il se présente à elle, quoy que teint du sang do son Père, elle le souffre en son logis, et dans sa chambre mesme, ne le fait point arrester, l'excuse de ce qu'il a entrepris contre le Comte, luy tesmoigne que pour cela elle ne laisse pas de l'aymer, luy donne presque à entendre qu'elle ne le poursuit que pour en estre plus estimée, et en lin souhaite que les Juges ne luy accordent pas la vengeance qu'elle leur demande. C'est trop clairement trahir ses obligations naturelles, en faveur de sa passion ; c'est trop ouvertement chercher une couverture à ses désirs, et c'est faire bien moins le personnage de Fille que d'Amante. Elle pouvoit sans doute aymer encore Rodrigue après ce malheur ; puisque son crime n'estoit que d'avoir reparé le deshonneur de sa Maison. Elle le devoit mesme en quelque sorte, pour relever sa propre gloire, lors qu'après une longue agitation, elle eust donné l'avantage à son honneur, sur une amour si violente et si juste que la sienne. Et la beauté qu'eust produit dans l'ouvrage une si belle victoire de l'honneur sur l'amour, eust esté d'autant plus grande qu'elle eust esté plus raisonnable. Aussi n'est-ce pas le combat de ces deux mouvemens que nous desapprouvons, nous n'y trouvons à dire sinon qu'il se termine autrement qu'il ne devroit, et qu'au lieu de tenir au moins ces deux interests en balance, celuy à qui le dessus demeure, est celuy qui raisonnablement devoit succomber. Que s'il eust peu

estre permis au Poëte défaire que l'un de ces deux Amans prefersst son amour à son devoir^ on peut dire qu'il eust esté plus excusable d'attribuer cette faute à Rodrigue qu'à Chimene. Rodrigue estoit un homme, et son sexe qui est comme en possession de fermer les yeux à toutes considérations pour se satisfaire en matière d'amour, eust rendu son action moins estrange et moins insupportable. Mais au contraire Rodrigue, lors qu'il y va de la vengeance de son Père, tesmoigne que son devoir l'emporte absolument sur son amour, et oublie Chimene, ou ne la considère plus. Il ne luy suffit pas de vouloir vaincre le Comte, pour venger l'affront fait à sa Race, il agit encore comme ayant dessein de luy oster la vie, bien que sa mort ne fust pas nécessaire pour sa satisfaction. Il pouvoit respecter le Comte en faveur de sa Fille, sans rien diminuer de la haine qu'il estoit désormais obligé d'avoir pour lay. Et puis que par cette mesme loy (l'honneur qui l'engageoit au ressentiment il y avoit plus de gloire à le vaincre qu'à le tuer, il devoit aller au combat avec le seul désir d'en rapporter l'avantage, et le dessein de l'espargner autant qu'il luy seroit possible, afin que dans la chaleur de la vengeance, qu'il ne pouvoit refuser à son Père, il rendist ce respect à Chimene, de considérer encore le sien, et que par ce moyen il conservast l'espérance de la pouvoir un jour espouser. Cependant ce mesme Rodrigue devenu ennemy de sa Maistresse, ennemy de soy-mesme, et plus aveugle de colère que d'amour, ne voit plus rien que son affront, et ne songe plus qu'à sa vengence. Dans son transport il fait des choses qu'il n'estoit pas obligé de faire, et sans nécessité cesse d'estre Amant, pour paroistre seulement homme d'honneur. Chimene au contraire, quoy que pour venger la mort de son Père elle deust faire plus que Rodrigue n'avoit fait pour venger l'affront du sien, puis que son sexe exigeoit d'elle une sévérité

plus grande, et qu'il n'y avoit que la mçrt de Rodrigue qui peust expier celle du Comte, poursuit laschement cette mort, craint d'en obtenir l'arrest, et le soin qu'elle devoit avoir de son honneur, cède entièrement au souvenir qu'elle a de son amour. Si maintenant on nous allègue pour sa deffense, que cette passion de Chimene a esté le principal agréement de la Pièce, et ce qui luy a excité le plus d'applaudissemens, nous respondrons que ce n'est pas pource qu'elle est bonne, mais pource que quelque mauvaise qu'elle soit, elle est heureusement exprimée. Ses puissans mouvemens joints à ses vives et naïves expressions, ont bien peu faire estimer ce qui en effect seroit estimable, si c'estoit une pièce séparée, et qui ne fust point une partie d'un tout qui no la peut souffrir ; En un mot elle a assés d'esclat et de charmes, pour avoir fait oublier les règles, à ceux qui ne les sçavent gueres bien, ou à qui elles ne sont gueres présentes.

En suitte de cet Examen l'Observateur fait l'Anatomie duPoëme, pour en monstrer les particuliers deffaux, et les divers manquemens de bien-seance. Mais il nous semble qu'il ouvre mal cette carrière, et nous croyons que sa première remarque n'est pas juste, lors qu'il trouve à redire que le Comte juge avantageusement de Sanche. Car Rodrigue et Sanche ayant esté tous deux supposés du plus noble sang de Gastille, le Comte avoit raison de penser qu'ils imiteroient esgaleinent la valeur de leurs Anccstres; il n'estoit pas obligé de prévoir, que l'un d'eux seroit assés lasche, pour vouloir racheter sa vie, en acceptant la condition de porter son espée à sa Maistresse, de la part de son vainqueur. Ce n'est pas icy le lieu de reprocher au Poëte la faute qu'il fait faire à D. Sanche, vers la fin de la Pièce, et cette faute ayant esté postérieure à ce que dit maintenant le Comte, nous l'estimons vainement alléguée,

pour condanner, la bonne opinion que raisonnablement il devoit avoir de D. Sanche, avant qu'il Teust commise.

La seconde objection nous semble considérable, et nous croyons avec l'Observateur qu'Elvire, simple suivante de Ghimene, n'estoit pas une personne avec qui le Comte deust avoir cet entretien ; principalement en ce qui regardoit l'élection que l'on alloit faire d'un Gouverneur, pour l'Infant de Castille, et la part qu'il y pensoit avoir. En cela le Poëte a monstre, sinon peu d'invention, au moins beaucoup de négligence: pui&ljue s'il l'eust feinte parente du Comte, et compagne de sa Fille, il eust peu rendre plus excusable le discours que le Comte luy fait. Nous trouvons encore que l'Observateur l'eust peu raisonnablement reprendre, d'avoir fait l'ouverture de toute la Pièce par une Suyvante, ce qui nous semble peu digne de la gravité du sujet, et seulement supportable dans le Comique.

Quant à la troisiesme nous pourrions croire d'un costé que le Cimte, de quelque sorte qu'il parle de luy-mesme, ne devroit pas passer pour fanfaron, puisque l'histoire, et la propre confession de D. Diegue, luy donnent le tiltre do l'un des vaillans hommes qui fussent alors en Espagne. Ainsi du moins n'est-il pas fanfaron, si l'on prend ce mot au sens que l'Observateur l'a pris, lorsqu'il l'a accompagné de celuy de Capitan de la Farce, de qui la valeur est toute sur la langue. Si bien que les discours où il s'emporte, seroient plustost des effects de la présomption d'un vieux Soldat, que des fanfaronneries d'un Capitan de Farce, et des vanités d'un homme vaillant, que des artifices d'un poltron, pour couvrir le défaut de son courage. D'autre costé les hyperboles excessives, et qui sont véritablement de théâtre, dont tout le roolle de ce Comte est remply, et l'insuportable audace avec laquelle il parle du Roy son Maistre, qui, à le bien considérer, ne l'avoit pas trop mal traitté,

en préférant D. Diegue à luy, nous font croire que le nom de fanfaron luy est bien deu, que l'Observateur le luy a donné avec justice. Et en effect il le mérite si nous prenons ce mot dans l'autre signification, où il est receuparmynous, c'eèt à dire d'homme de cœur, mais qui ne fait de bonnes actions que pour en tirer avantage, et qui mesprise chacun, et n'estime que soy-mesme.

La Scène qui suit nous semble condanné^ sans fondement, car la relation qu'Elvire y fait à Cliimene, de ce qu'elle vient d'entreprendre, est tres-succinte, et ne tombe point sous le genre de celles, qui se doivent plustost faire derrière les rideaux, que sur la Scène. Elle est mesme nécessaire pour faîre paroistre Chimene, dés le commencement de la Pièce, pour faire connoistre au Spectateur la passion qu'elle a pour Rodrigue, et pour faire entendre que D. Dieguê la doit demander en mariage pour son t ils.

Quant à la troisiesme, nous sommes entièrement de l'avis de l'Observateur, et tenons tout l'Episode de l'Infante condannable. Car ce personnage ne contribue rien, ny à la conclusion, ny à la rupture de ce mariage, et ne sert qu'à représenter une passion niaise, qui d'ailleurs est peu séante à une Princesse, estant cqnceûe pour un jeune homme, qui n'avoit encore donné aucun tesmoignage de sa valeur. Ce n'est pas que nous ignorions que tous les Episodes, quoy que non nécessaires, ne sont pas pour cela bannis de la Poësie. Mais nous sçavons aussi qu'ils ne sont estimés que (|ans la Poësie Epique, que la Dramatique ne souffre que fort courts, et qu'elle n'en reçoit point de cette nature qui /régnent dans toute la Pièce. La pluspart de ce que l'Observateur dit en suitte, pour appuyer sa Censure, touchant la liaison des Episodes avec le sujet principal, est pure doctrine d'Aristoto , et tres-conforme au bon sens. Mais nous sommes bien esloignés de croire avec luy, que

D. Sanche soit du nombre de ces personnes Episodiques, qui ne font aucun effect dans le Poëme. El certes il est malaisé de s'imaginer, quelle raison il a eue de prendre une telle opinion, ayant peu remarquer que D. Sanche est Rival de D. Rodrigue en l'amour de Chimene, qu'après la mort du Comte il la sert auprès du Roy, pour essayer d'acquérir ses bonnes grâces, et qu'enfin il se bat pour elle contre Rodrigue, et demeure vaincu, Si bien quo les actions de D. Sanche sont nieslées dans toutes les prinpales du Poëme, et la dernière, qui est celle du combat, ne se fait pas simplement afin qu'il soit batu, comme prétend l'Observateur, mais afin que par le désavantage qu'il y reçoit, Rodrigue puisse estre purgé de la mort du Comte, et en mesme temps obtenir Chimene. L'objection semble plus forte contre Arias, qui sans doute a moins do part dans le sujet de l). Sanche. Toutesfois on no peut pas dire absolument que ce personnage y soit aussi peu nécessaire que l'Infante. Car en le bannissant il faudroit bannir des Tragédies tous les Conseillers des Princes, et condanner generallement tous les Poètes Anciens et Modernes, qui les y ont introduits. Outre que sur la fin il sert do Juge de camp, lors que les deux Rivaux se battent. Ainsi il ne peut passer pour estre entièrement inutile, comme l'Observateur l'asseure. Il est vray, qu'encore qu'on entende bien ce qui l'ameine dans la première Scène du second Acte, et que cela ne mérite point de Censure, l'Observateur toutesfois selon nostre avis, ne laisse pasl de reprendre en ce lieu le Poëte avec raison. Car au lieu que le Roy envoyé Arias vers le Comte, pour le porter à satisfaire D. Diegue, il falloit qu'il luy envoyast des gardes, pour empescher la suitte que pourroil causer le ressentiment de cette offenee, et pour l'obliger de puissance absolue à la reparer avec une satisfaction digne de la personne otl'encée.

La fauté de jugement que l'Observateur remarque dans la troisiesme Scène, nous semble bien remarquée; et encore qu'à considérer l'endroit favorablement, Chimene ny veuille pas dire que Rodrigue n'est pas gentil-homme s'il rie se venge du Cèmte, mais seulement qu'elle a grand sujet de craindre, qu'estant né gentil-homme il ne se puisse résoudre à souffrir un tel affront, sans on rechercher la vengeance; il faut avouer noantmoinu que le Poète se lu si bien passé de faire dire à Chimene, qu'elle serait honteuse pour Rodrigue s'il luy obeissoit. Elle ne devoit point balancer les sentimens de son amour avec ceux de la Nature, ny la part qu'elle prenoit à l'honneur de son Amant, avec l'interest qu'elle devoit prendre à la vie de son Père. Quelque honte qu'il y eust pour Rodrigue à ne se point venger, ce n'estoit point à elle à la considérer, puisqu'il y avoit plus à perdre pour elle, s'il entreprenoit cotte vengeance, que s'il no l'entreprenoit pas. En l'un son Père pouvoit estre tué, en l'autre son Amant pouvoit estre blasmé. Ces deux choses estoient tropiinegales pour entrer en comparaison dans l'esprit de Chimene ; et elle ne devoit point songer à la conservation de l'honneur de Rodrigue, lors qu'il ne se pouvoit conserver que parla perte de la vie, ou de l'honneur du Comte. D'ailleurs, si elle avoit jugé Rodrigue digne de son affection, elle l'avoit sans doute creu généreux, et par conséquent elle devoit penser, qu'il eust fajt une action plus grande et plus difficile de sacrifier ses ressentimens à la passion qu'il avoit pour elle, que de les contenter au préjudice de cette mesme passion. Ainsi il ne lui auroit point esté honteux, au moins à l'esgard de Chimene, d'observer la deftencc qu'elle luy eust peu faire de se battre. Peut-estre que la Cour n'en eust pas jugé si favorablement. Mais Chimene ayant tant d'interest à désirer qu'il fist en apparence une lascheté, ne devoit point alors avoir assés de tranquillité

d'esprit pour en considérer les suittes. Dans le péril où estoit son Père, sa première pensée devoit estre que si son Amant l'aymoit assés, il respecteroit celuy à qui elle estoit s obligée de la naissance, et relascheroit plustost quelque chose do cette vaine ombre d'honneur, que de se résoudre à perdre son affection, et l'espérance de la posséder en le tuant. La reflexion qu'elle fait sur ce qu'estant né gentilhomme, il ne pouvoit sams honte manquer à poursuivre sa vengeance, ayant semblé belle au Poëte, il l'a employée en deux endroits do cette Pièce, mais moins à propos en l'un qu'en l'autre. Elle estoit excellente dans la bouche de Rodrigue, lors qu'il veut justifier son action envers Chimene, disant qu'tm homme sans honneur ne la meritoit pas; mais elle nous semble mauvaise dans celle de Chimene, laquelle se doutant que Rodrigue prefereroit l'honneur de sa maison à son amour, Revoit plustost dire, qu un homme sans amour ne la meritoil pas. Nous croyons donc que le Poëte a principalement failly, en ce qu'il fait entrer sans nécessité, et sans utilité, parmy la juste crainte de Chimene, la considération de la part qu'elle devoit prendre au des-honneur de Rodrigue.

Quant à l'objection suivante qu'elle devoit pleurer enfer-j ;mée chéselle,au lieu d'aller.demander justice, nous ne l'approuvons point, et estimons que le Poëte eust manqué s'il lui eust fait verser des larmes inutiles dans sa chambre, estant mesme s; proche du logis du Roy, où elle pouvoit obtenir la , vengeance de la mort de son Père. Si elle eust tardé un moment à l'aller demander, on eust eu raison de soupçonner, qu'elle prenoit du temps pour délibérer si elle la demanderoit, et qij'ainsi l'interest de son Amant iuy estoit autant ou plus considérable que celuy de son Père. Aussi l'Observateur n'insistant point sur cette censure, semble la condanner luy-mesme tacitement. En un mot, soit qu'elle

voulust perdre Rodrigue, soit qu'elle ne le voulust pas, elle estoit tousjours obligée de tesmoigner qu'elle en avoit l'intention, et de partir au mesme instant, afin do lo poursuivre. Maintenant si elle avoit ce désir ou non, c'est une question qui se vuidera dans la suitte ; Mais en ce lieu il a esté inutile de la mettre en avant, et quelque chose que l'Observateur en puisse ailleurs conclurre il n'en conclut rien icy qui luy soit avantageux. ,

La première Scène du troisiesme Acte, doit estre examinée avec plus d'attention, comme celle qui est attaquée avec plus d'apparence de justice. Et certes il n'est pas peu estrange que Rodrigue, après avoir tué le Comte, aille dans sa maison, de propos délibéré pour voir sa Fille, ne pouvant douter que désormais sa veûe ne lui deust estre en horreur, et que se présenter volontairement à elle en tel lieu, ne fust comme tuer son Père une seconde fois. Ce dessein neantmoins n'est pas ce que nous y trouvons de moins vray-semblable. Car un Amant peut estre agité d'une passion si violente, qu'encore qu'il ait fort oft'encé sa Maistresse, il ne pourra pas s'empescher de la voir, ou pour se contenter luy-mesme, ou pour essayer de luy faire satisfaction clé la faute qu'il aura commise contre elle. Ce qui nous y semble plus difficile à croire, est que ce mesme Amant sans estre accompagné de personne, et sans avoir alors intelligence avec la suy vante, entre dans le logis de celuy qu'il vient de tuer, passe jusqu'à la chambre de sa Fille, et ne rencontre aucun de ses domestiques qui l'arreste en chemin. Cela toutesfois se pourroit encore excuser sur le trouble, où estoit la famille après la mort du Comte, sur l'obscurité de la nuit, qui empeschoit de connoistre ceux qui vray-semblablement venoient chés Chimene, pour l'assister dans son affliction, et sur l'imprudence naturelle aux Amants, qui suivent aveuglément leurs passions,

sans vouloir regarder les inconveniens , qui en peuvent arriver. Et en effect nous serions aucunement satisfaits, si le Poëte pour sa descharge, avoit fait couler, dans le discours que Rodrigue tient à Elvire, quelques-unes de ces considérations, sans les laisser deviner au Spectateur. Mais ce qui nous en semble inexcusable, est que Rodrigue vienne chés sa Maistresse, non pas pour luy demander pardon de ce qu'il a esté contraint de faire pour son honneur, mais pour luy en demander la punition de sa main. Car s'il l'avoit mérité, et qu'en effect il fust venu en ce lieu, à dessein de mourir pour la satisfaire, puis qu'il n'y avoit point d'apparence de s'imaginer sérieusement, que Ghimene se resoiust à faire cette vengeance avec ses mains propres, il ne devoit point différer à se donner luy-mesme le coup qu'elle luy auroit si raisonnablement refusé. G'estoit mont trer évidemment qu'il ne vouloit pas mourir, de prendre un si mauvais expédient pour mourir, et de ne s'aviser pas que la mort qu'il se fust donnée luy-mesme, dans les termes d'Amant de théâtre, comme elle luy eust esté plus facile, luy eust esté aussi plus glorieuse. Il pouvoit bien luy demander la mort, mais il ne la pouvoit pas espérer, et se la voyant déniée, il ne se devoit point retirer de devant elle, sans faire au moins quelque démonstration de se la vouloir donner, et prévenir au moins en apparence, celle qu'il dit assés laschement, qu'il va attendre de la main du bourreau. Nous estimons donc que cette Scène, et la quatriesme du mesme Acte, qui en est une suitte, sont principalement défectueuses, en ce que Rodrigue va chés Ghimene, dans la créance desraisonnable, de recevoir par sa main la punition de son crime, et en ce que ne l'ayant peu obtenir d'elle, il ayme! mieux la recevoir de la main du I\iinistre de la Justice, que de la sienne mesme. S'il fust allé vers Chimene dans la resolution de mourir en sa présence, de

quelque sorte que ce peust estre, nous croirions que non seulement ces deux Scènes seroient fort belles, pour tout ce qu'elles contiennent de pathétique, mais encore que ce qui manque à la conduitte, seroit sinon fort régulier, au moins fort supportable.

Quant à ce qui suit, nous tombons d'accord, qu'il eust esté bien séant que Ghimene, en cette occasion, eust eu quelques Dames de ses amies auprès d'elle pour la consoler. Mais, comme cette assistance eust empesclié ce qui se passe dans les Scènes suivantes, nous ne croyons pas aussi qu'elle fusl nécessaire absolument. Car une personne, autant affligée que l'estoit Ghimene, pouvoit aussi tost désirer la solitude, que souffrir la compagnie. Et ce qu'Elvire dit, qu'elle reviendra du Valais accompagnée, ne donne point de lieu à la contradiction que prétend l'Observateur; pource que, revenir accompagnée, n'est pas demeurer accompagnée; et supposé qu'elle voulust demeurer seule, il n'y a pas d'apparence que ceux qui l'auroient reconduite du Palais chés elle, y voulussent passer la nuit contre sa volonté. Mais c'est encore une de ces choses que le Poëte devoit adroiUement faire entendre, afin de lever tout scrupule de ce coslé là, et de ne donner pas la peine au Spectateur, de la suppléer pour lùy. Ce que nous estimons de plus reprehensible, et que l'Observateur n'a pas voulu reprendre, est qu'Elvire n'ait point suivy Ghimene1 au logis du Roy, et que Ghimene en soit revenue avec D. Sanche, sans aucunes femmes.

La troisiesine et quatriesme Scène nous semblent fort belles, si l'on excepte ce que nous y avons remarqué, touchant la conduitte. Les pointes et les traits dont elles sont semées, pour la pluspart ont leur source dans la nature de la clusj, et nous trouvons que Rodrigue n'y fait qu'une faute notable, lors qu'il dit à Chimene avec tant de rudesse,

qu'il ne se repent pas d'avoir tué son Père, au lieu de s'en excuser avec humilité, sur l'obligation qu'il avoit de venger l'honneur du sien. Nous trouvons aussi que Ghimene n'y en fait qu'une, mais qui est grande, de ne tenir pas ferme dans la belle resolution de perdre Rodrigue, et de mourir après luy, et de se relascher jusqu'à dire que dans la poursuitle qu'elle fait de sa mort, elle souhaitte do ne rien pouvoir. Elle eust peu confesser à Elvire, et à Rodrigue mesme, qu'elle avoit une violente passion pour luy, mais elle leur devoit dire en mesme temps qu'elle luy estoit moins obligée qu'à son honneur; que dans la plus grande véhémence do son amour elle agiroit contre luy avec plus d'ardeur, et qu'après qu'elle auroit satisfait à son devoir, elle satisferoit à son affection, et trouveroit bien le moyen de le suivre. Sa passion n'eust pas esté moins tendre, et eust esté plus généreuse.

L'Observateur reprend dans la cinquiesme Scène, que D. Diegue sorte seul et de nuit, pour aller chercher son fils par la ville, laissant force gentilshommes chés luy, et leur manquant de civilité! Mais en ce qui regarde l'incivilité nous croyons que la reprehension n'est pas juste, pource que les mouvemens naturels, et les sentimens de Père, dans une occasion comme celle-cy, ne considèrent point ces petits devoirs de bien-seance' extérieure, et emportent violemment ceux qui e^i sont possédés, sans que l'on s'avise d'y trouver à redire. Nous croyons bien que cette sortie de D. Diegue eust esté justement reprise par une autre raison, si l'on eust dit qu'il n'y avoit aucune apparence, que ce grand nombre d'amis estant chés D. Diegue, ils le deussent laisser sortir seul, et à telle heure, pour aller chercher son fils ; car l'ordre vouloit, que ne rencontrant pas Rodrigue en son logis, ils empeschassent ce vieillard de sortir, et le relevassent de la peine que le Poëte luy faisoit

prendre. De sorte qu'on peut dire* avec raison, que ce n'est pas D. Diegue qui manque de civilité envers ces gentils-hommes, mais que ce sont eux qui en manquent envers luy. Quand à la supputation que l'Observateur faitensuitte du nombre excessif de ces gentils -hommes, elle est bien introduite avec grâce et esprit, mais sans solidité à nostre avis, et seulement pour rendre ridicule ce qui ne l'est pas. Car premièrement, ces cinq cens amis pouvoient n'estre pas tous gentils-hommes, et c'estoit assés qu'ils fussent soldats, pour estre compris sous le nom d'amis, ainsi que D. Diegue les appelle et non pas gentilshommes. En second lieu, vouloir qu'il y en eust une bonne quantité de neutres, et un quatriesme party de ceux qui ne bougeoient d'auprès de la personne du Roy, ce n'est pas se souvenir qu'en matière de querelles de Grands, la Cour se partage tousjours, sans qu'il en demeure guère de neutres, que ceux qui sont mesprisables à l'un et à l'autre party. Si bien que la Cour de Fernand pouvoit estre plus petite que celle des Roys d'Espagne de présent, et ne laisser pas d'estre composée, à un besoin, de mille gentils hommes, principalement en un temps où il y avoit guerre avec les Mores, ainsi que peu après l'Observateur mesme le dit. Et quoy qu'il soit vray, comme il le remarque fort bien, que ces cinq cens amis de Rodrigue estoient plutost assemblés par le Poëte contre les Mores que contre le Comte, nous croyons que n'y ayant nulle répugnance qu'ils soient employés contre tous les deux, le Poêle seroit plutost digne de louange que de blasme, d'avoir inventé cette assemblée de gens, en apparence contre le Comte, et en effect contre les Mores. Car une des beautés du Poëme Dramatique, est que ce qui a esté imaginé et introduit pour une chose, serve à la fin pour une autre. If

La première Scène du quatriesme Acte nous semble re-

prise avec peu de fondement, puis qu'il est vray que ny l'amour de Ghimene, ny l'inquiétude qu'il luy cause, ne sont pas ce qu'il y a de reprehensible en elle, mais seulement le tesmoignage qu'elle donne, en quelques autres lieux du Poëme, que son amour l'emporte sur son devoir. Or en celuy-cy le contraire paroist, et l'açitatibn de ses pensées finit comme elle doit.

La seconde a le défaut que remarque l'Observateur, tou- , chant l'inutilité de l'Infante, et l'on ne peut pas dire qu'elle i y est utile ep quelque sorte, comme celle qui flatte la passion de Chimene, et qui sert à luy faire monstrer, de, plus en plus., combien elle est affermie dans la resolution de perdre son Amant. Car Chimene eust peu tesmoigner aussi bien cette resolution en parlant à Elvire, qu'en parlant à l'Infante, laquelle agit en cette occasion, sans aucune nécessité.

Dans la troisiesme l'Observateur s'estonne, que les commandemens du Roy aient esté mal 'exécutés. Mais comme il est assés ordinaire que les bons ordres sont mal suyvis, il n'y avoit rien de si raisonnable, que de supposer en faveur de Rodrigue, qu'en cette occasion Fernand eust esté servy avec négligence. Toutesfois ce n'est pas par cette raison que le Poëte se peut deffendre, la véritable estant que le Roy n'avoit point donné d'ordre pour résister aux Mores, de peur de mettre la ville en trop grande alarme. Il est yray que l'excuse est pire que la faute, pour ce qu'il y auroit moins d'inconvénient que le Roy fust mal obey ayant donné de bons ordres, que non pas qu'il perist faute d'en avoir donné aucun. Si bien qu'encore que l'objection par là demeure nulle, en ce lieu, il nous semble neantmoins qu'elle eust esté bonne et solide dans la sixiesme Scène du second Acte; où l'on pojiivoit reprocher à Fernand avec beaucoup de justice, qu'il sçavoit mal garder ses places,

de négliger ainsi les bons avis qui luy estoient donnés, et de prendre le party le moins asseuré, dans une nouvelle, qui ne luy importait pas moins que de sa ruine.

Ce qui suit du mauvais soin de D. Fernand, qui devoit tenir le port fermé avec une chaisne, seroit une reprehension fort judicieuse, supposé que Seville eust un port si estroit d'emboucheure, qu'une chaisne l'eust peu clorre aiséilnent; ce qu'il semble aussi que l'Autheur estime, faisant dire en un lieu.

Les Mores et la mer entrèrent dans Je port.

Et en un autre, distinguant le fleuve du port, Et la terret *t k fleuve, et leur flotte, et le port.

Mais Seville estant assés avant dans terre, et n'ayant pour havre que le Guadalquivir, 'qui ne se peut commodément fermer d'une chaisne à cause de sa grande largeur, on peut dire que c'estoit assés que Rodrigue fist la garde au port, et qu'en ce lieu l'Observateur désire une chose peu possible, quoy que l'Autheur luy en ait donné sujet par son expression. I Pour le reste, nous croyons que la flotte des Mpres a peu ancrer, afin que leur descente se fist avec ordre; parce qu'en cas de retraitte, si elle eust esté si pressée qu'ils n'eussent pas eu le loisir de lever les ancres, en coupant les cables, ils se mestoient en estât de la faire, avec autant de prontitude que s'ils ne les eussent point jettées. C'est ainsi, ou avec peu de différence, qu'Enée en use, quand il coupe le cable, qui tenoit son vaisseau attaché au rivage, piustost que de l'envoyer détacher, dans la crainte qu'il avoit, qu'en retardant un peu sa sortie du port, Didon n'eust assés de temps pour le retenir par force dans Carthage.

Pour la cinquiesmo Scène, il nous semble qu'elle peut ostre justomont reprise. Mais co n'est pas absolument,

comme dit l'Observateur, parce que le Roy y fait un personnage moins sérieux, qu'on ne devoit attendre de sa dignité et de son aage, lors que pour reconnoistre le sentiment de Chimene, illuy asseure que Rodrigue est mort au combat. Car cela se pourroit bien deffendre, par l'exemple de plusieurs grands Princes, qui n'ont pas fait difficulté d'user de feintise dans leurs jugemens, quand ils ont voulu descouvrir une vérité cachée. Nous tenons cette Scène principalement reprehensible, en ce que Chhnene, y veut desguiser au Roy, la passion qu'elle a pour Rodrigue, quoy qu'il n'y eust pas sujet de le faire, et qu'elle mesme eust tesmoigné dés-ja auparavant avoir une contraire intention. Cela se justifie clairement par la quatriesme Scène du troisiesme Acte, où elle dit à son Amant, qu'elle veut bien, qu'on sache son inclination, afin que sa gloire en soit plus cslevée, quand on verra qu'elle le poursuit, encore qu'elle l'adore. Ce discours nous paroist contredire à celuy que le Poëte luy fait tenir maintenant, pour celer son amour au Roy, qu'on se pasme de joie ainsi que de tristesse. Et c'estoit sur cette contradiction, que nous estimons que l'Observateur eust esté bien fondé de le reprendre en ce lieu. En effect il eust beaucoup mieux valu la faire persévérer dans la resolution de laisser connoistre son amour, et luy faire dire que la mort do Rodrigue luy pouvoit bien ostro sonsible, puis qu'elle avoit de l'affection pour luy, mais qu'elle luy estoit agréable, puis que son devoir l'avoit obligée à la poursuivre ; et que maintenant elle n'avoit plus rien à désirer que le tombeau, après avoir obtenu des Mores, ce que le Roy sembloit ne luy vouloir pas accorder.

Quant à l'ordonnance do Fernand pour le mariage de Chimene, avec celuy de ses deux Amans qui sortiroit vainqueur du combat, on ne sçauroit nier qu'elle ne soit tresinique, et que Chimene ne face une très-grande faute, de

ne refuser pas ouvertement d'y obeïr. Rodrigue, luy-mesme n'eust osé porter jusques-là ses prétentions, et ce combat ne pouvoit servir au plus qu'à luy faire obtenir l'abolition de la mort du Comte. Que si le Roy le vouloit recompenser du grand service qu'il venoit d'en recevoir, il falloit que ce fust du sien, et non pas d'une chose qui n'estoit point à luy, et que les loix de la Nature a voient mise hors de sa puissance. En tout cas, s'il luy vouloit faire espouser Chimene, il falloit qu'il employast envers elle la persuasion, plustost que le commandement. Or cette ordonnance desraisonnable et précipitée, et par conséquent peu vraysemblable, est d'autant plus digne de blasme, qu'elle fait le Desnoûement de la Pièce, et qu'elle le fait mauvais, et contre l'art. En tous les autres lieux du Poème cette bizarrerie eust fait un fâcheux elYect, mais en celuy-cy elle en gaste l'édifice, et le rend défectueux en sa partie la plus essentielle, le mettant sous le genre de ceux qu'Aristote condanne, pource qu'ils se nouent bien, cl se desnoûenl mal. ^

La première Scène du cinquiesme Acte, nous semble tres-digne do censure, parce que Rodrigue, retourne chés Ghimeno, non plus do nuit, comme l'autre fois que les ténèbres favorisoient aucunement sa témérité, mais en plein jour, avec bien plus do péril, et de scandale. Elle nous semble encore digne de reprehension, parce que l'entretien qu'ils y ont ensemble, est si ruineux pour l'honneur de Chimene, et descouvre tellement l'avantage que sa passion a pris sur elle, que nous n'estimons pas, qu'il y ait guère de chose plus blasmablo en toute la Pièce. Il est vray que Rodrigue y fait ce qu'un Amant désespéré estoil obligé de faire, et qu'il y demeure bien plus dans les ternies de la bienséance, qu'il n'avoit fait la première fois Mais Chimenp au contraire, y abandonne tout ce qui luy restoit de pudeur,

et oubliant son devoir pour contenter sa passion, persuade clairement Rodrigue de vaincre celuy qui s'exposoit volontairement à la mort pour sa querelle, et qu'elle avoit accepté pour son défenseur. Et ce qui la rend plus coupable encore, est qu'elle ne l'exhorte pas tant à bien combattre, pour la crainte qu'il ne meure, que pour l'espérance de l'espouser s'il ne mouroit point. Nous laissons à part l'ingratitude et l'inhumanité qu'elle fait paroistre, en sollicitant le deshonneur de D. Sanche, qui sont de mauvaises qualités pour un principal personnage. Cette Scène donc a toute l'imperfection qu'elle sçauroit avoir, ,si l'on considère la matière, comme faisant une partie essentielle de ce Poëmo. Mais en recompense, la considérant à part, et détachée du sujet, la passion qu'elle contient nous semble fort bien touchée, et fort bien conduitte, et les expressions dignes de beaucoup de louange .

La seconde et troisiesme Scène ont leur défaut accoustumé, de la superfluité de l'Infante, et font languir le théâtre, parie peu qu'elles contribuent à la principale aventure. Il est vray pourtant qu'elles ne manquent pas de beaux mouvemens, et que si elle estoient nécessaires elles se pourroient dire belles.

Nous croyons la quatriesme moins inutile que ne le prétend l'Observateur, puis qu'elle descouvre l'inquiétude de Ghimene durant le combat de ses Amans, et qu'elle sert à luy faire regasgner un peu de la réputation qu'elle avoit perdue dans )a première.

Pour la cinquiesme, outre qu'elle donne juste sujet à l'Observateur, de remarquer le peu de temps que Rodrigue a eu pour ce combat, lequel se devant faire dans la place publique, et par la permission du Roy, demandoit beaucoup de cérémonies ; elle a encore le défaut de l'action que D. Sanche y vient faire de présenter son espée à Chimene,

suivant la condition que luy a imposée le vainqueur. Puis pour achever de la rendre tout à fait mauvaise, au lieu que la surprise qui trouble Chimene devoit estre courte, le Poëte Ta estendûe jusques à desgouter les Spectateurs les plus patiens, qui ne se peuvent assés estonner que ce D. Sanche no l'esclaircisse pas du succès de son combat avec une parole, laquelle il luy pouvoit bien dire, puis qu'il luy peut bien demander audiance deux ou trois fois, pour l'en esclaircir. A quoy Ton peut adjouster qu'il y a beaucoup d'injustice dans le transport de Chimene contre luy qui l'avoit servie et obligée, et que si elle eust fait paroistre sa douleur, avec plus de tendresse et de civilité, elle eusl, plus excité de compassion qu'elle ne fait par ses violences. D'ailleurs, il y pourroit avoir encore à redire, à ce qu'ayant promis solennellement d'espouser celuy qui la vengeroit de Rodrigue, maintenant qu'elle croit que D. Sanche l'en a vengée, elle tranche nettement qu'elle ne luy tiendra point parole, et le paye d'injures et de refus ; au lieu de se plaindre de sa mauvaise fortune qui luy a ravy par son propre ministère celuy qu'elle aymoit, et qui la livre à celuy qu'elle ne pouvoit souffrir.

Dans la sixiesme Scène où elle avoue au Roy qu'elle ayme Rodrigue, nous ne la blasmons pas, comme fait l'Observateur de ce qu'elle l'avoue, mais de ce qu'oubliant la resolution qu'elle avoit faite, dans la quatriesme Scène du troisiesme Acte, de ne point celer sa passion, pour sa plus grande gloire, elle semble l'avoir voulu dissimuler jusqu'alors, et par conséquent l'avoir jugée criminelle. Par cette inégalité de Chimene, le Poëte fait douter s'il a connu l'importance de ce qu'il luy avoit fait dire luy-mesme,

Voyant que je l'adore et que je te poursuis,

El laisse soupçonner qu'il ait mis cette généreuse penséfl

dans sa bouche, plustost comme une fleur non nécessaire, que comme la plus essentielle chose, qui servist à la constitution de son sujet.

Dans la suivante nous trouvons qu'il lùy fait faire une faute bien plus remarquable, en ce que sans autre raison que celle de son amour, elle consent à l'injuste ordonnance de Fernand, c'e^t à dire à espouser celuy qui avoiLtué son Père. Le Poëte voulant que ce Poëme finist heureusement, pour suivre les règles de la Tragicomedie , fait encore en cet endroit que Chimene foule aux pieds celles que la Nature a establies, et dont le mespris et la transgression doivent donner de l'horreur aux ignorants et aux habiles. I

Quant au Théâtre, il n'y a personne à qui il rjë soit esvjdent qu'il est mal entendu dans ce Poëme, et qu'une mesme Scène y représente plusieurs lieux. Il est vray que c'est un défaut que l'on trouve en la pluspart de nos Poëmes Dramatiques, et auquel il semble que la négligence des Poëtes ait accoustumé les Spectateurs. Mois l'Autheur de celuy-cy s'estant mis si à l'estroit, pour y faire rencontrer l'unité du jour, devoit bien aussi s'efforcer d'y faire rencontrer celle du lieu, qui est bien autant nécessaire que l'autre, et faute d'estrle observée avec soin, produit dans l'esprit des Spectateurs autant ou plus de confusion et d'obscurité.

A l'examen de ce que l'Observateur appelle Conduite, succède celuy de la Versification, laquelle ayant esté reprise sans grand fondement en beaucoup de lieux, et passée pour bonne en beaucoup d'autres, où il y avoit grand sujet de la condnnner, nous avons jugé necesaires pour la satisfaction du Public, de monstrer en quoy la censure des Vers, a esté bonne ou mauvaise, et en quoy l'Observateur eust eu encore juste raison de les reprendre. Toutesfois, nous

n'avons pas creu qu'il nous fallust arrester à tous ceux qui n'ont autre défaut que d'estre foibles et rampans, le nombre desquels est trop grand, et trop facile à connoistre, pour y employer nostre temps.

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