XXXVI. — L'INNOCENCE j
ET LE VERITABLE AMOUll DE ClIYMENE.
Dédié aux Dames (1).
)OUVEZ-vous bien souffrir, Mes- dames, que celle £' S&2 qiu a Paru comme un soleil au Ciel de vos Beautez, , .'\ et qui a été adorée comme une Divinité dans le Temple de vos Vertus, où vous confessiez à genoux, qu'au seul Autel de ses perfections les mortels dévoient apporter toutes leurs offrandes de respect et de service, soit aujourîd'huy obscurcie et prophanée par des blasphèmes insupportables.
Les Hommes qui doivent aux Dames toute sorte de services et de devoirs, ont mauvaise grâce d'offenser l'innocence, et vouloir ternir la perle des Beautez du monde, Chymene, par une tâche noire de calomnie : mais comme les foibles nuages ne servent que pour augmenter la lumière du Soleil et luy donner des nouveaux charmes ; ainsi ces vapeurs de calomnie feront briller avec plus d'éclat la splendeur de sa vertu.
De toutes les' foiblesses des Hommes il n'y en a point de pire que l'erreur de leurs entendemens, qui leur étansdoiw nez pour discerner le vray d'avec le faux, s'arrêtent plutôt à l'apparence, qu'à la vérité, laquelle a mis un certain prix aux choses, qui ne peut être changé ny diminué par celuy que l'opinion y met, et c'est se condamner soy-méme que
(i) Auteur inconnu.
Éd. princ. S. I. Imprimée, cette année, M.DC.XXXVIII. In-8° de 47 pages. — Publié d'après l'exemplaire de la Bibliothèque de l'Arsenal (13826. B.).
d'en faire jugement selon ce qu'elles paroissent, et non pas selon ce qu'elles sont.
C'est neantmoins ce que faict aujourd'huy le Censeur du Cid qui accuse sur la seule apparence, la Reyne des Beautez, Chymene, etl la blâme d'avoir préféré l'amour à l'honneur et au devoir que l'humanité exige de nous, disant que son amour est une infâme passion, et en conséquence se plaint que l'on pare aujourd'huy le vicejdes ornemens de la vertu prenant pour appuy, l'oracle des jugemens, l'Académie Françoise, qui charge Chymene d'avoir trahy ses obligations naturelles en faveur de sa passion.
Il falloit en accuser le Poëte qui a voulu favoriser son Poëme aux dépens de Chymene, la faisant consentir au mariage de Rodrigue par la seule violence de son Amour, croyant bien faire d'imiter Virgile qui d'une honnête Femme, en fist, pour embellir son Poëme, une impudique ; de quoy Virgile est blâmé d'avoir diffamé une personne qui ayma mieux mourir que de vivre sans honneur : Mais ce qui m'étonne le plus, c'est qu'on ne se contente pas de descrier l'Auteur du Cid, on condamne encore Chymene sur la seule apparence, sans être oûys : Personne ne défendant la cause de cette innocente, dont l'amour est plus pure que crystal et les clairs rayons de l'astre du jour ;
Je le veux faire voir, et ôter le masque aux calomnies par plusieurs belles véritez : et pour donner entrée à mes pensées, il faut entendre que l'amour de Chymene, n'est pas un amour que le commun appelle passion, qui rend esclave la raison, son amour n'étant qu'une disposition à la perfection puis qu'il ne respire qu'à s'unir au bien qui luy manque. Les passions, dit le Prince des Philosophes, procèdent d'un principe vicieux ; mais l'amour tire son origine de la beauté et consequemment de la (bonté, puis que l'une et l'autre ne se séparent jamais selon l'école, et rarement
selon l'expérience : car quand la nature a donné la beauté aux Dames en partage, et en même temps une c^ouceur qui attire par une douce violence nos inclinations ^ les aymer, le Ciel comme plus puissant, leur a donné une bonté pour se faire adorer.
Je sçay qu'Euripide appelle en sa Medée L'amour une fureur, Ciceron une maladie, Hésiode une rage, Virgile une folie, Isidore un excez de lièvre, d'autres une altération de l'esprit : mais ils entendent parler de cet amour naturel, ou plutôt de cette passion qui enchaîne nos cœurs, maîtrise nos aines avec un tel empire qu'elles n'agissent que par son mouvement, et étans maîtrisez par elle, nous changeons en mesme tems et de condition et de nature, nous sommes si differens de nous mêmes qu'on ne nous connoit plus.
Au contraire le véritable Amour est ceiuy, dont les effets sont des continuelles complaisances et aggreemens d'esprit qui procèdent de l'admiration du sujet aymé, sans violenter nullement nôtre volonté, ny altérer en aucune façon le reste des puissances de nos âmes.
Il se présente quelquefois à nos yeux des objets qui semblent nécessiter la puissance de nos affections par leurs beautezet perfections, capables de rendre idolâtres les aines les plus religieuses, et alors il faut craindre que nôtre Amour ne devienne une passion, si nous nous laissons aller au gré de nos sens, comme par exemple, une ame qui reçoit les touches et les atteinte* d'une rare Beauté a les forces de son coulage si tendres, qu'elle n'a plus de cœur que pour la Beauté qui l'a frappée de ses traits, et est tellement changée en feu, que tout son cœur se treuve noyé dans les flammes de son -Amour.
Et puis qu'on se noyé aussi bien dans l'Amour comme dans la Mer, pour éviter ce naufrage il faut sonder le gué et avoir la raison pour guide : Quoy qu'un Ancien ait dit
autrefois qu'il s'étonnoit, comment la raison qui n'est dans le cerveau que comme un point, pouvoit commander à nos sens, et s'étendre au reste du corps : mais celuy-là ne sea-7 voit pas que la raison est au cerveau, ou plutôt en notre ame, ce que le Soleil est au Ciel, et que nos passions n'ont qu'autant de force, et nos sens autant de lumière, qu'ils en empruntent de son flambeau. Gomme le Soleil donnant un jour à plomb sur la tête des petits Gupidons qui se baignoient dans les fontaines des plaisirs, les fît dans un instant dissiper, 'ainsi la raison (l'œil et le soleil de nôtre ame) s'élevant et paroissant au dessus de nos passions déréglées, les dissipe et les met en fuite ; aussi ne faut-il pas que nôtre esprit règle nôtre amour par le conseil de nos appétits, mais il faut que la seule .raison règle nos affections, et qu'elle ne les porte qu'à des plaisirs innocents^ dans des complaisances et aggreemens d'esprit, qui rassasissent nos honnêtes appétits ; La fin d'un vray Amour n'étant pas un plaisir brutal, mais seulement l'union des cœurs, des esprits et des volontez : puis que l'Ecole nous enseigne avec l'expérience, que toute fin doit perfectionner son sujet ; or estil que le plaisir brutal ne peut perfectionner l'Amour, au contraire le|rend languissant et mourant: et partant il ne peut étro la fin d'iceluy, mais bien de la passion qui est entièrement attachée à la brutalité, qui n'est autre que l'amour et l'entretien des âmes brutales et aveuglées et nonlpasdes belles âmes éclairées d'une Divinité : C'est pourquoy on dit qu'il n'appartient pas à tout le monde de sçavoir aymer, c'est un art dont la nature véritablement produit la. matière et nous avance les dispositions premières, mais une Divinité nous en donne la forme, et la perfection.
OrChymene en ses affections n'a jamais passée les bornes posées par les loix de la Civilité, n'ayant jamais entretenu son Amant que dans les termes les plus humbles d'un hon-
néte respect, il n'y a point eu de vapeurs ny de fumées d'appétits déréglez, qui ayent pu souiller cette ame remplie d'innocence et de pureté : Chymene a bien adoré le flambeau de l'Amour, mais non pas sa fumée.
Si dans son Amour, elle est animée et conduite par un esprit Divin, comme nos Sages tiennent qu'il y a un esprit d'en-haut qui nous conduit et nous emporte par quelque forte. et douce violence, ne doit-elle pas préférer les mouvemens divins à ceux de la nature. i
Il est bien vray qu'il semble que les Loix morales et éelles de la nature nous engagent étroitement à proférer le devoir à l'Amour, mais qu'elle raison d'être tellement esclave de ces ordonnances mortelles, et de ces décrets humains, au préjudice des divins qui autorisent le privilège de nôtre franchise et de nôtre liberté ; Les enfants (dit Sénec) n'appartiennent à leurs parens que par despence, mais à euxmesmes par propriété : une ame qui ouvre son cœur pour autruy à la pieté et le ferme pour soy-méme, n'est pas pitoyable, mais cruelle.
Voulez-vous qu'une pauvre Fille se donne entièrement en proye à la cruauté, et qu'elle soit la victime innocente sacrifiée pour l'intérêt d'autruy : l'Amour n'est pas tributaire de la cruauté, ny de la violence, lequel, n'étant- pas une passion attachée à nos sens, ains au dire d'Horace, une puissance de l'ame, ne peut être sujette aux Loix de la nature, qui n'étendent leur empire que sur les actions externes du corps, et non pas sur celles de l'esprit : Les Dieux ont conjoint à l'ame le corps de l'Homme afin que l'ame se servit du corps : et vouloir préférer le devoir naturel à l'Amour, c'est rendre l'ame sujette au corps (puis que l'Amour est une de ses puissances, c'est soumettre la partie plus excellente à la pire, et préférer la partie mortelle à l'immortelle.
Les maximes de l'Amour doivent être préférables à celles
du sang, et une grande lumière fait eclypser la clarté d'un petit flambeau ; comme le soleil en son plein midy a ses rayons sans ombre, aussi quiconque aime parfaitement, ne peut plus treuver aucune chose assez forte pour détruire sa flamme: car lorsque l'Amour a fait choix d'une ame pour être le lit de ses délices, cette ame se .treuve dans un si grand contentement et dans un si doux calme que toutes les adversitez ensemble ne sont point capables do rompre les doux liens de son amour.
L'Amour esft un feu grégeois que les eaux des afflictions] ne peuvent éteindre, et comme lo feu dans la rigueur de l'hyver redouble ses forces, ainsi le feu do nôtre Amour (qui se dilatte durant nos plus chers plaisirs) se retire au dedans au sentiment de la glace de nos afflictions, il reprend de nouvelles forces pour combattre, ou plutôt abfyalre tout ce qui luy est contraire : C'est pourquoy le plus généreux des Poètes dit que l'Amour se rend vainqueur de toutes choses, el que tous les mortels luy doivent rendre hommage et obeïr à ses loix ; Boece dit qui est-ce des mortels qui peut donner des loix aux Amans? L'Amour est à soyméme et ne dépend d'aucune loy. f
Pourquoy donc reprenez-vous Ghymene d'avoir aymé Rodrigue? vous l'accusez d'avoir aymé un criminel et le meurtrie]' de son Père : Dites-moy, je vous prie, appellez-vous un Homme criminel pour avoir défendu l'honneur de sa maison, et un meurtrier celuy qui a tué^dans l'honneur? mais quand même Rodrigue seroit criminel au regard de Chymene, elle ne l'aviné pas comme criminel, elle l'ayme comme vertueux et lo plus généreux des Hommes ; Chymene ne peut être blâmée de son Amour puis que l'engagement de son Amour à Rodrigue, avoit précédé la mort de son Père. Il n'est pas toujours, dit Senec, en la puissance d'une personne do cesser d'aymer quand il luy plait ; et
Chymene étant mariée à Rodrigue de volonté (la vraye nature du mariage consistant en ce^te union selon l'opinion même de l'observateur du Cid) n'étoit-elle pas obligée del'aymer ?
Mais après tout, ne semble-il pas que nous ayons plus d'obligation à l'amour qu'à la nature qui n'est qu'une puissance aveugle et ne sçait ce qu'elle fait, car le plus souvent la nature engendre contre son intention,' un homme désirera d'engendrer un fils et il aura une fille, qu'elle obligation je vous prie luy a cette fille qui est au monde contre ses jntentions, et que si le Père pouvoit la changeroit en un fils. ■ • I
Si Aristote a dit que la femme étoit faite daventure et sans intention de la nature on s'est trompé de croire que ce fut pour quelque imperfection, la femme étant parfaite en son être et rendant la nature humaine accomplie en sa perfection : mais c'a été pour faire voir que la femme n'a point tant d'obligation à la nature qu'à l'amour, lequel donne la vie par sa disposition avec l'Autheur de la nature.
Certains Anciens se représentant le monde comme un enfant languissant, ont appeliez l'Amour la mammeile du monde, d'autant que l'Amour nous nourrit du lait de ses douceurs. L'amour polit le corps, le rend agréable, et faict que nos yeux sont au corps ce que les Astres sont au Ciel: on peut même dire avec les Poètes que l'Amour est Pâme du monde, la lumière des esprits, et l'unique sujet des delices qui se trouvent dans la vie, et qu'en toutes les diverses Mers du monde il n'est point un port si favorable que celuy où il nous fait aborder.
Mais laissant tous ces sentimens à part, je veux faire voir que Chymene a plus donné à* la mort de son Père qu'à son Amour : Si tôt qu'elle receut cette funeste nouvelle de la mort de son Père, elle versa une si grande abondance de larmes, qu'elle pensa se noyer et s'abîmer dans ses
pleurs, perdant la respiration dans la foule de ses sanglots, et spns aucun delay, elle alla en ce triste état treuver le Roy et presque pâmée se jette à ses pieds, implore sa Justice par ses pleurs et ses soupirs, qui faisoient parétre davantage les tristes pensées de son ame, que des simples paroles : car si nos paroles ne nous sont que les signes des nos aines et les images de nos pensées, les soupirs qui procèdent immédiatement du cœur, sont des signes plus certains de nos douleurs que ne sont nos paroles; veu même que les plus grandes douleurs sont muettes et qu'un triste silence est le langage ordinaire des affligez. Vous voyez donc que Chymene n'a pas (comme dit le Censeur) poursuivy lâchement la vengeance de la mort de son Père, ny préféré les sentimens de son Amour à ceux de la nature.
Mais après avoir satisfait aux loix de la nature et à tout ce que l'hurhanité exige des enfans, voulez-vous qu'ayant perdu son Père, elle perde encore son Amant?
Stilpon disoit que ceux-là n'étoient pas bien avisez qui enfermoient leurs esprits dans le tombeau des morts pour oublier les vivnns, et que c'éloit une extrême folie, si ayant perdu un œil, il falloit aussi arracher l'autre, et coupper un pié si tôt que l'autre pié seroit blessé, ou tirer hors de la bouche toutes les dents si une seule étoit tombée : ainsi Chymene ayant perdu la moitié do sa vie falloit- il qu'elle mit l'autre au tombeau; lin Jardinier fait bien mieux, si quelqu'un de ses arbres est mort, il ne coupe pourtant les autres, ains ayans l'œil dessus tâche de reparer la perte qu'il a fait.
Blâmerez-vous Chymene de l'avoir imité laquelle par l'adresse de son esprit ai satisfait et à son Père et à son Amant, car comme elle vçrsoil un ruisseau de larmes pour la perte de son Père, en même tems elle consideroit son Amant au travers du crystnl de ses larmes et de l'œil, qui
est la langue du cœur, luy témoignoit qu'elle Taymoit ou plutôt qu'elle l'adoroit comme le Roy de son cœur, et l'unique Soleil de son ame : £t si elle poursuivoit sa mort ce n'étoit que d'une haine forcée et comme contrainte par les loix de la nature.
Mais le Roy touché de la compassion de ses maux et $.q ses souffrances, luy demande si elle n'ayme pas Rodrigue : à ses paroles son ame se pâme et se fond d amour, mais bien plutôt de douleur et de tristesse; dont son cœur étant pressé son sang se glace tellement dans ses veines, qu'elle demeure immobile, et tombé en même temps en pâmoison.
Le Censeur passionné contre cette pauvre Ghymene, dit qu'il vaudroit mieux qu'elle fût morte dans cette pâmoison que de revivre pour épouser le meurtrier de son Père : Il seroit bien étonné si je luy faisois voir qu'elle y est morte, non pas pour luy donner contentement, mais pour montrer qu'elle n'a pas violée les loix de la nature, ny trahy ses obligations naturelles en faveur de son Amour, puis qu'en cette mort elle a rendu la vie à celuy qui luy avoit donné.
L'on peut parler de la mort en jdeux façons, ou comme une totale séparation de l'ame d'avec le corps, ou seulement pour l'extinction de nos sens, comme il advient en une longue et cruelle syncope qui ne mérite pas moins le nom de mort, que le reste, d'autant qu'elle en a les effets, et que d'ailleurs l'ame pourroit n'être séparée du corps et toutefois ne le point animer, suivant l'opinion de nos Sages qui tiennent unanimement que Dieu l'y peut conserver, non plus pour animer, mais seulement pour y être présente, comme par exemple, un homme vient à mourir, un instant après sa mort l'ame peut demeurer dans son corps, non pas comme animante mais présente; ce n'est donc pas toujours la séparation du corps d'avec l'ame, qui fait la mort, mais la perte des fonctions de la vie.
Cela étant je ne fais aucun doute que Chymene ne soit morte dans sa pâmoison, ou son ame fut privée de toutes les fonctions de la vie ; et si son Amant y eût été, il auroit recueilly en la bouche de sa Maîtresse la dernière éteincelle de son esprit. Mais le Ciel ayant destiné Chymene à Rodrigue pour étrp son Epouse, luy rend la vie, et la relevé du tombeau de sa syncope.
Je sçay bien que des esprits délicats et pointilleux me pourront dire qu'il n'y a point d'apparence de croire que Chymene ayt été morte, ny de faire passer sa guerison pour un resuscitement, les Dieux immortels ayons bien d'autres soucis, qu'à songer à faire des miracles et à donner des plaisirs à Rodrigue et à Chymene ; qu'il est vray qu'ils accordèrent bien autrefois à Orphée le retour d'Euridice, et à Almeste celuy d'Alceste par ce que l'un et l'autre étoient Marits de ces belles Dames : Mais que nous n'avons point encore eu nouvelle, qu'ils ayent fait ce miracle pour des Amants.
Il faut icy, M es-dames, que j'implore la beauté de vos Esprits au défaut de mieux pour satisfaire à ces belles et subtiles objections de nos adversaires.
Est-ce une chose inoùye que les Dieux immortels fassent des miracles? ont-ils les bras plus courts qu'ils n'avoient du tems de nos Pères quand ils couvroient la Terre et la Mer de prodiges et de transformations? si leur souveraine puissance n'est non plus bornée maintenant qu'elle étoit pour lors, qu'elle peine treuvent-ils à croire, qu'elle s'exerce en faveur de deux Amants? Chymene et Rodrigue, sont-ils des objets si désagréables à leurs boutez que toutes les faveurs du Ciel y deussent être mal employées? Chymene et Rodrigue ont ils assez reeeu de grâce d'enhaut, soit en euxmêmes, soit en leur fortune pour présumer qu'ils n'en receuvront davantage? Chymene la plus aymable que le Soleil
vit jamais ne pouvoit elle pas espérer du Ciel d'autre faveur? Le Ciel ne devoit-il pa^conserver tant de perfections et de grâces, dont il avoit embelly son corps et son ame.
Si vous trouvez étrange que le Ciel Ta marié avec celuy qui a tué son Père, il faut donc le reprendre de tous les effets de la nature, où les choses qui semblent être plus en contraste et plus éloignées s'unissent davantage, comme si la cause qui les met en opposition, leurservoit d'un lieu et d'une conjonction plus étroite, ainsi les Elemens s'unissent se faisant la guerre : et c'est par des ressorts inconnus à nos esprits : Les Cieux, dit Pytagore, quoy qu'ils ayent divers mouveinens et des. branles différents, s'accordent à leur discorde, jusques à faire une douce harmonie : ainsi est-il des Planettes, qui par leurs aspects contraires n'empêchent la conjonction de leurs regards : mais Ovide, ne dit-il pas que ceux qui se sont faits la guerre, s'embrassent plus étroitement ; et comme le Soleil à travers un broûillar est plus ardent aussi est l'Amour à travers les nuages d'un courroux ; ne scait on pas que les colères des Amants sont rengregemens d'amour : et comme dit Plaute, il se rencontre quelquefois des grandes inimitiez entre ceux qui ayment ; mais le Ciel favorable aux Amants les remet bien ensemble et s'ayment deux fois plus qu'auparavant.
Qu'avez-Vous encore à m'opposer? si vous me dites que les Dieux n'opèrent extraordinairement que pour les choses justes et raisonnables. N'étoit-il pas juste et plus que raisonnable de faire cueillir ensemble à Rodrigue et à Chymene autant de roses, de fruitk et de contentemens en la parfaite jouissance de leurs désirs, comme ils ont ressentis d'espines, de $sgra;ces et de mal-heurs durant tout le cours de leurs calamitez passées ; et puis qu'ils étoient unis de cœur et d'ame il semble que c'estoit commettre un homicide, que d'en séparer les corps, veu même qu'un des premiers de
nos Sages dit que l'Amour est une certaine vie qui lie en-: semble l'Amant et l'aymé. Il étoit trop juste de les marier en effet puis qu'ils l'étoient de volentq:
Mais ce n'est pas à faire aux Hommes à être Juges des Dieux, qui opèrent par des ressorts inconnus à nos yeux. Il suffit de connoitre que les Dieux ont approuvez le flux et reflux de leurs Amours puis qu'ils les terminent à un nœud saeré par le commandement du Roy (qui est un rayon de leur Divinité) et que l'Amour de Chymene étoit légitime puis qu'ils l'ont autorisez.
L'estime, Mes-dames, que je fais de vôtre mérite m'a obligé à défendre vôtre honneur, défendant celuy de Chymene. Et jsi on me blâme d'avoir apporté des sentimens contraire^ 'à ma condition, je me mettray à labry de vôtre protection"; il n'y aura que les esprits malades qui oseront vous choquer puis que le Ciel et les Eléments reuerent vos puissances .
Je ne veux pas imiter ces Poètes, ces Philosophes, et Législateurs, Hésiode, Platon, Solon et autres qui amènent et conduisent l'Amour, de la Ville de Helicon en l'Académie, couronné de chapeaux de fleurs, honoré et accompagné de plusieurs couples d'amitiez et de société, car leur Amour n'étoit qu'une Idole qui représentait un Amour profane, sensuel et vicieux, je ne veux pas faire triompher un semblable'Amour : aussi ne se rencontre-il pas parmy les honnêtes iDames : mais mon intention n'est autre que d'élever l'Amour vertueux et celuy qui est divin et épuré, et par même moyen faire accorder au Censeur du Cid qu'il s'est arrêté plutôt à l'apparence qu'à la vérité lors qu'il a appelle l'Amour de Chymene (qui est plus pure que l'or} une passion impudique, pour avoir épousé celuy que les Dieux et les Roys luy ont donnez.
Il ne devoit ce me semble profaner injustement ce qu
tout le monde a révéré : et puis que le Cid a été admiré de toute la France, même de ceux qui se rendent aujourd'huy Censeurs avec luy, il devoit luy rendre hommage et non pas porter envie à sa gloire.
L'Auteur du Cid a juste sujet de dire avec l'Homère François (que l'envie n'a non plus autrefois épargné que luy) '■> • >
L'un Ut nies œuvres pour apprendre, Vautre Us lit, comme envieux, Il est bien aisé de reprendre,
Mais maUaisè de faire mieux,
IPfalloit que le Censeur fit un second Poëme sur la même
matière, où les défauts du premier eussent été doucement
corrigez : et par ce moyen iLs'eut fait plus admirer que le
premier ; au lieu de causer une querelle et une division parmy'
les esprits.
Il paroit plus de bonté à. louer ce qui est bon qu'à re- * prendre ce qui est mauvais ; Ne se riroit-on pas d'une personne qui s'approcheroit d'un flambleau pour prendre sa fumée: l'œil qui est l'image du Soleil ne se doit plaire qu'aux doux regards.
Un Philosophe Grec ennuyé des larmes d'Heraclite, blàmoit la nature de luy avoir donné des yeux, car il n'en usoit / que pour la blâmer et pleurer ses défauts, au lieu d'en admirer les raretez et excellences: ainsi c'est avoir mauvaise grâce de pleurer ou censurer ce qui a été approuvé et admiré de tout le monde. I " i
Laërtius rapporte qu'un certain se plaignoit un jour des écrits d'Antistenes, mais Zenon Juy demanda, y a-il quelque traits en eux qui t'agréent, l'autjre luy dit je ne sçay. Zenon répliqua aussi-tôt, je m'étonne de ton impudencp, tu fais un mémoire de ce que tu estime être dit mal à propos par un tel Philosophe, et tu as oublié ses sages discours ; ainsi au
lieu de censurer le Gid il falloit admirer ;tant de beaux et riches sentimens, et tant de belles paroles que l'Auteur du Cid a fait éclater en beaucoup d'endroits de son Poëme, où il a semé un bon nombre de vers excellents accompagnez d'une délicatesse de belles et riches pensées qui ont véritablement éblouis et 'charmez nos esprits et nous ont donnez plus de satisfaction que tous les autres Poëmes ensemble.
Le Censeur du Cid ne peut ternir la gloire et l'honneur du Poëte l'accusant de charme et d'enchantement, il y en a beaucoup qui feroient vanité d'une telle accusation, car n'est ce pas une belle chose de pouvoir faire des prodiges innocemment. On peut dire avec vérité que l'Auteur du Cid a trouvé luy seul la Pierre philosophale, puis que d'une matière basse et défectueuse (au dire de nôtre Censeur) il en a, fait de l'or, dont l'éclat nous a surpris et éblouis.
Sçavoir gagner les cœurs, c'est une divine science qui n'est sujette aux règles ny aux loix de la Poésie : c'est pourquoy il ne se faut pas 'étonner si nôtre Poëte n'a point observé une régularité dans son Poëme.
Ciceron dit que le travail des Hommes n'est pas si noble, que le don du Ciel, ny l'acquis que le naturel, car sçavoir l'art de plaire, ne vaut pas tant que sçavoir plaire sans art. Il y en a beaucoup qui ont mieux fait n'étant qu'éclairez de la lumière de la nature que de celles des sciences. Aux premiers siècles et en l'aage d'or de la république Romaine, l'étude des sciences n'étoit pas connu, les Hommes déco teins netoient instruits que par la nature ;j aussi l'esprit n'est pas le fruit de l'étude, mais un avantage de naissance, et pour toutes choses, il faut avoir la naissance heureuse et avoir été regardé favorablement des Astres, et que la nature soit pour nous ; autrement s'est se travailler en vain, si elle nous est contraire ; c'est bâtir sans fondement et semer
sur les rochers : tous les Hommes sont nez raisonnables et ne doivent leur raisonnement qu'à la nature.
Les Philosophes et les autres célèbres inventeurs des Arts ont été estimez de la lie du peuple, et n'étoient que des ignorans avant que! d'avoir fait parétre leur esprit dans leurs ouvrages. Vous voyez des hommes qui ne se sont jamais arrêté à ces basses Ecoles, ni étudiez aux règles des Sciences qui ont le sens commun fort bon, le courage extrêmement relevé, et qui se perfectionnent dans l'usage des affaires : Si ces basses sciences sont profitables ce n'est qu'entant qu'elles préparent l'esprit, mais plus souvent le retiennent et l'empêchent de parvenir aux choses grandes : et je peu dire avec vérité qu'il y a des connoissances si superflues et des occupations d'esprit si frivoles que la perte du tems est le moindre mal qu'on fait, quand on s'y adonne, car ordinairement elles nous détournent des bonnes actions, dissipent les forces de nos âmes, les remplissent d'habitudes molles, et rendent l'Homme impuissant de profiter au public, et d'être utile à soy-méme : c'est pourquoy Caton voulant divertir la jeunesse Romaine de oes frivoles occupations bannit de Rome les Orateurs Grecs, qui ne s'occupoient qu'à arrêter l'esprit de la jeunesse §ur1ïSiPt)asses connoissances, au lieu de l'élever, de former l'entendement, fortifier \le courage, et allumer le désir de la gloire.
Un certain Empereur Pptyen jugea qu'il étoit expédient pour ôter le cœur aux Chrétiens, de leur laisser ce morne amusement, et cette occupation languissante, Enfin il n'y a que l'étude de sagesse qui doit être estimée, tous les autres sont peu de choses, et dignes seulement des petits enfans, Senec dit que la sagesse est une chose grande et de large étendue, et que la vertu ne se veut pas contraindre en un lieu étroit.
Il ne faut donc pas reprendre nôtre sage et vertueux
Poëte d'avoir trop étendu son Poëme et de n'avoir point observé les étroittes reguliaritez de la Poésie, veu même qu'il n'importe de quel bois soit faite la flèche pourveu qu'elle touche le but.
Nôtre divin Poëte n'a eu autre intention que de contenter les plus gentils esprits, il les a non seulement contenté, mais ravy ; que son Poëme soit régulier, ou irregulier, cela luy doit être indiffèrent, il n'enviera jamais à son Censeur la première Ghaize dans les Ecoles, pendant qu'il sera regardé et considéré dans la Cour, comme l'unique et le plus ravissant des Poëtes (l)1. ,
(i) Nous avons .conservé la singulière ponctuation de l'auteur, et l'accord, plus singulier encore, qu'il fait du participe passé, conjugué avec avoir, avec le sujet du verbe, exemples :
Page 465 : « Chimene n'a jamais passée les bornes... ». — 472: « Certains Anciens ont appelé^ l'Amour... ».
Nous ajoutons, en terminant que, si nous avons reproduit, d'après les origittaux, les pièces pour et contre le Cm, avec toute l'exactitude dont nous étions capable, toutefois, ne songeant pas à donner un fiic-simile de chaque pièce, nous avons cru devoir changer, pour la facilité de la lecture, les 1 en/, les u en v> les/ en s, etc.