‹ La Queste du GraalChapitre 11 sur 62 · NEBO · texte numérisé non relu

NEBO

— Chère âme, vous voilà donc à ce mépris du monde, à cette conscience de ses œuvres vaines et de ses pompes ridicules, qui eSt le commencement du penseur, de l'initié et du saint. Vous venez de dire la prière de Polyeuete. pas toute cependant. Levez les yeux, ce ciel qui plafonne Paris s'étend sur tout le monde et couvre des vierges et des génies. Des croix se dressent vers lui, des mains s'y tendent, des cœurs s'y élèvent et de saintes douceurs, d'adorables idées en tombent pour les pieux et les exaltés. Satisfaites la charité en pleurant sur Babylone, mais satisfaites à vous-même en vous haussant d'un grand effort, au-dessus de ce vieil Occident qui se désorbite. Qu'importent les lieux de nos corps, temporaires comme eux, notre âme est de toujours ; agrafons notre anneau à la chaîne intellectuelle du Verbe de Dieu! Les multitudes inconscientes, irresponsables, obéissent à des lois fatales, à jamais laides, ignares et malheureuses. Seul, l'initié peut les soulager, les purifier et les sauver, car seul, il peut commander aux trois mondes ; mais la multitude n'a pas le courage d'étrangler les chimères qui la perdent, et, de mirage en mirage et de sottise en malheur, elle tombe dans la mort. Il n'y aura jamais de Progrès ; le malheur se métamorphose seulement avec une variété si imprévue qu'on s'y trompe quelque temps. L'honneur de l'humanité n'est pas aux mains des foules ; leur tourbillon

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pitoyable passe et disparait ; qu'importe, pourvu qu'un solitaire saehe encore les soixante et douze noms de Dieu, qu'une vieille égrène son rosaire, qu'une princesse Paule reste vierge et qu'un artiste perpétue la forme. Qu'importe à ceux qui, comme nous, conscients de leur immortalité, se savent indissolublement fiancés à l'Absolu, qu'une nation se suicide? Qu'importe ce qui n'est pas éternel : par le beau et par le vrai, allons à Dieu ; soyons des tabernacles d'idéalité ; si la fin latine n'était pas si sûre et si proche, nous devrions nous dévouer à cette race ; mais, quand un pays proclame l'égalité, cette négation de toute science et de toute révélation, il se voue à l'égalité du joug — et du joug étranger. Dieu lui-même ne peut sauver les damnés malgré eux ; le tenteriez-vous sans folie ? Caliban règne dans toute l'île ; ses fds ont eu des fils, atroces et sans Dieu, qu'ils se vautrent. Vous, mon Ariel, cachez vos ailes frissonnantes ; elles sont séditieuses chez les pourceaux ; comme je cache ma science, Prospéro dédaigneux de disputer un peu de terre à des taupes et de ramasser une pourpre où tant de limaces ont bavé ! Il est une acropole qui défie l'escalade du vulgaire, nous y enfermerons nos rêves, et, repoussant d'un pied calme tout ce qui est à tous, à nous deux, mon Ariel, nous ferons un monde, plus beau et plus grand que le leur, un monde de mystère ineffable et inaccessible !

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