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LE CANTIQUE DES GEMMES

CONSÉCRATION ÉROTIDE

LE CANTIQUE DE NEBO

Bénissez mon orgueil, Œlohim des superbes.

J'ai gravi la montagne où tes foudres écrivent sur le flanc des nuées; j'ai empli mon oreille des fracas du tonnerre, et devant tes éclairs mon œil n'a pas cillé.

Roulé par la tempête et fouaillé par les pluies, m'ensanglantant au roc mais ne me rendant pas, j'ai vaincu la terreur du Sinaï auguste, pour me mettre à genoux, seul et plus près de toi.

• N'entendant plus bêler le long troupeau des hommes, ayant coupé le lien qui nous retient au nombre épouvanteur des aigles, seuls vivants sur les cimes, je me suis prosterné, Iavhé, attendant que le buisson s'ignise ou qu'un ange parût pour lutter avec moi.

Mais la ronce sauvage ne s'est pas enflammée et je n'ai combattu, d'un talon de mépris, qu'un serpent qui sifflait ma prière.

Et je suis descendu alors, à reculons, espérant toujours un miracle !

Dans le val, les humains blasphémaient en dansant autour du Baphomet immonde ; je me suis recueilli en mon orgueil profond, humble sous ton dédain, Iavhé, mais dédaigneux du monde.

Bénissez mon orgueil, Œlohim des superbes.

Bénissez mon avarice, OElohim des trésors.

J'ai gardé mon amour des voleurs de la Terre, je ne l'ai pas commis aux ravalantes mains des femmes et des jeunes hommes. Au culte d'Astaroth, je n'ai accordé rien ; mon âme est un coffret fermé où dorment des parfums.

Avare de mes lèvres, pourpre restée royale ; avare de mon temps nécessaire à tisser la robe de science brodée de pentagrammes.

Avare de mon sang, cette encre pour ton nom, que j'écrirai un jour en lettres colossales afin d'édifier les peuples et les mondes.

Si je n'ai rien donné, ni du cœur ni du corps aux sollicitations terrestres, c'est qu'une voix m'appelle et me dit : « Garde-toi, garde-toi pur et beau, pour les noces célestes. »

Et j'ai mis de la cendre sur le feu de mon cœur, parcimonieux et ladre, pour te garder, Seigneur, dans son intégrité, l'admirable jardin de mon âme immortelle où le germe divin, de larmes arrosé, a poussé des rameaux d'un vert incomparable et dignes de joncher tes pas, si vers moi, un jour, tu passais.

Bénissez mon avarice, OElohim des trésors.

Bénissez ma luxure, OElohim des voluptés.

Ma Puberté, à moi, fut l'éveil au mystère, et dès que je vibrai, Corybante clamant, je poursuivis, de mes ardeurs, les chœurs célestes.

LE CANTIQUE DE NEBO

Isis, Isis. Isis ! j'ai déchiré tes voiles et ta nudité sidérale ne m'a pas satisfait, j'ai pleuré de désir, et crié jusqu'aux nues. « Je veux l'épée, je veux la coupe, je veux le siele et le bâton » Ruffian de la science, et lui donnant mes nuits, j'ai chevauché àprement la Nature, et la virilité de mon esprit chercheur a plongé au giron de la métamorphose.

Mon rut de l'idéal, reculant au passé, a violé les tombeaux où dormaient les miracles, et mon stupre a connu les très jeunes idées qui n'évolueront pas, avant un autre siècle.

Archanges glorieux, tout armés de lumière, adorable garde de Dieu, c'est vous que j'ai aimés, et c'est vous que je cherche dans les tâtonnements d'un cœur qui se convulsé aux nausées corinthiennes.

Au jour du jugement, célestes androgynes, quand on prononcera mon nom ; vos cœurs, vos cœurs de femme palpiteront peut-être.

Bénissez ma luxure, Œlohim des voluptés !

Bénissez mon envie, Œlohim des désirs.

J'ai dédaigné les rois et j'ai nié les riches ; car je porte la mitre aux trois couronnes et mieux qu'un argentier je puis monnayer l'or. Quant à tous les hochets des distinctions humaines, que le dynaste et la plèbe décernent, je les ai dit inanes.

Cependant, les Erynnies terribles n'ont jamais grondé aussi furieuses que ma dardante envie.

J'envie, j'envie les morts, les morts aimés de Dieu, dont les tombeaux s'éclairent surnaturellement.

Ces vainqueurs de la nuit qui, disparus, flamboient, et, n'étant plus vivants, deviennent eucharistiques . Leur temps les méconnut ; l'enfant jetait des pierres à ces passants pieux ; les femmes se signaient leur trouvant laide mine, et les hommes haussaient l'épaule en disant: « C'est un fou, c'est un gueux ». Mais l'Eglise a dit « saint » , l'humanité « génie » , et les peuples viendront d'âge en âge polir de leurs genoux la -pierre du tombeau.

Oh ! oui, je vous envie, mes héros catholiques, votre part est la belle, Aristocrates saints. Avoir ses pas marqués des crachats de la ioule, et, puis à son dernier, tomber dans la lumière et, monté dans le ciel et devenu un astre, se venger en Soleil !

Bénissez mon envie, OElohim des désirs.

Bénissez ma gourmandise, OElohim des ambroisies.

Je n'ai pas faim de viande ; je n'ai pas soif de vin. Les belles coupes, hélas ! restent des coupes vides et les nobles festins ne sont jamais servis.

Balthazar ! Balthazar ! tu n'étais qu'un ribaud ! Des lèvres de Daniel coulaient les ambroisies, délectables, rares : car il parlait de Dieu, de ses desseins secrets, substantification des Grands et breuvage des Forts.

Tous les fruits de la terre aux terrestres, c'est bien. Mais moi je me nourris de choses plus friandes : des oublis du Très-Haut, des restes de ses saints. Sous la nappe des cènes, sur le lit de ses symposions ; près du fauteuil de Faust, de la cruche du saint, je suis le ramasseur affamé et patient, et qui, le soir venu, soupe orgueilleusement d'un morceau de mystère.

LE CANTIQUE DE NEBO 59

Ma gourmandise est telle, qu'au dire des bedeaux et de mon évoque, je risque l'enfer, lorsque je descends dans la goëtie ou la théurgie, chercher nia pâture.

Les dominicains, au pays d'Espagne , m'eussent fait griller, car au livre hindou, comme au mont Nabou, butine ma prose: car j'ai pour crochet dans la nuit des temps, chiffonnier des textes, un étain jupitérien; je suis gourmand de vérité, et je les cueille où je les trouve: oui, c'est mon vice cardinal m'altabler devant l'inconnu, pour me substanter d'idéal.

Bénissez ma gourmandise, Œlohim des ambroisies.

Bénissez ma colère, Œlohim des violences.

Au pèlerinage de la vie, mon bâton n'a frappé ni les chiens, ni les Pharisiens aboyeurs ; je n'ai jamais maudit la ronce, ni le caillou qui me blessaient, et, souriant au vent d'hiver, j'ai remis au prochain tout son méfait.

Mais quand les Peleschtim blasphèment mon Jésus, quand les Edomites supplicient un nabi, et les Ménades un aëde, devant le sacrilège et l'iconoclastie, je donne de la voix, je voudrais donner du tonnerre.

Maudits soient les brutaux, et maudits les pervers. Qui touche à l'idéal, touche au Saint-Sacrement ; toute beauté illustre l'Évangile, et le génie commente Dieu.

Templiers, Templiers, géants de charité, dont l'épée projetait un éclair de Pathmos, vous les avez connues ces fureurs trois fois saintes qu'un esprit de lumière sent bouillonner en lui, quand les ânes brayant salissent les églises et qu'un peuple crapaud insulte ses Orphées. Vous aviez le verbe et le glaive, vous étiez l'idée et h;

bras. Renaissez, renaissez, et qu'un peu de justice étonne le soleil. Quand donc le pèlerin, à toute entrée de ville, verra-t-il Caliban branché ?

Bénissez ma colère, Œlohim des violences.

Bénissez ma paresse, Œlohim des efforts.

Comme un lys exilé du ciel, à sa rosée je dresse mon calice ; je n'ai qu'un devoir de beauté.

Ornement même au paradis, puis-je être moins snr terre. Dieu ne m'a pas créé pour l'humanité vile qui veut utiliser les fleurs ; il a dit « tu seras symbole des purs orgueils, des chastes fiers. » Les poètes qui le savent me saluent d'un vers en passant, et les femmes qui se présentent à ma vue boudent l'amant: je suis le cierge de la Flore, le cierge royal qu'on brise mais qui jamais ne penche.

Ainsi, vous avez droit, ô mes malheureux frères, poètes et penseurs, grands lys du ciel tombés, de dire à ces fourmis au remuement stérile qui vous accusent d'être oisifs : « Nous sommes en mission, ambassadeurs sublimes du paradis splendide au monde des laideurs ; pour reposer vos yeux des noirceurs de la houille et du mal, regardez nos âmes vermeilles. »

Mais la houille et le mal leur procurent de l'or ; de l'or, c'est du vin et des femmes ; les lys dédaignés resplendissent solitaires, fidèles au devoir de beauté.

Ainsi, humanité pitoyable et sinistre, je dresse loin de toi, vers la rosée du ciel, mon cerveau, ce calice, où pistille l'or pur des idées absolues.

Bénissez ma paresse, Œlohim des efforts.

LE C ASTIQUE DE NEBO 61

Seigneur, les sept péchés, devenus les sept dons, me mitrent d'excellence ; et je souffre en effet sept fois plus qu'un humain.

Et plus je monterai de l'effet à la cause, et plus je laisserai de mon lest en marchant, plus mon cœur saignera, pantelant et plaintif.

Alourdissez la croix, mais laissez Véronique essuyer les pleurs du patient ; allongez le Calvaire, mais qu'une sainte femme me baise en passant ; faites-moi tomber quatre fois, puisque c'est l'élection suprême, mais permettez la Cyrénéenne. A l'heure où les Judas vendront leur égrégore, qu'au moins se pose sur mon sein la tête blonde d'un saint Jean.

A mon souffrant orgueil, un être qui m'admire.

A mon cœur tout gonflé d'amour, cette expansion.

A mon androgynéité, une amante du sexe angélique .

A mon envie du saint, une vierge à garder.

A mon avidité du pur, l'ambroisie sororale.

A mon âme ulcérée, ce rafraîchissement.

A mon oisiveté du cœur, ce glorieux ouvrage.

Père, Père Éternel ! à un fils malheureux accordez cette sœur, qu'il fera votre fille !

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