HYMNE A L'ANDROGYNE
Ephèbe aux petits os, au peu de chair, mélange de force (|ui viendra et de grâce qui fuit. 0 moment indécis du corps comme de l'âme, nuance délicate, intervalle imperçu de musique plastique, sexe suprême, mode troisième ! Los à toi !
Vierge au bras mince, au peu de gorge, illusion de force qui se joue, cachée dedans la grâce; heure vague <\i\ corps et point confus de lame; hésitante couleur, accord enharmonique, héros et nymphe, apogée de la forme, la seule conceptiblc au monde des esprits.
Los à toi !
Jeune homme aux longs cheveux et presque désirable, que le désir n'a pas encore touché ; imberbe inconscient des occasions prochaines, Peut-être de fierté, Peut-être de souillure ; escolier écoutant les voix de l'insomnie, mauvais garçon ou clerc, et futur chevalier de Malle ou de meschines ! Los à toi !
Ibïi LA QUESTE DU GRAAL
Jeune iille aux eourts cheveux et presque jouvenceau, dont le cœur n'est pas orienté, bouton encore fermé des floraisons charnelles, Peut-être de péché, Peut être de vertu, bachelette épelantla vie dans la chanson du vent, truande ou damoiselle et bientôt consacrée à Marie ou Vénus. Los à toi !
Puceau, prestige incomparable, seule grâce plénière, délicieux inédit, poëme réticant; sur le vélin du cœur, pas un nom ne s'inscrit ; sur le vélin du corps, pas une trace rose ; chair qui n'a pas faibli, esprit encore planant, alabester d'où rien ne s'évapore. Los à toi !
Pucelle, diamant impérial parmi toutes les gemmes de la féminité, ornement qui défie en sa comparaison les célestes couronnes : tes membres précieux ignorent toute étreinte et tes nerfs n'ont subi, cordes sentimentales, aucun doigt dissonant, viole où l'harmonie dort entière, clavecin de silence. Los à toi !
Homme qui charmes et demain œuvreras, Seigfried qui s'ignore, Chérubin s'éveillant et page d'aujourd'hui, écuyer de demain, baschelier étonné et musant au bord de l'adolescence ; premier duvet aux lèvres et premier trouble au cœur ; joli balbutieur qui découvre un cou nu blanc comme un bras de femme ! Los à toi !
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l .innu' qui penses et demain aimeras, c'est Desdémone qui s'ignore et Juliette avant le bal ; eflbrt de réflexion aboutissant au rêve; Pandore et curieuse qui demande à la lune d'éclairer le désir tapi à l'ombre de son l'u'iir. Bradamante ingénue qui s'endort parmi ses tresses longues et semble Endymion au corps vermeil et fier I l-os à lui !
Sexe très pur et qui meurs aux caresses ;
Sexe très Bainl et seul au ciel monté;
Sexe ires beau et qui nies la parèdre ;
Sexe très noble el qui délies la chair;
Sexe irréel que quelques-uns traversent comme autrefoifl Adamah eu Kden;
Sexe Impossible à l'extase terrestre! Los à toi qui h existes pas !
Sexe très doux et dont la vue console l'esseulé ;
Sexe très calme et qui endors les nerfs en quête;
Sexe très tendre et qui émanes du plaisir pur ;
Sexe très caressant et qui nous baises à 1 àme ;
Sexe très cuivrant et qui nous mènes en baut ;
Sexe très charitable qui nous donnes nos rêves;
Si v> de Jeanne d'Arc el sexe du miracle! Los à toi'
Tu t'appelais jadis Adonis ou ïammuz. Avant Mozart tu fus Alcibiade : chrysalide idéale d'où jaillirent les
anges et d'où les hommes tombent au viril inférieur, aux màletés des larves. 0 forme si parfaite que Dieu l'a consacrée comme le vêtement de l'éternelle fête! Los à toi !
Tu t'appelais pour Platon, Diotime : Sapho, Hypathia, abbesse de Gandersheim, Hrotsvitha, te désignaient, Polyonime, dont la gloire est formée par le prisme complet des nuances mortelles, éclairées de pérennité.
0 grâce si sereine que Dante a pu, par trois élans, monter aux nues. 0 dame de beauté, de sagesse et de gloire, YYalkyrie du Walhala chrétien ! ô Béatrice ! Los à toi !
Eros intangible, Erosuranien, pour les hommes grossiers des époques morales tu n'es plus qu'un péché infâme ; on t'appelle Sodome, céleste contempteur de toute volupté. C'est le besoin des siècles hypocrites d'accuser la Beauté cette lumière vive de la ténèbre aux cœurs vils contenue. Garde ton masque monstrueux qui te défend du profane ! Los à toi !
Anteros, ô guérisseur des banales tendresses, alchimiste puissant du désir imparfait, Athanor du grand œuvre dans le monde des âmes: c'est ton destin qui veut tes erreurs passagères, les fécondes erreurs d'où dégangué tu montes au devenir sublime parmi l'étonnement curieux des agnostes ! Los à toi !
l'aNDROGYN] !(»!>
Mil
Anges de Signorelli, S. Jean de Léonard, punisseur de l r.'l.n el coupable d'Ereck, messager du mystère et moyen du miracle, céleste aml)assadt'iir. tu es le point suprême où notre exil de matière peut concevoir l'esprit : tu es la visibilité où la Norme céleste peut se manifester à la prière. Los à toi !
Vrais anges du vrai ciel, brûlants Séràphs et Kerubs abstracteurs, tenants des trônes de lavné. Seigneurie et essence Déiforme '■ Prince du Septénaire, qui tour à tour commandes etohéis. 0 sexe initial, sexe définitif, absolu de l'amour, absolu de la forme, sexe qui mes le sexe, Bexe d'éternité ! Los à toi, Androgyne!
A STELLE DE SENANQUES
Stelle! Quel roman as-tu lu, en cachette, qui tait soufflé ce dessein, si hors de ton âge et de ton rang ! Est-ce donc pour couver ton audace que ta vieille tante t'a fait grandir cachée dans la pénombre d'un vieil hôtel et ne t'a menée qu'à l'église et au bain? Es-tu possédée, toi dont la paupière ne se lève jamais, pendant l'office? Es-tu seulement romanesque, loi qui jette tes voiles, sans entrouvrir tes lèvres, précoce marquise.
Stelle ! Silencieuse qui fais le geste du suprême amour et n'aime pas; que diraient tes aïeules, de voir leur sang couler si vite sous un regard d'éphèbe ? Thérèse de Senanques, déclarée bienheureuse, se cacherait la face; Edith, qui faillit pourtant, Jehanine la mal famée, ne te comprendraient pas. Es-tu le déclin des familles, où un pauvre être tombe au laids d'hérédité? Ou bien estu une pensée lucide et curieuse, toi qui mimes l'amour et joues la volupté épouvantable.
Stelle! Ton énigme, qui la devinera, le jour où le jeune homme blond fermera sa fenêtre pour ne plus la rouvrir; alors, retournant à confesse, Stelle. que dirastu ?
Mon père, j'ai péché contre la pureté ; j'ai quitté la pudeur entièrement, pour plaire à un enfant; mais, s'il m'a eue toute et toutes fois qu'il a voulu, jamais de lui à moi un mot, et ma main même n'a pas, Père, touché sa main. »
LANnUOGYNF. 171
\ oilà ta confession. Quand le prêtre t'aura montré ['énormité de V&ge, soulignant ton audace, qu'il t'aura accusée du péché de Samas, et pour un mois tenue hors de la Bainte table, ton secret, com avant, vivra mystérieux dans ton âme fermée ; etpucelle tu peux alors tendre ton doigt à l'anneau d'or des fiançailles, et dire i; ton époux : « Jamais un souffle n'agita mes cheveux, ô mon maître, et sur mon corps jamais un doigt ne se posa. »
Tu ne mentiras pas, dans la langue commune, et chacun de t<^ ni"is contient la vérité : mais devant Dieu qui voit, devant toi-même, Stelleî Ce no fut pas L'ennui qui te poussa, et ta pensée pesa plus lourd que le désœuvrement.
Le jour où t'apparul l'adolescent rêveur, tu le devinas
• . tu présumas pour Lui un destin non commun : et
puisqu'il te fuyait, insoucieux-, songeant à des chimères
ennemies, ne pouvant pas rayer ce cœur de diamant, tu
t'armas de ton sexe.
Ton visage, moins beau que ta chair, les manèges coutumiers entre jouvenceaux étaient vains. Tu ne pouvais parler, lu ne pouvais écrire : lu fendis ton peignoir cl tu montras tes seins. Gynandre, lu osas, agressive, saisir le rôle militant, tu fus le séducteur et non pas la maîtresse, tu fus L'amant.
Car, tu ne voulais pas. que cet être, le premier qui t'ait plu, s'éveillât au désir sous le regard d'une autre, qui lui eût enseigné l'Amour et Le plaisir.
Pour régner à jamais sur cet homme naissant, et graver en son cœur de traits ineffaçables ton nom et ta beauté, tu te fis femme, et femme impersonnelle, tu in-
carnas le sexe ; le sien naquit de toi. Te jugera qui l'ose, tu fis ta volonté.
Tu le sentais passant et près de disparaître, le beau Samas; il fallait lui donner une impression si forte, que la vie y coulât sans la faire oublier.
Et lors, comme autrefois devant le néophyte le mage déroulait le papyrus sacré, où les arcanes étaient écrits, tu levas peu à peu les voiles de ton corps.
Tes bras dirent l'étreinte, et tes mains les caresses, tes seins la volupté ; ton giron révélé lui apprit le mirage où s'enlise la volonté, et tu l'initias, prêtresse sexuelle, triomphante impudique.
A SAMAS
Et toi, Sa mas, le voilà donc charme'' ! Salamandre parmi 1rs feux impurs de la vie collégienne, le sexe, en paraissant, t'a confondu, Narcisse. Si ce n'est pas aimer, qu'est-ce donc que tu fais .'
Au sortir du sommeil aux. visions étouffantes, lu t'élances pour voir ce va-et-vient joli d'une enfant qui se l.-w. moite encore des émois de la nuit. Sur ses yeux alourdis, elle passe les mains, paresseuse, et sa jambe se tend dénudée, le pied nu tâtonne vers la mule : la voilà hors du lit.
pour tordre ses cheveux, ses bras forment la lyre, et devant le miroir, elle cambre sa taille avec des mouvements de pard, et, quand l'eau a coule sur la statue vivante et qu'elle se revêt, tu penses aux vieux temps redits par Théocrite, où des éclairs de nu brillaient dans l'eau des sources, où les nymphes bénignes ne cessaient pas leurs jeux pour avoir aperçu. luisants, dans la verdure, les yeux remplis de joie d'un berger amoureux.
Moderne maintenant, sur sa jambe de Diane, un bas qu'elle jarrette haut, et la culotte de basin lui donne un air mutin et garçonnier.
Qu'as-tu fait du dédain qui débordait ta lèvre, quand le mot de femme y passait. Tu guettes tout le jour la jambe fourmillante de l'ankylosé aux coudes et, prunelles béantes, pour voir un peu la robe soulevée.
Réfléchis donc, penseur, analyste, médite, n'est-ce pas puéril de se figer ainsi qu'une cariatide pour voir un bas, un genou, moins que rien ?
Est-elle donc sorcière ; Samas le maléficié !
Evoque seulement tes pensées coutumières, amant de la vertu, de Part et du mystère, tu as tout oublié en face d'un sein nu.
Souviens-toi de ce jour où ton Dieu rayonna en toi d'une telle lumière : tu as pu t'arracher à l'attrait du Divin ; et lorsque tu sortis, le soir, de la chapelle, ton pas n'hésitait pas. Et maintenant, essaye de rompre le prestige. Ferme les yeux, ferme l'huis et ferme ta pensée à l'obsession charnelle : Samas, tu ne peux pas.
Car tu attends, la nuit, l'apparition de Stelle, nue sous la lune ronde ou bien fripant ses draps, et d'un recul te faisant une place au lit étroit de ses quinze ans.
A la clarté qui bouge d'un flambeau, tu peux anticiper sur la joie de l'époux. Elle se fait Protée pour son contemplateur. Etendue sur le dos, c'est la morte amoureuse, les mains unies ou bien emmaillotée du drap, une provocante momie qui renaît. Assise, c'est Sapho croisant ses mains sur son genou, et puis, la fin d'août est propice à dormir nue et à feindre rêver.
Samas, tu es vaincu : humilie-toi. Tu cèdes comme l'aiguille au nord, la voile au vent, l'épave au flot.
Le sphinx aussi a des mamelles qui rayonnent la volupté ; jusqu'ici, tu n'es que téméraire : tel le premier pas de tout héros.
L'avenir seulement jugera de cette heure où, bel insexuel, la loi manifestée t'a courbé violemment. Ton
heure est avancée, mais encore indécise, car toi aussi, m ti-s la volonté.
Prévenant ton désir, devançant la aature, ta gynandre t'ouvril If livre universel, tu as lu le secret desattracts, des vertiges, et sans avoir jamais balbutié : « je t'aime i ; sans une Heur offerte, sans un baiser donné, lu as connu la femme, el de quoi se composer un amour ici-bas.
Remercie ton destin : sur la route bourbeuse où va l'adolescent, cette vierge impudique s'est dressée comme un ange, qui, pour te préserver 'les souillures communes, t'aura aimé jusqu'à faillir. Chevalier du désir!
souviens-toi a tOUte heure de celle qui, au mépris du
salut, s'e^i donnée à les yeux pour te sauver des autres et le conserver sien, du moins par la pensée.
INVOCATION
Puisque tu mas violé, pendant que j'étais calme, ô dame d'impudeur, vois le trouble où je suis, et jalouse, aide-moi à triompher du mal, à triompher d'autrui.
Ton bien est en péril : par de mortels péchés tu payas ma conquête, défends-la maintenant contre ce même instinct par qui tu me soumis. Mais, peut-être, un même châtiment va, me souillant, t'ôter la gloire de ma constance.
Car les démons riaient dans l'ombre de la chambre quand tu m'initiais par ta chair montrée nue aux naturels mystères ; tu as joué le jeu du diable : si tu perdais.
Si tu perdais, marquise de Senanques ? Tu as voulu refaire une scène édénique, et remplir à la fois ces rôles qui se nient d'Eve, de l'arbre et du serpent.
Tu m'as ouvert, en écartant ta robe, le diptyque savant; j'ai lu d'abord que la volupté saine est celle de l'esprit, et qu'au delà du rêve le dégoût seul existe, et maintenant je lis que l'esprit descendu au mirage charnel emporte la vision qui lasse son essor, et que le rêve un jour au réel nous marie, avec le rut et la nausée pour paranymphes.
Je te juge aujourd'hui, car aujourd'hui je t'aime ; en te perdant, mon cœur a faibli, s'est ouvert, et si un enchanteur me rendait la fenêtre des visions suaves, j'aurais assez de joie à regarder tes yeux. Qui sait ? Nos deux âmes semblables se seront éblouies avani de
INVOCATION 177
s'attendrir; gynandre tu voulus soumettre l'androgyne, et l'absence est venue au milieu du roman, l'absence de
toujours.
Quand je te reverrai, dans dix ans. nimbé de gloire, lu auras nu mari et peut-être un enfant. Pourquoi donc, si je t'aime, ne fais-je pas l'effort de te rejoindre ? Pourquoi ne vais-je te prendre et l'apporter ici? Je ne crois pas en toi que j'aime, je ne «rois pas en moi : nous sommes imparfaits. Sous de brillants dehors, Stelle et Samas sont des âmes sensées, raisonnables et liasses, (lésâmes trop prudentes pour jouer leur destin sur un transport d'amour. Nous nous valons, ma sœur, et tous les deux modernes, saluons nos désirs d'appellations très nobles, sans nous duper. Au dedans de nous-mêmes,
l'amour n'a pas de temple; il y passe et s'y plaît. Ce
o'esl qu'un météore étincelant.
K!i bien! nia nébuleuse, je te suivrai de l'âme, tu es
le point brillant, le point surélevé de mon rêve naissant. Femme par moi qui t'ai montre ta force, tu garderas an cœur une image immortelle de l'éphèbe qui va mourir, et ce sont des adieux qui jaillissent éplorés de mon errance maladive. Je sens que ton fantôme ne me défendra pas, que la marée d'instinct monte et me bat le corps. Mais, ce roc, disparu demain à l'aube, surgira semblable, tandis que je serai submergé à jamais, souillé comme le sont les hommes.
Je lutterai du moins, pour notre double gloire, et je t'invoquerai, étoile de la chair unique contemplée au ciel bleu de ma puberté.
Nous nous sommes donné le meilleur de nous-mêmes, et celle qui viendra n'aura rien de mon rêve, et celui
qui viendra n'aura rien de ton corps. Ton beau corps et mes yeux se sont dit le mystère ; le reste est comédie, le reste est le colloque de la matière et du péché.
Si mon appel passant la mer va ce soir t'éveiller, éY\yoie-moi de la force, afin que je conserve, fidèle et vierge, au doigt, cette bague imprégnée de ton sexe, ô ma Stelle, ma fiancée des yeux, ma fiancée de rêve.
LA DECADENCE LATINE
É rHOPÉE