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La question agraire en Irlande au commencement du XXe siècle

La question irlandaise est une question politique, religieuse, économique ; c'est sous ce dernier aspect que nous l'envisageons dans cet écrit où nous étudions le problème agraire en Irlande au commencement du xx« siècle. Nous savions, en entreprenant ce travail, que l'Irlande est celte et catholique et que pendant des siècles elle a souiïert. Dans les livres de G. de Beaumont ou du cardinal Perraud, nous avions suivi les péripéties d'une lutte qui dure toujours et noté les victoires que rappellent à notre admiration les noms glorieux d'O' Connell et de Parnell.

Lorsqu'en 1904 nous fîmes un premier séjour en Angleterre, nous entendions, çà et là, libéraux et conservateurs, catholiques et protestants répéter: « Quoi qu'on accorde aux Irlandais, ils ne seront jamais satisfaits. » Chaque jour les journaux écrivaient : « L'Irlande est menée par des agitateurs politiques. » A l'Université d'Oxford, nous entendions un professeur nous dire : « L'hostilité des paysans irlandais contre les land lords n'est qu'une

phase de la lutte éternelle du pauvre contre le riche. » Qui donc avait raison ? Les écrivains français qui accusent l'Angleterre ou les Anglais qui accusent le peuple irlandais ?

Telle était la pensée qui hantait notre esprit, lorsque nous vînmes en Irlande en 1905. 11 nous semblait alors que l'autonomie complète serait aussi inutile à ce pays que nuisible à l'Angleterre ; nous rejetions absolument le système du home ride. Six semaines ne s'étaient pas écoulées que nos idées commençaient à changer. Pour comprendre l'Irlande, il faut vivre sur son sol arrosé de larmes et de sang ; il faut côtoyer les ruines séculaires de ses églises et de ses monastères ; il faut observer la masse des travailleurs. Et lorsqu'au près des tours rondes qui dominent la plaine et des croix celtiques qui ornent les carrefours, on entend le peuple raconter sa lamentable histoire ; lorsqu'on interroge les vétérans des luttes agraires qui, pendant des mois, des années, ont connu les prisons d'Etat; lorsqu'on entend les landlords vous dire: « JNos pères ont eu de grands torts que nous devons réparer )> ; alors les impressions premières se modifient et on s'attache peu à peu à l'idée du home rule. C'est dans cet esprit que nous avons visité l'Irlande, de Dublin à Killarney et de Cork à Westport, sans oublier l'Ulster. Après avoir questionné landlords et tenanciers, unionistes et nationalistes, catholiques et protestants, nous fûmes amené à conclure que, même si la question économique était réso^ lue selon le vœu des Irlandais, il resterait une question irlandaise — religieuse et politique — .

L'Angleterre devra tôt ou tard gouverner l'Irlande selon les vues et les intérêts de ce pays. Aujourd'hui elle hésite j mais ses plus habiles politiques le lui conseillent, et le

AVANT- PROPOS ô

nombre des Anglais qui comprennent les vrais besoins de l'Irlande grandit sans cesse. Tels sont notamment la plupart des vice-rois et des secrétaires en chef qui se succèdent à Dublin, mais il y a aussi des adversaires irréductibles comme les Orangistes, et la parole de lord Londonderry a encore plus de poids que celle de lord Dudiey ou de M. Wyndham. Deux commissions royales d'enquête ont élé instituées en ces dernières années : l'une, en 1896, pour examiner les relations financières entre la Grande- Bretagne et l'Irlande ; l'autre, en 1901, pour étudier l'enseignement universitaire irlandais. Composées en grande majorité d'Anglais unionistes et protestants , elles ont conclu, la première à des réformes financières urgentes, la seconde à la création d'une université irlandaise catholique. Cependant depuis dix ans les efforts n'ont pas abouti en matière fiscale ; et au sujet du haut enseignement irlandais, le premier ministre, M. A. Balfour, partisan d'une université catholique, disait le 13 avril dernier à la Chambre des Communes : « J'ai fait de mon mieux dans cette Chambre et en dehors, au prix de sacrifices personnels et de quelque impopularité, mes électeurs ne m'ont pas approuvé, je n'ai converti ni la Chambre, ni le parti auquel j'ai l'honneur d'appartenir, ni le cabinet dont j'ai l'honneur d'être membre. » Tout cela explique la faveur du ho?7ie rule et la tenacilé des partisans de l'autonomie. Dans ce problème complexe des revendications irlandaises, la question économique reste toujours au premier plan et la question « agraire » fait le fond du débat. L'Irlande compte aujourd'hui 4.402.168 habitants, elle en avait 8.295.061 en 1845. De 4851 à 1904, 3.961.011 Irlandais ont émigré, et ce lamentable exode continue : on a compté, en 1904, 36.902 émigrants et pendant les quatre

premiers mois de cette année il y a eu de Queenstown pour l'Amérique 12.584 départs au lieu de 9.516 enregistrés pendant les mois correspondants de 1904. Ce qu'il y a de triste, c'est que plus de 90 0/0 des émigrants sont des adolescents. D'après le recensement de 1901,91 0/0 des 430.993 qui quittèrent le pays durant les dix dernières années, étaient âgés de 10 à 45 ans. Ainsi les quatre millions d'Irlandais qui ont fait voile vers l'Amérique ou TAustralie durant les soixante dernières années étaient dans la pleine vigueur de la vie, et ceux qui sont demeurés étaient pour la plupart physiquement les moins forts, intellectuellement les plus faibles. Aussi la race s'affaiblit, la natalité diminue, le nombre des aliénés grandit. Les Irlandais abandonnent leur pays, parce que l'agriculture qui leur fournit leur principal emploi, ne peut assurer à tous les subsistances. C'est qu'en effet la terre est mal répartie, les méthodes de culture sont arriérées et toute amélioration provoque une hausse du fermage. Les Irlandais sont tenanciers du sol dont ils étaient jadis propriétaires ; ce qu'ils ont réclamé depuis des siècles, c'est la propriété de la terre. A plusieurs reprises le législateur a essayé de leur donner satisfaction : c'étaient là des mesures partielles que la loi du 14 août 1903 a heureusement généralisées.

La loi organique de 1903, qui est l'objet principal de ce livre, modifie profondément la condition agraire des Irlandais. Elle est l'œuvre de M. George Wyndham qui était alors le secrétaire en chef pour l'Irlande et que les atlaques d'irréductibles adversaires ont forcé de démissionner en 1905 ; elle est due surtout à ces Irlandais éclairés, sages et persévérants qui, laissant de côté ce qui divise pour rechercher ce^qui unit, ont ensemble, sans

distinction de partis et de croyances, travaillé depuis quinze ans sans relâche au relèvement économique de leur pays.

Notre travail comprend quatre livres : le premier donne l'histoire sommaire de la question agraire jusqu'au xx« siècle et montre comment la formation d'une propriété paysanne devait être la conséquence forcée, l'aboutissement inévitable des efforts antérieurs; le deuxième livre fait connaître le milieu agraire de l'Irlande au commencement du xx° siècle ; le troisième est exclusivement consacré à la loi organique de 1903, à ses effets juridiques et à ses conséquences économiques ; le quatrième livre enfin met en lumière d'autres facteurs du relèvement agraire de l'Irlande et précise la double action de l'initiative privée et de TEtat.

Nous n'aurions pu mener ce travail à bonne fin sans le concours bienveillant de nombreux Irlandais. Nous remercions spécialement les membres du Parlement : MM. John Dillon, Tim. flealy et William O'Brien ; les jurisconsultes: MM. Maurice Healyet J. H. O'Donnell ; les fonctionnaires : MM. Bailey, de la Commission agraire, F. Sheridan et G. Kelly, du Bureau des districts surpeuplés, T. P. Gill, secrétaire général du département de l'agriculture ; les membres de la Société d'organisation agricole : le Père T. Finlay, MM. Anderson et P. J. Hannon, l'abbé J. O'Donovan.

Nous devons un témoignage parliculier de gratitude à celui qui est en Irlande le ministre de l'agriculture, sir Uorace Plunkett, qui, le 8 mai 1905, voulait bien nous écrire : « J'apprends avec plaisir que vous vous félicitez de votre trop court séjour parmi nous. Je dis trop court, parce que votre méthode d'enquête était si supérieure à

celle que nos étudiants ont coutume d'employer que j'eusse aimé vous voir rester plus longtemps dans notre pays. J'ai été particulièrement frappé de la manière dont vous vous formiez une idée concrète du sujet sur lequel portait votre enquête, et de ce que vous ne vous contentiez pas des impressions que pouvaient vous avoir fournies les personnages et les documents officiels. 11 me semble que vous avez fait le meilleur usage possible de votre temps pour vous former un jugement sain sur les questions sociales et économiques de ce pays et pour éviter les conclusions hâtives et les préjugés inséparables d'opinions recueillies de la bouche d'autrui et qui n'ont pas été contrôlées par l'observation personnelle. »

Telle a été en effet notre méthode. Nous avons voulu « observer » sur place les habitants des campagnes d'Irlande, connaître leur vie, leurs travaux, leurs besoins, et savoir de leur bouche ce qu'ils réclament et ce qu'ils espèrent. A ces foyers hospitaliers, nous avons apprécié l'existence intime de tous ces tenanciers qui sont devenus propriétaires ou le seront demain ; il nous sera difficile d'oublier leur accueil. C'est au paysan Irlandais que va notre dernière pensée.

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