L'HISTOIRE DE LA QUESTION AGRAIRE
Lk QUESTION AGKAIRE JUSQu'eN 1847.
Le système de « clans » ou « tribus » prévalut en Irlande, comme en tous les autres pays de l'Europe, dans les âges primitifs. Un clan ou sept était composé d'un certain nombre de familles apparentées, portant généralement le même nom et occupant un territoire déterminé. Chaque clan avait son chef. Plusieurs clans formaient une tribu sous un chef commun, qui portait le nom de Ri, si le territoire occupé par la tribu était étendu. Au-dessus des cinq Ri qui régnaient sur les cinq provinces : l'Ulster, le Leinster, le Munster, le Connaught et le Meath, il y avait le Ard-ri ou chef-roi.
L'occupation par une tribu de son territoire présentait cinq modes différents (1) :
(i) P. W. Joyce, A social history of Ancient Ireland. Longmans, Londres, 1903, vol. I, p. 186;
1° Le chef de la tribu avait, à vie ou pour la durée de son règne, une portion de terre déterminée ;
2° Une autre portion de terre était propriété privée. Les flaith ou nobles, les médecins, les juges, les historiens, les poètes en avaient acquis la possession en récompense de leurs services et souvent leurs familles les gardaient plusieurs générations durant ;
3" Une partie de la population était tenancière des portions de terre appartenant en propriété privée à la catégorie ci-dessus ou au chef pendant sa vie ; elle équivalait aux tenanciers d'aujourd'hui et payait une sorte de loyer toujours en nature;
4° Le reste de la terre arable, appelé terre de la tribu [tribelaiid), formait la plus grande partie du territoire et appartenait au peuple en général ; il était divisé entre les différents septs, aucune partie n'en était propriété privée (1). Il était occupé par les membres libres du sept qui étaient propriétaires de leurs fermes temporairement. Chaque homme libre avait droit à sa part, droit qui ne fut jamais discuté; il n'occupait pas pour un temps fixé le tribeland, car celui-ci était soumis périodiquement — tous les deux ou trois ans — à une nouvelle répartition ou gavelkind (2). Mais il n'était point non plus tenancier at will, car on ne pouvait troubler sa jouissance jusqu'au gavelkind ; même alors, chacun conservait ses récoltes et recevait une indemnité pour les améliorations non épuisées ; et quand on rendait une ferme, toujours on en recevait une autre en échange ;
5° La terre non arable, les montagnes, forôts ou marais
(1) Lois Brchonnes, III, 17, 53.
(2) Davies Disc, Letter to Lora Salisbury, éd. 1787, p. 279.
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(liaient biens communs, non susceptibles d'appropriation privée ; seulement tout homme libre y avait droit de pâturage, d'affouage ou de chasse. Point n'était besoin de clôtures, le bétail de tous y paissait sans distinction.
Les individus et les familles qui possédaient la terre en propriété privée étaient rares et leurs possessions peu étendues ; la plus grande partie du peuple tenait la plus grande partie de la terre en tribeland et en biens communs.
Quelque lointaines que semblent ces notions, il fallait en donner un aperçu, car le souvenir du tribeland, ou droit de copropriété dans les terres du clan, est toujours vivant chez le paysan irlandais malgré les conquêtes et les confiscations.
La propriété collective resta la règle alors que la féodalité, se répandant par toute l'Kurope, gagnait aussi l'Irlande. L'île entière était sous la domination d'un monarque suprême ; au-dessous de lui, elle était divisée entre les familles de chefs princiers, qui régnaient sur de vastes territoires, presque sans contrôle de l'autorité supérieure, d'autres chefs de moindre puissance leur étaient subordonnés. L'organisation de la terre avait nombre de points communs avec l'organisation de la seigneurie anglo-normande. Les rois et chefs irlandais avaient des fiefs ; ils avaient une noblesse personnelle et une noblesse foncière ; les territoires qu'ils gouvernaient étaient dévolus à des classes d'hommes qui avaient grande analogie avec les libres tenanciers, les vilains et les serfs de la féodalité, les saer-ceiles^ les daer-ceiles et les fiidirs.
Cependant tout cela n'était pas aussi défini que dans les contrées féodalisées à un plus haut degré : les Irlandais ne possédaient que des notions imparfaites du régime féodal ; mais l'émiettement de la souveraineté à travers le terri-
toire, qui est l'un des caractères de ce système, était également propre à leur état social. Ce fut la force et la faiblesse de l'Irlande : cette division indéfinie des forces sociales facilita l'invasion de son territoire : les Danois d'abord, puis les Anglo-Normands s'en emparèrent sans beaucoup de peine, mais ils fiient ensuite, pendant plusieurs siècles, de vains efforts pour achever leur conquête.
Au xii^ siècle, le roi du Leinster, Diarmid Mac Murrogh, en lutte avec d'autres chefs irlandais, appela à son secours le roi Henri II d'Angleterre. Le monarque anglais réussit d'autant plus à faire reconnaître sa suzeraineté qu'il se présentait avec une mission du Pape.
Adrien IV l'avait chargé de faire fleurir en Irlande la religion et les bonnes mœurs. Ainsi la foi religieuse, si enracinée dans cette « île des saints » depuis les jours de saint Patrick, la foi religieuse qui devait être un infranchissable obstacle à Tanglicisation du pays, avait protégé la première entrée des Normands. Une colonie anglo-normande fut établie aux environs de Dublin, on l'appela the Pale, ou l'enceinte, à cause des palissades ou fortifications dont ses limites étaient entourées par endroits ; le reste du pays restait toujours sous la domination de chefs celtes. Le Pale se composait d'une partie du Leinster et du sud du Munster, jamais il n'excéda un tiers de toute l'Irlande et fut souvent moindre : tantôt une victoire gagnée sur les tribus irlandaises, tantôt un habile traité avec quelques-uns de leurs princes reculaient les bornes du Pale, qui d'autre part se rétrécissait à chaque revers essuyé par les Anglo-Normands. Il était sous la domination de quelques familles constamment en querelle entre elles ou avec les chefs irlandais, qui ne reconnaissaient que nominalement l'autorité-du roi d'Angleterre. Les Ge^
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raldine^ les Butler, les de Burgh n'ont de loi que leur propre volonté ; leurs exactions et leur tyrannie n'ont d'égale que la sauvagerie avec laquelle ils luttent contre Tennemi irlandais. Chose curieuse et faculté d'assimilation remarquable dans toute l'histoire de Tlrlande, les descendants de cette puissante race conquérante tombèrent sous le charme du génie celtique et devinrent plus Irlandais que les Irlandais eux-mêmes. Les Anglo-Normands épousèrent les filles d'Irlande et les Irlandais épousèrent les Anglo-Normandes.
Irlandais et Anglais auraient donc pu vivre en paix si TAngleterre l'avait voulu ; malheureusement une législation néfaste vint s'opposer à cette entente. Deux sortes de lois régissaient le pays : les lois anglaises qui pouvaient être invoquées contre les Irlandais, mais non par eux contre les Anglais, et les lois bréhonnes ou anciennes lois irlandaises qui ne s'appliquaient qu'aux Irlandais. Un Irlandais avait-il à se plaindre des agissements d'un Anglais, il lui était impossible d'obtenir justice, il ne pouvait invoquer les lois anglaises et les juges ne pouvaient appliquer aux Anglais les lois bréhonnes. Le résultat ne fut pourtant pas celui qu'attendait l'Angleterre. Gomme la loi anglaise ne permettait pas à l'Irlandais de devenir anglonormand, il arrive que TAnglo -Normand se fit irlandais : le vaincu ne pouvant prendre la loi du vainqueur, ce fut le vainqueur qui prit la loi du vaincu.
« On voit bien, dans le préambule du statut de Kilkenny (rendu en 1367 sous Edouard III), que les Anglais d'Irlande étaient devenus à cette époque tout à fait Irlandais dans leursnoms, dans leurs costumes, dans toutes leursmœurs ; qu'ils avaient abandonné leurs propres lois pour se soumettre à celles des Irlandais, avec lesquelles ils avaient
formé, par mariages ou autrement, plusieurs alliances tendant à la ruine et à la destruction de la colonie (1). » Le roi eut beau défendre à ses sujets sous peine de mort et de confiscation de prendre des noms irlandais, de s'habiller à la mode irlandaise, d'épouser des Irlandaises, de monter à cheval à la manière des Irlandais, de parler la langue irlandaise, le statut de Kilkenny resta lettre morte : les Irlandais demeuraient en fait les maîtres du pays. Et au milieu du règne de Henri VIII, lorsque ce prince est à l'apogée de sa gloire et assiste aux tournois du Camp du drap d'or, le Pale, qui avait embrassé six comtés, était réduit à un rayon de 8 milles.
La Réforme changea soudain les conditions de la lutte. L'Angleterre, qui se réclamait de l'autorité du Pape pour régner sur l'Irlande, était maintenant en guerre avec le Pape ; le titre invoqué n'avait plus de valeur. Henri VIII réunit à Dublin le Parlement qui l'avait déjà reconnu chef spirituel de l'Eglise d'Angleterre et se fit proclamer roi d'Irlande; ses prédécesseurs s'étaient contentés du titre de lord d'Irlande. Ses conseillers, notamment Surrey, le vainqueur de Flodden, voulurent le persuader de coloniser le pays au moyen d'Anglais et d'Ecossais. Henri VIII refusa et préféra une méthode pacifique pour placer l'Irlande sous le contrôle effectif de la couronne, encourager la civilisation et promouvoir l'ordre. Il fit pairs quelques descendants de la noblesse normande, étendit la même dignité à quelques chefs irlandais, réunit les représentants de l'Irlande en un Parlement composé des deux races, nomma des commissaires pour aller rendre la justice à
(1) Plowden, f/tsforica/ Revierv of thc State of /re/and, Londres, 1803, t. I, p. 41.
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travers le pays ; surtout, — et c'est à noter, — il essaya de se concilier la communauté celte en introduisant dans la législation la reconnaissance de ses usages et donnant à ceux-ci une sanction légale, il condamna les tentatives déjà faites pour lui imposer des lois particulières à TAngleterre. « Si celte politique éclairée avait été suivie avec persévérance, l'histoire de l'Irlande aurait pris un cours tout différent, mais la destinée qui a joué dans les affaires d'Irlande un rôle si tragique intervint et contraria les admirables desseins du roi (1). »
La grande rébellion dç Géraldine éclata, suivie de révoltes de Celtes irréguliers ; de cette époque dale, et elle devait durer pendant cinq générations, l'ère de cruelle mais intermittente conquête, accompagnée de confiscations. La puissante tribu des O'Connor d'Offaly, secrètement unie à la maison tombée de Kildare, fut la première à sentir le poids des armes de l'Angleterre ; ses territoires furent pris et annexés, appelés du nom de King's and Queen's Gounties, et peuplés de colons anglais. L'Irlande celtique prit parti dans le conflit entre Elisabeth et Philippe II, représentants des deux religions qui se divisaient alors la chrétienté ; le chef princier, Shane O'Neil I , tomba victime des conquérants anglais, quoique leur querelle avec lui ne vînt pas de ce qu'il avait cherché l'aide de l'étranger ; ses vastes domaines furent partiellement confisqués. Survint la terrible révolte de Desmond en 1585 ; après une longue lutte qui fut une véritable guerre civile, les immenses seigneuries de la maison de Géraldine furent confisquées et concédées à des colons de sang anglais, près de 600.000 acres de la province de Munster. On fit
(i) W. O'Connor Moris, Présent Irish Questions. Londres, Granl Richards, lUOl, p. 90.
en Angleterre une proclamation pour offrir ces terres à tous ceux qui voudraient les prendre sous différentes conditions, doat la première était qu'ils ne souffriraient sur leur terre aucun cultivateur ou fermier qui fût Irlandais d'origine (1).
Tyrone, le réel successeur de son parent, Shane O'Neill, soldat et homme politique de première force, voyant, comme on l'a dit amèrement, que « ses terres étaient marquées par le spoliateur », s'efforça, non sans un succès partiel, de fonder contre l'Angleterre une grande ligue irlandaise ; il fit alliance avec l'Espagne, dont une armée s'établit sur la côte méridionale du Munster ; mais après de longs et sanglants combats, il dut se rendre, et sa résistance avait été si formidable qu'il lui fut permis de garder ses propriétés.
Les faits les plus cruels marquèrent la conquête d'une grande partie de l'Irlande pendant les guerres d'Elisabeth. Le gouvernement n'avait pas d'armée régulière à mettre en campagne ; il fut forcé de compter sur des levées faites dans VEnglishry et sur les corps de VIrishry attachés aux étendards du conquérant ; en cela comme dans presque toute leur histoire, les Celtes irlandais furent en lutte les uns contre les autres, « rirlande celtique était une maison divisée contre elle-même » (2). On a dit que la reine régnait sur du sang et des cendres, lorque Mountjoy remit au fourreau sa victorieuse épée ; le souvenir de cette période s'est maintenu dans la tradition irlandaise. Une époque d'épuisement et de repos suivit l'avènement de Jacques P"" ; mais ce repos même eut un triste aspect. Le Pale avait disparu depuis longtemps ; la conquête avait
(1) Leland, History of IreJand. Dublin, 1773, t. II, p. 301.
(2) W- O'Gonnor Morris, op. cit., p. 91.
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subjugué l'île entière ; la domination de TAngleterre pesait partout. Gomme résultat, on avait fait de l'Irlande une terre de comté ; le vieux système agraire celtique, qui prévalait encore généralement, avait été balayé par les décisions des Cours de justice anglaises ; on le déclarait une chose infâme et indigne d'une loi ; toute la terre irlandaise fut soumise aux modes de tenure anglaise, imposés à un peuple qui détestait ces présents de l'étranger; d'innombrables droits de tribu furent abolis. Une longue ère de confiscation recommença; les domaines de Tyrone et de son parent O'Donnell furent spoliés pour des motifs qui n'ont jamais été bien élucidés ; la couronne fut mise en possession de six comtés de l'Ulster. Jusque-là les établissements de colons anglais sous les Tudor avaient échoué; les colons avaient été englobés par la population irlandaise. Cette immense confiscation eut plein succès; elle eut pour effet la fameuse Plantation de l'Ulster en 1608 et elle établit au nord-est de l'Irlande une communauté de colons vigoureux pour la plupart de sang écossais.
La confiscation ne s'arrêta pas là: de vastes espaces de terre furent enlevés à leurs propriétaires sous les prétextes les plus futiles et passèrent aux mains de favoris de la cour, de spéculateurs sans conscience ou d'aventuriers rapaces. A cette époque, trois quarts du sol de l'Irlande devinrent la propriété d'une race étrangère : les descendants des nobles anglo-normands et des princes celtes en souffraient également.
Enfin sous Charles P% Strafford désigna l'entière province du Connaught pour his majestic rapine. La confiscation du Connaught est trop intéressante pour que nous n'y observions pas les légistes anglais à l'œuvre. Cette province avait jusqu'alors échappé à toute tentative de
colonisation. Lord Strafford, alors Wentworth, vice-roi d'Irlande, résolut de déposséder tous les habitants de cette vaste contrée et de la faire rentrer dans le domaine du roi, qui en disposerait selon son bon plaisir. Pour mener à bien son entreprise, il prit avec lui des hommes de loi et des soldats : les premiers pour fausser la loi, les seconds pour lui faire violence (1). Ces deux espèces d'agents répondaient admirablement à son attente. Les gens de loi découvrirent tout d'un coup que les diverses concessions faites par les rois précédents aux propriétaires actuels ou à leurs pères étaient nulles et que le Gonnaught n'avait d'autre propriétaire légitime que le roi. Mais les vices des titres de propriété ne suffisaient pas ; il fallait encore que les propriétaires eux-mêmes les reconnussent et se retirassent contraints, et s'ils ne s'en allaient pas de bon gré, qu'ils fussent restreints par la force à l'abandon de leurs terres : ce serait l'affaire des soldats.
Précédé d'une armée imposante, Wentworth parcourut le pays semant partout la terreur et recueillant les plus serviles protestations. Cet acte de spoliation et d'autres innombrables furent la cause principale de la révolte de 1641. Mais le plus puissant élément de misère et de trouble avait déjà fait sentir sa présence en Irlande. Dans le grand schisme religieux du xvi® siècle, l'Angleterre était devenue protestante, l'iilande était restée catholique ; chacun prit une place opposée dans le conflit qui s'ensuivit, quoique les guerres d'Elisabeth eussent été plutôt des guerres de races que des guerres religieuses (2).
(1) G. de Hediumonl, V Irlande sociale^ politique et religieuse^ 7*édit., Paris, 1863, t. 1, p. 58.
(2) Elles eurent pourtant un caractère religieux, nous n'en voulons
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La confiscation allant progressant, l'Eglise anglicane, un rejeton de l'Eglise normande du Pale, s'éleva sur les ruines de sa rivale l'Eglise catholique celte ; de plus en plus la possession de la terre passa aux mains de gens étrangers par la foi aux anciens propriétaires du sol.
La grande révolte celtique de 1641 fut suivie d'un soulèvement de l'Englishry du Pale — les descendants des premiers habitants anglo-normands — ; quoique très différents, ces deux mouvements se mêlèrent. La guerre civile éclata alors en Angleterre ; les Irlandais prirent fait et cause pour Charles P"^, tandis que la majorité des Anglais était pour le Parlement. Nous ne pouvons retracer longuement ces événements historiques ; après une lutte prolongée dans laquelle Preston et Ormond conduisirent les forces du Pale, tandis qu'Owen Roe O'Neill prenait la tête des Celtes irlandais, l'île fut subjuguée par l'épée de Cromwell comme jamais elle ne l'avait été auparavant : Drogheda et Wexford sont des noms maudits dans les annales de l'Irlande. Cette conquête rapide et décisive, si profondément teinte de sang, ne le cède en cruauté qu'à celle des soldats d'Elisabeth. La colonie de l'UIster devenait florissante, Cromwell traça un plan de colonisation du pays vaincu beaucoup plus vaste que tous les précédents. Trois quarts de l'Irlande s'étaient armés contre le Parlement. Le Parlement, pour soutenir les frais de la lutte, avait emprunté de fortes sommes d'argent pour le paiement desquelles il avait assuré d'avance aux prêteurs les biens des
qu'un exemple. En 1537, il y avait en Irlande une quarantaine de couvents dominicains peuple's par 600 religieux. A la mort d'Elisabeth, il ne restait plus un couvent et pour représenter l'Ordre de St-Dominique, on ne comptait plus que 4 religieux.
catholiques irlandais. 2.500.000 acres furent ainsi engagés à de fanatiques spéculateurs. La confiscation était donc nécessaire pour que le Protecteur tînt sa promesse : son fanatisme puritain, sa haine du peuple irlandais, spécialement de ces papistes idolâtres, ses fortes sympathies anglaises s'unissaient pour le confirmer dans son projet. Quatre comtés irlandais devinrent la propriété de la République; huit furent concédés aux aventuriers et à la soldatesque delà dernière conquête ; sept furent donnés à Tarmée anglaise. Ces concessions furent soit gratuites, soit achetées à des prix nominaux ; quant aux propriétaires ainsi dépouillés de leurs biens, on les déportait dans le Gonnaught. Sous peine de mort, il leur était interdit de passer le Shannon qui sépare le Gonnaught du reste de l'Irlande. Les catholiques qui, après le l^^mai 1654, étaient trouvés hors du Gonnaught, pouvaient être tués par celui qui les rencontrait. Par ce moyen, Gromwell calculait que 40.000 colons environ de race anglaise et de foi puritaine seraient versés dans ces millions d'acres que la victoire avait placés dans les mains du gouvernement ; ils formeraient des établissements prospères, ils seraient de loyaux sujets de l'Angleterre ; ils préviendraient à jamais toute révolte dans le pays.
Le plan de Gromwell fut exécuté point par point en dépit des colères et des querelles des guerriers puritains, et cependant la colonisation échoua comme avaient échoué les précédentes ; la majorité des soldats et des aventuriers vendit les propriétés généralement pour rien et le résultat définitif de la conquête cromwellienne fut d'établir en Irlande 3000 ou 4.000 Anglais et puritains, propriétaires du sol au milieu de populations vaincues d'autre race et d'autre religion ; les sentiments engendrés par cet état de
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choses n'ont jamais disparu: aujourd'hui encore « landlord cromweilien » est une injure dans la catholique Irlande.
A la Restauration, l'espérance naquit au cœur des Irlandais que Gromwell avait dépossédés ; plusieurs avaient combattu pour la Couronne, le roi ne pourrait l'oublier ; mais ils comptaient sans la perfidie de Charles II et de ses courtisans : les confiscations de Cromwell furent confirmées et de vastes terres retournèrent aux favoris des Stuarts. Des milliers de familles perdirent à jamais leurs domaines.
L'Irlande resta calme près de trente ans ; même elle pros* péra sous la sage administration d'Ormond ; les amers souvenirs du passé ne s'éteignaient pas cependant de la mémoire du peuple conquis. Jacques 11 monta sur le trône en 1685, il avait grand désir d'adoucir le sort de Tlrlande ; il aurait pu réparer certains maux de la conquête de Cromwell, effectuer des changements dans l'organisation de la terre et faire justice à de légitimes revendications. Mais l'infortuné roi n'était pas homme d'Etat ; comme son père, il essaya de la funeste politique d'user de l'Irlande contre les libertés anglaises, il envoya Tyrconnel à Dublin et en quelques mois la révolution se répandait dans le pays. L'Irlande anglaise et protestante était affaiblie ; l'Irlande celte et catholique se leva frémissante de vengeance. Les descendants des barons ruinés du Pale et des princes celtes quittèrent leurs foyers et s'unirent pour une formidable offensive ; la révolte prit un aspect national. Après la bataille de la Boyne et la chute de Limerick, elle fut réprimée définitivement par Guillaume 111. Le procédé de confiscation se renouvela une fois de plus ; les vainqueurs se partagèrent la terre des vaincus comme un butin et la
violation honteuse d'un traité solennel rendit la spoliation plus cruelle encore.
Le xvii« siècle n'avait été pour Tlrlande qu'âne longue série de confiscations ; certaines terres y furent englobées plusieurs fois ; tous les catholiques irlandais, de race celte ou anglaise, en avaient souffert ; à la fin du xvn® siècle, il ne restait aux catholiques qu'un septième environ des terres d'Irlande.
Tout n'était point consommé. L'ère de la violence seulement — une agonie d'un siècle et demi — cesse avec le règne de Guillaume 111. Le sol irlandais est tombé aux mains d'une classe de propriétaires de race anglaise ou écossaise, un abîme les sépare du peuple irlandais, et il n'y a point de classe moyenne qui puisse leur servir de lien. Dans une partie de l'Ulster seulement oii les propriétaires et les tenanciers sont de même religion et de même sang, les choses sont en meilleur état, encore que les causes de dissension soient fréquentes. De plus, l'absentéisme y règne en maître : certains propriétaires ont d'immenses domaines et ne les ont jamais visités, leurs terres sont louées à une classe de propriétaires intermédiaires ou middlemen qui forment un corps de landlords les plus oppressifs et les sous-louent aux tenanciers irlandais, représentants ruinés et dépouillés des familles qui les possédaient autrefois. La destruction des anciens modes celtiques de tenure de la terre et leur remplacement par le système anglais enveniment la situation ; ceux qui dépendaient jadis de chefs irlandais, comme les hommes libres, sont devenus de simples tenanciers at will, c'est-à-dire à la merci de maîtres étrangers, souvent inconnus. Et le pire des maux, résultant des confiscations sur lesquelles s'édifie le système agraire, c'est que le respect dû au
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droit de propriété disparaît complètement : l'histoire des luttes agraires de l'Irlande au xix'' siècle en est la conséquence désastreuse.
L'ère de la protestant ascendancy , de la suprématie protestante, commence alors ; elle s'établit sur l'Irlande pour de longues années; les maux qu'elle apporte seront aggravés par les divisions de races et par les amers souvenirs des souffrances passées ; comme toujours, la terre en subira le contre-coup. Celte situation anormale aurait pu s'améliorer à la longue, mais elle est maintenue par une législation d'une cruauté sans exemple. « C'est ici que cesse la persécution violente et que commence la persécution pacifique, celle qui adopte toutes les formes de la justice, couvre les actes les plus oppresseurs d'une parfaite régularité ; qui se croit juste parce qu'elle est légale, humaine parce qu'elle répand peu ou point de sang ; et qui cependant esl plus inique parce qu'elle est plus réfléchie, plus odieuse parce qu'elle tue à froid et qu'elle n'a point pour excuses la chaleur du combat ou les entraînements de la passion (1). »
Nous n'avons pas à décrire les lois pénales irlandaises que Burke a stigmatisées : « le plus remarquable monument d'iniquité qui ait jamais été élevé, le plus habile et le plus puissant instrument d'oppression qui ait jamais été inventé par le génie pervers de l'homme pour ruiner, avilir, dépraver une nation et corrompre en elle jusqu'aux sources les plus inaltérables de la nature humaine » (2). L'objet de ces lois était triple : exclure les catholiques irlandais, qu'ils fussent de race anglo-normande ou celte — le mal-
(1) G. de Beaumont, op. cit., t. T, p. 100.
(2) Letter to sir Hercules Langriche. Œuvres de Burke^ Londres, Rivington, 1818, vol. IX, p. 412.
heur avait effacé la distinction, — de tout poste de confiance dans l'Etat, leur fermer toute carrière ; persécuter et proscrire l'Eglise catholique de l'Irlande et ravaler son clergé à la condition la plus humiliante ; dépouiller entin les quelques catholiques qui étaient encore propriétaires, les empêcher d'acquérir quelque droit que ce fût sur le sol et réduire la population paysanne catholique à Tesclavago.
Passons sur les premières dispositions pour nous arrêter à celles qui concernent la terre. Le domaine d'un catholique irlandais ne suivait pas les règles habituelles de succession : il était divisible entre une foule de personnes; c'était dans le dessein avoué d'émietter, pour mieux la faire disparaître, la propriété foncière des papistes. La famille du catholique se dressait contre lui-même ; on corrompait sa femme et ses enfants ; la loi s'asseyait à son foyer pour empoisonner son existence. Il lui était interdit d'acheter une terre ou même de posséder sur elle une hypothèque. Lorsqu'il était le tenancier d'une terre appartenant à un landlord protestant, son bail ne durait que 31 ans au plus, le loyer était excessif, et dans nombre de cas il était à la merci d'un simple caprice du propriétaire .
Ainsi s'écoulèrent les quarante années qui suivirent la mort de Guillaume III. La plupart des propriétaires catholiques abandonnèrent leurs domaines et mirent au service de pays étrangers leur épée souvent renommée : tels, ceux qui formèrent la fameuse brigade irlandaise, et qui, fidèles à l'étendard fleurdelyséjSe couvrirent de gloire à Dettingen ou à Fontenoy ; quelques-uns se convertirent à la religion nouvelle pour demeurer chez eux dans une paix relative ; la majorité des Irlandais s'attacha à ses anciennes terres et courba la tête sous l'oppression. Les landlords protes-
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tants étaient ce que les ancêtres et la loi les avaient faits, une classe d'hommes durs et exigeants traitant leurs inférieurs en parias ; comme il arrive, lorsqu'une société est dans un état anormal, ils ne purent prospérer au milieu des ruines amoncelées ; leurs terres devinrent la proie d'une pernicieuse mainmorte, puisqu'ils ne pouvaient ni les hypothéquer ni les vendre ; l'absentéisme s'accrut dans une large proportion et les tenures se multiplièrent entre les mains de 7niddle7nen protestants et anglais.
L'aspect de l'Irlande portait la preuve palpable de cette misère. Le pays était couvert de ruines, les habitations, même celles de la gentry protestante, étaient dans la pauvreté ; en maints comtés les villes tombaient en décadence ; les paysans se pressaient dans des huttes ; les voyageurs erraient au travers de vastes étendues de pâturages sans clôtures. De hideuses famines, celle de n39'4'l notamment, décimèrent la population ; tandis que le Parlement irlandais, au lieu de secourir ces malheureux, rendait la situation plus critique en exigeant avec sévérité le paiement de la rente.
Quant au Parlement anglais, il traitait l'Irlande en colonie conquise, et fidèle aux principes du système mercantile, empêchait ou prévenait le développement des industries irlandaises. En voici un exemple : il y avait en Irlande à la fin du xvu*' siècle une industrie parvenue à un haut point de prospérité et qui était, notamment pour les provinces du sud, la principale source de richesse et de bien-être : c'étaient les manufactures d'étoffes de laine. Elle avait sur l'état du pays une double influence. Pour produire la laine, il fallait de nombreux troupeaux qui demandaient eux-mêmes pour se nourrir de vastes pâturages, c'était le bénéfice du propriétaire foncier, et les
ateliers où se fabriquaient les tissus de laine appelaient la main-d'œuvre : c'était le profit de l'ouvrier. Cependant, comme la supériorité de ces manufactures sur celles de l'Angleterre nuisait aux fabricants anglais, le Parlement d'Angleterre décida qu'elles seraient anéanties ; cette résolution fut transmise au Parlement irlandais qui l'accepta (1). Les protestants souffraient aussi de ces dispositions, mais ils étaient retenus par le pouvoir régnant, et, comme on Ta dit finement, « ils s'agenouillaient devant l'Angleterre sur les cous de leurs compatriotes ». Un certain changement se manifesta sous la génération suivante.
Le Code pénal n'était pas abrogé, mais le mauvais esprit qui l'avait forgé tendait à disparaître ; les combattants de la Boyne et d'Anghrim s'étaient éteints ; la conscience humaine, sous les influences du xviii° siècle, se révoltait contre la législation barbare d'un âge fanatique. L'Eglise catholique respira; son culte, il est vrai, demeurait toujours soumis à des conditions dégradantes ; mais son clergé pouvait accomplir paisiblement ses fonctions ; ses dignitaires étaient même bien vus des hommes au pouvoir. Les relations foncières s'améliorèrent aussi. Les propriétaires catholiques ne furent plus inquiétés ; leurs rapports avec la caste protestante furent plus faciles ; des fictions légales annulèrent les lois qui avaient rendu leur existence si misérable : plusieurs protestants inscrivirent à leur nom des propriétés de catholiques.
Le changement principal et très décisif fut la nouvelle ligne de conduite de quelques landlords protestants. A mesure que le temps s'écoulait et jetait l'oubli sur le vol
(l) Cf. l'admirable chapitre consacré à la destruction des industries irlandaises, par W. Lecky, dans son Histoire de Clrlande au XVIW siècle. Londres, Longmans, 1896, vol. I, p. 171 et suiv.
et la confiscation, origine de leur propriété, ils sentirent que l'Irlande était leur pays, ils éprouvèrent peu à peu de la sympathie pour les populations au milieu desquelles ils vivaient. Ce sentiment fut affermi par la tyrannie du Parlement britannique qui traita l'Irlande comme son marchepied, et par l'égoïsme de la classe officielle composée d'Anglais seulement, régnant sur un pays qu'ils méprisaient. Un certain souci des intérêts irlandais crût à Collège Green, dans ce Parlement composé surtout de landlords protestants. L'ordre social étant rarement troublé, la richesse du pays augmenta. L'agriculture, retardée, se développa ; les races d'animaux de ferme s'améliorèrent ; les vastes étendues de pâturages eurent un aspect moins abandonné ; les villes se relevèrent ; de bonnes routes s'ouvrirent dans le pays ; les moyens de communication se multiplièrent. Le revenu annuel de l'Irlande avait doublé en une vie d'homme ; la terre se vendait à un prix plus élevé qu'aujourd'hui. Le fossé qui séparait les propriétaires et les occupants du sol se comblait peu à peu : le landlord, surtout s'il résidait sur ses terres, était un maître affable, le paysan lui devenait moins étranger.
Mais le tableau avait ses ombres : le système agraire péchait par la base, et, sauf dans l'Ulsler où les divisions de race n'existaient pas, il y avait encore beaucoup d'oppression et d'exactions : la classe des petits landlords et des middlemen était trop tyrannique et les plaintes de surrente n'étaient pas rares.
D'autre part, le tenancier commençait à montrer qu'il se rendait compte des maux dont il souffrait : en maints comtés il s'était constitué des ligues de a résistance à l'oppression ». Ces associations^ connues sous le nom de
Whiteboys, les gâs blancs, ainsi appelés parce qu'ils portaient par dessus leurs vêtements des chemises blanches pour se reconnaître entre eux, avaient deux buts : la suppression de la dime et la réduction du fermage. Ils avaient leurs chefs secrets et leurs mots de passe ; souvent ils terrorisèrent des districts entiers ; un code draconien fut dirigé contre eux : à peine abattus, ils relevaient la tête. On a voulu attribuer à des causes politiques et religieuses ce qu'on a appelé depuis le Whiteboyisme ; c'est inexact. Le pauvre catholique d'Irlande ne s'insurgeait pas contre l'orangiste, mais contre le propriétaire ; non contre le protestant, mais contre le riche ; c'est la misère et non l'esprit de parti qui lui mettait les armes à la main. L'UIster d'ailleurs, protestant, avait des associations du même genre : les Steelboys ou gâs d'acier, et les Oahboys ou gâs du chêne.
Malgré son apparente solidité, le régime agraire reposait sur des fondements instables, on devait le voir bientôt. Le système anglais, substitué aux tribe-tenures celtiques, n'avait pas pris racine dans le pays. L'Angleterre avait été généralement divisée en vastes fermes : les améliorations permanentes incombaient au propriétaire ; un tenancier qui payait un loyer pour une ferme, la prenait munie des bâtiments et des accessoires nécessaires. Mais en Irlande les améliorations permanentes n'étaient jamais réalisées par le landlord ; le tenancier qui occupait la terre lui adjoignait son matériel et lui donnait une réelle valeur. Comme résultat inévitable, l'occupant irlandais sentit qu'il avait acquis sur ce sol un droit concurrent de celui du propriétaire ; ce droit, si les améliorations étaient solides et durables, tendait à une sorte de copropriété. Mais un droit de celte sorte ne pouvait être reconnu par une loi
faite selon les notions de tenure anglaise ; il était susceptible d'être détruit, dût le tenancier être dépossédé, et comme la tenure de l'immense majorité des occupants du sol en Irlande était ou at will ou pour un très court terme à un loyer élevé, ce droit resta précaire et n'eut pas de protection légale. Burke prévit les maux qui pourraient découler de cet état de choses (1) ; il se rendit compte que toute velléité d'amélioration était découragée; d'après lui, le refus de donner une sanction légale aux droits des tenanciers et le fait que leurs tenures étaient courtes et incertaines pourraient devenir une cause de profonds mécontentements. En un mot, il découvrit le vice économique du système agraire de l'Irlande, et assez curieusement, il indiqua les remèdes qui pourraient être appliqués et donna les vrais principes de réforme. Mais l'heure d'une nouvelle législation n'avait point encore sonné. L'acuité de la situation s'atténuait : une société ne saurait maintenir indéfiniment hors la loi une fraction importante de ses membres. L'édifice des lois pénales tomba pièce à pièce avec les lois de 1778, 1782, 1793. La loi de 1778 donna aux catholiques le droit d'obtenir des baux de 999 ans et abrogea les dispositions spéciales qui réglaient leurs successions et les mettaient hors du droit commun. La loi de 1782 abolit les lois qui empêchaient les catholiques d'acquérir la terre, de la posséder et del'aliéner.CiOmmeleditM. Fournier: « Les conséquences de droit de la conquête anglaise sont ainsi anéanties, les incapacités légales sont abrogées ; mais les conséquences de fait subsistent et la justice tardivement rendue à IMrlande ne saurait les faire disparaître » (2).
(1) Tracts on the Popery Laïcs. Œuvres de Burke, vol. IX, p. 325 et suiv.
(2) P. Fournier, La question agraire en Irlande. Paris, Pion, 1882, p. 48.
Au commencement du xix'^ siècle, à l'époque de la guerre avec la France, une grande quantité de blé fut demandée à l'Irlande : de pays pastoral, elle devint pays agricole. De vastes régions, naguère couvertes d'herbes, furent labourées ; on créa une multitude de petites fermes ; la rente monta à un taux excessif. Vint la paix de 1815, les prix tombèrent. On se mit à cultiver la pomme de terre, « il y eut une multiplication insensée de la population rurale » (1). En 1750 la population de l'Irlande était de 2 millions, en 1800 de 4 millions, en 1841 de plus de 8 millions. C'était beaucoup trop, vu les ressources du pays ; les demandes de terres grandissaient et haussaient le taux du fermage, tandis que les salaires diminuaient; naturellement le droit de quasi-propriété du tenancier augmentait aussi, quoiqu'il fût toujours ignoré de la loi. Un rapport, rédigé en 1837-38, met en lumière ce fait terrible que 2 millions et demi d'Irlandais sont près de mourir de faim pendant plusieurs mois de l'année, et que pendant le reste du temps ils végètent dans la misère.
Sur certains points l'Irlande avait fait des progrès, mais elle était dans l'état économique le plus dangereux. Sir Robert Peel nomma en 1843 une commission chargée de faire une enquête sur la situation agraire en Irlande. Son président était un grand propriétaire irlandais,le comte de Devon. La Devon Commission parcourut tout le pays, entendit sans restriction toutes les classes de la population et publia en 1845 son célèbre rapport. 11 nous plait de terminer notre aperçu historique par un extrait de ce rapport qui résumera les pages précédentes. Sans remonter au vieux système des clans et des septs, où le
(1) L. de Lavergne, Essai sur Véconomie lurale de ^Angleterre, de VEcosse et de rirlande. Paris, Guillaùmin, 1864, p. 392.
LA QUESTION actRAire jusqu'en 1847 29
peuple payait seulement un tribut au chef et demeurait quant au reste propriétaire de la terre, le rapport décrit ainsi les différentes phases de l'histoire irlandaise (1) :
(( Dans les luttes civiles qui, à différentes périodes et pendant plusieurs siècles, ont troublé le repos de l'Angleterre et de l'Ecosse, la propriété est graduellement passée de la tenure féodale des anciens temps aux rapports plus civilisés de landlord à tenancier, tels que les règle la loi actuelle. Il nous faut montrer brièvement combien différent a été le cas de l'Irlande. Sans entrer profondément dans l'histoire du passé, nous ne pouvons éviter de noter quelques faits saillants qui ont eu un grand effet dans la constitution des relations existantes entre landlords et tenanciers. Nous faisons allusion aux confiscations et colonisations d'Elisabeth et de Jacques P", aux guerres de Cromwell et plus récemment au Gode pénal. L'établissement d'Ecossais dans les comtés de l'UIster y a introduit des habitudes et des coutumes qui donnent à cette province un caractère différent de toute autre partie de l'île. De là provient, suppose-t-on, le système du tenant right que nous aurons l'occasion d'observer plus tard comme formant un trait singulier dans les relations de landlord à tenancier. Dans le Munster, la plantation fut imparfaitement exécutée. Les aventuriers, qui obtinrent de Cromwell leurs terres, formèrent pour la plupart une classe de propriétaires moyens ; comme ils résidaient généralement, ils exercèrent sur les relations sociales une influence différente de celle qu'avaient eue les grands concessionnaires absentéistes. Ces confiscations furent suivies, à une date plus récente, de la promulgation des lois pénales, qui,
(l) Nous empruntons ces citations à M. T. W. Russell,dans son beaa livre Ireland and the Empire, p. 136. Londres, Grant Richards, 1901.
affectant comme elles le firent la condition des catholiques an point de vue des biens fonciers, devaient avoir une grande répercussion sur l'état social d'un pays comme l'Irlande.
« Ces lois, dans leur élaboration et leurs conséquences, affectèrent spécialement la position du propriétaire et de l'occupant; elles furent une source de dissentiments entre le propriétaire protestant et le tenancier catholique, et en créant un sentiment d'insécurité, elles arrêtèrent le développement agricole et industriel. Les landlords souffrirent indirectement de ces mêmes lois, car, pour louer leurs domaines à des tenanciers qui pussent l'occuper d'une façon permanente, leur choix était fort restreint. Plusieurs landlords se défirent de l'entière ou d'une grande partie de leurs propriétés pour des termes prolongés, ils évitèrent ainsi tout contact avec les occupants inférieurs, de telle sorte que les devoirs du landlord durent être accomplis par le middleman. Ce dernier avait, de par la loi, une situation très favorable ; il dictait souvent ses propres conditions au landlord, et lorsque des conventions restrictives contre la sous-location et la subdivision auraient pu être adoptées, il se gardait bien de les faire insérer (1). »
Gomme opinion de la commission sur ce système, nous lisons le passage suivant : « C'était autrefois la pratique de beaucoup de landlords, particulièrement des absen-
(1) Cette sous-location à plusieurs middiemen s'est perpétuée. U. T. W. Russell^ dans Ireland andthe Empire, p. 138, nous dit que (Jevant le Moriey Gommittee, en 1894, témoignage fut rendu qu'entre le cultivateur du sol et le landlord d'une certaine propriété de rUlsterj où la rente fut réduite de 60 0/0, 3 middiemen intervenaient. Ainsi le tenancier devait produire un loyer pour 4 intéressés différents.
LA QUESTION AGRAIRE JUSQU'eN 1847 31
téistos, de concéder de longs baux à quelque individu ; celui-ci était responsable du fermage et prenait sur lui la responsabilité de diviser et de sous-louer la terre. Ce locataire était appelé middleman. C'était généralement fait pour lui assurer un large profit, et les pauvres occupants étaient exposés à une grande oppression. »
Ce n'était point assez pour le tenancier irlandais que cette oppression de la part des hommes, la nature ellemême allait se tourner contre lui.
La maladie des pommes de terre, qui en 1846 et 1847 répandit la désolation dans tant de pays, exerça en Irlande des ravages exceptionnels, la pomme de terre étant le seul aliment d'une grande partie de la population.
Les auteurs nous dépeignent la famine irlandaise sous les couleurs les plus sombres (1). Nous nous contenterons dans cette étude économique des froids résultats de la statistique ; les chiffres parleront d'eux-mêmes :
En 1841, la population était de. 8.175.124 En 1845, elle était estimée à . . 8.295.061 En 1851, elle est descendue à. . 6.552.385
1.742.676 habitants étaient morts ou avaient émigré de 1845 à 1851.
(I) The History ofthe great Irish Famine of IS47, by the Rev.John O'Rourke. Dublin, Glasham and Gill, 1875.