‹ La question agraire en Italie, le latifundium romainChapitre 12 sur 41 · Plus de 1 200 hectares au lieu de 3io · texte numérisé non relu

Plus de 1 200 hectares au lieu de 3io

^t pouvait leur assurer des moyens d'existence ont lâché le caporal, c'est-à-dire le patron artifi-, <;iel, pour le vrai patron. Tel est le résultat avantageux pour les deux parties du patronage intelligemment compris et loyalement pratiqué. Il semble que la suppression des caporaux eût dû être difficile pour les Abruzziens qui viennent faire les travaux d'assainissement : cependant le fermier a eu le même succès, il a fait la connaissance personnelle de tous ses terrassiers, s'e>t intéressé à eux et les a protégés contre les exploitations ; lorsqu'il a besoin d'eux, il leur écrit et les engage sans intermédiaire.

J'ai cité les exemples que j'ai pu observer personnellement, mais on en pourrait citer d'autres. Que conclure? sinon que les caporaux n'ont pas d'adversaires plus redoutables que les fermiers de la Haute-Italie qui viennent coloniser la Gara pagne romaine en y introduisant la culture intensive qui stabilise la population. Ces fermiers sont des capitalistes et des chefs d'atelier exigeant certainement plus de travail et de discipline que les « mercanti di campagna », et pourtant leur présence et leur action se manifestent non seulement par une augmentation de la productivité du sol, par un accroissement de la richesse publique, mais aussi par une amélioration du sort matériel et moral de la population ouvrière, et celle-ci s'en rend compte. En définitive, la question de l'émigration temporaire et du caporalat sera résolue tout naturellement dans un sens favorable aux travailleurs par la mise en culture intensive de l'Agro romano.

LE LATIFUNDIUM DANS L'AGRÛ r.O.MAXO 81

Le mode d'existence des émigrams dans la campagne ROMAINE. — Du même coup seraient modifiées aussi les conditions d'existence des ouvriers agricoles qui sont actuellement déplorables. Le professeur Celli, député et directeur de l'Inslitut d'hygiène de Rome, a décritd'une façon émouvante la vie de ces malheureux émigrants^

C'est le maïs préparé en polenta qui fait le fond de la nourriture du paysan. Mais les familles qui cultivent des terres en colonage ne mangent presque jamais leur propre maïs, mais celui que le caporal leur a avancé, qui est souvent de qualité inférieure et qu'il se fait rendre avec usure en reprenant parfois 23 à 50 pour 100 de plus qu'il n'a donné. Aux grandes fêtes, il distribue aussi du lard, du fromage et du vin, qu'il yo fait rembourser largement. Pendant la période des foins et des moissons, les ouvriers reçoivent : i''5',360 de pain, 2 litres de vin. 85 grammes de fromage ou de lard, du vinaigre, de l'huile et des oignons. En fait, que le salaire soit payé en totalité en argent ou en partie en nourriture, c'est presque toujours le caporal qui fournit les aliments à l'ouvrier. C'est une source d'abus criants : l'ouvrier est trompé sur le poids, le prix et la qualité, le plus souvent détestable. 11 lui est impossible d'échapper à cette exploitation parce qu'il se brouillerait avec le caporal qui ne l'emploierait plus, et parce qu'il lui est pratiquement impossible de se fournir ailleurs. La Campagne romaine est

l. Cf. Aiipelo Celli, Corne vive il Campagnolu tleWAgro romano, Rome, Società éditrice nazionale, 190().

PiOLX. 6

8i LA QUESTION AGRAIRE EN ITALIE

une sorte de désert où quelques latifundistes ont le monopole de la possession du sol ; il en résulte qu'aucune auberge, aucune boutique ne peut s'établir sans l'autorisation du propriétaire ; il n'y a donc pas de concurrence possible. Sur chaque domaine existe une cantine appelée dispensa, où Ton vend du vin et des aliments. Le tenancier de la dispensa verse une redevance assez élevée au propriétaire ou au fermier : on m'en a cité un qui paie oOO francs par mois. On remarque que les dispensieri font fortune assez rapidement et on les accuse, non sans apparence de raison, de voler honteusement les ouvriers et de leur fournir des vivres de mauvaise qualité. Les fermiers qui autorisent de pareils agissements et en profitent directement sont les premiers coupables. Les propriétaires qui les tolèrent et en profitent indirectement ne le sont pas moins ; ils pourraient atténuer les abus en facilitant l'établissement de boutiques concurrentes, en ne leur demandant qu'un loyer normal et en organisant, s'il le faut, un contrôle sérieux sur la qualité des aliments. Ils le peuvent puisqu'ils sont maîtres chez eux, mais ils ne savent que déplorer l'exploitation dont sont victimes les travailleurs de la terre, et leur sympathie pour eux ne va pas jusqu'à aviser aux moyens pratiques de la faire cesser. Il y a dans leur cas un peu d'égoïsme et surtout beaucoup d'insouciance. C'est à cette insouciance caractéristique de la race que sont dus ces abus dont profilent les plus intelligents et les plus avisés, sinon ^ les plus honnêtes ; le paysan accepte sans proies- t| tories aliments avariés qu'on lui donne, les paie

le prix qu'on en exige et se laisse voler sur le poids. Il se rend compte de tout cela et eh souffre, mais ne fait pas effort pour y remédier. Toute organisation de coopérative est d'ailleurs ditficilc entre ouvriers presque nomades qui ne sont pas assurés de revenir deux années de suite sur le même domaine. L'anarchie semble être l'état normal actuel de FAgro romano.

Je connais un fermier lombard qui a voulu supprimer les abus de la dispensa; il l'administre en régie et n'en tire que le bénéfice normal des commerçants de détail. Il a établi et afïiché un tarif et il distribue aux ouvriers des carnets de bons qui servent aux achats, afin d'empêcher le plus possible les tripotages d'argent ; les aliments sont de bonne qualité. Malgré cela, les ouvriers, tout en reconnaissant les bonnes intentions du patron, se plaignent vivement de la dispensa et surtout du préposé qui fait fortune, disent-ils. Il est possible qu'il y ait un peu de parti pris chez eux, car une longue expérience leurfait considérer tout dispensipre comme un voleur, mais il est possible aussi que le préposé, ne pouvant tromper ni sur les prix, ni sur la qualité, se rattrape sur le poids, fasse passer une qualité pour une autre et opère des détournements, etc. Les ouvriers se montrant incapables de se défendre eux-mêmes, il faudrait de la part du patron une surveillance de tous les instants, autant dire qu'il devrait faire luimême le service du comptoir. Il est des cas oî> le patronage ne saurait pratiquement suppléer à l'incapacité de l'ouvrier.

En somme, la nourriture de l'émigrant dans

la Campagne romaine est plus que médiocre, souvent insuffisante, toujours très chère et parfois malsaine : la faim pousse souvent le paysan à manger les animaux morts de maladie.

L'habitation laisse à désirer autant que la nourriture. En 1881, on comptait dans TAgro romano 556 maisons ; en 1900, ce nombre avait plutôt diminué, tandis que la population fixe et temporaire avait certainement augmenté. Lorsqu'on parcourt la Campagne romaine, on rencontre des villages de huttes construites en paille, en roseaux et en herbes sèches. C'est là qu'habitent les émigrants depuis octobre jusqu'en juillet. S'ils reviennent l'année suivante sur le même domaine, ils retrouvent leur cabane, sinon ils la démolissent pour aller la reconstruire ailleurs, car chaque famille est propriétaire de sa cabane, souvent même elle paie un loyer pour le sol occupé par elle et le jardinet attenant.

Le village de Lunghezza est bien réduit cette année, car la culture des céréales ayant cessé à cause du prochain départ du fermier, sur quarante familles il n'en est resté que neuf employées à des travaux spéciaux: fossés, clôtures, etc.. Par une porte basse nous entrons dans une des cabanes qui mesure 4 mètres de long sur 3 de large ; au milieu, quelques pierres marquent l'emplacement du foyer, dont la fumée s'échappe parles interstices des roseaux ; au fond se trouvent deux lits montés sur des planches, et deux bancs complètent l'ameublement. Au toit sont suspendus des jambons ; je félicite la mère de famille sur cette abondance, mais elle m'explique qiie ces jambons

LE LATIFUNDIUM DANS L'AGRO ROMANO 8.j

appartiennent au fatlore qui les a mis là pour les faire fumer; elle espère qu'il lui en laissera un. Cette femme est en habits de dimanche très propres avec un collier de corail au cou ; elle vit dans cette cabane avec son mari et ses enfants pendant dix mois de l'année et ne semble pas aigrie contre le sort. « Nous travaillons et nous mangeons, » me dit-elle en riant. En face de la porte un minuscule jardin est défendu par des fag'ots d'épines €ontre les poules qui errent à l'enlour. Au bas de la pente se trouvent la fontaine et l'abreuvoir. A €ent mètres de ce village de huttes, on voit une maison vaste dont les murs sont en bon état, qui pourrait loger une quinzaine de familles si on n'en avait pas enlevé le toit pour employer la charpente et les tuiles à couvrir un fenil.

Du côté d'Oslie on trouve, paraît-il, d'immenses cabanes où vivent en commun plusieurs familles et où s'abritent jusqu'à ioO personnes ; on y voit plusieurs rangs de couchettes et, au milieu, une longue file de foyers. J'ai vu ailleurs une sorte de grange où étaient installées cinq ou six familles séparées par des cloisons de roseaux ot de paille, mais, comme il n'y avait qu'une porte, il existait forcément des servittules de passage et l'unique fenêtre dépourvue de carreaux laissait pénétrer librement le vent et la pluie. En certains endroits les émigrants s'installent dans les ruines ou dans les grottes creusées dans le tuf pour l'extraction de la pouzzolane. Partout c'est l'entassement et la piomiscuité. En été, les raoisfîOnneurs dorment en plein champ, à peine abrités par une couverture tendue sur des piquets.

Etant donné la façon dont sont nourris et logés les ouvriers de la Campagne romaine, il n est pas étonnant que les maladies fassent parmi eux de nombreuses victimes. En été, c'est la malaria, mais nous verrons quelle est actuellement victorieusement combattue; en hiver, c'est la pneumonie^ car les cabanes abritent mal de la pluie et du vent, et la garde-robe est souvent insuffisante pour lutter efficacement contre le froid et la tramontane.

A Rome, on compare volontiers les villages d'émigiants à des campements de nègres africains et on n'est pas très fier de ces huttes aux portes de la capitale. L'Agro romano n'en a cependant pas le monopole en Europe : j'en ai trouvé de toutes semblables dans les tourbières de l'Allemagne et dans la région sablonneuse de la Frise. Mais dans la Plaine saxonne la hutte est le premier abri du paysan qui se fixe au sol et qui y plonge de fortes et vivantes racines, tandis que dansl'Agro romano, c'est le gîte toujours provisoire d'un ouvrier nomade condamné à une vie toujours errante. En Allemagne et en Hollande, une maison solide et confortable remplace au bout de quelques années la hutte misérable; dans la Campagne romaine, la hutte succède à la hutte. C'est à peine si aujourd'hui, sur quelques domaines transformés, on arrive à abriter les ouvriers temporaires; mais sur ces domaines la population stable du moins est logée convenablement et peut se nourrir de façon satisfaisante.

Le mode d'existence des émigrants temporaires de l'Agro romano nous révèle combien sont insuffisants la capacité de l'ouvrier et le patronage du

propriétaire et du fermier; ce patronage est même le plus souvent inexistant. La famille ouvrière vit donc au jour le jour, sans épargne, et ne peut compter sur aucun appui; aus^i est-elle complètement abattue par les accidents, les maladies et les calamités de tous genres qui peuvent fondre sur elle. Elle n'a pas alors d'autre ressource que la charité publique et elle est même souvent incapable de faire valoir ses droits. On me cite le cas d'un ouvrier victime d\m accident: le caporal se fait verser pour lui par le patron une somme de 500 francs, mais il ne la lui remet pasetJa garde pour soi. Où l'ouvrier aurait-il appris qu'il avait droit à une indemnité? D'où lui viendrait l'énergie suffisante pour obtenir justice? Qui lui donnerait un concours efficace pour cela, si ce n'est peut-être l'homme de loi dont l'intervention absorberait le plus clair de l'indemnité?

Yis-à-vis de l'assistance publique même, ces émigrants de l'Agro romano sont dans une situation très défavorable. N'étant pas domiciliés dans la commune de Rome, ils n'ont droit à aucun secours; en fait, on ne les leur refuse pas, mais, s'ils sont admis dans les hôpitaux de Rome, ceux-ci s'adressent à leur commune d'origine qui doit payer les frais d'hospitalisation ; cette commune de montagne qui n'est pas riche, exerce son recours «tonlre la famille si celle-ci possède quebjue bien, et parfois ce bien est vendu. Quand on dit que les ouvriers de l'Agro romano vivent comme des bêtes et sont traités en esclaves, on exagère à. peine.

Nous venons d'examiner les répercussions d'une

certaine organisation de la propriété, du latifundium, sur les faits de la vie privée. Si le latifundium est favorisé par la nature du sol très propre au pàturag-e, il est aussi à son tour très favorable au maintien de l'art pastoral, mode de travail qui exige le minimum de transformation du sol et le minimum de capitaux fonciers, dont l'outillage est très rudimentaire, dont les opérations simples, peu pénibles, ne demandent qu'une capacité et une prévoyance limitées et peuvent être exécutées par un personnel peu nombreux; en définitive, travail de simple récolte qui a pour corollaire une occupation du sol assez faible, quoique le droit légal de propriété soit absolu et que l'absence de population stable permette au propriétaire de le maintenir tel sans contestation.

L'étendue des latifundia ne permet pas aux propriétaires de conserver la direction effective de l'atelier agricole; d'autres causes d'ailleurs les en détournent ; aussi le fermage est-il la règle, mais il faut remarquer qu'il est très favorisé par le mode de travail qui exige peu ou pas de capitaux incorporés au sol.

Le latifundium à culture extensive, en s'opposant à l'établissement d'une population stable dans l'Agro romano, tend à avilir les salaires : 1° parce qu'il met en concurrence des ouvriers venus d'un grand nombre de régions pauvres où font défaut les moyens d'existence; 2" parce qu'il oblige le fermier à recourir à des entrepreneurs de main-d'œuvre qui prélèvent une part très large sur les salaires ; 3° parce qu'il oblige les ouvriers à accepter en fait un salaire en nature

sur lequel ils sont frustrés ; 4° parce qu'il rend très difficile l'organisation ouvrière. De telle sorte que, dans un pays où la maia-d'œuvn! semble manquer totalement, les salaires sont très bas. Il en résulte que l'épargne est presque impossible et qu'ainsi tout moyen d'ascension fait défaut à la population ouvrière.

Quant à la famille, elle liuhit des influencer désorganisatrices : l" parce qu'une partie de ses membre-, souvent même son chef, sont éloignés d'elle chaque année, pendant de longs mois ; 2° parce que, si elle reste groupée, elle vit loin de son propre foyer oii elle ne séjourne que deux ou trois mois, et qui se trouve tout à fait séparé et éloigné de son atelier de travail. Il s'ensuit qu'elle perd l'appui de la communauté sans apprendre à développer son énergie et son initiative puisqu'elle émigré temporairement, en territoire non peuplé, et en compagnie d'autres familles de même formation sociale et subissant les mêmes influences. Cette famille déprimée se résigne à un mode d'existence déplorable, sans dignité, sans respectabilité, sans confort et sans hygiène ; elle subit aussi sans résistance toutes les calamités qui viennent à l'assaillir.

Elle aurait besoin d'un patron attentif, bienveillant et énergique ; mais le propriétaire latifundiste est trop loin, trop insouciant, et trop nombreux sont les ouvriers qui travaillent sur ses terres. Le fermier ne s'intéresse pas à des ouvriers temporaires et nomades. Ceux-ci n'ont qu'un patron etfectif, c'est le caporal ; or, nous avons vu les défectuosités de ce patronage.

II nous reste maintenant à étudier les effets que peut avoir le latifundium sur l'organisation de la vie publique.

Page 1