Cf. W. Sombarl, Ln Campagna romana, p
Pour qu'un caporal puisse supporter de pareilles pertes, il faut qu'il fasse en temps normal des gains considérables ; aussi notre homme, après avoir travaillé pendant trente-six ans, est-il devenu un des propriétaires les plus importants de son village. Il a maintenant cinquante-quatre ans ; retiré des affaires depuis quelques anné(^s, il a acheté des terres qu'il améliore et qu'il plante en oliviers. Il y a en lui l'étoffe d'un petit patron. Il jouit de la considération générale et est conseiller municipal.
Bien entendu, un caporal qui engage 1 600 ouvriers, l'effectif d'un régiment, a besoin d'aides et de sous-ordres ; ce sont les caporaletti ou fattoretti qui, sur ses indications, pour son compte et avec son appui financier, engagent des hommes dans les villages voisins, les mettent en route, les installent sur l'atelier de travail, les dirigent et les surveillent. Ils sont rémunérés par le caporal, mais ne se font pas faute, s'ils le peuvent, de prélever une dîme sur les ouvriers.
Non seulement il y a de gros et de petits caporaux, mais il faut aussi faire la différence entre les caporaux qui fouinissent des journaliers et ceux qui fournissent des colons. Les premiers sont astreints^ à la résidence dans l'Agro pendant tout le temps (les travaux; ils doivent toujours être présents pour recevoir les ordres du fattore, guider et surveiller leur bande; les seconds vont installer les familles des colons sur le tènement qui leur est affecté, répartissent le terrain entre elles, leur distribuent les semences et les avances en grain nécessaires pour leur nourriture, puis ils retour-
LE LATlFUXDimi DANS L'AGRO ROMANO 73^
nent chez eux et, sauf de courtes apparitions, ne reviennent qu'au moment de la récolte pour prélever la part du fermier, les avances qu'ils ont faites, les redevances qui leur sont dues et celles qu'ils s'adjugent ; ordinairement, ils font cultiver gratuitement par les colons un lot de terrain dont ils se réservent tout le produit.
Pour être impartial, je dois dire que, d'après les renseignements que j'ai recueillis, tous les caporaux ne se ressemblent pas ; il y en a qui sont de véritables forbans, de vrais marchands d'esclaves pour qui la traite des blancs est une source de profits scandaleux ; d'autres sont honnêtes et humains et n'exploitent les ouvriers que dans les limites admises par l'usage. 11 faut remarquer aussi que les personnes qui s'élèvent avec le plus d'indignation contre les caporaux sont les étrangers, en particulier les fermiers de la Haute-Italie installés récemment dans l'Agro romano, et les urbains ignorants des questions rurales ; les notables des villages de montagnes d'où sont originaires émigrants et caporaux, tout en blâmant certains excès, sont plus modérés dans leur indignation et plus réservés dans leurs jugements. Quant aux ouvriers, ils subissent sans doute le joug du caporal sans enthousiasme, mais, n'étant pas capables de s'y soustraire, ils l'acceptent sans révolte, se résignent et môme considèrent un peu le caporal comme le bon Dieu qui leur procure leur pain quotidien et à qui ils doivent un peu de reconnaissance.
Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le caporal, par ses prélèvemej[ils légitimes ou illégitimes,.
ne diminue le salaire déjà faible que reçoivent les ouvriers de l'Agro romano ' ; il fait en outre souvent des bénéfices scandaleux sur la nourriture qu'il leur fournit ou qu'il leur vend. En somme, le caporal vit et prospère aux dépens de l'émijçrant qui est, vis à-vis de lui, dans une dépendance voisine de l'esclavage. Aussi beaucoup de gens soubaitenl-ils la disparition des caporaux. 1 Mais si ces derniers existent, c'est qu'ils rendent certains services ; la question est donc de savoir si on peut se passer de ces services ou si ces services peuvent être rendus par d'autres organismes moins parasitaires et moins nuisibles.
Pour répondre à cette question, nous avons recherché s'il y avait, dans la Campagne romaine, <les agriculteurs qui ne fissent pas appel aux caporaux. Nous en avons trouvé. Nous avons alors
1. D'après la publication précitée'de l'Office du travail sur les migrations internes, les salaires seraient (1905) :
Ouvriers adventices. Ouvriers fixes. Femmes.
Janvier. . . 1,50 1,83 »
Février. . . 2 » 1,83 . 1,20
Mars. . . . 2,20 1,90 1,15
Avril. . . . 2,2:> 2 » 1,25
Mai. ... 2,00 2,35 1,25 — !,.•«>
.Juin. ... .3 » 2,40 1,75
Juillet. . . 4 » 2,50 2,50
Septembre. . 1,.')0 — 2,.''J0 2 » 1,50
Octobre.. . 1,20-1,75 1,90 1,10 — 1,25
Novembre. . 1,20 — 1,75 1,90 1,10
Décembre. . Id. Id. M.
La statisliifuc n'indique pas ce qu'elle entend exactement par ouvriers fixes et ouvriers adventices. Ces sal.iircs sont plus élevés que ceux des |)ays d'émigration, mais j'ai lieu de croire que les salaires réellement touchés par les ouvriers sont souvent inférieurs aux chiiïics cités |)lus haut.
LE LATIFUNDIUM DANS L'AGRO ROMANO 7fi
observé les moyens qu'ils emploient pour se passer de leur concours. Voici le résultat, de cette <Miquôte.
Les Romains, ceux mêmes qui déplorent le plus les abus du caporalat, ne croient pas qu'on puisse supprimer cette institution. Les « mercunli di <*;impagna » tiennent les caporaux pour indispensables et, à leur point de vue personnel, ils ont parfaitement raison : il est bien plus commode de s'adresser à un caporal et de lui commander pour telle date, tant d'hommes à tel prix, pour tant de temps, que de traiter individuellement avec cinquante, cent, trois cents ouvriers, qu'il faudrait aller enrôler chez eux, payer un à un, surveiller de très près, etc.. Il est clair qu'un ^rand fermier a autre chose à faire, mais on peut parfaitement concevoir une coopérative ou un syndicat d'ouvriers agricoles, faisant avec un pa- Iron un contrat collectif de travail au lieu et place <lu caporal. Ces syndicats seraient d'autant plus faciles à organiser que les émigrants viennent presque toujours groupés par village d'origine. Ces syndicats de village pourraient se fédérer et se prêter mutuellement des ouvriers quand l'un d'eux aurait à en fournir un nombre dépassant celui de ses membres. Certaines personnes ont déjà songé à fonder des coopératives de ce genre ; mais la grosse dithculté à surmonter vient de l'inaptitude des émigrants à s'associer et surtout à s'organiser '. Nous savons que le communau-
1. Un prêtre belge, professeur dans un séminaire romain, avait voulu syndiquer les ouvrières d'un village qui, travaillant à do-
taire ne possède ni Tesprit de discipline, ni l'esprit d'organisation. Il subit Tautorité, parfois à un degré déconcertant, mais il est incapable de la constituer. Des syndicats ou des coopératives d'émigrants auraient besoin de chefs capables, prévoyants, actifs et doués d'initiative ; or, si de tels hommes se rencontraient dans les villages, en dehors des courtiers actuels, il est possible qu'en raison de la passivité de leurs camarades, ils fassent du syndicat leur chose et que quelques-uns des abus qu'on reproche aux caporaux se reproduisent. J'imagine d'ailleurs que les caporaux sauraient se mettre à la tète des syndicats et en prendre la direction à leur profit'.
L'Otïice du travail estime que « la lutte contre les intermédiaires exploiteurs ne peut s'engtiger sur le terrain de la suppression, car ils représentent un progrès par rapport aux mouvements chaotiques, et ils remplissent une fonction économique importante. Leur élimination doit provenir d'un système meilleur et plus économique de médiation qui, par la force de la concurrence, se substitue à eux par un processus que l'expérience de l'étranger montre lent et difficile, mais sûr- )). Dans ce but, le ministre de l'Agriculture,
micile, gasmaient des salaires dérisoires. 11 croyait avoir réussi lorsque ces femmes s'imaginèrent que, si elles obtenaient une augmentation de salaires, elles verraient aussi leurs impôts augmenter. 11 n'y eut plus rien à faire.
1. Dans une caisse mutuelle d'épargne et de prêts de Rome, on découvrit un jour qu'un des membres empruntait de l'argent pour le prêter ensuite à un taux usuraire à ses camarades qui n'avaient pas idée de s'adresser directement à leur caisse.
2. Cf. htiliizionc di Uffici interreyionuli di coliocaniento nei la-
de l'Industrie et du Commerce a déposé, le 28 novembre 1907, un projet de loi instituant des offices de placement interrégionaux pour les travaux agricoles et les travaux publics. D'après le projet qui n'est pas encore voté, ces offices auraient pour buts principaux de fournir des informations relatives au marché du travail, et à établir des contrats de travail entre employeurs et émigrants. L'Etat prend ici une initiative qui reviendrait normalement à des organisations ouvrières si cellesci existaient et fonctionnaient d'une façon active et efficace.
Toutefois il n'est pas nécessaire d'attendre la constitution de syndicats d'émigrants et la fondation des offices de placement pour supprimer les caporaux dans la province de Rome. L'exemple de certains agriculteurs le prouve.
Les Lombards qui ont pris la ferme de la Cervelletta ont eu recours aux caporaux pendant les premières années, puis ils ont supprimé ces intermédiaires. Le domaine étant actuellement soumis à la culture intensive occupe en permanence un personnel assez nombreux, ce qui diminue les besoins de main-d'œuvre étrangère et temporaire. La culture du blé est coniiée à cinq familles de colons qui viennent tous les ans et ne s'en retournent qu'en août et septembre après les battages ; le fermier songe à les fixer définitivement en les occu[)ant pendant ces deux mois à divers travaux, comme il le fait pendant le reste de Tannée lors-
oori arjricoU e nei Invori pubblici, Rome, 1907, p. 14 (Supplément au Bulletin de l'Office du travail).
que la culture du blé ne les absorbe pas. Si on a besoin, à certains moments, d'ouvriers supplémentaires on traite directement avec eux. On voil. par cet exemple, que la culture intensive a pour effet de supprimer les entrepreneurs de maind'œuvre en fixant au sol une population stable qui suffit à peu près à tous les travaux. Mais il faut remarquer qu'ici le fermier, le patron, réside sur le domaine, qu'il en dirige personnellement l'exploitation et qu'il est en contact direct avec tous ses employés et ouvriers : en un mot, il remplit son rôle de patron.
Cela ne suffît pas toujours. Bien que plusieurs autres agriculteurs lombards ou piémontais aient réussi à se passer de l'intermédiaire des caporaux, certains n'y sont pas encore parvenus. C'est le cas des fermiers de Panfano. Il y a sur ce domaine cinquante-quatre familles qui cultivent le blé en colonage et qui fournissent des journaliers. Au début, les fermiers, qui sont Lombards, ont voulu supprimer les intermédiaires, mais ils n'ont plus trouvé d'ouvriers. Ceux-ci qui étaient, probablement à cause de dettes antérieures ou par crainte de se trouver un jour sans travail, sous la dépendance des caporaux, les ont suivis ailleurs et ne sont pas revenus sur le domaine. Les fermiers ont dû de nouveau s'adresser à des caporaux. On ne peut pas imputer cet échec aux patrons qui ont la même formation sociale que ceux que j'ai cités plus haut, qui ont les mêmes idées, poursuivent le même but et emploient les mêmes méthodes. Il en faut rechercher la cause dans ce fait que la mise en valeur do Pantano est moins avan-
cée que celle de la Cervelletta, que par conséquent le mode de culture se rapproche davantage du système ancien et qu'ainsi les besoins de maind'œuvre y sont irréguliers et momentanés. En outre, le domaine est beaucoup plus étendu*, ce qui exige un personnel plus nombreux ; il est donc plus diflicile au fermier d'avoir des rapports étroits avec ses gens, de les connaître et de les diriger personnellement ; il lui est aussi plus difficile de trouver cinquante familles capables de se conduire elles-mêmes et de secouer le joug des caporaux que d'en trouver cinq. On voit que le très grand atelier soulèvejdes difficultés qui n'existent pas dans un atelier restreint et qu'il exige des capacités plus grandes non seulement de la part du patron, mais aussi de la part du personnel ouvrier.
C'est bien, croyons-nous, l'étendue exagérée de l'exploitation plus encore que la culture extensive qui est favorable à l'institution du caporalat, car nous avons pu constater sa disparition sur un domaine de 350 hectares, situé dans les Marais Pontins, près de Terracine, affermé en 1907 par un Piémontais. Plus encore qu'à Pantano, les transformations sont ici à leurs débuts. Cependant, dès la première année, le fermier a congédié ses caporaux parce qu'en causant avec ses ouvriers il a constaté que ceux-ci étaient frustrés de 20 pour 100 sur leurs salaires en dehors des retenues consenties. Les ouvriers se trouvant en présence d'un homme qui les connaissait personnellement