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II. — LA LUTTE POUR LA TERRE

Le conflit entre propriétaires et paysans. — L'état incertain du droit de propriété a forcément amené de tout temps des contestations entre les latifundistes et les usagers. Ces contestations se réglaient alors par la force ou par des transactions ; mais, en déiinitive, chacun s'accommodait d'un état de choses qui était en somme compatible avec le mode d'exploitation des terres. Le propriétaire jouissait du pâturage conjointement avec les usagers et plus largement qu'eux, car il possédait plus de bétail ; il trouvait encore assez de bois pour son usage après que les paysans en avaient pris pour le leur ; les redevances qu'on lui payait pour la culture des céréales étaient pour lui un revenu fixe et assuré. Le droit d'ensemencement qui est actuellement très discuté, est très rarement mentionné dans les anciens actes ; cela s'explique bien, car les paysans n'avaient pas besoin de réclamer ce droit et, par suite, le propriétaire ne songeait pas à le contester : le propriétaire, en effet, pour la culture de ses terres devait faire appel à la main-d'œuvre locale* et on comprend très bien que,pour simplifier son administration, il ait adopté le colonal partiaire ou le fermage en nature ; que, n'ayant aucune raison

I. En 172.3, le prince Gliigi intenta une action aux habitants de Formel lo pour les obliger à cultiver ses terres moyennant la redevance d'usage : il fut débouté de sa demande. Aujourd'hui, ce sont les habitants qui réclament le droit de cultiver les terres.

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défavoriser les uns aux dépens des autres, il ait donné des terres à tous ceux qui lui en demandaient, et qu'il ait employé souvent le tirage au sort pour effectuer la répartition. La situation de fait donnant satisfaction aux deux parties, aucune des deux ne songeait à discuter la question de droit. Aussi est-il très difficile aujourd'hui de distinguer exactement les terres sur lesquelles existe réellement le droit de semailles. Il n'en est pas de même pour les droits de pâturage et d'affouage qui, n'impliquant aucune prestation de la part de l'usager, s'affirment bien plus nettement comme droits et, par suite, sont souvent reconnus explicitement par des titres. Les contestations ne surgissent guère qu'au sujet de leur étendue.

Nous touchons la à une des raisons qui ont, de nos jours, rendu aigu le conflit latent entre latifundistes et paysans. Les usages publics sont souvent mal définis, toujours indéterminés et très élastiques. Si la population est peu nombreuse et le bétail rare, les droits d'affouage et de pâturage grèvent légèrement les terres du propriétaire ; si, au contraire, les habitants sont nombreux et possèdent beaucoup d'animaux, le bois est ravagé et il n'y a plus place au pâturage pour le bétail du propiiétaire ^ On comprend donc comment les usages publics sont devenus pour le latifundiste une servitude plus lourde à notre époque oij la population s'est accrue beaucoup-.

1. On me cite un bois de 200 hectares, vendu 3 000 francs, à cause des usages publics dont il est grevé.

2. Si on admet la théorie de la copropriété entre usagers et propriétaire nominal, la situation de fait est la même; ce dernier

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Ils sont aussi devenus une servitude plus g-ênantc à une époque où les progrès de la technique agricole et le développement des transports permettent une meilleure utilisation du sol. L'usage d'ensemencement s'oppose à l'extension du pâturage. dont le revenu actuel est élevé ; les propriétaires reprochent aussi aux paysans de faire une culture vampire et désordonnée qui ruine la terre et ne donne que de faibles rendements. Les iisagespiiblics soîit do7ic lui obstacle à l'intensification de la culture. Nous en avons une démonstration à Forraello oii seuls les terrains affranchis sont livrés à la culture arborescente des oliviers ; l'herbe ellemême y est utilisée de façon plus intensive, puisqu'on en fait du foin. Dans les quarti aperti, au contraire, on ne peut pas changer le mode de culture sans léser les droits des usagers. C'est là une excuse que ne manquent pas d'alléguer les propriétaires à qui on reproche la mauvaise exploitation de leurs domaines. On tourne ainsi dans un cercle vicieux : la culture extensive a rendu l'appropriation du sol imparfaite et l'appropriation imparfaite du sol rend impossible la culture intensive. Il semble donc que la question soit jugée et qu'on doive affranchir les terres de toute servitude, de tout usage public.

Mais alors les paysans prennent la parole et font remarquer que tout le sol de leur village étant monopolisé par un ou deux propriétaires, il leur est impossible de vivre s'ils n'ont pas le droit de

se trouve réduit à la portion congrue. C'est d'ailleurs ce caractère d'élasticité des usages publics qui en rend l'affranchissement si difficile.

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profiter au moins partiellement de ce sol par pâlurage ou par culture. Cet argument ne peut man- ([uer de paraître juste. Ainsi, à Ischia di Castro, il y a 3000 habitants et tout le territoire de la commune appartient à des latifundistes qui trouvent plus avantageux et plus commode de louer le pâturage que de faire de la culture. Ils abandonnent quelques centaines d'hectares aux paysans pour semer des céréales, mais l'étendue de ces terres diminue chaque année à cause de l'extension du pâturage et la population affamée, ralliée autour du drapeau rouge, prend possession des terres par la force. .

Nous voyons donc aujourd'hui le conflit s'affirmer nettement entre propriétaires et paysans : les premiers assurent que les usages publics leur rendent tout progrès agricole impossible ; les seconds protestent qu'ils n'ont pas d'autres moyens d'existence que les iisicivici. Ce sont là des faits qui ne sont pas niables et dont il faut bien tenir compte ; nous verrons plus loin s'il n'y a pas un moyen de résoudre cet antagonisme.

Le conflit est aggravé par des facteurs d'ordre psychologique. Les propriétaires ont aujourd'hui une conception plus absolue et plus intransigeante du droit de propriété privée ; ils la doivent à l'influence des pays du Nord et surtout aux doctrines du libéralisme économique qui, à la fin du xvui® siècle et au commencement du xix®, ont fait beaucoup de mal en Italie, parce qu'elles y ont trouvé des gouvernements « éclairés » qui les ont appliquées avec zèle et enthousiasme, mais sans se demander si elles étaient bien en rapport avec l'état

social du pays. Une fois de plus l'homme est ici dupe d'un moi ; on se demande quel étrang-e droit de propriété est celui qui est limité par des droits de pâturage, d'affouage et de semailles, mais on ne s'est jamais demandé si le droit de propriété devait être nécessairement le même dans la province de Rome qu'en Allemagne, en UoUande, en France et en Angleterre, s'il n'y avait pas entre les méthodes de culture dans ces divers pays, entre les populations elles-mêmes, des différences expliquant et justifiant une différence dans la conception du droit de propriété.

Tandis que les propriétaires tendaient à réaliser intégralement leur droit de propriété, les paysans, de leur côté, devenaient plus conscients de leurs droits et plus intransigeants sous l'influence des socialistes. Le spectacle des terres incultes qui entourent les villages où ils souffrent de la faim est bien fait pour les révolter. Ils voient les brebis errer dans des champs qu'ils pourraient travailler et se nourrir sur des terres qui, par la volonté des propriétaires, ne portent plus les moissons qui feraient vivre les hommes. Condamnés à l'oisiveté et à l'inaction, ils sentent plus vivement leurs souff"rances et sont bien préparés à écouter et à applaudir ceux qui viennent leur dire qu'ils ont droit à la vie par le travail et que la terre doit appartenir au paysan capable do la féconder par son labeur et non au riche latifundiste qui, insouciant du sort des populations, ne demande à la terre que d'entretenir son luxe et son oisiveté.

Les ligues de paysans et le parti socialiste. —

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C'est le parti socialiste qui a pris la défense des paysans en conflit avec leurs patrons naturels. Ce sont les légistes socialistes qui ont étudié les usages publics avec d'autant plus d'enthousiasme qu'ils croient y trouver un vestige du collectivisme primitif et qu'ils y voient le germe du collectivisme futur ; ce sont eux qui ont exhumé les vieilles chartes, dénoncé les usurpations et procuré aux paysans des armes pour défendre leurs droits et les faire triompher ; ce sont les orateurs socialistes qui ont parcouru les campagnes, agitant les populations en leur parlant du droit à l'existence, en leur montrant des terres incultes qui n'attendent que la bêche pour donner de belles récoltes, en leur démontrant qu'elles ont le droit de cultiver ces terres et en les exhortant à les envahir et à les défricher si on leur dénie ce droit. Ces exhortations n'ont pas tardé à porter leurs fruits et à convaincre les paysans misérables et affamés ; c'est sous leur influence que le conflit est devenu aigu depuis une dizaine d'années et que des troubles se renouvellent périodiquement parfois accompagnés de meurtres.

Voici ce qu'on peut lire dans le Messaggero du 23 mars 19U9 : « Avec le plus grand calme, accompagnés ou mieux gardés par deux carabiniers, environ cinq cents paysans de Bassano di Sutri (au Nord du lac de Bracciano) se sont rendus avant-hier en masse compacte dans le terroir dénommé Ponticciano appartenant au prince Odescalchi, se sont pacifiquement partagé les terres et ont commencé immédiatement à les travailler pour y semer du maïs.

« Le fait en lui-même ne représente qu'une invasion à ajouter à tant d'autres qui ont eu lieu, ou qui auront lieu, pour la revendication des droits des pauvres paysans de la province de Rome. Mais à Bassano il y a plus que Texercice d'un droit. C'est l'amour-propre offensé des paysans qui les a, en un instant, unis et convaincus que désormais, pour obtenir ce qui est juste, il faut recourir aux invasions.

« L'invasion devait avoir lieu en janvier dernier, mais ces pauvres paysans en furent dissuadés et on leur promit que le prince Odescalchi leur donnerait de la terre pour le mais. En effet, la terre a été concédée et régulièrement divisée ; mais quelle terre ! la plus mauvaise, la plus stérile, celle en un mot qui produit de tout sauf du maïs !

« Ajoutez à cela que, pendant que ces pauvres paysans allaient prendre possession de celte mauvaise terre, dans le terroir voisin de Ponticciano. quelques habitants de Capranica se partageaient des terres très fertiles, concédées à eux par le fermier, et chansonnaient même les habitants do Bassano parce que Ponticciano fait partie du territoire de Bassano.

« Alors la patience des pauvres paysans do Bassano est venue à bout et, en une seule soirée, ils se sont mis d'accord environ cinq cents qui. au son retentissant d'une bêche, se sont trouvés prêts pour l'invasion.

« Maintenant que l'invasion a eu lieu, que le prince Odescalchi reconnaisse donc le fait accompli et ne se laisse pas entraîner à intenter un procès! En fin de compte, les paysans veulent

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payer les redevances comme leurs compagnons étrangers et même mieux qu'eux ; donc qu'il les laisse travailler, et il aura bien mérité de cette laborieuse population !

« Si, au contraire, il veut les contraindre à sortir des terres envahies pour faire travailler celles-ci par des habitants de Capranica, il pourra arriver de grands malheurs, parce que les gens de Bassano sont bien décidés à ne pas permettre que le sol de leur territoire soit travaillé par d'autres. »

Le lenderaam, le même journal donnait la nouvelle suivante : « Il faut ajouter qu'un autre motif de l'invasion a été le fait que, dans la répartition faite par l'administration Odescalchi par tirage au sort, n'étaient pas comprises toutes les familles dépendant de la maison Odescalchi : les gardes, les jardiniers, le chapelain et jusqu'au curé reçurent un lot de terres meilleur et plus étendu que celui concédé à chaque paysan.

« On dit que le prince reconnaîtra le fait accompli et qu'il donne-ra la permission de semer le maïs, moyennant une juste redevance. »

J'ai reproduit ce récit parce qu'il est typique : la force armée spectatrice et d'ailleurs impuissante ; occupation et répartition des terres par des paysans pacifiques s'ils ne trouvent pas d'opposition, mais résolus à tout s'ils rencontrent un obstacle ; des terres de qualité médiocre assignées aux paysans usagers ou prétendus tels ; hostilité et exclusivisme à l'égard des étrangers même voisins, ce qui est une marque d'esprit communautaire non moins que la passion de l'égalité et la jalousie à l'égard des frères du village; enfin le propriétaire

cédant à la force et reconnaissant ce qu'il ne peut empêcher. Cela est peut-être pacifique, mais ressemble terriblement à l'anarchie : abdication du patron qui ne dirige plus l'exploitation du sol ; abdication des pouvoirs publics qui, par les tribunaux, doivent dire le droit, et, par la force armée, doivent le faire respecter. Il est vrai qu'à l'heure actuelle on ne sait guère où est le droit et, en dépit des principes dimprescriptibilité ou d'inaliénabilité, il est en train de se constituer par la force.

On loue le ministère actuel de faire intervenir moins fréquemment les soldats en faveur des propriétaires. Cette modération qui est due à l'indécision oià on se trouve le plus souvent à l'égard du droit, a pour résultat de diminuer le nombre des conflits sanglants, mais cependant les rixes et les meurtres ayant pour cause les usages publics ne sont pas rares.

A Altigliano, par exemple, une lutte sauvage s'engage entre un fermier et des paysans qui veulent faire du bois ; il y a deux blessés et deux morts : le président et le secrétaire de la Ligue des paysans restent sur le carreau, le fermier a une main coupée et le crâne fendu.

« Depuis quatre ans, Attigliano, précédant tous les autres pays de la région, a commencé la lutte pour ses revendications; l'ignorance du législateur, la faiblesse de l'autorité ont permis à cette lutte de se prolonger en devenant chaque jour plus acharnée, et de se répandre comme une épidémie dans tous les pays voisins... Cette agitation, sacrosainte dans son origine, aboutit maintenant à l'anarchie, semant partout la haine.

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« Pourquoi vivre Irislement dans l'oisiveté et la misère quand d'immenses étendues de terres, patrimoine d'une seule famille inconnue des paysans, sollicitent au travail et quand le peuple a sur ces terres des droits indiscutables ? Pourquoi rester transis de froid quand il y a à proximité des bois sur lesquels la coutume et la loi font peser des servitudes publiques irréfutables ?,..

« Je dois observer que la résurrection économique et morale de certains pays qui jouissent des bénéfices de l'invasion a été admirable. Les habitants commencent à jouir d'un peu de bienêtre, ils trouvent le nécessaire pour vivre, la vie apparaît plus gaie, l'émigration cesse. Mais, d'un autre côté, c'est au dépens de l'agriculture : le propriétaire ne se soucie plus de ses terres, désoruiais à la merci de tous ; de magnifiques tentatives d'amélioration courent de graves périls.

« En attendant, des avocats de métier cherchent à tirer profit du conflit actuel ; ils sont prêts à raviver les contestations; fermiers et administrateurs font obstacle de toute manière à une conciliation entre les parties, car ce serait leur ruine'.»

Je pourrais multiplier les exemples de ce genre : à Formello, une certaine année, la commune s'est arrogé le droit de vendre les coupes dans les bois du prince Chigi sur lesquels existe une servitude d'affouage au profit des habitants.

Les troubles agraires se sont aujourd'hui généralisés, grâce à la propagande du parti socialiste et à l'organisation des Ligues de paysans qui est

l. Giomale d'Iialia, 31 janvier 1909.

Roux. 9

son œuvre. Il existe actuellement, dans la province de Rome, 36 ligues comptant 20 000 adhérents affiliés à la Chambre du travail {Caméra ciel Lavoro), et à la Confédération du travail. C'est seulement à partir de 1900 que les Ligues de paysans ont été organisées et généralisées, car jusqu'au ministère Zanardelli-Giolilti la liberté d'association et de grève inscrite dans la loi n'existait guère en fait'. 11 y aussi une quinzaine de ligues qui ne sont pas adhérentes à la Chambre du travail. Dans la province de Rome, les ligues ont surtout pour but la revendication des usages publics, la constitution des « universités agraires » et des domaines collectifs ; ce sont des ligues de paysans proprement dits, car les ouvriers agricoles sont rares, du moins dans la région peuplée, et jusqu'à prés€?iit l'organisation socialiste a laissé complètement de côté les ouvriers temporaires de la Campagne romaine '.

1. De 1892 à 1900, la Chambre du travail de Rome a été dissoute quatre fois sous divers prétextes.

2. Voici, d'après les statuts-types des Ligues de paysans, les buts qu'elles poursuivent:

1° Amélioration matérielle et morale du sort des travailleurs par l'action collective et l'afDrmation de leurs droits ;

2" Élévation des salaires et respect des tarifs ;

3» Revendication des uù civici et constitution des universitù agrarie ;

4» Fermage collectif et coopératives de production et de consommation ;

o» Diffusion des sociétés de secours mutuels.

Devoirs des membres des Ligues :

1» S'employer pour le bien de la Ligue et des adhérents ;

2" Être cou/tois pour tous, éviter l'ivresse et ne pas abuser du hien d'autrui ;

3» Respecter les statuts, les ordres du Conseil et du Président-

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Ainsi se trouve vérifiée, dans la provirtce de Rome, cette observation que, lorsque le patron naturel fait défaut ou ne remplit pas sa fonction, il est remplacé par un patron artificiel ; mais g-énéralement celui-ci ne patronne qu'en vue d'un but étranger au patronage lui-même, par prosélytisme religieux, ou bien en raison d'un intérêt politique ou d'un idéal social. Ceci nous explique pourquoi le patronage artificiel du parti socialiste s'est développé jusqu'ici exclusivement dans la région peuplée. La population stable prête à l'organisation d'un parti politique et l'existence des usages publics permet de tendre à la réalisation de l'idéal collectiviste. Rien de semblable n'est possible actuellement dans l'Agro romano où l'instabilité de la population émigrante est un obstacle sérieux à toute tentative d'organisation. Aussi les socialistes portent-ils tous leurs efforts dans les communes oii existe un conflit entre les paysans et les latifundistes, et là le terrain leur est très favorable. J'ai pu m'en convaincre en accompagnant un candidat socialiste pendant la période électorale, en mars 1909 ; les orateurs ne touchaient pas d'autres questions que la question agraire et aux acclamations enthousiastes qui les saluaient, on sentait bien que c'est là pour le peuple des campagnes une question vitale et que loute sa sympathie est acquise à ceux qui la résoudront en sa faveur. Si le parti socialiste n'oblient pas plus de succès aux élections législatives dans la province de Rome, cela tient à l'analphabétisme : pour être électeur, il faut, en efTet, savoir lire et écrire ; or, bien rares sont encore les

paysans qui en sont capables. C'est pourquoi les socialistes réclament le suffrage universel intégral : « On vous trouve bons pour être soldats et pour payer les impôts, disent-ils aux paysans, on doit vous trouver bons pour être électeurs. »

On reproche souvent aux Ligues de paysans d'être un instrument de désordre et une cause de troubles, d'avoir des tendances et des procédés révolutionnaires. On leur reproche aussi de servir quelquefois les intérêts et les rancunes de leurs chefs. Tout ceci est en partie vrai, mais tout mouvement amène des agitations et cause quelque trouble, et les Ligues ont fait cesser bien des abus. Dans certains villages, le tarif des salaires a été relevé ; ailleurs les habitants ont obtenu la reconnaissance de leurs droits ou ont pu tout au moins formuler leurs revendications. Parmi celles-ci il y en a d'exagérées et d'injustifiées, mais d'autres sont légitimes et triompheront par l'organisation des paysans ; l'éducation sociale de ces derniers n'est pas encore faite ; il n'est donc pas surprenant qu'ils se laissent aller quelquefois à des excès et à des violences mais l'expérience et le temps les assagiront. En tout cas, le résultat le plus évident de la constitution des Ligues et de leur action, surtout peut-être dans ce qu'elle a d'excessif, de révolutionnaire, c'est d'attirer l'attention de l'opinion et des pouvoirs publics sur la question agraire et de montrer qu'il est urgent dans l'intérêt de tous, paysans et propriétaires, d'y apporter une solution.

iNous disions que l'Agro romano était sous le régime de Tanarchie ; on en peut dire autant du

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Yiterbois. L'anarchie y est même plus manifeste. Les troubles agraires y ont pour cause les incertitudes du droit de propriété, conséquence du mode de travail, de l'exploitation rndimentairc etextensive du sol, qui ainsi ne suffit pas à nourrir la population. La crise provient, en effet, d'un manque d'équilibre entre les besoins des habitants qui deviennent chaque jour plus nombreux et la productivité du soi qui reste faible, par suite d'un travail peu intelligent et mal adapté aux nécessités actuelles. Les patrons insouciants ne songent pas à donner au travail agricole une meilleure direction et les paysans mal patronnés et incapables, par leur formation communautaiie, de se patronner eux-mêmes cherchent un remède à leurs souffrances, non dans une meilleure organisation de leur travail, mais dans des revendications agraires aboutissant à des désordres et à des jacqueries. De notre excursion dans le Viterbois nous pouvons tirer deux enseignements: le premier, c'est que le droit de propriété fermement établi a sa base dans le travail intelligent et productif; le second, c'est que le privilège du propriétaire foncier ne se justifie que par la direction opportune et efficace qu'il donne au travail agricole dans le but de faire participer les populations rurales aux avantages de la propriété.

On voit qu'en définitive, si la crise agraire est plus aiguiï et plus apparente dans le Viterbois, elle provient des mêmes causes que dans la Campagne romaine. Dans le premier cas, en face du latifundiuu) inculte ou soumis à une faible cul-

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ture extensivo réduite chaque année par le développement croissant du pâturage, se dresse une population chaque année plus nombreuse, mais toujours misérable, à laquelle font défaut et la propriété du sol et les occasions de travail; pour vivre, elle réclame ces terres qui restent inculles. Dans le second cas, autour du latifundium à pâturage extensif, se presse la population montagnarde des confins qui déborde de ses misérables villages dont le territoire trop restreint et trop pauvre est incapable de la nourrir ; si elle n'envaJiit pas les terres du latifundium, c'est qu'il est trop loin de son village, de sa communauté primitive Et qu'elle n'a pas le sentiment d'avoir des droits sur ces terres, mais elle en a certainement besoin pour vivre. Dans Tune et l'autre région de la province de Rome, le problème se pose dans les mêmes termes : af<surer des moyens d'existence abondants à une population nombreuse sur tin soi jusqu'ici peu productif. 1

Il me semble que l'étude que nous venons de faire de l'organisation actuelle du travail et de la propriété dans la province de Rome nous permet de conclure que c'est bien le latifundium qui y est la cause principale de la crise agraire, j'entends le latifundium à exploitation extensive tel que nous l'avons décrit. Si, dans ce pays, la terre ne nourrit pas ses habitants, c'est parce qu'on n'y applique pas un travail énergique sous une direction intelligente et prévoyante ; c'est parce que ceux qui ont le monopole du sol se dérobent à leurs devoirs de patrons et n'en remplissent pas la fonction. La population ouvrière, composée de

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communautaires désorganisés, ou du moins fortement ébranlés, est incapable de se patronner ellemême ; elle a besoin d'un patronage d'autant plus efficace, et ce patronage lui fait défaut ; elle a besoin d'une forte éducation professionnelle par l'exemple de cultivateurs habiles, et cet exemple lui fait défaut; incapable de s'organiser avec force et avec ordre, elle aurait besoin, pour ne pas tomber dans l'anarchie, d'une direction énergique et clairvoyante, et cette direction lui fait défaut. En un mot, la question agraire dans la province de Rome est ime questiori de patronage rural.

En soi, le latifundium n'est pas un obstacle au patronage, Texempie d'autres pays en fait foi. Mais, à Rome, il monopolise le sol et soppose ainsi à l'ascension des paysans et à la sélection progressive de patrons capables. Or, les latifundistes actuels sont des patrons ruraux foncièrement incapables ; ils doivent cette incapacité à leur origine, à leur éducation et à leurs habitudes de vie urbaine. Ce n'est donc pas d'eux qu'on peut attendre des initiatives hardies et des transformations fécondes. Le latifundium, en immobilisant tout le sol entre leurs mains, ne permet pas non plus à ces transformations de se réaliser par des initiatives étrangères. C'est le danger de tous les monopoles de supprimer la concurrence et d'amener l'immobilité et la léthargie. Un jour vient cependant où le désaccord apparaît trop choquant entre les procédés du monopole et les nécessités sociales : le monopole est alors balayé. Nous sommes à la veille de ce jour pour le lati-

fundium romain. Pour lui, se pose désormais ce dilemme : se transformer ou disparaître.

C'est une évolution de la propriété foncière qui se prépare dans la province de Rome. Il nous reste à examiner dans quel sens s'orientera cette évolution, vers le collectivisme ou vers la propriété privée, et quels remèdes elle peut apporter à lo crise agraire.

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