Assainissement et irrigations 76 700 francs
Aménagement des bùtimcnts existants. . 2;{680 —
Nouvelles constructions 2:27 .^â.^i —
Constructions pour les vignes 61 100 —
Routes et clôtures 44900 —
ties. Le propriétaire donne la première année 58 000 francs pour constructions et aménagements de bâtiments et, chaque année suivante, il met 18 000 francs à la disposition des fermiers pour les améliorations et les constructions nécessaires. Si, à la fin du bail, les fermiers ont dépensé en améliorations plus de 382 000 francs le surplus ne leur sera remboursé que jusqu'à concurrence de 20 000 francs. Ils doivent faire pour 60 000 francs de plantations d'arbres fruitiers dont on ne leur remboursera que la moitié. Ils doivent aussi planter chaque année 4 000 arbres ou têtards le long des chemins et des fossés, et cela sans compensation. Pour les chemins, le propriétaire verse une contribution forfaitaire par mètre courant. Les fermiers s'obligent à planter 30 hectares de vignes et peuvent aller jusqu'à 80 hectares, mais n'ont droit à aucune indemnité. D'après l'article 31, ils « doivent traiter avec humanité et justice leurs subordonnés et tendre à leur amélioration morale et matérielle. Les dimanches et jours de fête, ils devront faire dire la messe à leurs frais dans l'église du domaine ».
Le bail lui-même subit dans son application quelques modifications ; il ne peut en être autrement quand il s'agit d'une entreprise toute nouvelle dont les gens les plus expérimentés ne sauraient prévoir à l'avance tous les détails et toutes les difficultés. Si les fermiers doivent faire tous leurs efforts pour résoudre ces difficultés, les propriétaires doivent, de leur côté, en tenir compte afin de ne pas décourager les bonnes volontés hardies et les initiatives fécondes. Le fermage, Roux. 16
dans les conditions actuelles de l'Agro roraano, présente donc des caractères un peu particuliers. Quelle que soit la nature juridique du contrat, la force des choses impose une sorte de collaboration entre les propriétaires et les fermiers. Le contrat de fermage en lui-même n'est pas adapté à une transformation du sol aussi radicale que celle qui doit s'opérer dans la Campagne romaine. C'est l'incompétence seule des propriétaires qui les oblige à y avoir recours, mais les règles habituelles du fermage, bien adaptées aux pays d'agriculture ancienne et perfectionnée, ne trouvent plus ici leur application stricte et doivent se modifier suivant les conditions locales.
Les frères Gibelli sont arrivés à Pantano en 1903. Dès le début, ils ont entrepris l'assainissement du domaine au moyen de fossés et de drainages. Le lac de Gabiesqui comprend 80 hectares a été mis en culture en deux ans : les fossés sont bordés de saules taillés en têtards qui poussent avec une remarquable vigueur. Jusqu'à présent, la rotation adoptée est la suivante: maïs, froment, avoine, puis prairie artificielle. Il y a environ] 230 hectares de blé, autant d'avoine et une soixan-J taine d'hectares de maïs. Les céréales sont cultivées partie en régie, partie en colonage au tiers'j ou à la moitié, suivant la fertilité du sol. Le lacj Régille est déjà partiellement drainé : ici, comme à Bocca di Leone, on rencontre des sources verti-1 cales qui compliquent l'opération, mais le terrain] est frais et l'abondance des eaux permettra d'organiser l'irrigation sur une partie du domaine.
Le bétail est donc appelé à jouer un rôle impor-j
tant dans l'exploitation. Actuellement, il y a 150 vaches suisses et hollandaises et une cinquantaine de jeunes bctes, logées dans une vacherie neuve, très aérée, dont la construction légère est bien en rapport avec le climat du pays. La paille très abondante permet de fumer copieusement les terres à céréales. Outre les chevaux de service et les bœufs de travail, il y a encore 120 vaches de race romaine qui vivent au pâturage nuit et jour en toute saison. Les vaches suisses et hollandaises ne sortent que pendant le jour et sont nourries fortement à l'étable. Au moment de ma visite 80 vaches en lactation fournissaient 750 litres de lait vendu à un laitier en gros de Rome qui le fait prendre à la ferme deux fois par jour. Rappelons que Pantanoest à 20 kilomètres de la ville et qu'il n'y a ni chemin de fer, ni tramway; deux hommes et douze chevaux sont employés au transport du lait. Le fermier n'a donc pas à se déranger, mais il est un peu à la merci du laitier, et il est impossible à un client de Rome de se fournir directement au producteur. On songe bien, paraît-il, à organiser une coopérative de vente, mais certaines personnes bien informées doutent qu'on réussisse. Le lait des vaches en stabulation est payé, pris sur place, 19 centimes en été et 23 centimes en hiver; celui des vaches romaines, moins abondant mais plus riche en matières grasses, est payé de 22 à 33 centimes ; le laitier fait des coupages. Ces prix sont très avantageux; ils indiquent bien dans quel sens il faut présentement orienter l'exploitation du bétail dans la Campagne do Rome. Les fermiers de Pantano n'ont pas amené d'où-
vriers lombards. Ils estiment que les gens du pays travaillent suffisamment bien et sont peut-êtro plus souples et plus respectueux. Une soixantaine de salariés permanents sont logés dans des maisons et reçoivent un jardin s'ils le désirent. Ils le désirent rarement et faiblement: les jardins que je vois sont ^incultes et mal tenus: insouciance de la race. A proximité de la ferme on trouve im village de 54 cabanes oiî vivent environ SOO personnes. Ce sont des émigrants qui descendent de la montagne en octobre et y remontent après la moisson. Ils cultivent des céréales en colonage et travaillent aussi comme journaliers. Il sont embrigadés par des caporaux. Les Gibelli ont voulu supprimer ceux-ci. mais ont dû y revenir, car il ne trouvaient plus d'ouvriers. Une ferme de l'importance de Pantano, isolée moins encore par les distances que par l'absence ou le mauvais état des chemins, doit se suffire à ellemême: aussi y trouvons-nous un forgeron, un charron, un sellier, etc. La population du domaine se procure des denrées alimentaires à la dispensa qui est exploitée en régie par les fermiers pour éviter les abus ; mais, au dire des ouvriers, on ne serait pas encore parvenu à les extirper complètement.
Lorsque les Gibelli sont venus s'installer avec leur famille sur la ferme de Pantano, ils ont passé pour fous aux yeux des gens du voisinage. On leur prédisait l'ennui certain et la mort probable à brève échance. Or, depuis six ans qu'ils sont là, ils n'ont jamais été malades de la fièvre. Il est vrai que Pantano, jadis un des en-
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droits les plus malariques du pays, ne l'est plus guère grâce à l'assainissement et au traitement préventif par la quinine'. Parfois quelques ouvriers sont atteints, ordinairement après des libations excessives. Quant à Tennui, les hommes ont trop à faire pour l'éprouver, et les femmes habituées à vivre à la campagne savent se suffire à elles-mêmes. Une jeune fille consacre plusieurs heures chaque jour à faire la classe aux enfants ; aussi la tâche des instituteurs qui viennent le dimanche à Pantano est-elle très facilitée-. On a aussi organisé une école du soir, dotée d'une bibliothèque par un généreux donateur qui, par malheur, ne semble pas en avoir choisi très judicieusement les volumes : la Divine Comédie, la Jérusalem délivrée, des ouvrages de Tolstoï et de philosophes allemands ! ^
Ce qui fait la supériorité et le succès des Lombards apparaît ici clairement : c'est l'aptitude à la vie rurale et à l^ isolement sur une ferme. Cela leur permet d'utiliser pleinement leur intelligence et leurs connaissances techniques ; ils ne craignent pas de se lancer dans une entreprise nouvelle, car ils la dirigent eux-mêmes, en suivent tous les détails et en restent maîtres. Tandis
1. Dans le contrat intervenu entre la commune de Monte Com- ^latri et ?on médecin Pantano est exclu du service de ce dernier parce que c'est un endroit éloigné et malarique ! A force d'instances, le médecin consent cependant à venir, mais il faut lui envoyer un cheval la veille et le reconduire. En été, on a heureusement à Torre Nuova une station de la Croix-Rouge dont le médecin vient tous les deux jours.
2. Pour l'école du dimanche, les fermiers ont construit une grande hutte à proximité du village de cabanes.
que le fermier romain cherche le mode d'exploitation qui exige le moins de surveillance de sa part, ils recherchent, au contraire, le mode d'exploitation qui donne le plus de bénéfices ; peu importe si l'œil du maître est nécessaire : ils sont là pour veiller à tout.
Il est quelquefois impossible au fermier de résider sur sa ferme faute de maison. C'est le cas du domaine de la Sega, situé dans les Marais Pontins, à 13 kilomètres au Nord de Terracine. C'est une propriété de 350 hectares appartenant à la commune. Ln Piémontais, M. Carlo Rossi, ayant fréquenté l'école d'agriculture de Pérouse. entreprit un voyage d'études dans la région romaine et eut l'idée d'y prendre une ferme. L'occasion qui s'offrait ici lui parut bonne ou du moins susceptible de le devenir : il signa un bail de douze ans. Les dépenses d'amélioration doivent être approuvées par la commune, ce qui nécessite des négociations et une certaine diplomatie, mais elles seront remboursées en fin de bail. Lorsque M. Rossi entra en jouissance, en novembre 1907, il trouva pour tout bâtiment une mauvaise hutte de branchages ; force lui fut donc de se loger à ïerracine, mais cela encore est un problème assez compliqué, car les appartements sont rares et peu confortables : en mars 1909, il était encore campé mais non installé'. Il va tous
1. Le médecin cominunal, piémontais lui aussi, est depuis six ans logé provisoirement à l'Iiôtel avec sa famille : il a dû aménager à ses frais une cuisine et des water-closets. On voit les diflBcultés tout à fait inattendues qu'on rencontre dans ces pays do vie ralentie. Sur la place de Terracine se dresse une grande mai-
les jours sur sa ferme où il a construit une confortable cabane en planches qui lui sert de bureau et où couche son régisseur; à Fentour il a planté des arbustes et dessiné un petit jardin d'agrément. On reconnaît là le vrai rural : jamais un mercante di campagna n'aurait eu cette pensée. 11 a aussi construit une maison renfermant trois logements pour ses ouvriers, et des cabanes pour les animaux. Dans l'immense plaine des Marais Pontins on a bien plus encore que dans l'Agro romano la sensation de la solitude. La Sega en est encore à la période du défrichement ; tous les champs labourés ont été semés en céréales. La rotation sera quadriennale : froment, avoine, et prairie artificielle pour fourrage puis pour graine. Lorsqu'on aura des fourrages, on entretiendra du bétail d'élevage et d'engrais, mais, pour le moment, il n'y a que des bœufs de travail. Les terrains non défrichés sont sous-loués à un pasteur de Filettino qui possède des chevaux et des brebis. M. Rossi a un ouvrier lombard et un régisseur ombrien ; les autres salariés sont venus des environs. Les journaliers sont recrutés àïerracine directement par le patron qui, après deux mois d'expérience, a remercié son caporal qui exploitait les ouvriers.
Tandis que les ouvriers piémontais et lombards cherchent du travail à l'étranger, et émigrent temporairement en France, en Suisse et en Aile-
son inachevée depuis vingt-cinq ans, et il y a pénurie de logements ! Terracine pourrait être une station hivernale charmante s'il y avait un hôtel confortable.
magne, où ils trouvent des capitalistes et des industriels qui ont besoin de bras et qui les font travailler, leurs compatriotes des classes aisées cherchent un emploi productif à leurs capitaux dans les entreprises agricoles de la province de Rome et fournissent des chefs à la colonisation de cette région. L'expansion de la race lombarde se fait donc dans des directions ditïérentes, suivant qu'elle cherche des débouchés à sa maind'œuvre, ou à ses capitaux et à ses aptitudes patronales.
C'est ainsi que peu à peu, grâce aux capitaux fournis par les régions industrielles et commerçantes du Nord et grâce à l'initiative des Italiens de la plaine du Pô, la Campagne romaine sera mise en valeur. Ce qui paraissait un rêve irréalisable aux Romains devient une réalité par l'œuvre des fermiers de la Haute-Italie. Grâce à leur formation agricole, à leur aptitude à la vie rurale, à l'esprit d'entreprise qu'ils doivent à leur milieu d'origine, ils n'hésitent pas à venir coloniser les solitudes de l'Agro romano et, en prenant leur large part des risques financiers, ils réussissent à entraîner les propriétaires romains ou au moins certains d'entre eux qui consentent à contribuer à la transformation de leurs domaines.
Nous avons vu que les nouvelles fermes semblent avoir tendance à se spécialiser dans la production maraîchère et la production laitière. Cette orientation de l'exploitation ne soufl're pas discussion actuellement, étant donné le petit nombre des domaines en culture intensive. Mais on peut se demander si la transformation de tout
l'Agro romano peut se faire sur cette base. La question parait oiseuse ; car, avant que la Campagne romaine soit mise en valeur, bien des facteurs inconnus peuvent modifier la situation économique et obliger les cultivateurs à chercher une autre voie. Les prévisions d'aujourd'hui ont donc les plus grandes chances de se trouver fausses dans dix ans '.
On objecte que la culture maraîchère ne peut pas prendre un plus grand développement à Rome à cause de la concurrence des jardiniers napolitains favorisés par un climat plus chaud. C'est possible, mais il n'est pas dit que les jardins de Naples suffisent toujours à alimenter Naples et Rome; certains légumes peuvent être obtenus plus avantageusement à Naples ; d'autres, au contraire, le seront à Rome.
La production du lait peut aussi un jour dépasser les besoins de la consommation. Mais rien ne s'oppose à ce qu'on fasse du beurre, du fromage ou qu'on se livre à l'élevage ou à l'engraissement. D'ailleurs, lorsque toute la Campagne romaine sera en culture intensive, elle sera si différente de ce qu'elle est actuellement qu'il est difficile de prévoir de quelle façon devra s'organiser l'agriculture. Une chose est certaine, c'est qu'elle sera habitée par une population plus nom-
1. En 1883, C. Desideri, directeur de l'Ecole pratique d'agriculture de la province de Rome, pronostiquait que l'entretien des brebis et la fabrication du fromage étaient destinés à ne plus être d'un l)on rapport (Bonificamento açfrario délia Cavtpagna roinana, p. 70), mais il ne prévoyait pas la reprise des cours sur les laines, ni l'émigration italienne en Argentine qui devait faire monter le prix du pecorino.
breuse et plus riche et que, par conséquent, la consommation locale sera plus considérable.
Les effets de la colonisation. — Nous venons lie voir par qui et comment s'opère la transformation de l'Agro romano. Il nous faut maintenant passer en revue les effets sociaux de la colonisation.
Tout d'abord, le lieu est radicalement transformé : les eaux sont disciplinées et la steppe fait place aux cultures variées. La conséquence immédiate" de cette transformation est un changement dans les conditions hygiéniques du pays : la malaria tend à disparaître.
Les modiiications apportées au travail sont profondes et durables : l'art pastoral est remplacé par la culture intensive. Celle-ci, il est vrai, a pour but principal l'entretien du bétail, mais ce bétail n'est pas le même : la vache remplace la brebis et les moyens mis en œuvre pour son exploitation diffèrent totalement de ceux qui sont en usage chez les pasteurs transhumants. Non seulement le mode de travail est changé et son objet modifié, mais Voutillage est devenu plus compliqué et plus coûteux et son emploi exige des aptitudes que les anciens guitti ne possèdent pas toujours ^ Quant à V atelier, il n'a pas subi de modification quoiqu'on puisse entrevoir une tendance à en réduire l'étendue. En fait, comme une
1. Un propriétaire me racontait qu'il avait acheté une charrue Sack, mais que ses ouvriers étaient incapables de s'en servir et qu'il n'avait pas pu le leur apprendre; ils s'obstinent à employer cette charrue perfectionnée comme leur ancien araire virgilien.
partie du sol ne peut être mise en culture et reste en pâturage loué à des pasteurs, les exploitations sont moins grandes que les domaines. L'inconvénient d'une étendue trop considérable est de rendre plus difficiles la direction et la surveillance du patron, qui sont d'autant plus nécessaires que le personnel est moins bien dressé. Les ouvriers actuels se recrutent, comme jadis, parmi les montagnards habitués à une culture routinière et peu soignée. Leurs capacités professionnelles sont donc nulles ; ce sont de simples manœuvres qui ne peuvent satisfaire aux exigences de la culture intensive qu'à la condition d'être encadrés ; c'est pourquoi certains fermiers jugent bon d'importer du dehors des chefs de service afin d'assurer la bonne exécution des opérations qui deviennent plus compliquées et plus variées. En somme, le travail se fait toujours en grand atelier, mais il est plus intense, plus difficile, exige une maind'œuvre plus nombreuse et une direction plus habile.
La /^ro/j/'z'é-VÉf n'est jusqu'ici modifiée en rien par l'introduction de la culture intensive qui est parfaitement compatible avec la grande propriété '. On peut cependant constater une légère modification dans le mode de possession du sol : le fermage actuel implique au profit du fermier une appropriation temporaire plus complète et des baux de plus longue durée. C'est une conséquance
1. 11 ne faut pas confondre grande propriété et latifundium. Nous avons défini le latifundium : très grande propriété à exploitation extensive.
nécessaire du travail intensif. Dans la compositions des biens les bâtiments et les plantations ont une importance relative plus grande. Cependant il ne faut pas oublier que nous sommes encore au début de la mise en culture de TAgro romano et que, en s'étendant et s'intensifiant, cette transformation peut exercer sur la constitution de la propriété des effets variables- suivant les régions €t qu'il n'est pas possible de prévoir exactement.
La culture intensive a sur le 5«/aire une influence heureuse en ce sens que, le personnel permanent des exploitations étant plus nombreux, le salaire devient plus stable. Si sa valeur nominale n'est pas accrue, son pouvoir effectif est augmenté, car il n'est plus, en général, réduit par les retenues des caporaux. Les moyens d'existence de la population ouvrière sont donc plus nombreux et plus réguliers.
La condition de la famille ouvrière est aussi notablement améliorée. En permettant le peuplement définitif de l'Agro romano, la culture intensive réduit et tend à supprimer cette émigration temporaire de longue durée qui sépare les enfants encore jeunes de leurs parents, et retient le père lui-même loin de sa famille pendant des mois entiers. Les facteurs de désorganisation de la famille que nous avons signalés sont donc ici supprimés ou atténués. La famille peut rester unie, car elle trouve son travail sur place et l'éducation des enfants en bénéficie, d'autant plus que la résidence stable permet la fréqiientation des écoles.
Il est évident que le mode d'existence se ressent très directement de la culture intensive. Les res-
sources régulières permettent une alimentation meilleure et plus abondante, surtout si on cultive un jardin. L'habitation fournie par le fermier est très supérieure non seulement aux huttes de branchages, mais aussi aux sordides maisons de la montagne. Grâce à l'action combinée des pouvoirs publics et des patrons, l'hygiène s'améliore et est en voie de devenir satisfaisante.
La sécurité des moyens d'existence permet de traverser plus facilement les phases de l'existence. Certaines perturbations, normales autrefois, telles que maladies et chômages, tendent à devenir exceptionnelles.
La situation de la population ouvrière est donc sensiblement améliorée. Il ne faut pas hésiter à attribuer cette amélioration au patronage des fermiers-agriculteurs. Par une direction prévoyante du travail, ils assurent à leurs ouvriers des moyens d'existence suffisants et stables et ainsi les font jouir indirectement des avantages de la propriété et leur permettent de surmonter les crises de l'existence. Ces fermiers sont certainement moins chnritables en apparence que bien des propriétaires romains, mais leur action sociale a une efficacité autrement grande pour l'amélioration du sort de leurs semblables. Ils jouent bien ici le rôle de grands patrons que leur abandonnent les propriétaires : à l'anarchie qui caractérise l'Agro romano ils font succéder l'ordre et l'organisation. Leur intelligence directrice coordonne les forces éparses ou antagonistes, et l'outillage fourni par leurs capitaux donne à ces forces le maximum d'effet utile. Au gaspillage
des richesses naturelles succède une utilisation rationnelle et complète du sol. Une société organique, productrice et prospère tend à succéder à une société anarchique, où le travail avait un rendement faible et où la misère était l'état normal. L'Italie du Nord a fourni à la province de Rome les chefs qui lui manquaient.
Les patrons ruraux n'ont pas actuellement d'influence directe sur la marche des services publics. Cependant on peut constater qu'ils favorisent le développement de l'instruction et le fonctionnement des écoles et du service sanitaire. Leur action est surtout indirecte : en augmentant la richesse publique, ils accroissent les ressources budgétaires de l'Etat et de la Commune ; en provoquant le peuplement de la Campagne romaine, ils rendent le besoin des services publics plus sensible.
Enfin, par-dessus tout, ils exercent une influence éducatrice qui peut avoir pour l'avenir des répercussions lointaines. Aux classes dirigeantes romaines ils donnent l'exemple du travail et de l'esprit d'entreprise ; à la population ouvrière ils off"rent l'exemple d'un type de patron inconnu ici jusqu'alors, énergique, travailleur, qui s'intéresse efficacement à ses ouvriers, respecte leur dignité d'hommes et cherche à favoriser leur perfectionnement professionnel et moral. Nul doute que les aptitudes et la capacité des paysans de l'Agro romano n'augmentent progressivement sous l'influence de leurs nouveaux patrons.
La colonisation et les usages publics. — C'est
LA BONIFICATION ET LA CULTURE INTENSIVE 2o.^
donc aux débuts d'une véritable colonisation qu'on assiste actuellement dans la Campagne romaine. C'est une colonisation en territoire vacant par deux races différentes et subordonnées l'une à l'autre. La classe supérieure et dirigeante est fournie, en général, par l'Italie du Nord ; la population ouvrière et dirigée provient des montagnes de la Sabine et des Abruzzes. La première est plus dégagée que la seconde de la formation communautaire ; elle a subi rinfluence du commerce et de l'industrie et a été en contact avec l'étranger. Elle possède l'esprit d'entreprise et l'aptitude aux affaires. Elle peut donc fournir aux montagnards du midi, sobres, travailleurs et dociles, les chefs qui leur manquent.
Quand je parle de territoire vacant, c'est plus exactement territoire Jion peuplé qu'il faudrait dire, car l'Agro romano est très nettement et complètement approprié, et cette appropriation n'est, en fait, contestée par personne. Ceci même est un avantage pour le colonisateur qui ne trouve devant lui que le propriétaire ayant sur le sol des droits bien affirmés et bien définis ; lorsqu'il est d'accord avec lui, il peut ensuite organiser son exploitation à sa guise en toute liberté sans être gêné par le voisinage ni par les usages locaux. Il taille en plein drap. Il règle la quantité de main-d'œuvre d'après ses besoins et choisit librement ses ouvriers. Toute une série de difficultés ayjinl ordinairement pour cause la présence de la population locale se trouvent écartées,
11 n'en est pas ainsi dans toute la province de Rome. Nous savons que, dans le Viterbois, le
2o6 LA QUESTION AGRAIRE EN ITALIE
pays est parsemé de villages peuplés. Nous savons aussi que les habitants y vivent en grande partie des usages publics grevant les terres des grands domaines. L'incertitude et le démembrement du droit de propriété qui en sont une conséquence paraissent poser un obstacle très sérieux, sinon insurmontable, à la colonisation par des agriculteurs étrangers. Comme je demandais à un fermier lombard de la Campagne romaine s'il existait des usi civici sur son domaine : « Heureusement non, me répondit-il ; s'il y en avait eu, je ne l'aurais pas affermé, car avec les usi civici on n'est pas maître chez soi et il n'y a pas de culture possible. » On comprend très bien que des étrangers n'aillent pas au-devant de difficultés épineuses, souvent imprévues, qu'ils comprennent mal, car elles dérivent d'un état social qui n'est pas le leur, et qu'ils ne veuillent pas entamer avec la population des luttes qui ménagent d'étranges surprises et qui tourneraient souvent à leur détriment à cause de leur inexpérience du pays, ce qui compromettrait irrémédiablement leur entreprise agricole.
La région peuplée de la province de Rome, qui semble de prime abord se trouver dans des conditions pins favorables que l'Agro romano, est donc en réalité dans une situation désavantageuse, puisque la présence d'une population stable soulève un problème que ne se soucie pas d'aborder l'élément colonisateur de la Campagne romaine.
La question agraire restera-t-elle donc insoluble pour le Viterbois ? Il est bien probable que,
LA BONIFICATION Et LA CULTURE INTENSIVE -257
dans celte région, la solution sera plus lente à venir que dans l'Agro romano, mais on peut en entrevoir plusieurs. D'abord, sur les ruines du latifundium peut se constituer le domaine collectif, qui restera tel ou évoluera vers la petite propriété, mais qui, de toute manière, amènera une augmentation de la production. L'affranchissement peut aussi libérer le latifundium en tout ou en partie des usages publics. Lorsque la question du droit de propriété sera bien éclaircie et définitivement tranchée, la cause qui tient éloigné l'agriculteur lombard n'existant plus, il pourra venir transformer cette région et la mettre en culture intensive par les mêmes procédés qu'il emploie actuellement dans l'Agro romano. Cette transformation résoudrait la question agraire en offrant à la population des occasions de travail et on lui procurant des moyens d'existence suffisants par l'accroissement de la production agricole. Les paysans n'auraient donc aucun prétexte pour renouveler des revendications agraires préalablement jugées d'ailleurs. Propriétaires et fermiers seraient alors autorisés à invoquer la force pour protéger un droit de propriété nécessaire à l'exercice de la culture intensive : leur intérêt privé serait désormais d'accord avec l'intérêt social. Enfin il n'est même pas besoin de supposer l'immigration lombarde pour opérer la mise en valeur du Viterbois. On peut espérer que l'exemple des Italiens du Nord portera ses fruits et que les futures générations romaines effectueront leur retour à la terre. Les latifimdistes peuvent parfaitement, dans un avenir plus ou moins proche, Roux. 17
2o8 LA QUESTION AGRAIRE EX ITALIE
entreprendre directement ou indirectement la transformation de leurs terres et faire, avec des moyens appropriés aux conditions locales, ce que font aujourd'hui les agriculteurs étrangers dans la Campagne romaine.
Toutefois, dans les circonstances présentes, étant donné les difiBcultés spéciales que présente l'établissement en territoire peuplé des fermiers cisalpins dans la province de Rome, on peut considérer que le territoire colonisable se réduit à l'Agro romano et aux Marais Pontins.
En résumé, la bonification qui se heurtait jadis à un préjugé, à de mauvaises conditions hygiéniques, au manque de capitaux et de patrons paraît aujourd'hui en bonne voie. Grâce à l'intervention des pouvoirs publics et au concours des initiatives privées, la malaria est victorieusement combattue et lorsque des patrons capables surviennent, des capitaux suffisants se trouvent soit avec l'aide de l'Etat, soit à Rome même, soit dans l'Italie septentrionale et, du même coup, le préjugé que l'intérêt économique des propriétaires exige le maintien de l'ancien système d'exploitation disparait devant le succès des agriculteurs lombards. Ce qui manquait surtout à l'agriculture de la province de Rome, c'étaient des chefs ; ces chefs se sont trouvés, mais ils viennent d'un autre pays et appartiennent à une formation sociale différente.