L'ART PASTORAL Le PATURAGE ET LES BERGERS TRANSHUMANTS
Jadis, on élevait sur chaque domaine des bœufs et des chevaux qui paissaient toute Tannée dans la Campagne de Rome. Mais aujourd'hui les infatigables petits chevaux romains et les bœufs à grandes cornes ont disparu devant les brebis descendues des Apennins. Tandis qu'en beaucoup de pays, le nombre des moutons est en décroissance et que les bêtes à laine cèdent souvent la place au gros bétail, le contraire se produit ici. 11 ne faudrait pas en conclure à une régression de l'agriculture. Bœufs et chevaux vivent à l'état libre, uniquement du pâturage comme les brebis: c'est de l'élevage extensif dans l'un et l'autre cas. Il est assez naturel que ce soit l'animal qui s'accommode le mieux de cette méthode d'exploitation qui élimine les autres ; c'est précisément le cas de la brebis qui est élevée ici, non en vue de la boucherie, mais pour la production du lait. La brebis a d'ailleurs sur le bœuf l'avantage de pouvoir fuir, par la transbumance, la brûlante sécheresse de l'été qui cause parfois une grande mortalité parmi les animaux qui restent dans l'Agro romano où la nourriture peut venir à manquer
complètement. De tout temps la transhumance a existé entre la province de Rome et les montagnes de l'Apennin, mais c'est seulement à la fin du xix* siècle qu'elle a pris son développement actuel. On se rappelle encore le temps oii les bergers de rOmbrie et des Marches n'osaient pas dépasser le pied du Soracte, d'oii ils contemplaient avec effroi la Maremme, pays de la fièvre et de la mort. Un jour vint cependant oii il leur fallut affronter ce pays redoutable lorsque les progrès de la culture dans les Marches et en Ombrie eurent fait disparaître dans ces provinces les jachères et les pâturages d'hiver. Ce furent les bergers de Visso, dans l'Apennin ombrien, qui, sous l'empire de la nécessité, envahirent les premiers la rive droite du Tibre en offrant pour le pâturage des prix de location si avantageux que les fermiers réduisirent, puis supprimèrent le gros bétail. Les Abruzziens firent de même sur la rive gauche et la brebis prit ainsi possession de toute la Campagne romaine jusqu'au littoral de la mer.
Pourquoi les pasteurs peuvent-ils offrir des prix de ferme qu'on n'aurait pas osé espérer jadis? Ici nous relevons une répercussion assez inattendue (Je l'émigration sur l'art pastoral. Nous savons que la brebis est exploitée pour son lait qui sert à fabriquer un fromage dénommé pecorino (de ppcora, brebis) de saveur très piquante, qui est très apprécié des Italiens. C'est un fromage qui se conserve bien; aussi peut-il supporter les longs voyages, et c'est pourquoi il est 1res demandé en Amérique oii, comme on sait, il y a de nombreux émigrants italiens. Ces émigrants sont pré-
cisément originaires des montagnes de l'Italie centrale d'où descendent les pasteurs ; ils passent les mers parce que leur pays est trop pauvre pour les nourrir. On peut donc dire sans paradoxe que la prospérité actuelle de l'art pastoral transhumant est due à la pauvreté du lieu où il s'exerce pendant l'été. La misère d'aujourd'hui peut être une cause de richesse pour demain ; nous avons pu constater, en effet, que l'émigration en Amérique a pour résultat non seulement la prospérité matérielle, mais le relèvement social de certaines populations. La livre de pecorino a passé en dix ans de 1 fr. 50 à 3 francs ; ceci nous explique que les fermages aient doublé, que le pâturage apparaisse comme le meilleur mode d'exploitation de l'Agro romano et que les propriétaires qui voient augmenter leurs revenus sans se donner de peine, nient la nécessité et l'opportunité de modifier leur système et de faire des améliorations coûteuses et aléatoires. Ce raisonnement ne manque pas de justesse et on ne saurait l'écarter sans examen.
On comprend que, devant les profits que donne le pâturage à brebis, les cultures se soient beaucoup réduites ; on constate môme que certains domaines sont aujourd'hui exclusivement en pâturage. Dans ces conditions, le mercante di campagna devenait un rouage inutile ; aussi a-t-il disparu, comme tous les organes inutiles, bien que nous soyons ici dans un milieu très traditionnel, peut-être même routinier, ce qui est une preuve plus forte de la rigueur des lois sociales. Il est, en effet, très simple et plus avantageux pour le propriétaire de traiter directement avec
un pasteur qui lui loue toute sa ferme pour plusieurs années. L'opération est encore simplifiée par la concentration des troupeaux. Autrefois beaucoup de montagnards posséilaient cent, deux cents brebis ; ils s'associaient pour louer un pâturage, mais ne pouvaient cependant afferuier qu'une étendue restreinte ; en outre, ils n'étaient pas toujours très solvables ; le fermier général jouait donc le rôle d'intermédiaire utile en répartissant le terrain du domaine entre les bergers, en les choisissant et en prenant à son compte tous les risques vis-à-vis du propriétaire. Mais il s'est produit de la sorte une sélection entre les petits pasteurs ; beaucoup se sont endettés et ont été peu à peu expropriés par le mercante di campagna qui a réuni en sa possession tous ces petits troupeaux et en a constitué une ïnasseria de 2 000 à 5 000 tètes qu'il a vendue ou bien qu'il a exploitée en régie au moyen de salariés ; il est alors devenu pasteur, propriétaire de brebis, mais a cessé d'exister en tant que véritable mercante di campar/na. D'autres petits pasteurs n'ont pas été évincés de la propriété de leurs troupeaux ; au contraire, ils se sont enrichis, ont augmenté leur branco qui, avec le temps, est devenu une 7nasseria qu'ils exploitent en alYermant des domaines en pâturage. Eu somme, les vingt dernières années ont marqué une simpli/îcatio7i dans le travail et une tendance très nette vers la spérÀalisalion dans l'art pastoral transhumant en vue de la production du fromage. Au point de vue économique et financier, il y a certainement progrès sur l'âge précédent.
Ce phénomène de concentration a eu les mêmes conséquences que dans l'industrie : il a diminué le nombre des patrons indépendants et a augmenté celui des salariés ; mais il semble qu'il ait été favorable à ces derniers. Les bergers qui, autrefois, outre la nourriture, touchaient 8 francs de salaire mensuel, en reçoivent aujourd'hui 24. Le grand atelier, en augmentant les bénéfices du patron, a permis une amélioration du sort des ouvriers. De tous les travailleurs de TAgro romano les bergers sont les plus indépendants et les mieux traités ; ils n'ont pas le souci du lendemain, puisqu'ils sont engagés à Tannée et qu'en fait ils restent souvent au service du même patron jusqu'à leur mort. Pour nous rendre compte de leur existence il nous faut les visiter dans leur principal atelier de travail qui esl la Campagne romaine, puis observer ensuite l'organisalion de leur foyer familial et de leur propriété dans le village de montagne d'où ils sont originaires.
Un dimanche matin, nous prenons le train pour Lunghezza, domaine du duc Grazioli, situé sur la ligne de Tivoli, à une quinzaine de kilomètres de Rome, dans le voisinage de l'ancienne Collalia. A la station débarque une légion de chasseurs d'alouettes ; la chasse est une des passions du Romain, elle est libre dans toute la campagne*. Bientôt nous rencontrons les moutons.
1 . Pour soustraire ses terres à la chasse banale, il faut les clore d'un mur ou d'un treillage de 2 mètres de haut : il n'y a que les réserves royales de Castel Porziano qui soient dans ce cas. Lors des dernières élections, en mars 190a, le duc Caëtani, grand propriétaire mais candidat, a déclaré qu'il n'accorderait pas
Cet hiver ils sont en piteux état, car il fait froid depuis plusieurs semaines, l'herbe a gelé et la saison est en retard : bien que nous soyons à la fin de février, le pâturage ne commence pas encore à reverdir. On distribue bien aux brebis un peu de foin, mais avec parcimonie, car il est rare et fort cher ; aussi constate-t-on partout une grande mortalité dans les troupeaux.
Plus loin nous apercevons la cabane des bergers : c'est une grande hutte circulaire de 10 à 12 mètres de diamètre, de 15 mètres de hauteur, coiffée d'un toit pointu ; la charpente est en bois, les parois et la couverture sont de paille et de roseaux. D'un côté s'étend un parc clos où se fait la traite; il communique avec la cabane par une porte faisant face à l'entrée. Aux abords de la hutte se trouvent les charrettes qui servent aux transports, les caisses pour les fromages et les barils pour l'eau ; à peu de distance paissent les chevaux et les mulets. La cabane est construite par les bergers; il leur faut une quinzaine de jours pour installer complètement leur campement et ils sont obligés de recommencer tous les automnes s'ils ne reviennent pas sur le même
ime minute de son attention à tout projet de loi qui tendrait ;i restreindre la liberté de la chasse dans la Campagne romaine. Le dimanche, tout Romain qui franchit les murs a son fusil en bandoulière. Sur le littoral, lors du passa.L'e des cailles, lu chasse est assez fructueuse ; on trouve aussi des bécasses dans les bois et du gibier d'eau dans les étangs et les marais. Ce travail de simple récolte fournit des moyens d'existence à toute la population de certains villages de montagne, dont les hommes passent huit mois de l'année dans les plaines basses du littoral où ils vivent exclusivement de la chasse. Le gibier acheté et centralisé par des courtiers est expédié à Rome et à l'étranger. Roux. 3
domaine. Au centre de la cabane un trou entouré de pierres constitue le foyer au-dessus duquel pend une immense crémaillère tournante fixée à l'arbre central de l'édifice qui sert à faire chauffer le lait dans un grand chaudron ; la fumée s'échappe à travers les roseaux de la toiture. Tout autour sont rangés les coffres où chaque homme serre ses vêtements et ses objets personnels ; le long des parois sont installées deux rangées de couchettes, trente-six en tout ; c'est là que dorment les bergers étendus sur la paille et couverts de peaux de moutons. La peau de mouton leur sert ausbi à se confectionner des pelisses et des cuissards qui leur protègent les jambes contre la pluie, quand ils sont à cheval, et contre les épines et les ronces lorsqu'ils ont à traverser une haie ou un fourré. Une ou deux tables, des seaux et quelques chaises sculptées au couteau pendant les moments de loisir, complètent l'ameublement.
Lorsque nous entrons, cinq ou six hommes très proprement vêtus, car c'est aujourd'hui dimanche, sont assis sur des caisses, autour de la cendre chaude du foyer. Ils nous accueillent avec aisance et cordialité et nous offrent du pain et de la ricotta, sorte de fromage blanc cuit qu'on obtient avec les résidus de la fabrication du pecorino. Ces hommes sont les butteri, c'est-à-dire ceux qui sont chargés des transports et qui conduisent les charrettes. Il vont deux fois la semaine porter le fromage à Home, vont chercher le bois et l'eau qui sont parfois très éloignés, etc.. Il y a toute une hiérarchie parmi les bergers : à leur lête est placé le vergaro qui représente le propriétaire de
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la masseria, lequel habite Rome, et qui est responsable du troupeau. En ce moment, il est malade et est allé se soigner dans son village, à Gappadocia dans les Abruzzes ; il est suppléé par son neveu, jeune homme alerte et intelligent, qui nous fait les honneurs du campement. La masseria, de 3 700 têtes, est divisée en plusieurs branchi de 2o0 brebis chacun qui vont séparément au pâturage, sous la conduite d'un berger; le soir, tout le troupeau est réuni dans un parc en filets de cordage oiî il passe la nuit sous la garde des chiens et d'un berger qui couche dans une petite roulotte. Outre les bergers et les butleri dont nous avons déjà parlé, de jeunes garçons sont employés aux menus travaux et servent d'aides en attendant d'être promus bergers. Trente hommes vivent ainsi dans la même cabane, sous l'autorité du vergaro ; on se croirait dans une famille patriarcale si l'absence des femmes ne fai- .sait de cette communauté un simple groupement de travail. Les bergers sont nourris parle putron, ils vivent de laitage et reçoivent du pain, de l'huile, des oignons, du vinaigre, quelques herbes et, aux grandes fêtes, du vin et de la viande ; ils n'hésitent pas d'ailleurs à manger les animaux qui meurent même de maladie contagieuse. Je ne les connais pas sulfisamment pour émettre un jugement sur leurs sentiments et leur mentalité, mais, d'après les apparences, ce sont de braves gens, simples, dignes et hospitaliers, pas riches assurément, mais pas misérables d'aspect, courtois mais pas obséquieux. Us semblent être assez religieux, car ils nous disent qu'ils oc-
cupent leurs soirées à réciter le chapelet en commun, et ils demandent au franciscain qui vient dire la messe à Lunghezza d'en avancer l'heure pour leur permettre d'y assister tous avant de conduire les brebis au pâturage.
La traite a lieu le matin à quatre heures et le soir à cinq heures ; l'opération demande deux heures chaque fois. Les bergers sont assis sous un petit toit, où il y a dix-huit places, avec leur seau entre les jambes ; les brebis sont réunies derrière eux. Par un dispositif ingénieux, la brebis qui va être traite entre dans un passage étroit oîj elle est arrêtée par les épaules au moyen d'une sorte de fourche de bois que l'homme lui passe sur le cou: elle est alors bien placée, l'arrière-train face au berger qui n'a qu'à prendre les trayons : lorsqu'elle a donné son lait, on enlève le collier de bois, elle part et est aussitôt remplacée par une autre. La traite se fait ainsi très rapidement. On passe ensuite à la fabrication du fromage, qui prend environ trois heures, matin et soir.
Les brebis arrivent dans TAgro romano, en octobre, lorsque les premières pluies ont fait reverdir Therbe; elles y restent jusqu'à la fin de juin. C'est alors qu'on prépare le départ: pour être sûrs de ne rien oublier , les bergers ont coutume d'aller camper pendant deux ou trois nuits à quelques centaines de mètres de leur cabane avant de se mettre en route. La longueur du voyage est très variable; les bergers de Lunghezza se rendent dans les pâturages de Cappadocia, entre Subiaco et Avezzano, à trois jours de marche, mais d'autres qui vont dans l'Apennin des Marches ou de
l'Ombrie, oat un voyage de douze à quinze jours. C'est le sort, par exemple, des bergers de Testa di Lèpre, propriété du prince Doria à 23 kilomètres de Rome, sur la via Aurélia. Le fermier, qui est propriétaire de la masseria, possède aussi des terres en Ombrie; comme beaucoup de ses semblables, c'est à l'art pastoral qu'il doit sa fortune, grâce à laquelle il a pu prendre à ferme plusieurs domaines dansl'Agro romano et en acheter dans son pays d'origine auquel il reste très attaché. C'est donc ilans la montagne que la Campagne romaine recrute non seulement ses bergers et ses ouvriers mais aussi ses patrons agricoles. Ceux-ci font d'assez bonnes affaires, quoique les fermages aient beaucoup augmenté : ainsi, pour le domaine en question, le prix de ferme était, il y a neuf ans, de 56 francs par rubbio (1 hectare 84) ; il est actuellement de 70 francs et le fermier renonce à renouveler son bail parce qu'un concurrent a offert 100 francs. Les bonnes années, on peut réaliser un bénéfice de 3o à 40 francs par hectare; il est vrai qu'il y a à Testa di Lèpre, dans la vallée de l'Arrone, des terres dulluvion d'une grande fertilité qui, sans fumure, rendent, m'at-on dit, jusqu'à trente pour un.
Les villages de pasteurs. — Quoique le pasteur de brebis passe huit mois de l'année dans la Campagne romaine et qu'il y revienne tous les ans pendant toute sa vie, il n'a aucune attache avec le pays ; il y est toujours comme un étranger, comme un nomade; il ne sait souvent pas oii il campera l'hiver prochain puisque beaucoup de
locations se font pour l'année seulement; il ne prend pas racine dans le sol, il ne fait qu'y passer comme ses brebis. Son vrai pays, c'est la montagne, c'est le petit village où vit sa famille et où il possède sa maison et son champ. Mais il en jouit bien peu de son champ et de sa maison, et la vie de famille n'a jamais pour lui qu'une durée éphémère. C'est aussi dans la montagne que l'élevage des brebis a pris naissance, il est une conséquence des conditions du lieu et de la nature des pâturages.
Pour étudier les villages de montagne qui envoient des émigrants dans la Campagne romaine, nous allons établir notre quartier général à Subiaco, à l'Est de Rome, dans la vallée supérieure de l'Anio. Le Sublaquois est situé sur les confins de la Sabine et de la Ciociaria'. Les femmes y portaient jadis un riche costume qui a disparu, mais elles affectionnent toujours les couleurs '• vives, portent encore sur le corsage des corsets rouges, bleus ou noirs, ont au cou des colliers de corail, et de longues boucles d'oreilles en or leur pendent sur les épaules même pendant la semaine. Elles se mettent sur la tète un chàle ou une étoffe blanche pliée en carré et tombant sur la nuque ; c'est la coiffure classique des Italiennes représentées par les peintres. L'œil curieux de pittoresque reçoit ici pleine satisfaction, mais le voyageur désireux de confortable n'en éprouve
1. C'est sons ce nom qu'on désigne le pays dont Frosinone est le centre et dont les habitants portent comme chaussures les ciocie, sortes de sandales en cuir souple retenues par des courroies enroulées autour de la jambe.
aucune. Il est impossible de trouver un gîte dans les villages du pays ; tout au plus, dans de misérables cabarets, peut-on avoir des œufs, du pain et du fromage : fort heureusement les personnes à qui nous étions adressé ont bien voulu nous accueillir avec la plus cordiale hospitalité. Même à Subiaco, petite ville d'une dizaine de raille âmes, la principale auberge est des plus médiocres ; pourtant le pays, très pittoresque, est visité par des touristes attirés parles célèbres couvents fondés par saint Benoit qui s'était retiré dans une gorge sauvage tout proche de Subiaco. La ville s'étage sur un rocher escarpé aux flancs duquel s'accrochent les maisons serrées les unes contre les autres : il n'y a qu'une seule rue oii puissent passer les voitures, les autres sont des escaliers ou des montées rapides et glissantes oii circulent à grand'peine des ânes et où le piéton lui-môme doit prendre quelque précaution s'il ne veut pas s'allonger sur le pavé. Nous sommes ici dans une région 011 presque tous les transports se font encore par animaux de bât. Le chemin de fer s'arrête à Subiaco et la route suit la vallée; en dehors de \h il n'y a que des sentiers étroits et montueux.
C'est un de ces sentiers que nous prenons poui' nous rendre à Cervara. Ce sentier suit d'ailleurs l'itinéraire le plus fantastique ; il prend plaisir à gravir les crêtes les plus escarpées et à plonger tout à coup au fond des ravins ; tour à tour on patauge dans une boue fangeuse et bientôt après on se meurtrit les pieds contre les pierres. En quittant la ville, nous traversons des champs plantés de vignes et d'arbres fruitiers au milieu
desquels sont disséminées des métairies, puis nous cheminons ensuite à travers les rochers ; çà et là, un petit champ suspendu au flanc de la montagne, des broussailles qui ont la prétention d'être des bois ; enfin, après quatre heures de marche, nous atteignons Cervara, qui est bien dans la situation la plus sévèrement pittoresque qui se puisse imaginer. Le village est dominé parles ruines d'un vieux château au pied duquel s'accrochent les maisons comme un essaim d'abeilles ; elles se prolongent d'un côté en se serrant les unes contre les autres comme pour s'abriter du vent ou se réchauff"er mutuellement. Outre le chemin muletier que nous venons de suivre, un sentier descend en zigzag dans le fond de la vallée vers la station d'Agosta, d'oii trois ou quatre fois par jour le sifflet de la locomotive monte comme un rappel de la civilisation vers ce village isolé sur son roc. C'est un chaos bien singulier que l'intérieur de ce village: fouillis de ruelles tortueuses qui se coupent et s'entre-croisent, descendent et remontent en escaliers contournés, passent sous des arcs qui contre-butent deux maisons voisines, s'engagent sous des voûtes qui se prolongent en tunnels et ménagent au promeneur toute une série de dénivellations. Pour croiser un passant il faut s'écraser contre les murs, et si l'on rencontre un âne, il n'y d'autre ressource que d'entrer dans une maison tellement les rues sont étroites. Enfin, après de longs détours, après des escalades essoufflantes et des descentes glissantes, nous arrivons chez le médecin à qui nous sommes adressé.
Chaque commune a son médecin comme elle a
son maire et son curé. C'est une sorte de fonctionnaire, payé plus ou moins grassement sur les fonds communaux, qui doit gratuitement ses soins aux liabitants qui ne paient pas d'impôts, en réalité à tout le monde. Les malades doivent payer les médicaments, mais, en fait, il faut bien les donner aux indigents sous peine de rendre l'assistancemédicale inefficace. 11 ne semble pas que ce soit une existence bien enviable que d'être médecin à Cervara ; les ressources locales, intellectuelles ou matérielles, sont nulles, et on est à quatre heures de marche deSubiaco par un sentier muletier. On doit mener là une vie tranqudle et somnolente de marmotte hivernante. Le service n'est heureusement pas trop pénible, car tous les habitants sont groupés au village ; il n'y a que quelques rares maisons isolées. Le médecin a un mois de congé pendant lequel il est remplacé aux frais delà commune; il peut naturellement se faire payer ses soius par les personnes aisées, mais dans les pays de montagne c'est là une ressource illusoire et il faut se contenter des 2 000 francs alloués par la commune.
C'est de Cervara qu'est originaire le propriétaire de la maaseria que nous avons vue à Lunghezza, c'est là aussi qu'il recrute une partie de ses bergers, les autres sont de Cappadocia, sur le versant oriental de la montagne. Cervara compte 308 familles formant un total de 1 631 habitants ; il y a une cinquantaine de naissances pour 2o à 30 décès» cependant la population n'augmente plus sensiblement, car dans ces dernières années beaucoup déjeunes hommes se sont fixés à Rome ou dans
les Castelli (Tivoli, Frascati, Albano, etc..) où ils sont employés dans les vacheries. C'est là un effet du développement de la production laitière dans les environs de Rome dû à l'accroissement de la population de la capitale et à l'intensification de l'agriculture en quelques endroits : l'émigration devient définitive et fournit une population stable. Mais c'est encore Témigration périodique qui domine de beaucoup ; les trois quarts des hommes sont bergers, les autres descendent aussi dans l'Agro romano pour la tonte des brebis, pour les foins et la moisson, de sorte qu'^n mai et juin il ne reste au village que les artisans, d'ailleurs assez nombreux : on compte quinze cordonniers et une dizaine de tailleurs. Je veux bien qu'on use beaucoup de chaussures dans les rochers du pays, mais comme on marche souvent pieds nus et qu'on porte volontiers des vêtements rapiécés, j'imagine qu'être tailleur ou cordonnier, c'est un peu une façon de vivre de ses rentes sans passer pour un bourgeois. Il y a aussi des menuisiers et des maçons qui vont chercher du travail au dehors.
Cette émigration prouve surabondamment que les moyens d'existence font défaut à la population. Cela tient, d'une part, à la nature du sol où les rochers tiennent une large place, et au climat qui ne permet pas aux cultures arborescentes de prendre une grande extension'. Dans le fond de la vallée on voit des vignes et des oliviers en culture mixte avec les céréales ■ ; sur le plateau au-
i. Cervara est à plus de 1000 mètres d'altitude.
2. La culture mixte (coltura promiscua) est d'un usage général
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dessus du village se trouvent les champs à blé et les pâturages'. Les pâturages et les bois communaux couvrent environ 2 000 hectares', mais la commune a droit de pâturage sur les terres en jachère qui sont ainsi soumises à la vaine pâture. De ce fait le droit de propriété subit une restriction, car on ne peut ensemencer les terres qu'une année sur deux; cependant la population s'étant beaucoup accrue, la commune a autorisé les propriétaires à semer sur leurs propres terres des lentilles, des haricots ou des pommes de terre pendant l'année jadis consacrée à la jachère. Il en est résulté une diminution de la surface laissée libre pour le pâturage, une diminution correspondante du nombre des brebis qui viennent estiver et une augmentation de la taxe de pâturage prélevée par la commune : cetle redevance, jadis de 20 centimes par tête, a été portée à 1 franc pour les brebis étrangères, et à 60 centimes pour les brebis des habitants. Autrefois il est venu jusqu'à 18000 brebis à Cervara; actuellement il n'en vient plus que 7 000, qui séjournent do la mi-juin jusqu'en octobre-novembre.
Nous enregistrons ici une répercussion très nette du mode de travail sur le régime de la propriété. L'art pastoral domine et le droit de propriété
dans toute l'Italie centrale. Elle consiste à associer dans le même champ une plante annuelle (céréale ou fourrage) avec une plante vivace (vigne, olivier, mûrier). Le même sol porte ainsi deux récoltes simultanées.
1. En 1908, on a récolté à Cervara 3 600 hectolitres de froment sur 600 hectares, 1 200 hectolitres de vin sur 200 hectares en culture mixte ; en 1907, 300 hectolitres de maïs sur 100 hectares ; en 1908-1909, 200 hectolitres d'huilf.
s'adapte à ses exigences : en fait, le droit de propriété privée ne s'exerce que pendant le temps nécessaire à la culture. La culture elle-même était jadis limitée pour laisser le champ libre à l'art pastoral et elle ne s'est étendue que sous l'empire de la contrainte exercée par la surabondance du la population ; avec elle s'est prolongée l'appropriation privée du sol qui est d'ailleurs absolue pour les champs de la vallée plantés de vignes et d'oliviers. Nous trouvons donc bien ici la confirmation de cette loi sociale que V appropriation du sol a lieu dans la mesure imposée par la nature du travail, et qu'elle est d'autant plus accentuée que le travail doit être plus productif.
k. Cervara les femmes sont reines ; c'est à elles qu'incombent tous les travaux, mais elles régnent dans la maison et dirigent l'éducation des enfants. C'est tout au plus si, pendant l'hiver, les hommes reviennent passer trois ou quatre semaines chez eux pour faire certains travaux pénibles ; en éh', si le troupeau n'est pas trop loin, ils rentrent le soir coucher à la maison.
La pjropriété est très morcelée, car, à la mort du père, les enfants se partagent les biens également. En général, chaque famille possède un âne et parfois quelques bétes à cornes, mais les petits troupeaux de brebis sont devenus rares. Malgré l'exiguïté de leurs domaines les pasteurs de Cervara sont prospères si on les compare à leurs voisins, les émigranls agricoles, car ils peuvent épargner à peu près tout leur salaire ; le territoire fournit assez de blé et les impôts communaux sont peu élevés, grâce aux revenus des bois et des pâ-
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turages. La nourriture se compose de pain de froment remplacé parfois par la polenta dé maïs, de viande de porc, de légumes, de haricots, d'huile, etc.. On hoit habituellement du petit vin. Nous verrons plus loin comment se nourrissent les ouvriers de l'Agro romano.
Dans cet intéressant pays de Subiaco il n'y a pas deux villages qui se ressemblent. Tous envoient des émigrants dans la Campagne romaine, mais chacun a sa spécialité : Saracinesco dont le nom révèle l'origine sarrasine, fournit de modèles les ateliers de Rome ; Camerata Nuova peuple de ses chasseurs les forêts du littoral ; Canterano, où nous irons tout à l'heure, envoie des journaliers, et Rocca Canterano des familles de colons, sur les fermes de l'Agro romano. Il n'est pas jusqu'aux villages de pasteurs qui n'aient chacun leur physionomie propre : ainsi Jenne diffère nettement de Cervara.
Au sortir de Subiaco nous passons au pied de la falaise où sont incrustés les trois couvents do Sainte-Scolaslique et nous suivons, au fond de la gorge sauvage où mugit l'Anio torrentueux, un sentier de mulet qui conduit à Filettino, autre village de pasteurs situé à l'extrémité de la vallée. Mais nous n'irons pas jusque-là et, au bout de deux heures de marche, après avoir croisé de nombreux groupes de paysans qui se rendent à Subiaco pour la fête de saint Benoit, nous arrivons à un sentier en lacets qui, sur la gauche, escalade la montagne. Encore une heure d'ascension sous un soleil de mars déjà ardent et nous arrivons sur la grande place de Jenne où s'élève
l'église, banal monument du xvii*^ siècle. L'ancienne église à demi-ruinée dresse son campanile à l'autre extrémité du village, à pic sur la vallée \
On ne voit partout que des rochers au milieu desquels quelques moutons cherchent leur vie, mais, sur le plateau, on trouve les champs et les pâturages qui appartiennent soit aux particuliers soit à la commune. Les propriétés privées sont soumises à la vaine pâture, ce qui oblige à un assolement invariable : on cultive le maïs, puis le froment et on laisse le sol en jachère pendant deux ans. Pour que la vaine pâture ne soit pas un droit illusoire, il faut que l'ordre de succession des cultures soit le même pour tous les champs d'un même quartier. On voit Lien encore ici les restrictions que l'art pastoral apporte au droit de propriété.
Il y a, à Jenne, des propriétaires libres et des emphytéotes à trois générations relevant du couvent de Sainte-Scolastique qui possédait jadis presque tout le Sublaquois. La mense paroissiale possède aussi 23 hectares cédés en emphytéose. Cette forme de tenure subit une crise, car la loi ne permet plus la constitution d'emphytéose pour trois générations : toute emphytéose est aujourd'hui rachetable ; il s'ensuit que beaucoup de propriétaires se refusent à en constituer dans la crainte de voir une parcelle située au milieu de
1. C'est un caractère des Apennins d'avoir un profil très accentué et des pentes très abruptes ; cela tient à l'âge géologique récent de ces montagnes qui, datant de l'époque tertiaire, souvent même du pliocène, n'ont pas encore subi une longue érosion.
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leurs biens s'affranchir et former une enclave indépendante. 11 semble bien que la réforme intioduite par le code civil soit discutable si on considère l'intérêt du paysan qui, par Femphyléose, est assuré de profiter de son travail et des améliorations qu'il fait, et jouit pratiquement de tous les droits du propriétaire sans avoir à débourser de capital d'achat. On trouve à Jenne quelques habitants aisés qui se sont enrichis dans le commerce du bétail, des peaux ou des laines. La commune possède des biens estimés 800 000 francs ; ce sont des bois très étendus et des terrains à pâturag^e qui sont cultivés une année sur deux, moyennant une redevance égale au quart du produit ; c'est un fermier général qui touche ces redevances et paie une somme fixe à la commune.
La culture des terrains à pâturage est évidem ment due à l'accroissement de la population qui. en 1871, comptait 1 o67 habitants répartis en 323 feux et qui, en 1908, en comptait 2 147 en 460 familles. Il en résulte un morcellement croissant de la propriété, car le partage égal est ici la règle. Les filles sont ordinairement réduites à leur dot s'il y a un contrat de mariage en ce sens, sinon elles viennent aussi à succession. Le testament est d'un usage courant; les époux se donnent réciproquement l'usufruit de leurs biens; le partage n'a donc lieu qu'à la mort du survivant et le fils qui a pris soin des vieux parents reçoit généralement un avantage. 11 y a quelques exemples d'indivision entre frères parmi les pasteurs.
L'émigration est une nécessité pour les habitants de Jenne qui ne trouveraient pas sur le
territoire de leur commune des moyens d'existence suflBsants. On estime que les émigrants forment la moitié de la population. Les quatre cinquièmes d'entre eux sont des propriétaires de juments et de vaches qui vont hiverner avec toute leur famille dans les environs de Nettuno sur le littoral. Ces « carapagnoli », comme on les appelle, possèdent de 30 à 40 hêtes. Lorsque ces familles sont dans la Campagne romaine, certains de leurs membres gardent les animaux, les autres cherchent du travail dans le voisinage ; pendant ce temps, leurs maisons de Jeune sont fermées et les champs sont cultivés par des parents ou des voisins, avec lesquels intervient un arrangement. Certains campagnoli sont possesseurs de 300 à 500 brebis ; ils s'associent entre eux pour louer dans l'Agro romano une « réserve », c'est-à-dire une certaine étendue de pâturage dans un domaine.
On voit la différence qui existe entre les pasteurs de Jeune et ceux de Cervara ; les premiers représentent encore l'ancien type du petit propriétaire de bétail, patron indépendant qui s'enrichit quelquefois par l'élevage et le commerce : les seconds, par suite de la concentration des troupeaux, sont devenus de simples salariés. Dans le premier cas le foyer suit l'atelier de travail, mais la famille reste groupée ; dans le second cas il y a séparation très nette et permanente entre le foyer familial et l'atelier de travail des hommes : la famille est divisée. Cette différence de l'état social à Jcnne et Cervara tient sans doute à la différence du genre de bétail élevé : à Jeune ce sont des chevaux et des vaches, dont l'élevage n'a pas
subi la même concentration que celui de la brebis. Nous avons lieu de croire que la situation était jadis à Cervara ce qu'elle est aujourd'hui à Jenne et que Jenne finira par ressembler à Cervara par suite de la sélection qui s'opère entre les petits propriétaires de bétail, à moins que d'ici là les conditions agricoles de l'Agro romano ne soient modifiées. Déjà à Jenne, le nombre des bergers salariés tend à décroître, car beaucoup de ceux-ci cherchent à se fixer à Rome ou aux environs comme gardes, vachers et même employés.
L'émigration pastorale n'est pas la seule que nous constations à Jenne ; un certain nombre d'hommes vont travailler aux vignes à Frascati où ils prennent des habitudes différentes de celles de leur pays dorigine. En mai, partent aussi de Jenne des tondeurs de brebis et des femmes qui vont épamprer les vignes dans les Castelli romani.
On voit, par ce que nous venons de dire, que la crise agraire ne se fait pas sentir sur les pasteurs transhumants qui s'accommodent fort bien du pâturage extensif et du latifundium. Tout au contraire, c'est parce que l'exploitation des brebis a pris une grande extension et est très avantageuse qu'ils trouvent facilement des moyens d'existence et que leurs salaires ont triplé en dix ou quinze ans. Ces salaires, qu'ils peuvent épargner en totalité, augmentent les ressources que la famille tire de son petit domaine de la montagne et lui permettent parfois de s'élever. Parmi les salariés agricoles de l'Italie, le berger de l'Agro romano occupe certainement une situation enviable. Si, Roux. 4
parmi les pasteurs transhumants, le nombre des petits patrons indépendants a diminué, le latifundium n'y est pour rien : c'est un résultat de la sélection naturelle qui est plus rapide et plus accentuée à notre époque, par suite du développement des transports et du commerce.
Cependant rien n'est immuable et pour les pasteurs eux-mêmes on peut voir se dessiner la crise. Leur population s'accroît et le nombre des places de bergers est limité, comme aussi le nombre des brebis que peuvent nourrir les pâturages extensifs de l'Agro romano. Les moyens d'existence menacent d'être un jour insulfisants. Mais la crise se trouve être .conjurée avant même d'avoir éclaté par le développement de l'industrie laitière aux environs de Rome : un certain nombre d'émigrants trouvent actuellement dans les vacheries des emplois permanents qui leur assurent des moyens d'existence stables. Nous avons là en raccourci toute la question agraire dans la Campagne romaine et sa solution naturelle par la transformation des méthodes de travail et l'exploitation intensive du sol.