II. - LA CULTURE
L'émigration temporaire. — Si la situation des bergers transhumants est à peu près satisfaisante, on n'en saurait dire autant des émigranls cultivateurs.
Il y a vers la province de Rome un courant migratoire très intense qui se présente sous plusieurs
aspects'. On peut distinguer une émigration d'hiver de longue durée et deux émigrations d'été et d'automne courtes, mais abondantes. Ces diverses catégories d'émigrants ne se recrutent pas dans les mf^mes pays. En octobre, novembre surtout, arrivent des journaliers, embrigadés pour la plupart par des entrepreneurs de main-d'œuvre appelés caporaux, et originaires des Marches et de rOmbrie. Les Abruzzes, la Ciociaria, la Sabine fournissent aussi un grand nombre d'ouvriers de cette sorte, mais il y a parmi eux une plus forte proportion de travailleurs indépendants et de femmes. Les émigrants des régions les plus rapprochées : Ombrie, Sabine et Ciociaria, vont et viennent plusieurs fois, durant l'hiver, entre leur pays et la Campagne romaine. On estime à plus de 30 000 les émigrants qui passent ainsi Ihiver dans la province de Rome; parmi eux, 20 000 séjournent dans l'Agro romano et se divisent en ouvriers agricoles (13 000), pasteurs (4 000), bûcherons (1 oOO) ; les autres trouvent du travail dans les vignes des Gastelli romani, de Tivoli et de Monterotondo.
En mai, les habitants des Marches, des Abruzzes et de la Campanie commencent à retourner chez eux et sont remplacés par des gens de TOmbrie, de la Sabine, de la Ciociaria et du Yiterbois. La zone de l'émigration se restreint et se rapproche; mais, dans cette zone, l'intensité du mouvement migratoire s'accentue; on estime, en effet, que les
1. Cf. Le correnti periodiche di migrazione inlerna in lialia durante il 1905. Roma, 1907, publié par l'OflBce du travail.
o2 LA QUESTION AGRAIRE EN ITALIE
montagnes de la province de Rome fournissent 08 pour 100 des émigrants d'été, TOmbrie 29 pour 100 et les autres régions 13 pour 100 seulement. Gela s'explique par la nature des travaux qui sont de faible durée, mais exigent une main-d'œuvre abondante : d'abord le sarclage des vignes qui occupe beaucoup de femmes, puis la fauchaison et la moisson. Les statistiques évaluent à 3o 000 le nombre des émigrants qui, en mai, juin et juillet, s'ajoutent aux 26000 ouvriers présents au 30 avril, mais il faut tenir compte de nombreux départs : en mai et juin, les pasteurs, bûcherons et charbonniers regagnent tous leurs montagnes et sont remplacés par les faucheurs qui seraient 13 000, soit 22 pour 100 des émigrants, les moissonneurs qui seraient au nombre de 30 000, soit 49 pour 100. Il y aurait en outre 6 000 personnes occupées dans les vignes et 11000 employées à des travaux divers. Quant aux femmes, elles représenteraient 18,9 pour 100 du total des émigrants, mais pour les travaux des vignes cette proportion s'élèverait à 37 pour 100 et, si on tient compte seulement des émigrants originaires des montagnes de la province, elles constitueraient plus de la moitié du contingent de l'émigration, oi pour 100. Il faut remarquer que, pendant l'été, les travailleurs engagés par les caporaux sont deux fois plus nombreux que les travailleurs libres; pour la moisson, les ouvriers embrigadés représentent même les six septièmes du total. Ceci encore s'explique par la nature des travaux.
Dès que la moisson est faite et les battages terminés, tout le monde fuit la malaria et regagne
la montagne, mais en octobre, outre les émigrants d'hiver, descendent de la Sabine et de la Giociaria des vendangeurs et des cueilleurs d'olives qui, après un court séjour dans les pays viticoles, retournent chez eux. Il y a, en somme, un incessant va-et-vient entre les montagnes de la province de Rome, d'une part, l'Agro romano et les régions à cultures arborescentes, d'autre part.
Le fait de l'émigration a une importance capitale pour l'étude de la question agraire dans la Campagne romaine. Il prouve que l'Agro romano. bien que soumis à une exploitation des plus extensives, a besoin d'une main-d'œuvre assez considérable, et ce besoin augmenterait beaucoup si la culture devenait intensive; il prouve aussi qu'il y a en Italie une foule de pays dont la population surabondante, ou égard aux ressources locales, doit chercher ailleurs des moyens d'existence*. Par suite des conditions de la propriété ces émigrants ne peuvent pas se fixer dans la Campagne romaine ; leur existence reste précaire et incertaine. C'est là proprement ce qui constitue ici la crise agraire.
Pour étudier comme il le mérite, le phénomène de l'émigration, il faudrait observer chacun des pays qui envoient es démigrants dans la Campagne de Rome, en analyser les conditions sociales, voir quels problèmes se posent devant les populations, comment et dans quelle mesure l'émigra-
1. C'est ce qu'établit fort bien la publication de l'Office du travail citée plus haut. Les courants migratoires ne se limitent pas à la province de Rome, mais s'étendent, suivant la saison, à la Capitanate, à la Lombardie, à la Basilicate, à la Sicile, etc.
tion y apporte une solution, et quelles répercussions elle a sur les conditions locales. Un tel travail nous entraînerait trop loin ; d'ailleurs nous n'avions pas la possibilité matérielle d'étendre nos observations depuis Rimini jusqu'à Caserte ; il fallait nous limiter et nous nous sommes borné à faire porter notre enquête sur une des régions montagneuses qui, avoisinant la Campagne romaine, ont avec elle des rapports incessants et étroits.
A Cervara et à Jenne, outre les pasteurs, nous avons déjà trouvé des éraigrants qui prennent part aux travaux de culture, soit dans TAgro pour les moissons, soit dans le Castelli pour les vignes. A Canterano nous allons trouver des émigrants d'hiver. Ce village se dresse sur une hauteur à quelques kilomètres à l'Ouest de Subiaco. On y accède par une route carrossable, construite aux frais de treize communes réunies en syndicat. Cependant les voitures ne peuvent pas entrer dans le village dont les ruelles sont trop étroites et trop montueuses. C'est ici le même chaos de maisons qu'à Cervara. Sur une place de quelques mètres de large nous trouvons à côté de l'église la maison de l'instituteur à qui nous sommes adressé. C'est un indigène du pays qui compte un cardinal dans sa famille; il a un frère prolesseur à Rome, un autre médecin dans le voisinage, un troisième est maire de Canterano. C'est un notable : son habitation est vaste, il possède des terres et un moulin à olives, il fait aussi le commerce des noix. C'est dans sa propre maison qu'il a installé la salle d'école oii il instruit une quaran-
laine de garçons : les petites filles sont confiées à une institutrice. Il me dit qu'il s'inquiète peu des programmes et des horaires officiels, mais qu'il cherche à adapter son enseignement à la vie et aux besoins des paysans : lorsqu'il pleut, il prolonge les heures de classes; si le temps est beau, il les abrège ; en été, il fait l'école de 6 heures à 8 heures du matin, car les parents ont besoin des enfants pour garder les porcs et les chèvres, et dans un pays où l'assiduité scolaire n'est qu'un mot inscrit dans la loi, il faut s'ingénier pour instruire les enfants. L'instituteur de Canterano qui me semble avoir une culture supérieure à celle de ses semblables, joue bien ici le rôle d'autorité sociale. Sa situation de famille renforce sa qualité d'instituteur et il exerce une certaine influence sur les paysans auxquels il est dévoué: il a organisé pour eux des prêts de livres et un dépôt de journaux.
Ce qui distingue Canterano de Cervara et de Jenne, c'est qu'il n'y a pas de pâturages et que les cultures arborescentes y sont au contraire assez développées. Dans le fond de la vallée, on cultive le maïs chaque année sur le même sol et les champs sont complantés de vignes. Un peu plus haut, on trouve des oliviers entre lesquels on sème du maïs, puis du froment et ensuite des légumineuses. Tous les travaux se font à la main ; on travaille la terre au moyen d'une lourde pioche {zappone)\ la bêche ne s'emploie que dans les terrains fertiles. Quant à la charrue, elle est pour ainsi dire inconnue. En fait d'animaux on ne trouve que quelques vaches, des moutons et
des chèvres. La plupart des paysans vendent leui' vendange aux cabaretiers qui sont naieux outillés qu'eux pour la fabrication et la conservation du vin ; les noix assez abondantes sont achetées par des courtiers; il en est de même de Fhuile.
La propriété est extrêmement morcelée surtout aux abords du village. Les oliviers sont entre les mains des principaux propriétaires qui les exploitent directement, car ces arbres représentent un capital important dont il faut prendre soin, mais qui rapporte beaucoup tout en exigeant peu de travail. Le sol arable est souvent donné à moitié à un colon qui y cultive des céréales. Quant aux terrains en culture mixte avec la vigne, ils sont presque toujours possédés par les paysans en emphytéose avec redevance égale au quart ou au cinquième du produit et paiement proportionnel des impôts. Faute d'argent, les paysans n'affranchissent pas ces emphytéoses ; ils n'ont d'ailleurs aucun intérêt à le faire puisqu'ils jouissent pratiquement de tous les avantages de la propriété.
La communauté familiale se maintient pendant toute la vie des parents : les filles reçoivent une dot en terre; les garçons restent dans la famille et travaillent pour elle ; s'il survient quelque désaccord, ils s'établissent à part, cultivent la dot de leur femme et cherchent du travail au dehors. A la mort des parents il y a partage égal et en nature : les maisons elles-mêmes sont partagées et il arrive que certaines chambres sont grevées d'un droit de passage au profit d'un voisin. Nous sommes loin du home anglo-saxon ; cet état de
LE LATIFUxNDlUM DANS L'AGRO ROMAXO 57
choses fait naturellement le bonheur et la fortune des hommes de loi.
Cent soixante familles se pressent dans les maisons de l'étroit village dont le territoire ne suffit pas à nourrir la population qui compte aujourd'hui un millier d'âmes. L'émigration est donc une nécessité, mais comme le paysan est retenu au pays par ses instincts communautaires et par son petit lopin de terre, fruit du morcellement et du partage égal, il n'émigre ni définitivement ni très loin. Il va seulement jusque dans la Campagne romaine passer quelques mois d'hiver et gagner de quoi compléter les ressources que la famille tire de son domaine. A Canterano, il n'y a même que les jeunes gens et les jeunes filles qui émigrent, mais cela n'en représente pas moins près de la moitié de la population. Cette année, il y en a près de 300 sur une ferme en voie d'amélioration située un peu au Nord de Rome où ils vont volontiers, car ils y trouvent des logements convenables. Très rares sont les ménages qui émigrent avec leurs enfants. C'est au contraire la règle dans le village voisin de Rocca Canterano où la population est beaucoup plus nombreuse (2 400 hab.) et plus pauvre. Des familles entières vont s'établir pendant dix mois de l'année dans les cabanes de l'Agro romano où elles cultivent le maïs et le froment en colonage. Les salaires des émigrants, ou du moins ce qui en reste à leur retour est versé dans la caisse de la communauté et sert aux besoins de la famille et au paiement des impôts. On est frappé, quand on cause avec un paysan italien,
de l'importance qu'a pour lui la question des impôts : c'est une sorte de cauchemar obsédant. Les taxes sont en effet 1res élevées, eu égard à la richesse de la population rurale ; de plus, il faut les payer en argent, or si le paysan arrive à vivre, assez mal d'ailleurs, en se nourrissant chichement des produits de son domaine, il lui est beaucoup plus difficile de se procurer du numéraire, d'abord parce que ces produits sont souvent insuffisants pour Tentretien de sa famille, ensuite parce que, dès qu'il s'agit de vendre, il est en général exploité par les courtiers: son incapacité éclate ici au grand jour et toute sa finesse, sa méfiance et sa ruse n'arrivent pas à en atténuer les conséquences. C'est aussi à son incapacité et à son imprévoyance qu'est due cette institution déplorable qui s'appelle le caporalat et dont nous verrons bientôt le fonctionnement et les abus.
Avant de descendre avec nos émigrants dans la Campagne romaine et de les observer dans leur • atelier de travail temporaire, faisons une dernière excursion dans la montagne de Frosinone, aux confins de la province de Rome et de celle de Caserte. Nous pourrons observer à 3]onte San Giovanni la crise de l'émigration périodique due à la réduction des cultures au profit du pâturage dans l'Agro romano et le développement corrélatif de l'émigration temporaire en Amérique.
Monte San Giovanni est situé sur les derniers contreforts des monts Erniques, à 4o0 mètres d'altitude, dans la zone des cultures arborescentes; ce n'est pas un village de montagne, quoique les pentes soient assez rapides et le sol parfois
rocheux. Toute la région de Frosinone est largement pourvue de bonnes routes, ce qui n'est pas le cas général dans la province de Rome. Les métairies sont disséminées dans la campagne où on aperçoit partout la vigne et Tolivier ; dans de petits hameaux on remarque souvent des maisons neuves, conséquence de l'émigration en Amérique.
La culture mixte règne ici sans partage : le maïs, le froment, les fèves sont cultivées au milieu des vignes et des oliviers. 11 existe des paysans propriétaires, mais la plupart sont colons a miglioria. Ce contrat, qui a des analogies avec le domaine congéable de la Bretagne, est caractérisé par les clauses suivantes : le propriétaire donne sa terre à un colon qui lui doit la moitié des produits et qui s'engage à faire des plantations et des améliorations (d'où le nom donné au contrat). Chacun des contractants a le droit de rompre le contrat chaque année ; le propriétaire doit alors rembourser au colon la moitié de la valeur à dire d'expert des améliorations faites par lui. Si le terrain est peu fertile, la redevance est seulement du tiers de la récolte et l'indemnité éventuelle ne s'élève alors qu'au tiers de la valeur des améliorations. En fait, la durée du contrat est indéfinie'. Les produits du bétail sont partagés par moitié si le bétail est à cheptel, sinon on partage les fourrages, car lorsque le colon cultive les terres de plusieurs propriétaires,
1. Dans certaines communes, sa durée est fixée à une génération.
il est presque impossible que le bétail soit à cheptel \ Il arrive, en effet, que les colonats sont partagés entre les enfants à la mort du père et se réduisent ainsi à 1 ou 2 hectares, ce qui est insuffisant pour l'entretien d'une famille puisqu'on estime qu'il faut 1 hectare par personne en âge de travailler ; le colon cherche alors d'autres terres et cultive ainsi des parcelles appartenant à des propriétaires différents.
Ici, comme à Cervara, nous constatons que l'accroissement de la population fait reculer l'art pastoral. La commune de Monte San Giovanni possède des terrains qui étaientjadis en pâturage; elle les a progressivement concédés a miglioria et une sorte de propriété privée, du moins quant à l'usage, a ainsi pris la place de la propriété collective, tant il est vrai que celle-ci n'est guère compatible avec la culture intensive, même chez les peuples les plus communautaires. Il reste cependant des pâturages communaux, dont les habitants jouissent moyennant redevance et qui ne peuvent pas être mis en culture, car ils sont grevés d'un droit d'usage au profit d'une commune voisine. C'est là un de ces dédoublements et de ces enchevêtrements des droits de propriété que nous étudierons plus longuement à propos des « usi civici ».
1. 11 y aurait bien des observations à faire au sujet du contrat a miglioria qui est certainement favorable à la mise en valeur du sol et à la stabilité de la famille paysanne, mais qui tient li" propriétaire à l'écart de la direction des améliorations et qui semble moins avantageux pour le colon que le métayage ou l'emphytéose.
LE LATIFUNDIUM DANS L'AGRO ROMANO Gi
La mise en culture des terrains communaux a été une solution partielle et provisoire dé la question agraire à Monte San Giovanni, mais la population, qui a continué à s'accroître, ne trouve plus sur le territoire de la commune des moyens d'existence suftisants ; il n'y a, en effet, que 7 000 hectares pour 8 000 habitants. C'est à l'émigration que les paysans de Monte San Giovanni ont recours pour s'assurer des ressources : il existe une centaine de familles de prolétaires qui n'ont pour toul bien que leurs bras, et parmi les familles de colons, beaucoup sont à l'étroit et dans la i!;ène et doivent envoyer quelques-uns de leurs membres chercher du travail au dehors. Jusqu'à ce jour ils en trouvaient dans l'xVgro romano et dans les Marais Pontins ; c'est vers l'Amérique qu'ils se dirigent aujourd'hui. INous savons, en elïet, que dans la Campagne romaine le pâturage s'étend de plus en plus au dépens des cultures ; il en résulte que, la demande de maind'œuvre diminuant progressivement chaque année, les salaires s'y maintiennent à un niveau assez bas et les montagnards y trouvent plus difficilement du travail. Ils ont dû en chercher plus loin et vont en Amérique depuis une dizaine d'années. Cotte émigration s'est ralentie en 1907 par suite de la crise qui a sévi aux Etats-Unis, mais elle a repris de nouveau. Celte année, il y a 400 départs, co qui portera à un millier le nombre des indigènes de Monte San Giovanni actuellement en Amérique oii ils travaillent surtout à la construction des chemins de fer. Ils s'attirent mutuellement entre parents et amis, mais très
souvent aussi, c'est un caporal qui les enrôle, leur procure une adresse de travail et remplit pour eux les formalités du départ. Les hommes seulement émigrcnt outremer et restent absents parfois cinq ou six ans.
Au point de vue des résultats matéiiels et moraux, il y a une grosse différence entre l'émigration dans la campagne romaine et l'émigration en Amérique. Les émigrants de l'Agro romano ne sont occupés qu'une partie de l'année et gagnent des salaires faibles : ils ne peuvent faire aucune économie et n'ont aucun moyen de s'élever. Ils n'acquièrent d'ailleurs aucune initiative, car ils restent encadrés dans leur groupement originaire et sont dominés par les caporaux ; ils ne prennent donc presque aucun contact avec le monde extérieur et n'en subissent pas les influences. Les « Américains » travaillent au contraire toute l'année et gagnent de gros salaires; ils envoient de l'argent à leur famille et, à leur retour, ils réparent leur maison ou en construisent une neuve et achètent de la terre à des prix fabuleux, si bien que les propriétaires ont actuellement intérêt à vendre. Ces émigrants s'élèvent non seulement matériellement, mais aussi socialement ; ils subissent très hcureusemeni l'influence de la race américaine. A son contact, ils acquièrent de l'iniliative et comprennent l'importance de l'instruction, de la propreté et de la bonne tenue de la maison. « Envoyez les enfants à l'école et apprenez-leur à être propres» : tels sont, paraît-il, les conseils que répèlent les émisfranls dans leurs lettres.
Il semble donc qu'ici rémigration en Amérique ait d'heureux effets. Elle engendre une certaine prospérilé matérielle et favorise le développement moral et l'ascension sociale de la population par rintluence d'une race étrangère actuellement supérieure dans son ensemble.
La main-d'œuvre et la culture. — Le moment est venu d'étudier l'organisation de la culture et de la main-d'œuvre agricole dans la Campagne romaine. Quoique l'étendue des champs cultivés se réduise d'année en année, il y a encore plusieurs milliers d'hectares consacrés au froment et il y en avait bien davantage autrefois. D'autre part, la culture intensive qui fait des progrès sur certains points réclame une main-d'œuvre abondante. L'agriculture romaine se trouve actuellement dans une période de transition où des influences contraires luttent et tendent à se faire équilibre ; il en résulte des oscillations telles que ce qui est vrai une année ne l'est plus l'année suivante. C'est une des raisons pour lesquelles il est impossible d'indiquer par un chiffre même approximatif l'étendue des cultures et le nombre des ouvriers qui y sont employés.
Parmi ceux ci nous devons distinguer les simples journaliers ou guiiii qui sont des isolés, môme s'ils sont embrigadés par un caporal, et les co/o;/.s qui viennent en famille et cultivent, moyennant redevance, une portion de terrain pour leur propre compte. Les premiers sont de purs salariés, les seconds semblent être à un degré plus haut dans la hiérarchie sociale, mais il ne faut
pas se laisser prendre aux apparences et opposer un individu à une famille, mais bien famille à famille. Or, il arrive souvent que les giiitti sont des jeunes ^ens, ou quelques membres d'une famille de petits paysans propriétaires de la montagne ; ils sont venus chercher dans l'Agro romano seulement un supplément de ressources. Les familles de colons au contraire ont émigré au complet parce qu'elles ne possèdent rien dans leur pays; elles viennent chercher dans la Campagne romaine tous leurs moijens cV existence . Nous avons vu que Canterano fournit surtout des émigrants du premier type, parce qu'il y a une certaine aisance dans la commune, tandis que Rocca Canterano, dont les habitants sont plus pauvres, envoie surtout des émigrants du second type. A Monte San Giovanni les familles de journaliers prolétaires viennent cultiver en colonage les terrains de l'Agro ou des Marais Ponlins, tandis que les familles de colons envoient seulement quelques-uns de leurs membres.
Au point de vue des résultats, il y a une grande différence entre l'émigration d'ouvriers isolés et l'émigration de familles entières Les familles qui envoient des émigrants se maintiennent, prospèrent même et peuvent quelquefois s'élever; les familles qui émigrent tout entières restent misérables et si elles ne déchoient pas, c'est que toute déchéance leur est impossible. Les émigrants isolés ont, en effet, un but bien précis: compléter les lessourcesde la famille, lui permettre d'acquitter ses impôts, d'éteindre une dette, de réparer la maison ou d'acheter un champ ; ils
ne vivent pas dans le vide; ils sont incités à l'épargne. Les familles émigrantes, au contraire, n'ont pas d'abord le stimulant de la propi iété : si elles émigrent, ce n'est pas pour améliorer leur situation, c'est uniquement pour ne pas mourir de faim; pour elles, la question du pain quotidien est tellement pressante qu'elles ne voient pas au delà : « Lavoramo e mangiamo e basta. Nous travaillons et nous mangeons, et cela suffit, » me disait une femme. Tout ce qui dépasse la satisfaction, au moins partielle, des besoins élémentaires de l'homme paraît à ces gens tellement inaccessible qu'ils n'y songent pas. Ce sont des sages, dira-t-on ; mais des sages misérables et déprimés, des sages par force, dont la sagesse tout extérieure n'est d'aucun profit ni pour euxmêmes ni pour l'humanité. Ils auraient besoin d'un patronage énergique et bienveillant; nous verrons comment ils sont patronnés.
Il ne faudrait pas cependant établir entre colons et journaliers une distinction trop tranchée. Il y a des familles d'ouvriers dont tous les membres travaillent à la journée, et les colons s'emploient souvent comme journaliers. En réalité, voici comment les choses se passent sur un grand domaine.
Jusqu'à présent, on a fait dans l'Agro romano de la culture nomade : on cultive les céréales sur certaines parties du domaine pendant deux, trois, quatre ans au plus, suivant la fertilité du sol, puis on défriche une autre partie des pâturages, et ainsi de suite. Il n'y a pas d'assolement ; la culture ne revient sur le môme terrain que de loin Roux. 5
en loin au bout d'un temps variable ; on la continue pendant plusieurs années sur les terres d'alluvion fertiles dans les fonds de vallée, tandis qu'on l'abandonne au bout d'un an ou deux sur les collines ; certains propriétaires Tinterdisent même sur les mamelons et les pentes oii elle est nuisible, car, en ameublissant le sol, elle favorise l'érosion, le rocher reste à nu et le pâturage ne peut se rétablir; or, le pâturage est la vraie richesse. C'est pour éviter l'appauvrissement du sol par une culture trop prolongée et trop étendue que les baux obligent les fermiers à laisser en pâturage toutes les terres pendant les deux dernières années de jouissance. Cette mesure apporte le plus grande trouble dans l'organisation de la main-d'œuvre. J'ai vu plusieurs domaines sur lesquels, les années précédentes, vivaient et travaillaient jusqu'à 400 personnes et qui, lors de ma visite, n'occupaient plus aucun ouvrier de culture. Toute rotation rationnelle est naturellement inconnue : sur le défrichement on sème du maïs, puis vient du blé ou de l'avoine pendant un an ou deux. Le fumier de ferme n'est pas plus employé que les engrais chirpiques ; c'est bien à proprement parler une culture vampire que celle de l'Agro romano. Les méthodes y sont aussi des plus primitives : la charrue qui ne s'est pasmoditiée depuis les Etrusques laboure peu profondément et sans retourner le sol ; dans les meilleurs terrains, c'est encore la bêche et la pioche qui ont la préférence.
La culture se fait en régie sous la direction du fattore, employé du fermier spécialement chargé
de ce service. Mais après les labours et les semailles, il y a un arrêt dans les travaux; les ouvriers n'ont aucune raison de rester sur le domaine et au printemps il faudra s'inquiéter d'en trouver d'autres ; si d'ailleurs on a pendant Ihiver quelques travaux imprévus à faire exécuter, on manquera totalement de main-d'œuvre, car il ne faut pas oublier que la Campagne romaine ne possède pas de population stable. On a paré très heureusement à ces inconvénients par le colonag-e: on donne à chaque ouvrier qui le demande une certaine étendue de terrain qu'il défriche et qu'il sème en maïs, puis en blé. Il a généralement la jouissance du même lot pendant trois ans. Cela lui permet de faire venir sa famille, qui fait ces cultures pendant que lui-même est employé par le fattore. Après les semailles du blé, pendant l'hiver, il s'occupe à défricher le sol pour le maïs qu'on sème en avril. Sur le domaine dePantano, par exemple, nous trouvons 103 hectares de blé et 47 hectares d'avoine cultivés en régie, tandis que 53 hectares de blé et 208 hectares d'avoine sont donnés en colonage pour le tiers du produit et 107 hectares de blé et 62 hectares de maïs pour la moitié de la récolte. La différence des taux de redevance est due à la différence de fertilité des terrains. Il y a là 54 familles formant un village de près de 500 personnes qui cultivent les céréales en colonage et qui fournissent aussi des journaliers au fermier. A la Cervelletta toute la culture du froment est faite à moitié fruit par cinq familles de colons qui travaillent chacune 10 hectares. Le fermier trouve à ce système
l'avantage de stabiliser la main-d'œuvre qu'il garde ainsi à sa disposition en cas de besoin ; il touche la moitié ou le tiers du produit sans courir aucun risque, ni faire d'autre avance que celle de la semence qu'on lui rend largement à la récolte'. L'ouvrier de son côté, se procure sur place la
l. Voici le texte d'un contrat de colonage publié par l'/nchiesla afjraria :
« Pour satisfaire un vif désir de beaucoup de journaliers demandant de la terre à moitié pour la semer en mais et en blé, toujours travaillant à la bêche, l'administration de M... donnera la terre bonne pour cet usage aux conditions suivantes :
« l" On ne donnera le terrain qu'à une société représentée par un individu qui devra signer le présent contrat en se portant garant pour ladite société, laquelle, pour avoir une étendue de terre raisonnable, devra être composée d'au moins seize personnes ;
« 2" Le bêcbage doit commencer le 10 décembre et être terminé le 10 mars. On ne doit pas travailler par temps de pluie ou de gelée ;
« 3' Le maïs sera partagé à moitié. La semence fournie par l'administration àrnesure rase sera rendue à mesure comble(Cette augmentation peut se justifier par le fait que le grain de semence nettoyé et trié a une valeur marchande plus considérable que le grain ordinaire);
« 4° La société doit battre le maïs sur une aire faite par elle à l'endroit désigné, mais qui sera à proximité des champs;
« .j» Si, pour la préparation du sol et pour les travaux de semailles du blé, la société ne fait pas les opérations voulues, elles seront exécutées à ses frais par l'administration ;
« G» Le transport du blé est à la charge de l'administration ;
« 7" Le personnel de la batteuse, sauf le chaufTcur et l'engraineur, est fourni par la société qui paie en nature, sur sa part, 4 pour KX» du produit total pour l'usage de la batteuse ;
« 8" Le blé est partagé à moitié. La semence est rendue à l'administration avec l'augmentation usuelle ;
« y» L'administration peut faire semer un grain spécial, à son choix, en échangeant à la société sa part [)our du grain ordinaire ;
« 10» Ce contrat est valable pour les deux récoltes successives, maïs et blé. »
nourriture de sa famille et trouve à s'occuper lui et les siens pendant qu'il n'est pas employé ailleurs; il y a pour lui plus de sécurité dans l'existence.
Le caporal. — Comment se fait le recrutement de ces giiitti et de ces colons qui viennent de loin et que le fermier ne connaît pas, qu'il ne connaîtra même jamais'* Ici nous touchons à une des plaies de l'Agro romano, à un des vices graves de l'organisation du travail sur les latifundia ; mais si le latifundium lui permet de se manifester dans toute sa hideur, il a son origine dans l'incapacité et l'imprévoyance des populations qui envoient des émigrants dans la Campagne romaine. Je veux parler du caporalat (caporalatd). Le patron qui a besoin d'ouvriers s'adresse à un caporal entrepreneur de main-d'œuvre qui s'engage à lui fournir un certain nombre d'hommes à un prix déterminé. Le caporal reçoit une rémunération fixe par tète d'ouvrier fourni par lui, soit cinq ou dix centimes par jour; il prélève une somme équivalenle sur le salaire des ouvriers et si le patron a l'imprudence de verser ce salaire entre ses mains, il y opère parfois des retenues énormes. Un Piémontais, fermier dans les Marais Pontins, me disait qu'en causant avec ses ouvriers (ce que ne font pas les « mercanti di campagna », qui vivent à Rome), il s'était aperçu que ceux-ci ne recevaient que 2 francs sur les 2 fr. 50 qu'il versait au caporal comme salaire convenu. Le caporal touche aussi un salaire personnel car il doit surveiller les ouvriers et c'est un spectacle assez choquant de voir des escouades d'iiommes, de fruimes et
d'enfants courbés sur le sol et suivis du caporal qui, appuyé sur un bâton, dont je ne jurerais pas qu il ne fasse jamais usage, surveille le travail, presse et gourmande les ouvriers. Cependant cette surveillance est ici indispensable et ceux mêmes qui ont réussi à supprimer le caporal sur leurs fermes sont obligés de mettre leurs équipes sous les ordres d'un contremaître; or, il est certain que le caporal jouit d'une autorité beaucoup plus considérable parce qu'il détient absolument les moyens d'existence de ses ouvriers. L'Italie est le pays rêvé des courtiers, des accapareurs de toutes sortes parce que rares sont ceux qui ont l'initiative entreprenante et l'aptitude aux affaires; le même phénomène constaté sur le marcbé commercial s'observe aussi sur le marché du travail, parce que les travailleurs en général manquent d'initiative, sont apathiques et imprévoyants et que les patrons n'ont aucune idée de leurs devoirs. Aussi beaucoup de gens, tout en blâmant certains procédés des caporaux, reconnaissent-ils qu'ils sont des intermédiaires utiles et indispensables; d'autres affirment qu'ils rendent service aux ouvriers en leur procurant du travail et, en etfet, ceux-ci semblent prendre leur parti de l'exploitation dont ils sont parfois victimes et restent en général fidèles au caporal.
Celui-ci a d'ailleurs des moyens très efficaces de s'assurer la fidélité des ouvriers qu'il engage: il leur fait des avances pendant leur séjour dans la montagne ; il en fait aussi à la famille pendant le séjour des hommes dans l'Agro romano, de sorte qu'à la fin de la campagne le malheureux
ouvrier est souvent débiteur du caporal ce qui l'oblige à s'engager pour la saison suivante*. I! faut donc quelque argent pour être caporal ; il en résulte que ces entrepreneurs sont le produit d'une sélection; parfois ils sont fils de caporaux; souvent ce sont d'anciens journaliers intelligents qui ont réussi cà mettre un petit capital de côté et à acquérir la confiance de quelque fermier qui les charge de recruter des ouvriers dans leur pays natal. Le fermier leur fait aussi des avances de fonds, s'il est nécessaire; à cet égard il y a partie liée entre eux.
J'ai vu à Monte San Giovanni un caporal, qui sait tout juste lire, signer et compter. Resté orphelin à trois ans, il a d'abord travaillé comme ouvrier, puis est devenu entrepreneur de maind'œuvre. Chaque année il fournissait à une grande ferme de Conca, près d'Anzio, le personnel nécessaire pour la culture et la moisson ; c'était une entreprise importante puisqu'il devait engager jusqu'à 1 600 ouvriers à l'époque de la récolte. Aussi certaine année, a t-il perdu plus de 30 000 francs en quinze jours; il avait avec le fermier un contrat fixant le salaire journalier, mais par suite de la concurrence d'un autre caporal, d'une direction dilférente prise par l'émigration, etc., il a dû payer ses ouvriers 40 francs au lieu de 25 francs, prix prévu; bienenlendu, la différence est restée à sa charge. 11 a perdu aussi plus de 20 000 francs d'avances qu'il avait faites à des gens insolvables qui sont morts ou qui ont quitté le pays.