‹ La question agraireChapitre 1 sur 189 · PRÉFACE DE LA TRADUCTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA TRADUCTION FRANÇAISE

La présente édition paraît plus d’un an après l’original allemand. J’ai donc pu tirer parti pour elle des critiques que celui-ci a provoquées, et je l’ai fait avec plaisir dans la mesure où elles sont parvenues à ma connaissance et où j’ai reconnu leur justesse. Maisjen’aieu ainsi à corriger que de légères bévues et quelques passages insuffisamment clairs. Mes vues essentielles n’ont pas changé, et elles ont même été confirmées par les observations de mes critiques, car ces observations proviennent, pour le plus grand nombre, de différences de méthode et de point de vue, et en partie, de ce que l’on a voulu lire entre les lignes de mon travail des choses qui ne s’y trouvaient pas.

La raison s’en trouve en partie dans la complexité de l’objet de mon étude, en partie dans des malentendus relatifs à la méthode que je suivais et par suite desquels on cherchait des descriptions d’ états typiques là où je voulais donner des illustrations de tendances typiques ; en partie peutêtre dans des défauts de mon exposition — c’est ce dont je ne suis point juge ; en partie enfin, à coup sûr, dans la prévention de beaucoup de lecteurs, qui abordèrent la lecture de mon livre avec la conviction d’y trouver certaines opinions.

il m’arrive à ce point de vue — si par va licet compo -

PRÉFACE

nere fnagnis — ce qui est arrivé à Marx avec sa théorie de la valeur. La théorie de la valeur de Ricardo avait été mise à profit par des socialistes d’une part pour démontrer Tiniquité du salariat, et d’autre part pour donner une base à un système socialiste de production et d’échange. Marx l’a développée à titre de principe d’explication de l’ensemble du processus de la production capitaliste. Mais au début la plupart des lecteurs, sachant que Marx était socialiste, entreprirent la lecture du Capital avec la conviction qu’il développait la théorie de la valeur comme les socialistes précédents, dans le dessein de moraliser ou de construire des utopies. Ainsi mes lecteurs allemands savaient de moi, avant déliré mon livre, que j’étais marxiste et qu’au congrès de Breslau je m’étais prononcé contre toute tentative de sauver artificiellement les paysans. Ils se mirent donc à lire mon livre avec la conviction d’y trouver une tentative pour fonder et pour sauver le « dogme marxiste », et en fait ils n’y ont trouvé rien d’autre, et dans leurs critiques ils m’ont reproché mon parti pris.

Je prie donc mes lecteurs français de ne pas entreprendre la lecture de mon livre avec la même idée préconçue.

Certes je ne puis et je ne veux pas nier que je me trouvais placé, à un certain point de vue, au point de vue du marxisme, quand j’ai entrepris de composer cet écrit. Personne, je pense, ne voudra m’en faire reproche. Mais je n’avais en vue aucun résultat déterminé que je voulusse atteindre, ainsi que me l’ont reproché certains critiques libéraux ou même socialistes.

Avant que je fisse les recherches sur la question agraire dont ce livre donne le résultat, ma conception de l’évolution sociale était que l’exploitation paysanne était menacée d’un côté par le morcellement, de l’autre par la grande

PRÉFACE

exploitation, que par suite la même évolution, quoique peutêtre sous une autre forme, se produisait dans F agriculture et dans l'industrie, — la prolétarisation à un pôle, et, à lautre pôle, la marche en avant de la grande exploitation •capitaliste.

Ce n’était pas là un dogme marxiste ; c’était aussi la conception de l’économie bourgeoise, et cette vue était en harmonie avec les faits observés en Angleterre et en Allemagne jusqu’à une époque peu éloignée de nous, et en France et ën Belgique, ainsi que l’a montré Vandervelde, aujourd’hui encore.

Toutefois les dernières statistiques de l’Allemagne et de l’Angleterre ont montré que cette évolution n’était pas une loi générale, et elles ont conduit certains théoriciens à cette conception que l’avenir, dans l’agriculture, n’appartenait pas à l’exploitation capitaliste, mais à l’exploitation paysanne.

J’ai recherché laquelle des deux opinions était la vraie, et mes recherches m’ont conduit contre toute attente à ce résultat qu’aucune des deux n’avait une vérité générale, cjue nous ne devions attendre, dans l’agriculture, ni la fin de la grande exploitation ni celle de la petite, que nous trouvions bien ici, à un pôle, la tendance universellement vraie à la prolétarisation, mais que nous trouvions à l’autre pôle une oscillation constante entre les progrès de la petite exploitation et ceux de la grande. Cela n’est assurément pas ce que l’on entend ordinairement par dogme marxiste. Conformément à cela je suis arrivé aussi à ce résultat que l’agriculture ne produit pas par elle-mêmes les éléments dont elle a besoin pour parvenir au socialisme. Mais l’agriculture indépendante de l’industrie, qu’elle soit paysanne ou capitaliste, cesse de plus en plus de jouer un rôle dans la société. L’industrie

PRÉFACE

subjugue l’agriculture, de sorte que l’évolution industrielle trace de plus en plus la loi de l’évolution agricole.

C’est en cela, c’est dans la mise en lumière de l’industrialisation de l’agriculture que je vois lldée centrale de mon livre. On aurait de la peine à y découvrir un « dogme particulièrement marxiste. »

Yandervelde est arrivé sur des points essentiels, indépendamment de moi, aux mêmes résultats que moi • et personne ne voudra lui donner le titre de dogmatique marxiste.

11 ne m’a malheureusement pas été possible de tirer parti, dans l’édition allemande de mon livre, des Lravaux si précieux de Vandervelde sur la situation agraire en Belgique, parce que je n’ai eu connaissance des plusimportants d’entre eux qu'après avoir achevé ce livre. Quant à la traduction française, on l’achevait au moment où la polémique avec Bernstein m'absorbait tout entier et me mettait dans l’impossibilité de faire subir à mon livre un remaniement profond. J’ai donc renoncé à utiliser les travaux de Yandervelde et d’autres publiés depuis qu’a été achevé l’original allemand. Mais je profite de l’occàsion pour attirer l'attention du lecteur sur les études de notre camarade belge qui ont un si grand intérêt.

Une autre raison m’a empêché d’utiliser pour l’édition française les résultats auxquels est arrivé Yandervelde : il me semble qu’il y aurait eu de la présomption de ma part à venir, moi étranger, en dire plus sur la situation agraire en France et en Belgique, m’adressant à un public français et belge, que je n’en ai dit au public allemand.

Je dois au contraire prier mes lecteurs d’être indulgents quand je traite de faits relatifsàla France ; sans la Statisti que Agricole de la France , si détaillée et si excellemment

PRÉFACE

rédigée, je n'aurais pas osé parler dans l’édition française de faits tellement plus voisins de mes lecteurs français que de moi. En général je n’ai traité de faits se rapportant à la France que là où ils confirment ou illustrent des résultats que j’ai trouvés ailleurs.

Ce n’est que la première partie de mon livre qui est présentée ici au public français. J'hésite à lui présenter aussi la seconde, bien qu’elle en forme le complément nécessaire : elle tire lesjmnséquences pratiques des théories •développées dans cette première partie, et tente de. fixer la politique agraire de la Démocratie Socialiste allemande, mais seulement de la Démocratie Socialiste allemande, non de la Démocratie Socialiste internationale.

Ici encore nous rencontrons la différence mentionnée plus haut entre les états et les tendances. Le théoricien doit rechercher les tendances générales de l’évolution sociale ; la politique pratique doit partir des états particuliers qu’il trouve devant lui. Les tendances de l’évolution sociale, aussi celles de l’évolution agricole, sont dans tous les pays civilisés essentiellement les mômes, mais les états qu’elles ont créés sont extrêmement différents dans les divers pays, et même dans les diverses parties d’un même pays, en raison des différences de situation géographique, de climat, de configuration du sol, de passé historique et, par suite, de puissance des différentes classes sociales, etc...

C’est pourquoi il est bien possible de donner une théorie universellement vraie de Dévolution agraire, mais non un programme agraire international. Et si j’étais obligé, dans la partie théorique, d’étendre mes investigations au delà de l’Allemagne, je devais, d’après le but même de la partie pratique, m’en tenir à un pays particulier, celui qui est le plus près de moi.

VI PRÉFACE

Cette partie pratique peut-elle avoir de l’intérêt pour un public non allemand, et dans quelle mesure ? C’est ce dont je ne puis décider.

Je ne puis non plus décider si mes critiques ont raison de dire que la seconde partie aplus de prix que la première. Je suis de l’avis opposé, mais un auteur ne mesure pas ses préférences pour ses diverses œuvres d’après leur mérite respectif, mais d’après la peine qu’elles lui ont coûtée, et la première partie m’a obligé à résoudre des problèmes beaucoup plus difficiles, beaucoup plus compliqués que la seconde, dans laquelle il s’agit de faits relativement simples. En outre je devais, dans la première, me frayer souvent moi-même mon chemin, tandis que clans la seconde je pouvais, la plupart du temps, suivre des chemins fréquentés.

La seconde partie est pour cette raison beaucoup plus claire et plus facile à comprendre que la première ; mais la préférence qu’ont pour elle un grand nombre de mes critiques, et surtout de mes critiques socialistes, pourrait bien provenir aussi de ce que précisément elle est pratique et donne les moyens d’une activité pratique et cl’une propagande pratique. Aussi bien ce sont bien plus des besoins pratiques que des besoins théoriques qui font que l’on se sent porté aujourd’hui à s’occuper de la question agraire, et ceux précisément d’entre mes critiques qui m’ont le plus reproché mon parti pris marxiste sont ceux qui sont le plus remplis du besoin de gagner les paysans à leur parti. J’ai cherché à m’affranchir de ce besoin avant d’entreprendre mes recherches ; je les ai faites sans me soucier de savoir quelles conséquences il faudrait en tirer touchant les relations de mon parti avec les paysans, et je vois en cela une condition me permettant d’avoir, dans la question agraire, une plus grande

PRÉFACE

impartialité théorique que les critiques dont j’ai parlé.

Plus mes lecteurs feront abstraction, clans la lecture des pages qui suivent, de l’action possible de quelques propositions sur les relations pratiques entre le socialisme et la classe des paysans, mieux ce sera pour moi et pour mon livre.

Celui-ci n’est pas le premier ouvrage avec lequel je me présente devant le public français. 11 y a quelques mois déjà a paru en français un asëez long écrit de polémique contre Bernstein (Le Marxisme et son Critique Bernstein ). J’aurais préféré pouvoir parler d’abord au public français au moyen du présent volume. Puisse-t-il du moins apporter la preuve que le travail positif me plaît plus que la lutte contre des camarades dont les opinions ne sont point les miennes, lutte que je n’accepte • qu’à contre cœur, et quand je suis provoqué. Dans le présent écrit je me suis abstenu de toute polémique, bien que les occasions de polémique fussent nombreuses.

Un proverbe italien dit : traduttore iraditore . Je ne puis confirmer la vérité de ce proverbe. Je dois en particulier à mes traducteurs français de grands remerciements. Si mon livre devait rencontrer quelques succès auprès du public français, je n’en devrais pas la moindre part au soin et à la conscience avec lesquels MM. Edgard Milhaud et Camille Polack l’ont traduit en français.

Berlin, avril 1900.

K. Kautsky.

Page 1