IX. — DIFFICULTÉS DE L’AGRICULTURE INDUSTRIELLE
éducation défectueuse, et le plus dur esclavage est le couronnement de cette existence semée d’épines qui généralement finit dans le délaissement (1) ».
L’ouvrier peut plus facilement à la ville qu’à la campagne non seulement fonder un ménage à lui, contracter un mariage et créer une famille, mais encore agir en citoyen quand il a fini son travail, s’entendre avec ceux qui partagent ses idées ; il peut en outre conquérir de meilleures conditions de travail et d’existence, grâce à la puissance de l’organisation, et par sa participation à la vie de la commune et de l’Etat.
Cela aussi attire à la ville l’ouvrier de la campagne.
Il existe encore d’autres motifs. Plus l'exploitation agricole devient intensive, plus irrégulière est l’occupation qu’elle offre à ses ouvriers. Tandis que quelques machines diminuent sensiblement le nombre des bras occupés, comme la batteuse qui rend inutiles une partie des ouvriers autrefois employés en hiver, d’autres exigent précisément une plus grande dépense de travail, telle semoir à drill. L’exploitation par assolement entraîne la nécessité de cultiver des plantes telles que la pomme de terre, la rave, le chou, qui pendant leur végétation réclament à plusieurs reprises des soins spéciaux ; il faut les sarcler, les piocher, les mettre en tas, etc. La culture intensive a donc en général une tendance à diminuer le nombre des ouvriers qu’elle emploie en hiver et à demander en revanche plus d’ouvriers en été, les surfaces cultivées restant les mêmes. C’est ce qui conduit d’une part à réduire autant que possible le nombre des domestiques et des ouvriers engagés qu’il faut nourrir pendant toute l’année, et d'autre part à employer d’une manière de plus en plus irrégulière des salariés libres. Cette insécu-
(1) Johann M. Filzer, Anschauungen iiber die Entwicklung der menschlichen Gesellschaft... mit besonderer Berücksichtigung des Banernstandes. p. 161, 1G2.
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rité croissante de l’existence dans des régions ou l'agriculture est la seule source de. revenus doit pousser les ouvriers agricoles à la ville où ils ne trouvent pas non plus des places très sures, mais où ils ont plus de chance de trouver d’un côté ou de l’autre quelque occupation.
L’émigration dans les contrées industrielles et dans les villes, devient un phénomène de plus en plus général à mesure que le commerce se développe, que les relations deviennent plus faciles entre la ville et la campagne, que le travailleur des champs connaît mieux la situation de la ville et qu'il y va plus facilement.
Que les relations entre la ville et la campagne, entre le centre de production et le marché deviennent de plus en plus faciles, c’est là une condition essentielle de la prospérité de la production intensive de l'agriculture. Tous les agriculteurs doivent s’efforcer avec la plus grande ardeur d’obtenir dans les chemins de fer et dans le service postal des perfectionnements, et l'extension des services. Mais cette meme poste, qui leur apporte, avec des renseignements sur les cours du marché, des lettres d’affaires, apporte aussi au travailleur des champs les lettres d’un parent de la ville, qui est ravi d’avoir échappé à l’esclavage de la campagne; elle lui apporte des journaux, à vrai dire seulementles journaux bien pensants ; mais plus ces journaux sont « bien pensants », plus ils- font ressortir la vie de délices des ouvriers de la ville, pour critiquer leurs exigences, et plus ils font venir l’eau à la bouche des malheureux ouvriers agricoles. Et ce même chemin de fer qui apporte au paysan des machines et de l’engrais chimique et apporte au consommateur de la ville son blé, sônbétail, son beurre, lui enlève aussi tous ceux qui Taident à fournir ses produits.
Le militarisme, qui attire les jeunes gens de la campagne’ à la ville et lès familiarise avec la vie de la ville, a les memes effets. Celui qui va à la caserne n’est pas enlevé à l’agriculture pour deux ans seulement, mais sou-
DIFFICULTÉS DE L AGRICULTURE INDUSTRIELLE
vent pour toujours. Aussi est-il très étrange de voir parmi les plus énergiques défenseurs du militarisme les grands propriétaires fonciers et les grands paysans, qui ont précisément le plus à en souffrir.
Les ouvriers qui ne possèdent rien, et parmi eux, au premier rang, les célibataires sont ceux qui abandonnent le plus aisément la campagne. Mais plus deviennent écrasantes pour l'agriculture les charges que font peser sur elle les impôts, les dettes, l’épuisement du sol; plus la concurrence entre l'exploitation paysanne et la grande exploitation (ou l’exploitation d’outre-mer, dont il nous reste encore à parler) passe à l’état aigu ; plus on est forcé, pour soutenir la concurrence, de se surmener, de négliger tous les besoins de la civilisation, parfois même les simples besoins de l’existence, de se dégrader volontairement jusqu’à la barbarie,, et plus la glèbe perd tout pouvoir pour enchaîner au sol le paysan lui-même, plus l’émigration vers la ville devient la loi aussi parmi les petits paysans.
Cette émigration dépasse déjà l’augmentation naturelle de la population et produit une diminution absolue de la population agricole. De J 882 à 1895, le nombre des exploitations dans l’Empire allemand s'est élevé de 5276 844 à 5558317. Les surfaces de terres exploitées ont passé de 31 868 972 hectares à 32517 941 hectares. Mais la population vivant de l’agriculture a diminué dans le même espace de temps de 19 225 455 à 18 501 307 personnes, c’est-à-dire de 724148 têtes. Et cette diminution atteint les régions de petite propriété paysanne comme les régions de grande propriété paysanne et les régions de latifundia ; elle a lieu dans toutes les provinces de l’Etat prussien et dans tous les Etats importants de l’Empire, sauf dans le Brunswik où l’on constate une augmentation de 120 062 à 125 411.
Le nombre des ouvriers salariés s’élevait en Allemagne :
Le même phénomène a lieu en France. Le rapport de la population agricole à la population totale s’est déplacé de la façon suivante :
Désignation
Agriculture Industrie .
Commerce
Diminution ( — ) ou
accroissement(-4-)
Année
Habitants
agricoles
Habitants
non
agricoles
Sur la population totale
la population agricole s’élevait à
l’agriculture dans la société capitaliste
On peut traduire sous une autre forme cette diminution de la population agricole, en calculant sa densité kilométrique de 1876 à 1891. Voici les résultats obtenus :
Densité kilométrique de la population
Années
Superficie totale
agricole
non agricole
totale
kilomètres carrés
habitants
habitants
habitants
La diminution du nombre des salariés était encore plus grande qu’en Allemagne.
C’est en Angleterre, pays de grande exploitation agricole très développée et de grandes cités, que la diminution a été le plus marquée. Le nombre de salariés agricoles, était, en 1861, de 1 163 227 ; en 1871, de 996642; en 1881, de 890174; en 1891, de 798912. Il avait diminué, en trente ans, de 364315, soit 31,3 0/0, presque un tiers.
Mais dans ces nombres la perte que subit l’agriculture ne se manifeste pas encore complètement. Nous avons déjà fait remarquer que ce sont surtout les jeunes gens indépendants qui s’en vont, les enfants et les vieillards restent. Cela est vrai de Témigration périodique comme de l'émigration sans idée de retour. Mais qu’estce à dire, sinon qu’en même temps que la population agricole diminue en nombre, sa capacité s’amoindrit.