XI. — REGARD SUR L’AVENIR
agricole déchoit. L’agriculture pure cesse, dans la société capitaliste, de former un élément de bien-être ; mais en même temps disparaît pour la classe des paysans la possibilité de retrouver jamais la prospérité.
De même que la population agricole du temps féodal, ces éléments sont arrivés dans une impasse, dont ils ne peuvent sortir par eux-mêmes, dans laquelle ils se serrent, toujours plus anxieux et plus désespérés. Comme à la fin du xvne siècle il faudra que ce soit cette fois encore la population révolutionnaire des villes qui les affranchisse et leur ouvre la voie de leur développement ultérieur.
Pendant que le mode de production capitaliste accroît visiblement les difficultés de la formation d’une classe révolutionnaire, il le favorise dans les villes. 11 concentre en elles les masses ouvrières, crée les conditions favorables de leur organisation, de leur évolution mentale, de leur lutte de classe. Il dépeuple la campagne, disperse les ouvriers ruraux sur de vastes surfaces, lés isole, leur ravit tout moyen de développement mental et de résistance à l’exploitation. Il concentre dans les villes les capitaux en des mains toujours moins nombreuses, et pousse ainsi littéralement à l’expropriation des expropriateurs. Dans l’agriculture il ne conduit que partiellement à la ^concentration des exploitations, il conduit d'un autre côté à leur morcellement. Dans son progrès le mode de production capitaliste fait dans chaque pays, tôt ou tard, de l’industrie une industrie d’exportation à laquelle le marché intérieur ne suffit plus, qui produit pour l’ensemble du marché international. Dans la même mesure l’agriculture pure devient une forme de production qui ne peut même pas rester maîtresse du marché national, dont l’importance, comparée à la production internationale, s’efface toujours davantage.
Donc, plus les formes capitalistes de propriété et d’appropriation et les intérêts capitalistes s’opposent aux be-
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soins de l'agriculture, plus ils lui imposent de charges et l’abaissent même, plus la destruction des formes capitalistes, l'écrasement des intérêts capitalistes deviennent de pressantes nécessités, et moins elle est en état de faire sortir de soi les forces et les germes d’organisation nécessaires, plus elle a besoin d’une impulsion donnée parles forces révolutionnaires de l'industrie.
Et cette impulsion ne fera pas défaut. Le prolétariat industriel ne peut pas s’affranchir lui-même sans affranchir en même temps la population agricole.
La société humaine est un organisme, organisme différent de l’animal ou de la plante, mais néanmoins un organisme, et non pas un simple agrégat d individus, et à titre d’organisme elle doit être organisée d’une manière unitaire. C’est une absurdité de croire que dans une société une partie puisse se développer dans une direction, et une autre partie, tout aussi importante, dans la direction opposée. La société ne peut se développer qu’en un seul sens. Mais il n’est pas nécessaire que chaque partie de l’organisme tire de soi-même la force motrice nécessaire à son évolution ; il suffit qu’une portion de 1 organisme produise les forces nécessaires pour la collectivité.
Si l'évolution de la grande industrie va dans le sens du socialisme et si la grande industrie est dans la société actuelle la puissance dominante, elle saisira pour le socialisme et adaptera à ses besoins aussi les domaines qui ne sont pas susceptibles de créer d’eux-mêmes les conditions préliminaires de cette révolution. 11 faut qu elle fasse cela, dans son propre intérêt, dans l’intérêt de l’unité, de l'harmonie de la société.
Personne ne pourrait prononcer pour la société moderne un pronostic plus malheureux que ces économistes bourgeois qui proclament d’un ton de triomphe : le chemin de l’industrie peut conduire au socialisme, le chemin de l’agriculture mène à 1’ «individualisme ». Si cela était vrai et si l’agriculture se montrait assez forte
REGARD SUR l'aVeNIR
pour se défendre du socialisme sans pouvoir cependant imposer « l’individualisme » à l'industrie, cela ne serait pas le salut; mais la ruine de la société, la guerre civile en permanence .
Par bonheur pour la société humaine, cette dernière ancre de salut de l’exploitation capitaliste ne trouve pas de sol auquel elle puisse se fixer.
h) Les Eléments cle V Agriculture Socialiste.
Nous partons de ce principe que l’évolution de l’industrie moderne conduit nécessairement au socialisme. Pour en fournir la preuve, il faudrait un livre entier; -cette preuve a été déjà donnée dans les œuvres fondamentales du socialisme scientifique; surtout dans le « Capital. » Nous ne voulons ici que chercher à indiquer dune manière un peu concrète comment la conquête de la puissance politique par le prolétariat et la socialisation de l’industrie qui s’ensuivra doit nécessairement agir sur l’agriculture.
Nous disons intentionnellement socialisation et non étatisation de l’industrie. Laissons ici tout à fait de côté la question de savoir si une société socialiste peut être un état; dans ses commencements elle le sera nécessairement; la puissance de l’Etat doit être précisément le levier le plus puissant de la révolution sociale. Mais cette révolution; à parler avec exactitude, ne signifie nullement Y étatisation, mais seulement la socialisation de l’ensemble de la production et des moyens de production ; ils doivent cesser d’être propriété privée et devenir propriété sociale; mais c’est une chose qui dépend de leur importance sociale, de savoir à quelle société ils seront attribués. Les moyens de production qui servent à des besoins locaux, comme par exemple
4oi l'agriculture dans la société capitaliste
les boulangeries, les établissements d'éclairage, lestramways, entreront plutôt dans le domaine de la propriété communale que dans celui de la propriété de l'Etat, tandis que d’autre part une série de moyens de production (dont font naturellement partie les moyens de communication), ayant une importance internationale, pourront naturellement devenir propriété internationale, comme par exemple le Canal de Suez ou de Panama. Les moyens de production essentiels entreront assurément dans le domaine de la propriété de l’Etat, l’Etat moderne pouvant d’ailleurs fournir les cadres de la société socialiste aussi bien que créer les conditions au moyen desquelles des exploitations communales ou coopératives deviendront des organes de la production socialiste.
Bien que la socialisation ne s’étende tout d’abord qu’à la grande industrie capitaliste, il est clair qu’elle transforme aussi par là en ouvriers sociaux, même si elle ne touche pas le moins du monde à leur propriété foncière,, les agriculteurs qui ne peuvent pas vivre de l’agriculture seule, qui sont réduits à se faire d’autres revenus. Du fait de la socialisation des mines et des briqueteries, par exemple, les centaines de milliers de petits propriétaires qui sont réduits à travailler dans les mines ou dans les briqueteries pour couvrir le déficit de leur exploitation agricole deviennentd’ouvriers salariés d’entreprises capitalistes ouvriers de la société. D'autre part, sans aucune expropriation, par suite de la simple socialisation des sucreries, les paysans cultivateurs de betteraves deviennent de travailleurs parcellaires ( Theilarbeiter ) d’une entreprise capitaliste travailleurs parcellaires d’une entreprise sociale. Il en est de même de la situation des producteursde lait vis-à-vis des fabriques de beurre et de fromage, qui reçoivent nécessairement chaque jour un caractère plusnettement capitaliste, etc. Mais la socialisation des grandesexploitations industrielles doit nécessairement, en les
REGARD SUR L’ AVENIR
unissant en une seule main, transformer aussi en travailleurs parcellaires de la production sociale les agriculteurs qui aujourd’hui, sous le régime de la libre concurrence, se présentent au marché en producteurs indépendants. Si toutes les brasseries sont unies en une seule main, les producteurs de houblon et d’orge se trouvent de ce seul fait, vis-à-vis des brasseries, dans la même situation que les cultivateurs de betteraves vis-àvis des sucreries. Les relations des producteurs de céréales et des moulins sociaux, des vignerons et des caves sociales, etc. doivent revêtir le même caractère.
Aujourd’hui déjà la dépendance de la production rurale vis-à-vis des grandes exploitations de ce genre est considérable ; leur transformation de propriété capitaliste en propriété sociale doit donc constituer pour f agriculteur, surtout pour le petit, un affranchissement, de même que la socialisation des mines, etc. constitue un affranchissement pour le petit cultivateur faisant dans les mines du travail salarié.
En même temps que l’agriculture s’industrialise de plus en plus, la rente foncière prend de plus en plus une existence indépendante vis-à-vis du profit du capital, et la propriété foncière prend une existence indépendante vis-à-vis de l'agriculture, d’une part sous la forme du fermage, d’autre part, sous celle de l’endettement hypothécaire. Un régime prolétarien doit absolument conduire à la socialisation de la propriété foncière sous ses deux formes, à la socialisation du sol donné à ferme et des hypothèques. Plus la grande propriété foncière est développée (dans les pays où règne le système du fermage) et plus les dettes hypothécaires sont concentrées en peu de mains, plus ce processus sera lui aussi, tout aussi bien que la socialisation des industries agricoles, considéré par les agriculteurs comme un affranchissement.
Mais enfin un régime prolétarien doit aussi conduire à la socialisation des grandes exploitations agricoles qui
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reposent sur l’exploitation d'ouvriers salariés. Il est exact que la grande exploitation n’est pas en progrès dans l’agriculture de la môme façon que dans l'industrie! Mais il est radicalement faux d’attendre un remplacement de la grande exploitation par l’exploitation paysanne. Grande exploitation et petite exploitation sont conditions l’une de l’autre dans l’agriculture capitaliste.
Sans doute la grande exploitation, à la campagne, souffre plus que la petite exploitation, de l’émigration des ruraux vers les villes, mais la famille paysanne commence elle aussi de ce fait à se dissoudre, et elle ne dispose pas des moyens de remédier, du moins à quelque degré, en employant plus de machines, au manque de bras. Et bien que la crise agraire exproprie les grands propriétaires fonciers pauvres en capitaux plutôt que les paysans, l'accumulation toujours plus rapide du capital produit assez de capitalistes sachant tirer profit de l’union de l’exploitation agricole et de l’exploitation industrielle, ce qui ne leur est naturellement possible que dans le cadre de la grande exploitation, et non de l’exploitation paysanne.
Donc, si peu que nous devions compter dans l’agriculture sur une rapide absorption des petites propriétés par les grandes, nous avons encore moins de raisons d’attendre le processus opposé. La statistique ne nous montre en fait que d’infimes modifications dans le rapport des diverses catégories de grandeurs, modifications qui s’expliquent pour la plupart par des changements dans les modes d’exploitation — plus grande intensité de l’exploitation — et non par une régression économique. Si en Allemagne la partie de la surface cultivée appartenant aux exploitations qui comprennent plus de 50 hectares est tombée,, dans la période de 1882 à 1895, de 33 00 0/o à 32 56 O/o, c’est-à-dire d’un peu moins d’un demi pour cent, en France la partie de la surface cultivée appartenant aux
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exploitations occupant plus de 40 hectares s'est accrue, dans la période de 1882 à 1892, de 44 96 0/q à 45 56 O'o, c’est-à-dire d'un demi pour cent.
Ce sont des différences insignifiantes. Mais ici comme là la grande propriété occupe une partie tout à fait considérable du sol; ici presque un tiers, là presque la moitié. Ces exploitations ne concernaient en France, en 1882, que 142 000 propriétaires (sur 5 672 000 agriculteurs, par suite, 2,51 0/0; en 1892, que 139 000 propriétaires sur 5 703 000, par suite, 2,42 0/0); en Allemagne, en 1882, 66 614 (sur 5276 344 agriculteurs, par suite 1,20 0/0), en 1893, 67 185 (sur 5 558 317, par suite 1,21 0/0). Que ces exploitations doivent se transformer en propriété sociale quand la continuation du système du salariat sera rendue impossible, c’est ce qui ne fait aucun doute. Mais cela suffira pour que la société dispose de plus d’un tiers, d’une portion allant jusqu’à la moitié du sol cultivé.
La grande surface qui appartient à la grande exploitation agricole, dont le caractère capitaliste se développe de plus en plus, l’importance croissante des fermes et des hypothèques, l’industrialisation de l’agriculture, tels sont les éléments qui préparent le sol à la socialisation de la production agricole, qui doit résulter de la domination du prolétariat avec autant de certitude que la socialisation de la production industrielle, avec laquelle elle se combine de plus en plus pour former une unité plus haute.
En même temps que ces éléments sociaux d’une agriculture socialiste se développent aussi ses éléments techniques. Nous avons vu comment la science moderne et la technique moderne s’emparent de l’agriculture et la transforment, et comment la grande exploitation agricole moderne atteint son point culminant dans le latifundium capitaliste, dont nous avons donné une exposition détaillée (au chapitre VII). Mais de même que, au siècle
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dernier, la technique parfaite de l’agriculture anglaise ne pouvait réussir que dans quelques biens qui ne subissaient pas la pression destructive de la propriété féodale, de même la technique moderne ne peut se développer que dans quelques biens. Il faut encore une révolution pour la généraliser et pour abattre sur la route de l’évolution les obstacles qui font languir l’agriculture après de courtes périodes d’essor. La victoire du prolétariat signifie la suppression du militarisme et de la centralisation dans les grands foyers urbains. J, a socialisation des grands biens les délivrera des charges du droit d’hérédité et de l'absentéisme. Mais le remplacement de l’esclavage du salaire par le travail de libres coopérateurs apportera aussi aux grandes exploitations rurales cet élément de prospérité qui est le plus important pour elles et dont l'absence entrave le plus aujourd’hui leur développement : des travailleurs suffisamment nombreux , intelligents , bien disposés et diligents.
L’émigration vers les villes cesse aussitôt que le travailleur trouve à la campagne un travail suffisant et que celui-ci lui procure le même bien-être, les mêmes conditions de civilisation que le travail urbain. Elle cesse d’autant plus que l’industrie s’unit davantage à l’agriculture et qu’à la production de marchandises et au commerce, qui tendent à la centralisation dans les grandes villes, se substitue la production par la société et pour la société, ce qui rend possible une distribution uniforme des établissements industriels sur tout le territoire et permet ainsi de mettre un terme à l’agglomération meurtrière de la population dans les grandes villes. L’alliance de l’industrie et de l’agriculture, qui réapparaît d’abord sous la forme la plus humble dans le travail industriel salarié des petits paysans, qui se manifeste déjà plus parfaite clans les entreprises industrielles de l’agriculture cjui exploitent ses produits bruts, et qui atteint aujourd’hui son point culminant dans le latifundium mo-
REGARD SUR L’AVENIR
derne; deviendra alors la loi universelle de l'ensemble de la production sociale.
La petite exploitation agricole indépendante perdra alors son dernier point d’appui. Nous avons étudié les trois formes sous lesquelles elle se maintient aujourd’hui, nous avons vu qu’elle se maintient par des revenus accessoires d’ordre industriel, par le travail salarié dans de grandes exploitations agricoles, et, là où ces deux moyens font défaut, où le petit paysan reste purement agriculteur, où il s’oppose à la grande exploitation non comme ouvrier salarié mais comme concurrent, parle surtravail et la sous-consommation, parla barbarie , comme dit Marx. Par suite de la transformation des exploitations capitalistes en propriété sociale, les petites exploitations agricoles du premier genre comme celles du second tombent dans la dépendance de la production sociale, qui les absorbe ou s’en fait des annexes.
Mais les petites exploitations indépendantes, purement agricoles, perdent alors toute attraction pour leurs propriétaires. Aujourd’hui déjà la situation du prolétariat urbain est tellement supérieure à la situation barbare des petits paysans, que la jeune génération paysanne quitte les champs aussi bien que la classe des salariés ruraux. Si de tout côté, au tour d’elle, paraissent des latifundia socialistes, cultivés non plus par de misérables esclaves du salaire, mais par de riches coopératives d’hommes libres, joyeux, l’abandon du lopin de terre pour gagner la ville deviendra l’abandon bien plus rapide encore du lopin de terre pour gagner la grande exploitation coopérative, et la barbarie sera chassée des dernières forteresses dans lesquelles elle se retranche et reste inaccessible, au milieu de la civilisation.
La grande exploitation socialiste n'expropriera pas le petit paysan, elle l’arrachera à l'enfer auquel l’enchaîne aujourd’hui sa propriété privée.
L’évolution sociale va finalement, dans l’agriculture,
460 l’agricülture dans la société capitaliste
dans le même sens que dans l’industrie. Les besoins sociaux comme les conditions sociales poussent ici comme là à la grande exploitation sociale, dont la plus liante forme associe l’agriculture et l’industrie en une solide unité.
TABLE DES MATIÈRES