XI. — REGARD SUR L* AVENIR
produit, et moins les capitalistes usuriers ont intérêt à exproprier les paysans endettés ; de la vente aux enchères ils ont à craindre non seulement la perte de leurs intérêts, mais même d’une partie de leur capital. Au lieu de l’accélérer, ils cherchent à le retarder en accordant des délais de paiement pour les intérêts, en faisant même souvent de nouvelles avances de fonds — tout comme en Angleterre les landlords les plus cupides et les plus durs se virent forcés à accorder des délais pour le paiement des fermages dus, à abaisser les fermages pour l’avenir, à se charger eux-mêmes des améliorations.
Ainsi par exemple dans l’enquête faite par la Société de politique sociale sur la situation des paysans, le propriétaire Winkelmann, de Westphalie, déclare : « Etant donné l’opiniâtreté avec laquelle le paysan de ce pays tient à son héritage, beaucoup d’usuriers trouvent plus avantageux de faire travailler le paysan pour eux et de lui prendre, à part ce qui est strictement nécessaire à son existence, tout le produit de son travail, que d’entrer dans la voie de ventes aux enchères douteuses. Dans beaucoup de nos pauvres contrées de montagnes les acheteurè font d’ailleurs déjà défaut (1). »
L’endettement des paysans, qui est essentiellement un obstacle à la transformation profonde des conditions de la production rurale, ne signifie pas toujours une révolution dans les conditions de la propriété rurale. A ce dernier point de vue encore la crise agraire, pour le moment, laisse passer au second plan ses côtés révolutionnaires. Mais tout nouveau changement important dans les conditions de la production trouvera dans l’endettement du sol un levier qui lui facilitera l’adaptation des conditions de propriété aux conditions de production.
Où devons-nous chercher le moteur qui rendra nécessaire ce changement dans le mode de production?
La réponse, après nos développements précédents, ne peut pas donner beaucoup de peine. L 'industrie forme le ressort non seulement de sa propre évolution, mais encore de l’évolution agricole. Nous avons vu que ce fut l’industrie urbaine qui brisa l’unité de l’industrie et de l'agriculture à la campagne, qui fit du rural un pur agriculteur, un producteur de marchandises dépendant des caprices du marché, qui créa la possibilité de sa prolétarisation.
Nous avons trouvé de plus que l’agriculture du temps féodal aboutit à une impasse, dont elle ne pouvait sortir par ses propres forces. Ce fut l’industrie urbaine qui créa les forces révolutionnaires qui durent et qui purent abattre le régime féodal et ouvrir ainsi des voies nouvelles non seulement à l’industrie, mais aussi à l’agriculture.
Ce fut l’industrie qui produisit alors les conditions techniques et scientifiques de l’agriculture nouvelle, rationnelle, qui la révolutionna par les machines et les engrais artificiels, par le microscope et le laboratoire de chimie, et établit ainsi la supériorité de la grande exploitation capitaliste sur la petite exploitation paysanne.
Mais, en même temps qu’elle créait une différence qualitative entre la grande et la petite exploitation, la même évolution économique créa encore une autre différence : la différence des exploitations qui servent seulement aux besoins propres du ménage et de celles qui produisent surtout, ou du moins pour une part essentielle, pour le marché. Les unes comme les autres sont soumises à l’industrie, mais de manières différentes. Les premières sont dans la nécessité de se procurer de l’argent par la vente de forces de travail sous forme de travail salarié ou d’industrie domestique, ce qui met les petits agriculteurs toujours davantage sous la dépendance de l’industrie et les rapproche toujours plus de la situation des prolétaires industriels. Mais les exploitations pro-
Xï. — REGARD SUR L’AVENIR
ductives de marchandises se voient également de pins en plus réduites à la nécessité de chercher dans l’industrie d’autres sources de revenus. Au progrès technique est bien inhérente la tendance à la diminution des frais de production, mais cette tendance, dans l’agriculture capitalisé, est plus que paralysée par des tendances contraires, qui lui imposent des charges toujours plus lourdes : accroissement de la rente foncière, et par suite, ici des fermages, là de l’endettement hypothécaire, développement de ce dernier ou du morcellement du sol par le droit d’hérédité, accroissement de l’épuisement de la campagne parla ville, par suite du militarisme, des impôts, de l 'absentéisme, etc., dépouillement du sol, sensibilité croissante des plantes cultivées et des animaux domestiques, enfin absorption croissante de la classe ouvrière rurale par l’industrie, tels sont les facteurs qui, par leur concours, malgré le progrès technique, font hausser toujours davantage les frais de production dans l’agriculture. Cela conduit tout d’abord à un accroissement général et constant du prix des denrées de première nécessité, mais aussi à une accentuation de l’antagonisme de la ville et de la campagne, de la grande propriété foncière et de la masse des consommateurs.
Mais la même évolution industrielle qui a créé cette situation agricole continue à la transformer par le développement des relations internationales et produit la concurrence des denrées d’outre-mer. Là oii la propriété n’est pas assez forte, elle s’abat sur elle de tout son poids, comme en Angleterre, mais elle atténue précisément par là l’antagonisme de la propriété foncière et de la masse des consommateurs. Là ou la propriété foncière peut faire la loi à la puissance de l’Etat, elle tente, par un renchérissement artificiel des denrées, de ramener les prix à l’ancien niveau des frais de production, ce qui, dans l’état présent des relations internationales et delà concurrence internationale, ne lui réussit jamais et ne
l’agriculture dans la société capitaliste
peut jamais lui réussir que d’une manière insuffisante, et a seulement pour résultat d’accroître davantage encore l’antagonisme déjà si marqué de la grande propriété foncière et de la masse des consommateurs, en particulier du prolétariat.
Mais, à côté de la propriété foncière, l’agriculture souffre aussi, naturellement là surtout où l’agriculteur est en même temps le propriétaire foncier en titre ; elle recourt aux méthodes de production les plus différentes pour adapter la production aux nouvelles conditions, retourne ici à l’ancienne exploitation extensive de pâturages, et procède là à l’exploitation la plus intensive de jardins, mais trouve partout à la fin comme moyen le plus rationnel l’alliance de l’industrie et de l'agriculture.
C’est ainsi que le mode de production moderne retourne — sous deux formes assurément, sous celle du travail industriel salarié du petit paysan et sous celle de l’industrie agricole du grand agriculteur — à la fin du processus dialectique, à son point de départ : à la suppression de la séparation de T industrie et de V agriculture. Mais si dans l’exploitation paysanne primitive l’agriculture était, au point de vue économique, l’élément décisif et directeur, ce rapport s’est actuellement renversé. C’est la grande industrie capitaliste qui règne, et l’agriculture doit suivre ses ordres, s’adapter à ses besoins. La direction de l’évolution industrielle sert de règle à l’évolution agricole. La première est-elle tournée vers le socialisme? la seconde doit se tourner aussi vers lui.
Mais dans les régions qui restent purement agricoles, qui, par suite de leur configuration géographique ou du caractère de leurs habitants, sont inaccessibles et restent fermées à l’industrie, la population décline au point de vue du nombre, de la force, de l’intelligence, du bienêtre, et en même temps le sol s’appauvrit, l’exploitation