LE PARTI SOCIALISTE A-T-IL BL'SOIN D UN PROGRAMME AGRAIRE
a) Aux champs .
Le fait qui ressort le plus clairement de ce qui a été exposé dans la première partie de cet ouvrage, est que l’industrie devient le facteur essentiel de la vie sociale tout entière, que l’agriculture perd relativement de plus en plus de son importance, qu’elle cède de plus en plus de terrains à l'industrie, et que dans ceux-là mômes qu’elle conserve encore, elle devient de plus en plus tributaire de l’industrie. Et si le parti socialiste peut avoir grand espoir de vaincre, ce n’est pas seulement parce que le prolétariat grandit en forces, mais aussi parce que l’industrie devient de plus en plus puissante dans la société.
Il serait cependant insensé d’en conclure que le parti socialiste, ou si l’on préfère, le prolétariat, dans ça lutte pour son émancipation, n’a plus désormais à s’occuper de l’agriculture. Le prolétariat est l’héritier de la société actuelle, il a tout intérêt que son héritage soit Kautsky t
aussi riche que possible. Or, quels que puissent être les rapports entre l’industrie et 1 agriculture, le sol restera toujours la base de toute société humaine, sa force productive sera toujours un facteur essentiel de la quantité de travail dont la société aura besoin pour subsister, sa nature exercera toujours une influence décisive sur le caractère physique et sur F intelligence de la population qui l’habite.
Mais ce n'est pas seulement en vue delà société future qu’il importe au prolétariat de s’intéresser à 1 état de l’agriculture ; c’est aussi une nécessité de l'heure présente. La hausse ou la baisse de prix des subsistances n’est pas du tout chose indifférente pour le prolétariat, car le salaire ne suit*pas les fluctuations des prix aussi exactement que l’admettait la théorie de la loi d’airain des salaires. Il n’est pas du tout indifférent à la lutte de classe que mène le prolétariat, que les populations rurales soient misérables, ignorantes, abêties, ou qu’elles ne le soient pas. Même si le parti socialiste voulait ne se préoccuper que des questions d’ordre industriel, il serait encore forcé de s’intéresser à 1 agriculture, à cause de l’importance toujours plus grande qu’ont prise les questions agraires dans toute la vie politique des peuples modernes. Fait remarquable : L’agriculture gagne en importance polilir/ue ce qu’elle perd eu importance économique par rapport à l'industrie, et ce phénomène se produit non seulement là où dominent les domaines des hobereaux, mais là aussi où domine la propriété paysanne, non seulement à l’est de l’Elbe, mais aussi en Bavière ; non seulement dans les pays de l’absolutisme, mais aussi dans les pays démocratiques, en Russie, en Autriche et en Allemàgne, comme en France et en Suisse. Cette apparente opposition entre l'importance économique et l’importance politique s’explique si nous nous rappelons que partout la propriété privée du sol se Irouve bien plus lot que la propriété privée de tout
d’un programme agraire ?
autre moyen de production en opposition irréductible avec le mode de production existant et engendre bien plus vite une situation mal assise et intolérable. Mais les classes intéressées dans ce conflit sont précisément celles qui constituaient jusqu’à ce jour les plus fermes soutiens de l’ordre politique et social actuel : ou bien elles forment elles-mêmes les classes dirigeantes, ou bien ces classes assurent la conservation de leurs plus chers intérêts. Il n’est donc pas étonnant que les questions agraires préoccupent si vivement dans les Etats civilisés les hommes qui dirigent la vie politique.
En agissant ainsi, ils ne songent pas au salut de l’agriculture, mais à celui des « classes conservatrices », dont les conditions d’existence sont devenues incompatibles avec les conditions modernes de la production. C’est à la vérité vouloir concilier ce qui est inconciliable, et la tentative ne devient pas plus rationnelle parce que c’est précisément dans l'agriculture que les conditions intellectuelles et économiques d’un mode perfectionné de production sont moins développées que dans l’industrie.
En présence de tous ces faits, il n’y a pas lieu de s’étonner que l’agitation agraire, à mesure qu’elle se développe, donne naissance au charlatanisme le plus insensé, que les classes dirigeantes prennent au sérieux ; celui qui veut venir utilement en aide aux populations agricoles, a besoin de beaucoup de clarté et d'une grande force de persuasion pour être écouté à côté de tous ces marchands d’orviétan. Cela seul suffit pour obliger le parti socialiste à prendre nettement position dans les questions agraires. S’il s’y montrait indifférent, ce serait livrer les prolétaires de la campagne aux farceurs de la jonglerie agraire.
Voilà pourquoi les partis socialistes de tous les pays civilisés ont, dans ces dernières années, donné toute leur attention aux questions agraires. Mais là aussi on vit ce que la situation agricole avait d’embryonnaire. Ce
ne furent pas tout d’abord des considérations de principes qui poussèrent le parti socialiste à s’occuper des questions agraires, mais ce furent bien plutôt des considérations pratiques, des considérations d’agitation électorale qui lui firent désirer « d’offrir quelque chose » aux paysans, de formuler leurs revendications pratiques pour les intéresser ainsi à l’agitation socialiste. On chercha partout à élaborer des programmes agraires socialistes, avant de s’ètre mis d’accord sur les principes d une politique agraire socialiste. Or, tant qu’on ne sera pas d’accord sur les principes, la recherche du programme 11e sera qu’un tâtonnement d'où rien de sur, rien de durable ne pourra sortir, de quelque grande sagacité qu’on fasse preuve.
La nécessité pour le parti socialiste de bien préciser sa politique agraire est très généralement ressentie, mais la nécessité d’un programme agraire ne rencontre nullement la même unanimité.
On conçoit d’ordinaire le programme agraire comme ne devant contenir que des mesures favorables aux paysans propriétaires. Il ne serait pas nécessaire d’élaborer un programme spécial pour le salarié agricole. Le programme socialiste actuel s’en occupe déjà. Mais si 1 on veut que les socialistes prennent en, main la défense des intérêts particuliers des paysans-propriétaires, un programme agraire spécial devient nécessaire.
On sait que sur cette question de profondes divergences se sont produites au sein du parti socialiste.
' On a considéré la protection des paysans comme le complément nécessaire de la protection des ouvriers. On disait : le paysan est le prolétaire de la campagne. Mais le parti socialiste est le parti de la lutte de classe des prolétaires contre le capital, et il tire sa force non de son but final, mais de ses revendications de l’heure actuelle. Il défend le prolétaire de la ville contre Y entrepreneur, son exploiteur capitaliste; de même il doit défendre le
d’un programme agraire ?
prolétaire des champs contre son exploiteur capitaliste, X usurier. De même qu'il lutte de toutes ses v forces pour empêcher le salarié des villes de tomber dans la misère, il doit de même s’efforcer d’empêcher la ruine du paysan.
Nous allons tout d’abord essayer de résoudre cette question.
b) Paysan et prolétaire.
On ne saurait nier que la vie que mène le paysan est devenue sous bien des rapports celle des prolétaires, souvent même elle est plus misérable ; mais cela rie veut pas dire que ses intérêts de classe soient devenus ceux du prolétariat.
La marque distinctive du prolétariat moderne n’est en aucune façon sa, misère. Il n’y a pas eu des pauvres de tout temps, mais il y en a depuis des milliers d’années, tandis que le mouvement socialiste du prolétariat est un produit spécial des derniers siècles, le produit d’un prolétariat tel que le monde n’en avait jamais vu.
Un des caractères du prolétariat moderne est le rôle important qu’il joue dans le procès de la production moderne. C’est sur lui que repose le mode de production capitaliste, aujourd’hui souverain. C’est par là qu’il se distingue radicalement de l’ancien et du nouveau prolétariat des gueux.
Son dénuement est d’ailleurs moins profond : les gueux manquaient de tout et souffraient surtout du manque de moyens d’existence et de moyens de jouissances, ils souffraient moins de ne pas disposer de moyens de production. Le domaine de la production leur est fermé, et souvent ils n’ont pas le moindre désir d’y
être admis. Mais s’ils ne veulent pas travailler, ils veulent cependant vivre, et cela ne leur devient possible que . si les possédants partagent avec eux leurs moyens de consommation ; aussi lorsque le prolétariat des gueux s’élève jusqu’à certaines aspirations sociales, son idéal est-il un communisme de consommation et non de production, un communisme partageux et non un communisme sociétaire, et c’est là un but qui, en fait, conduit au pillage là où la situation sociale permet les actes de violence, et à la mendicité là où les violences sont impossibles.
Le dénuement qui caractérise le prolélaire salarié moderne est, au contraire, le manque des moyens de production. 11 peut comporter le manque de moyens de consommation, mais il ne l’implique pas nécessairement. Le salarié moderne reste un prolétaire tant qu’il n’est pas en possession des moyens ‘ de production, quelque satisfaisante que puisse être sa situation de consommateur, quoiqu’il possède comme tel, quand même il aurait des bijoux, des meubles, une petite maison d’habitation. Bien plus, l’amélioration de sa situation comme consommateur, loin de le rendre impropre à la lutte de classe du prolétariat, le met souvent en état de s’y engager plus sérieusement. Cette lutte ne résulte pas de sa misère, mais de l’antagonisme qui existe entre lui et le propriétaire des moyens de production. C’est en triomphant de cet antagonisme qu’on pourrait rétablir la paix sociale, et non en triomphant de la misère, en admettant que ce triomphe soit possible. Mais cela ne sera possible, que si les ouvriers entrent en possession de leurs moyens de production.
Cela nous conduit à une autre caractéristique du prolétaire salarié moderne : il met en œuvre non pas des moyens de production individuels, mais des moyens de production sociaux, des moyens de production si considérables qu’ils ne peuvent être utilisés que par des réu-