D UN PROGRAMME AGRAIRE
nions d’ouvriers, jamais par un ouvrier isolé. Des moyens de production de cette nature peuvent être possédés de deux manières : ils peuvent être la propriété d’un seul, qui forcément exploitera les ouvriers qu’il emploie : c’est la propriété capitaliste, ou bien la propriété d’un groupe d’individus ; mais ce genre de propriété appliqué aux moyens de production ne pourra pas se généraliser, tant que dominera le principe de la propriété privée des moyens de production. Tous les essais de propriété coopérative, pour peu qu’ils réussissent, finissent tôt ou tard par prendre des tendances capitalistes. Ce n’est que lorsque la propriété sera devenue collective, c’est-à-dire socialiste, que cette propriété coopérative des moyens de production pourra devenir générale. Il y a encore d’autres facteurs qui tendent à rendre la société propriétaire des moyens de production, mais ici nous n’avons à nous occuper que de ceux qui résultent des intérêts de classe du prolétariat et qui ont pour effet nécessaire de donner une tendance socialiste à la lutte de classe du prolétariat.
Ti faut enfin mentionner une quatrième caractéristique du prolétariat salarié moderne sur laquelle nous avons déjà attiré l’attention dans ce livre : le salarié ne vit plus dans la maison de son entrepreneur. Les salariés d’autrefois formaient en général un accessoire du ménage de leur patron, ils faisaient partie de la famille non seulement en leur qualité d’ouvriers, mais en leur qualité d’hommes. Toute leur activité, même en dehors de leur travail spécial, dépendait du patron. Le salarié moderne, son travail fait, s’appartient. Plus le mode de production capitaliste se développe, plus s’effacent les traces de féodalité qui subsistent encore, et plus l’ouvrier se sent libre, l’égal, en dehors du travail, de son patron capitaliste.
Voilà les facteurs qui ont fait du prolétariat moderne le puissant ressort du mouvement socialiste.
g I. — LE PARTI SOCIALISTE A-T-IL BESOIN
Les paysans ne présentent assurément pas tous ces caractères. On sait que le créancier hypothécaire est le véritable propriétaire du bien du paysan. Mais, ainsi que nous bavons montré, le paysan n’est pas, vis-à-vis de son créancier, dans la situation du salarie vis-à-vis du capitaliste, mais dans celle d'un entrepreneur vis-à-vis d’un propriétaire foncier. Le paysan dont les biens sont hypothéqués ne devient pas plus un prolétaire que le fabricant qui exerce son industrie dans une maison louée et non dans un immeuble lui appartenant. Le paysan reste quand même propriétaire de ses moyens de production, il possède ses outils, ses instruments de labour, son bétail, bref, tout son train de culture. 11 peut certes le devoir aussi, mais il n’en a pas moins à exercer les fonctions d’un entrepreneur, et comme tel, il est en opposition d’intérêts avec le prolétariat, de même qu’un fabricant qui n’est propriétaire d’aucun moyen de production, qui ne produit qu’avec des capitaux empruntés, est cependant un capitaliste industriel et, comme tel, en opposition d’intérêts avec les prolétaires.
Cette opposition se manifeste le plus crûment chez ces paysans qui exploitent des ouvriers salariés, je veux dire les gros paysans.
Certes, tant que l’agitation des ouvriers se cantonne dans les villes, et n’est dirigée que contre les capitalistes des villes, les grands agriculteurs les regardent faire avec une certaine sympathie. C’étaient de grands propriétaires fonciers anglais, puis des prussiens, qui encouragèrent de leur bienveillance les débuts du mouvement socialiste et qui prêchèrent l’alliance du salaire et de la rente foncière contre le profit du capital. Mais tout cela change, dès que le mouvement socialiste menace de s’étendre aux ouvriers des campagnes, dès que la hausse des salaires industriels attire à la ville les ouvriers des champs, et rend plus exigeants ceux qui y restent. Aujourd’hui les hobereaux prussiens sont les ennemis
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acharnés des socialistes , aussi acharnés que les « hommes de Manchester » ; aujourd'hui, ils ne se rangent pas sous la bannière de Wagener, mais sous celle de Stumm. Et les gros paysans leur emboîtent le pas.
Même s'il y avait en Allemagne encore des régions où les gros paysans ne se montrent pas hostiles au mouvement ouvrier, et pensent que leurs intérêts sont les mêmes que ceux des ouvriers, cela ne prouverait pas qu’on pùt, avec un peu d’habileté, gagner ces groupes au parti socialiste ; cela montrerait simplement que le mouvement ouvrier est encore trop faible dans ces régions pour exercer une influence heureuse sur la situation des ouvriers des campagnes, ce serait la preuve d’un état stationnaire, nullement le présage d’un progrès qui va se réaliser.
Il y a une différence bien moins sensible entre les paysans moyens et les prolétaires qu’entre ceux-ci et les gros paysans ; les paysans moyens n’occupent qu’un petitnombre.de salariés, si toutefois ils en occupent; c’est essentiellement le travail de la famille qu’ils appliquent à leur exploitation agricole dont les productions sont toutefois destinées au marché. Dans ce cas, rantagonisme entre l’exploiteur et l’exploité disparait, mais l’antagonisme entre Je prolétaire salarié et le producteur de denrées pour le marché, l’antagonisme entre Y acheteur et le vendeur persiste. On a, à la vérité, découvert une certaine harmonie entre les intérêts des deux classes : on a montré que l’ouvrier était le plus grand consommateur des produits agricoles, qu’il en consommait d’autant plus que son salaire était plus élevé. Les paysans auraient donc tout intérêt à ce que les ouvriers gagnassent beaucoup, leurs intérêts et ceux du prolétariat étant identiques. Ce raisonnement n’est pas nouveau ; il a été employé à diverses reprises pour montrer l’harmonie des intérêts. Les amis des ouvriers
conseillaient aux fabricants d’élever les salaires, en soutenant que c’était le meilleur moyen d’étendre le marché intérieur et d’empêcher la mévente, tandis que les fabricants faisaient comprendre aux ouvriers combien ils étaient insensés de vouloir arracher aux patrons une hausse des salaires, qui aurait pour conséquence, ou bien un renchérissement des vivres, faisant perdre aux ouvriers d’un côté ce qu’ils gagneraient de l’autre,, ou bien une diminution des profits. Mais plus il y a de profits, plus le capital s’accumule, plus le travail est demandé, ce qui est le meilleur moyen d’amener une hausse des salaires. Les ouvriers auraient donc les motifs les plus sérieux d’éviter tout ce qui pourrait diminuer les profits : les grèves, par exemple. Ils seraient aussi intéressés que les fabricants à ce que les profits fussent grands, les intérêts des uns et des autres étant les mêmes.
Ce qu'il y a de juste dans ce raisonnement, c’est que même la société capitaliste, comme toute autre société, est un organisme et que si une des parties soulfre, toutes les autres parties en subissent un fâcheux contre-coup. Ce fait ne supprime pas les antagonismes des classes, et ne dispense aucune classe de la nécessité de défendre ses intérêts en luttant contre les classes ses adversaires, et en lésant leurs intérêts. Il y a contradiction entre l’harmonie des intérêts des différentes classes qui existe inindubitablement jusqu'à un certain point, et l’antagonisme des intérêts de classe bien plus nettement dessiné, mais cela prouve simplement que la société capitaliste est un organisme bien imparfait, qu’elle doit gaspiller beaucoup de ressources, beaucoup de forces pour remplir sa mission.
Ce qui détermine la situation respective des classes entre elles, et devient le moteur de la société capitaliste, ce n’est pas, ou ce n’est qu’à un faible degré, rharmonie très indirecte de leurs intérêts, mais ce sont en première
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ligne les antagonismes directs de classe. Cela est vrai également des vendeurs et des acheteurs des denrées alimentaires. Leur opposition est trop directe pour être efiacée par l’intérêt lointain qu’a le vendeur à ce que l’acheteur puisse faire des achats considérables. Le paysan veut vendre ses produits aussi cher que possible, l’ouvrier veut les acheter le moins cher possible, et à quoi sert au paysan la hausse des salaires de l’ouvrier, si elle n’a pour effet que d’augmenter la consommation de la margarine, du lard d'Amérique, de la viande d’Australie et des conserves de toutes sortes ? 11 songe àécarter du marché la concurrence si chère aux ouvriers, et à amener artificiellement la hausse du prix de ses produits.
Toutes les finasseries qu’on imaginera pour expliquer l’inexplicable harmonie des intérêts ne pourront rien contre cette opposition des intérêts.
Qu'un cultivateur soit dans la misère, qu’il soit endetté, ce n’est pas cela qui décidera s'il est propre à être incorporé dans le prolétariat en lutte; ce qui le décide, c’est ce qu’il apporte sur le marché, si c'est son travail ou ses denrées. La misère et les dettes ne suffisent pas par elles-mêmes à solidariser quelqu’un avec les intérêts de la classe prolétarienne, elles peuvent même accentuer l’opposition contre le prolétariat, si la faim ne peut être apaisée, si les dettes ne peuvent ètre payées, que grâce au renchérissement des vivres, grâce à l’impossibilité où seront les ouvriers d’obtenir les vivres à bon marché.
A côté de- ces oppositions d’intérêts il est, à la vérité, des intérêts qui sont communs aux paysans et aux prolétaires ; nous aurons à les étudier. Cette communauté d’intérêts peut, par moments, l’emporter sur l’opposition des intérêts et amener une coopération politique des paysans et des prolétaires. Mais quelque fréquentes que soient ces campagnes en commun, en général ils marche-
ront séparément, et l’allié d’aujourd’hui peut devenir l’adversaire de demain.
Cet antagonisme entre ceux qui vendent leurs denrées et ceux qui vendent leur travail ne deviendra-t-il pas forcément fatal à ces derniers ? N’est-il pas à redouter que, dans ces circonstances, on ne voie se renouveler le drame de 1848, on ne voie les paysans et les fils de paysans se tourner contre les prolétaires et les écraser sous leurs « souliers ferrés » ?
Regardons d’un peu plus près cet épouvantail des souliers ferrés, peut-être perdra-t-il, comme tous les spectres, de son horreur, dès qu’on y porte la main.
On rappelle volontiers 1848 ; mais un demi-siècle s’est écoulé depuis. N’aurait-il rien changé ? Alors, la population agricole constituait environ les 3/4 delà population totale de l’Allemagne ; aujourd’hui elle n en constitue plus qu’un peu plus du 1/3, plus exactement 35,7 0/0, 18.300.000 personnes sur une population de 51.000.000. En 1882, elle constituait encore les 2/3, exactement 42,51 0/0 de la population, 19.225.000 sur 45.222.000.
En Saxe elle ne constitue pas même 14 0/0 (en 1882, elle formait encore 19 0/0. Dans la capitainerie de/wickau, elle constitue seulement 10 0/0 (en 1882 encore 14 0/0) de la population. Dans le nord dev l’Allemagne, c’est dans le duché de Posen que la population agricole est la plus forte (58 0/0, en 1882 64 0/0) ; dans le sud, c’est dans la basse Bavière, la Vendée allemande, la seule grande division administrative de l’empire allemand où la proportion n’a pas diminué depuis 1882, ou du moins pas d’une manière sensible. En 1882, elle s’élevait à 61,5 0/0, en 1893 à 6Î 0/0 de la population totale.
En France, la population agricole est pluslorte, mais là aussi elle est descendue de 51,4 à 45,5 0/0 de 1876 à
En Angleterre, le nombre des personnes occupées par l’agriculture représentait, en 1890, 10 0/0 seulement du nombre total des personnes exerçant une profession ou un métier.
Aux Etats-Unis également, le nombre des personnes adonnées à l'agriculture a subi une diminution sinon absolue, du moins relative ; la statistique les y réunit d’ailleurs, à notre grand regret, aux personnes occupées dans la pêcherie et dans l’industrie minière. Si on les comptait séparément, la diminution serait certainement encore plus forte. En 1880 elles constituaient 50,25 0/0 du nombre total des personnes occupées industriellement (7.405.000) ; en 1890 elles représentaient 44,20 0/0 (8.334.000). Dans les Etats septentrionaux de l’Atlantique, elles ne formaient plus, en 1890, que 22,0 0/0 des ouvriers, dans les Etats du sud, elles constituaient plus de 60 0/0.
Mais toutes les personnes employées dans l’agriculture ne sont pas vendeurs de denrées alimentaires ; il y a parmi elles un nombre assez considérable de vendeurs de travail. En 1895, l’agriculture comptait dans l’empire allemand :
d’un programme agraire ?
Années
Population totale
Pourcentage de la population agricole
Désignation
Personnes
occupées
Parents
et
domestiques
Total
Indépendants .
Salariés (valets, servantes, journaliers, employés, etc).
Total .
La population des salariés est donc aussi forte dans l’agriculture que celle des hommes indépendants et de leur famille.
Mais ces indépendants ne vivent pas non plus tous exclusivement de la vente de leurs produits agricoles. Sur les 2.530.539 agriculteurs indépendants (non compris les horticulteurs et les sylviculteurs), 504.165 avaient un métier accessoire.
Si l’on considère les cultivateurs indépendants au point de vue de l’exploitation, leur situation n’est pas plus favorable. Nous constatons là que sur 5.558.317 propriétaires d’exploitations agricoles il n’y a que 2.499.130 cultivateurs indépendants; 717.037 sont des cultivateurs non indépendants; les autres appartiennent à diverses professions, dont 1.495.240 au moins à l’industrie. Nous trouvons donc, d’un côté, 2 1/2 millions d’agriculteurs indépendants, en présence d’environ 6 millions de cultivateurs salariés; d’un autre côté, ces 2 1/2 millions d’agriculteurs indépendants ont en face d’eux 3 millions de propriétaires d’exploitations agricoles, pour qui l’agriculture n’est qu’une occupation secondaire.
Les cultivateurs ne forment plus même la majorité en pleine campagne; il y a parmi eux un nombre considérable d’ouvriers agricoles, dont les intérêts sur tous les points essentiels sont identiques à ceux des salariés de l'industrie.
d’un programme agraire ?
Dans certaines contrées les paysans indépendants sont certainement plus nombreux que ne l’indiquent les moyennes ci-dessus. Par exemple, sur les 20 provinces allemandes qui ont le plus grand nombre de propriétés agricoles moyennes (5 à 20 hectares), la Bavière en renferme 13. Dans ces régions les pa)^sans moyens occupent de 60 à 70 0/0 des terres, tandis que dans toute l’Allemagne ils n’en occupent que 30 0/0. Il n’est pas douteux que dans ces contrées les « souliers ferrés » des paysans ne puissent encore quelquefois écraser les prolétaires. Mais ils sont bien loin de pouvoir les écraser, de les menacer sérieusement, dès que les prolétaires s’avancent avec toutes leurs forces, unis sous la même bannière. Les prolétaires n’ont pas seulement tous les avantages du développement intellectuel qu’ils doivent au séjour dans les villes, à une organisation meilleure, à leurs forces disciplinées et à la supériorité économique de l’industrie sur l’agriculture, mais ils ont aussi aujourd'hui Davantage du nombre.
Le prolétariat est désormais la classe la plus forte de l’Allemagne. En 1893 il y avait dans l’Empire, sans compter l’armée, les fonctionnaires et les personnes n’exerçant aucune profession, 20.674.239 personnes exerçant un métier ou une profession ; le prolétariat pouvait réclamer comme lui appartenant :
Gens de service .
Salariés de l’agriculture, de l’industrie et du commerce
Employés à des services domestiques .
Parmi les 8.155.719 autres personnes occupées à gagner leur vie, il en est encore beaucoup qui peuvent être rangées parmi les prolétaires: les 2.000.000 de domestiques ainsi que les 600.000 employés en fournissent de sérieux contingents ; et parmi les 5.500.000 personnes
indépendantes, bon nombre ne le sont que de nom, mais sont en réalité de‘s salariés du capital, tel est le cas des industriels à domicile.
Si l’on considère ces nombres, qui croissent avec rapidité en faveur du prolétariat, on fait un anachronisme en invoquant le souvenir de 1848. Quand le partin socialiste aura conquis tous les prolétaires et tous ceux qui, dans l’industrie et l’agriculture, n’ont que les' apparences de l’indépendance, mais sont en réalité les salariés du capital, il n’y aura plus de puissance capable de lui résister. Gagner ces masses, les organiser politiquement et économiquement, élever leur intelligence et leur moralité, les mettre en état de diriger à leur tour la production arrachée aux capitalistes : voilà ce qui est et ce qui reste la tâche essentielle du parti socialiste.
Cette conquête n’est pas facile à la vérité, surtout à la campagne. Le développement du prolétariat, l’accroissement de sa puissance politique et économique, son élévation morale et intellectuelle ne s’elfectueront jamais aussi rapidement en pleine campagne que dans les centres industriels, cela est un fait avéré.
Les facteurs qui agissent en ce sens dans les pays industriels nous ont été exposés par le Manifeste Communiste, et nous n’avons pas besoin de nous y attarder. La production des marchandises réunissait déjà, avant l'ère du capitalisme, quantité de salariés indigents dans les villes. Leur force, leur intelligence s’accroissaient avec la puissance et le développement intellectuel des villes. Mais les compagnons n’étaient qu’à moitié libres : ils faisaient partie du ménage du patron et ils étaient séparés les uns des autres par le travail et par le ménage. Ils ne se réunissaient que dans l’intimité des jours de fête. Le mode de production capitaliste réunit les salariés en grandes masses, non seulement dans certaines villes bien plus étendues que celles des temps féodaux, mais
encore, dans l’intérieur de ces villes, dans quelques ateliers gigantesques. Ce mode de production organise luimème et discipline les salariés. Ils ne font plus partie du ménage de l’entrepreneur. Hors de l’atelier ils sont économiquement des hommes libres ayant leur propre intérieur. Le développement capitaliste agit tout autrement dans les campagnes que dans les villes. Là, loin de réunir les hommes, il les disperse ; il a pour résultat un dépeuplement relatif des campagnes, qui, à partir d’un certain degré du développement capitaliste, devient absolu. Et ce sont précisément les éléments les plus capables, les plus énergiques et les plus intelligents qu’il enlève aux champs ; il n’y laisse que les plus faibles, les moins aptes. L’abêtissement de la campagne va de front avec la dépopulation.
Le progrès de l’enseignement, très problématique à la campagne, et le perfectionnement des moyens de communication qui apportent livres et journaux à la campagne ne luttent que très laiblement contre cette fâcheuse situation. 11 est certain qu’on lit plus à la campagne aujourd’hui qu autrefois, surtout en hiver. Mais les journaux que reçoivent les paysans sont pour la plupart des journaux réactionnaires; ils jugent la société moderne d’après des modèles disparus depuis des siècles : ils contraignent les faits à s’adapter à ces modèles et le font avec d’autant plus d'impudence, que le public auquel ils s’adressent est plus naïf, plus ignorant. Et les livres, sauf la Bible qui remonte à plusieurs milliers d’années, ce sont des romans de colportage de la pire espèce, qui donnent la plus absurde caricature de la réalité.
Une telle littérature ne peut pas donner une idée de ce qui est, ne peut pas faire connaître la société moderne ; elle jette bien plutôt le trouble dans l’esprit. Les mauvais effets de l’isolement n'en sont pas corrigés, ils en sont plutôt aggravés.
Voilà ce qui complique déjà singulièrement l’organi-
Kautsky 2
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sation du prolétariat des campagnes, voilà ce qui l’empêche de comprendre les efforts du prolétariat des villes, de s’y intéresser. Mais à ces obstacles plutôt superficiels, viennent s’en joindre d’autres plus grands, qui tiennent au fond des choses.
Alors même que les prolétaires des campagnes ont, sur les questions essentielles, les mêmes intérêts que les prolétaires industriels, tous les caractères distinctifs que nous avons donnés plus haut de ceux-ci ne s’appliquent pas à ceux-là; ils ne s’appliquent surtout pas aux domestiques, ni aux Instleute (1) ni aux Heuerlinge (journaliers locataires) (2).
Toutes ces catégories de salariés ruraux vivent encore comme au temps de la féodalité ; ils constituent un élément, une clientèle d’un ménage étranger. Même en dehors du travail ils restent sous la « discipline » du maître ; leurs plaisirs, leurs lectures et même leurs unions sont soumis à son contrôle. Ils n ont pas le droit de coalition, même là où la loi ne le leur interdit pas ; ils ne peuvent pas lire de journaux qui ne soient agréés par le patron, qui ne les laisse pas même voter librement. La possibilité de devenir indépendants quand ils ont assez d’économie ne les distingue pas des esclaves et des serfs d’autrefois, car ceux-ci aussi avaient la faculté d’acheter leur liberté.
Une telle classe se laissera aller à des explosions de désespoir, à la révolte, si elle est trop maltraitée, mais sa situation ne la rend pas apte à diriger une lutte de classe organisée, longue et opiniâtre.
Sous ce rapport les ouvriers agricoles non prolétaires' sont dans une meilleure position. Leur terre ne les élève pas au-dessus du prolétariat, car leur terre n’est qu’une dépendance du ménage, et nous
(t) Cf. La question agraire. Etude sur les tendances de l'agriculture moderne, p. 239-240.
(2) Cf. Id., p. 240.
avons vu que ce qui caractérise le prolétaire moderne, ce n’est pas le manque de moyens pour sa propre consommation, mais le manque de moyens de production pour le marché.
Le mineur reste un prolétaire même s’il arrive à posséder une maisonnette, un petit champ de pommes de terre et une vache ; il en est de même du laboureur qui a une propriété minuscule, tant qu’il ne produit que pour son propre usage.
Mais s’il est un prolétaire, tout en ayant son propre ménage, il lui est bien difficile d’avoir l’état d’âme du prolétaire. Son passé, son présent et son avenir le poussent constamment à se ranger parmi les cultivateurs indépendants. La tradition, qui a bien plus de force à la campagne qu’à la ville, fait que le paysan sans terre, le paysan qui n’a qu’une vache, a bien plus conscience de la condition qu’il tient de ses pères, qu’il n’a celle du prolétariat qui vient seulement de surgir. Le présent lui-même contribue à développer cette conscience.
En théorie, le petit laboureur ne produit, comme tel, que pour son propre usage. Il se procure l’argent dont il a besoin en louant ses bras, et non en vendant ses produits agricoles. Il en est ainsi d’une manière générale en théorie, mais la vie n’admet pas des distinctions tranchées, comme nuus sommes obligé de les établir dans un but scientifique; elle offre quantité de nuances, que le théoricien peut et doit négliger, s’il veut rechercher les lois qui régissent les phénomènes, mais qu’il doit prendre en considération, s’il veut déduire de ces lois des applications à la vie pratique. Le petit laboureur dont la terre produit juste les aliments nécessaires à son ménage, même celui dont la terre est un peu inférieure à ses besoins, vend généralement une portion de ses produits ; il engraisse des porcs ou des oies, vend des œufs, du lait, des légumes, s’il y a dans le voisinage un marché, une ville ou une fabrique, et
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dans ces circonstances les prix des aliments ne lui sont nullement indifférents ; il désire au contraire vendre le plus cher possible ses produits.
Là où domine le payement en nature, l’ouvrier agricole a encore, comme salarié, intérêt à ce que le prix des denrées soit élevé. S’il reçoit, par exemple, une partie de son salaire en seigle qu’il vend, il a interet a ce que le prix du seigle soit élevé, ainsi que les droits de douane. Il apporte au marché non seulement son travail, mais aussi des denrées alimentait es.
Outre, les traditions du passé.el les intérêts du présent, la pensée de l’avenir contribue peut-être encore plus puissamment à faire dé l’intime paysan un paysan de cœur et d’esprit. L’homme vit dans le présent, mais il travaille pour l’avenir, qui exerce une puissante influence sur ses pensées et ses actions ; le parti socialiste, ce parti de l’avenir, l’ignore moins que qui que ce soit.
Dans l'industrie, quand l’ouvrier croit encore à l’avenir de son métier, quand le compagnon espère devenir patron, il est tout autre que lorsqu’il lui faut renoncer atout espoir de devenir indépendant,' comme dans le mode de production moderne. De même quand l'intime paysan doit renoncer à tout jamais à la perspective de devenir indépendant dans sa propre exploitation, et d’y amasser un pécule, il est tout autre que lorsqu’il espere pouvoir améliorer sa situation et acquérir, grâce à ses économies et même à son salaire, assez de terre pour devenir un agriculteur indépendant. S il est encore aujourd’hui un paysan sans terre, obligé d’acheter des vivres, il compte bien devenir un agriculteur pouvant en vendre.
Les économistes bourgeois considèrent comme très important d’entretenir cette espérance ; elle est le lien le plus puissant qui rattache à la possession du sol la classe la plus forte des ouvriers agricoles et les éloigne du prolétariat; c’est pourquoi ils conjurent les grands proplié-
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taires fonciers de ne pas acheter toutes les terres, dans leur aveugle passion du sol, mais d’en laisser assez, non pour transformer tous les salariés agricoles en propriétaires (où prendrait-on alors les salariés?), mais pour bercer tous les ouvriers agricoles de l’espoir de devenir un jour des agriculteurs indépendants. C’est cette espérance qui les rend plus zélés, plus dociles, plus soumis.
Un de ceux qui conseillent le plus vivement aux grands propriétaires fonciers de fournir à leurs ouvriers l'occasion d’acquérir de la terre, est M. de Goltz. Il dit : « Mais mon intention n’est nullement qu'on s’efforce de faire des propriétaires fonciers de tous les ouvriers agricoles ; du moins c'est un but qu'on n’a pas à considérer quand il s’agit des provinces, orientales de la Prusse... La perspective de devenir un jour propriétaire rend les salariés « Jnstleute » (1) laborieux, économes, les préserve des excès, ce qui est utile même à l’employeur (2). »
l)e meme Roscher : « L’existence de petites propriétés est surtout utile parce qu’elle comble la distance entre le salarié et le grand cultivateur par une série ininterrompue d'échelons. La perspective d'élévation qu’elle fait entrevoir à ceux qui sont actifs, habiles et économes, est autant un stimulant qu’une sécurité (3). »
Il y a deux âmes dans le paysan intime : celle du paysan et celle du prolétaire. Les partis conservateurs ont toutes les raisons de fortifier la première; l’intérêt du prolétariat, celui du développement social et celui des petits laboureurs eux-mêmes, est tout opposé.
Rappelons-nous les nombreux exemples de cultivateurs qui consomment insuffisamment, et qui travaillent avec excès, nous les avons déjà mentionnés dans la pre-
(1) Cf. Ibidem , p. 239-240.
(2) Die landliche Arbeiter classe und der preussische Staat, p. 215, cf. p. 257-58).
(3) Nationalôkonomik des Ackerbaues , p. 175.
mière partie de cet ouvrage ; nous avons vu que le salarié agricole est dans une bien meilleure situation que le petit cultivateur indépendant, que la misère commence avec « l’attelage propre ; il n’y a donc pas de doute que ce n’est pas en voulant les faire passer du prolétariat dans la classe des propriétaires que nous chercherons à relever la condition des cultivateurs infimes, a les conduire de la barbarie à la civilisation * et rien nè saurait être plus dangereux, plus cruel que de faire naître en eux des illusions sur fi avenir de la petite exploitation agricole.
Mais c’est précisément ce qui résulte d’un programme agraire, qui promet une protection efficace aux paysans. Un tel programme détruit nécessairement les sentiments prolétaires chez les paysans infimes, et ne laisse subsister en eux que ceux du paysan ; il brise le lien qui les rattache au prolétariat industriel et met en action tout ce qui est capable de les séparer du prolétariat en général.
Une agitation prolétarienne agricole de ce genre irait absolument à l’encontre du but qu on doit chercher à atteindre. Pour quelques faibles avantages du moment, elle sacrifierait les principes sur lesquels doit reposer une véritable lutte de classe dans les campagnes, lutte qui doit être quelque chose de plus qu une simple agitation électorale.
c) Lutte de classe et évolution socialiste .
La démocratie socialiste est le parti du prolétariat engagé dans sa lutte de classe, mais elle n’est pas que cela , elle est en même temps un parti d’évolution sociale, elle aspire à porter tout le corps social à un stade supérieur à celui du capitalisme actuel.
Son caractère distinctif est précisément la forte unité
qu’elle sait établir entre ces deux tâches. Ce sera l’éternelle gloire de Marx et d’Engels d’avoir fondé cette unité. On sait, et nous l’avons nous-mème maintes fois exposé, que primitivement le mouvement ouvrier et l’utopisme se sont développés indépendamment l’un de l’autre, souvent non sans hostilité ; leur union s'était, à la vérité, effectuée par ci par là avant Marx et Engels, dans la fraction socialiste du chartisme, par exemple, dans le communisme égalitaire français, dans la secte de Weitling. Dans aucune grande organisation sociale nouvelle la théorie n’a précédé l’application. La théorie pouvait simplement découvrir les lignes fondamentales de l’organisation et en reconnaître la nécessité générale, en s’appuyant sur des essais isolés, imparfaits, encore imprégnés des traditions léguées par le passé. C’est aussi ce que Marx et Engels ont fait pour unir le socialisme et le mouvement ouvrier. Au lieu de tâtonnements empiriques, au lieu d’aspirations sentimentales, ils ont clairement démontré que le mouvement socialiste est la forme la plus parfaite que puisse prendre le mouvement ouvrier, et que le socialisme ne peut devenir une réalité que par le mouvement ouvrier, que ce mouvement doit naturellement tendre à s’élever au-dessus de la société capitaliste, et que les salariés forment la seule classe qui soit assez forte pour arriver, à force de luttes, à fonder un état social supérieur au capitalisme.
Leurs œuvres ont établi sur des bases inébranlables l’union indivisible du socialisme et de la lutte de classe prolétarienne ; et si aujourd’hui on se demande de nouveau si le but final est plus important que le mouvement, s’il faut attacher plus de prix à la pratique qu'à la théorie, etc., cela prouve que, loin de dépasser nos maîtres, on a oublié leurs enseignements ; toutes ces questions ne sont, en effet, que des variantes plus ou moins nettes d’un problème qui a été résolu, il y a un demi-siècle, dans le Manifeste du parti communiste.
d’on programme agraire ?
La démocratie socialiste s’occupe à la fois du but et du mouvement, deux choses inséparables. Mais si ces deux éléments devaient entrer en conflit, ce serait au dernier à céder. En d’autres termes, l’évolution sociale a le pas sur les intérêts du prolétariat, et le parti socialiste ne saurait défendre des intérêts prolétariens qui entraveraient l’évolution sociale.
En général ce conflit ne se présente pas, puisque la théorie qui sert de base au parti socialiste établit précisément que les intérêts du développement social coïncident avec ceux du prolétariat, qui est, par conséquent, le véritable ressort de ce développement.
Mais quand on sacrifie trop au dicton : « ma peau m’est plus proche que ma chemise », quand on est disposé, en vue d’un intérêt immédiat, à oublier l’intérêt du lendemain, il y a des intérêts spéciaux de certaines classes de prolétaires qui peuvent devenir un obstacle à l’évolution sociale.
Le prolétariat renferme dans son sein des couches très differentes. L’élite prolétarienne ne ressent que trop facilement une opposition d’intérêts avec la masse du prolétariat chaque fois qu’elle n’est pas unie à tout le prolétariat dans une lutte pour un grand but. Le développement technique et économique a la tendance de révolutionner les conditions des différentes couches de prolétaires, et menace ainsi très sérieusement les aristocraties ouvrières particulières ; il introduit des machines, il substitue les femmes aux hommes, des ouvriers inexpérimentés aux ouvriers exercés, rend complètement superflues des catégories entières d’ouvriers, attire à la ville les ouvriers arriérés de la campagne, dans le pays ceux de l’étranger, etc. Pour combattre ces dangers, le parti socialiste fait appel a la solidarité qui existe entre tous les prolétaires, elle organise les femmes, les ouvriers inexpérimentés, les étrangers, elle demande la journée légale du travail normal pour tous, etc. Une autre
d’un programme agraire ?
méthode est celle des corporations, avec leur conception bourgeoise : elles excluent les autres ouvriers du travail et arrêtent le développement économique. Les aristocraties ouvrières s’imaginent avoir des droits intangibles à leur situation privilégiée, et luttent contre l’introduction de nouvelles machines, contre le travail des femmes, etc. ; elles luttent en vain, car l’expérience montre que l’évolution économique est plus puissante qu’elles; le terrain leur est disputé pied à pied, et on leur inflige des pertes sérieuses.
La première méthode est celle du parti socialiste, la dernière est celle de ces mouvements ouvriers qui n’ont aucun but élevé, qui ne connaissent point de théorie, qui sont de purs mouvements pratiques. Peut-on hésiter un instant entre les deux méthodes?
Le parti socialiste a bien conscience que tout progrès économique dans le mode de production capitaliste devient tout d’abord une cause de dégradation et de misère pour les populations qui sont atteintes, mais il sait aussi qu’il serait encore bien plus désastreux d’entraver ce progrès, qui n’a pas pour seul effet de dégrader la classe laborieuse, mais qui jette aussi les bases de son futur relèvement, de son affranchissement. Le progrès du machinisme a certainement fait un mal infini aux populations ouvrières, et leur situation générale est bien plus mauvaise que lorsque le métier florissait. Mais si nous comparons les branches d’industrie dans lesquelles règne la machine à celles qui emploient uniquement la main-d’œuvre, nous trouvons généralement, dans les premières, des journées de travail moins longues, des salaires plus élevés, des conditions hygiéniques meilleures.
Dans ce paragraphe nous n’avons parlé jusqu’ici que des prolétaires, parce que les rapports qu’il y a entre la lutte de classe et le développement social se manifestent le plus nettement chez eux. Il va de soi que tout ce que
nous venons de dire s’appliquera facilement a la protection des paysans.
11 est clair que le parti socialiste ne peut pas accorder aux paysans ce qu’il est obligé de refuser aux prolétaires : c’est-à-dire la protection de leur situation professionnelle . La protection ouvrière que le parti socialiste réclame ne vise pas la conservation du travail professionnel des ouvriers particuliers, mais la conservation de leur énergie pour le travail, de leur vie; elle protège l’homme et non l’ouvrier de tel ou tel métier. Cette protection, le prolétariat ne la considère pas comme un privilège auquel il a seul droit ; elle est accordée à quiconque en a besoin, et si les paysans désirent qu’on étende la protection ouvrière à leur profession et à leurs personnes, iis ne trouveront nulle part une aide plus empressée que chez les socialistes. Mais on sait qu’ils ne se soucient pas de cela ; ils n’en veulent à aucun prix. Ce qu’ils demandent, c’est la protection de leur mode particulier d’exploitation contre le progrès du développement économique, et c’est ce que le parti socialiste ne peut pas leur donner.
On fait remarquer que dans l’agriculture la situation n’est pas la même que dans l’industrie ; que le développement économique ne conduit pas dans 1 agriculture au triomphe d’un mode supérieur de production sur la petite exploitation, mais à l’appauvrissement, a la ruine des paysans. La protection des paysans reviendrait donc non à empocher le progrès économique, mais à empêcher la dégénérescence physique de la population agricole, elle aurait donc le même but que la protection ouvrière, tout en employant d’autres moyens.
A quoi nous répondons: la protection des paysans n’est pas avant tout la protection de leur personnalité, mais celle de leur propriété agricole. Et c’est précisément celle-ci qui est la cause principale de l’appauvrissement du paysan. Nous avons vu que le salarie agricole
d’un programme agraire ?
est déjà, sous bien des rapports, dans une meilleure situation que le petit propriétaire agricole, et que le prolétaire qui ne possède rien, quitte bien plus facilement le pays natal où il est dans la misère, que le paysan rivé à son lopin de terre. La protection des paysans n’est donc pas une protection contre leur appauvrissement, mais c’est la protection des chaînes qui l’attachent à sa misère. Mais la protection des paysans signifie aussi protection et encouragement de la vente des produits agricoles. Les marchandises que le paysan vend sont des denrées alimentaires. Plus il en vend, et moins il en consomme. Si Ton favorise la vente en ville du lait, des œufs, de la viande, on en diminue la consommation à la campagne, où ces aliments sont remplacés par la pomme de terre, le schnaps et un semblant de café. Le pécule du paysan augmente, mais ses forces, celles de ses enfants diminuent. La situation de l’agriculteur s’améliore, celle de l’homme empire.
Ce qu’il faut écarter tout d’abord, ce qu’il faut combattre avec toute l’énergie possible, c’est la tendance à réagir contre l’appauvrissement des paysans en rejetant sur l’industrie et sur le prolétariat les charges qui les accablent.
Si l’on considère les choses de ce point de vue, la protection des paysans consiste d’une part en droits sur les denrées alimentaires, d'autre part en lois sur les successions, en mesures capables d’attacher le salarié au sol, en règlements, sur les domestiques, en payements opérés par l’Etat des intérêts et des primes d’assurances dus par les paysans endettés. Toutes les tentatives de ce genre, faites en vue de combattre l’appauvrissement des paysans, ou bien échoueront complètement, ou bien conduiront^, l’appauvrissement de l’industrie et du prolétariat, avant même d’avoir atteint leur but. Mais l’industrie est le mode de production le plus important dans une société capitaliste ; la prospérité générale dépend bien
plus de l’état de l’industrie que de celui de l’agriculture. Une société capitaliste peut, sans nuire à son bien-être, sacrifier l’agriculture à l’industrie : par exemple, l’Angleterre. Mais en sacriliant l’industrie à 1 agriculture, on ruine l'une et l’autre. Les paysans ne sont nulle part plus misérables que dans les pays agricoles modernes qui n’ont pas d’industrie : on n’a qu’à regarder la Galicie, l’Italie méridionale, l’Espagne, les pays balkaniques, pour voir qu’une industrie peu développée ne lavorise pas les paysans.
D’un autre côté, ce ne sont pas les paysans, mais bien les prolétaires qui sont les pionniers de l’évolution sociale moderne ; favoriser les paysans aux dépens des prolétaires, c’est arrêter le progrès social.
Il n’est d’ailleurs pas exact de dire que l’agriculture n’a fait aucun progrès ; on peut le dire à la vérité de r agriculture pure, elle aboutit à une impasse , mais nous avons vu que l’industrie ne se renferme pas dans les villes, elle s’étend à la campagne et en révolutionne la production de différentes manières. L’agriculture qui dépend de l’industrie, qui ne fait qu’un avec elle, entre comme l’industrie dans un stade de transformalions ininterrompues, qui créent constamment de nouvelles formes. Ce procès révolutionnaire de 1 agriculture n est qu’à ses débuts, mais il marche rapidement. La protection des paysans, la tentative de protéger l’ancienne agriculture des paysans indépendants ne peutqu entravei ce développement. Elle n’empêchera pas la révolution de l’agriculture, elle sera tout aussi impuissante que la protection de la main d’œuvre contre les machines dans l’industrie, mais elle augmentera les souffrances et les victimes de l’évolution, et portera, par sa banqueroute définitive, un coup mortel à la considération morale des partis qui la propagent.
Un programme agraire socialiste pour la protection des paysans ne serait pas seulement inutile, il ferait encore le plus grand tort au parti socialiste. Car il serait en opposition avec son caractère de parti prolétarien, de parti évolutionniste, ou si l’on aime mieux de parti révolutionnaire; il payerait des succès éphémères et très problématiques, d’un ébranlement de tout son organisme, de l’amoindrissement de sa puissance d’attaque et de la perte de sa réputation de parti qui voit très loin.
Mais on peut réclamer du parti socialiste un programme agraire qui ne soit pas dans l’esprit de la protection des paysans. On a dit : l’agriculture a un développement beaucoup plus lent que l’industrie, elle entrave notre marche en avant. Il faut donc prendre des mesures qui accélèrent son développement et c’est dans cet esprit que nous devons tracer notre programme
est un organisme unitaire mais différences essentielles avec l’organisme animal
Cette manière dé voir est très juste : La société humaine
et c’est là une de ses
elle
n’est pas un organisme dont toutes les parties se développent avec la même rapidité. Quelques-unes s’arrêtent dans leur développement, sont dépassées par les autres et doivent, dans l’intérêt de l’unité, être stimulées artificiellement, subir la poussée des autres, afin de ne pas rester en arrière. Cela s’applique aussi , bien à certaines régions qu’à certaines classes. Rien n’est donc plus faux que de penser que le principe de l’évolution sociale exclut toute action artificielle, c’est-à-dire toute action consciente dans les événements sociaux; il exclut seulement toute intervention arbitraire, toute intervention
d’un programme agraire ? 29
d) La nationalisation du sol .
en opposition avec les tendances de l’évolution sociale, toute intervention due uniquement à nos désirs, à nos besoins et non à notre connaissance de la société.
Les pays civilisés de l’Europe sont devenus mûrs pour le capitalisme bien longtemps avant que le régime féodal ait disparu dans toutes les branches de production, dans toutes les provinces — nous en trouvons encore aujourd’hui de nombreux restes. De même la société moderne deviendra mure pour le socialisme bien avant que la dernière boutique et le dernier paysan aient disparu, bien avant que tout le prolétariat soit politiquement mur, économiquement organisé, autant de conditions qui ne se réaliseront jamais dans la société capitaliste. Mais le prolétariat vainqueur considérera comme une de ses principales tâches de relever les classes arriérées, de leur procurer les moyens d’arriver à une éducation supérieure, à un mode de production supérieur. Parmi ces moyens, les mesures qui permettront aux paysans de passer le plus facilement à la production socialiste joueront en tous cas le principal rôle. C’est un programme agraire compris ainsi dont le parti socialiste aura certainement besoin.
Mais on peut se demander si le moment d’un tel programme est déjà venu, si un programme agraire socialiste qui, s’appuyant sur la société actuelle, favorise le développement de l'agriculture dans le sens socialiste, est possible.
Dans la société capitaliste, le principal ressort du développement économique est l’intérêt du capitaliste, le profit. Le progrès du développement se résume dans ce cas dans l’augmentation du profit.
A ce but particulier du capitalisme répondent des moyens capitalistes particuliers. Quelle doit être, dans ces conditions, la position du parti socialiste vis-à-vis du développement économique?
Nous ne pouvons pas arrêter le développement capi-
d’un programme AGRAIRE ? 31
taliste et nous ne le devons pas, mais un parti prolétarien, socialiste, n’a aucune raison pour le favoriser. Nous ne pouvons pas empêcher l'introduction de machines économisant du travail, le remplacement d’hommes salariés par des femmes, mais ce n'est pas notre tâche dans ces entreprises d’encourager les capitalistes, ou de les soutenir aux dépens de l’Etat. Nous en disons autant de l’expropriation des artisans et des paysans.
On reproche au parti socialiste de se réjouir de la prolétarisation de ces classes. Rien n’est plus faux ; ilia déplore, il abandonnerait immédiatement cette méthode de progrès économique, s’il avait en mains le gouvernail, il déclare seulement qu’il ne sert à rien de vouloir empêcher ce procès dans le cadre de la société actuelle. Sa véritable mission historique n’est pas l'expropriation des producteurs indépendants, mais l’expropriation des expropriateurs.
Le développement économique par l’extension du marché mondial et par la politique coloniale nous offre le même exemple, avec une évidence un peu moindre peut-être. Cette méthode aussi n’est au fond qu’une méthode d’expropriation ; elle repose sur l'expropriation des habitants et des propriétaires originaires des terres coloniales et sur la ruine de leurs industries indigènes. Si un jour des coolies chinois viennent en Europe faire concurrence à nos ouvriers, que ceux-ci n’oublient pas que ces malheureux ont été d’abord expropriés par le capital européen. Ce procès non plus ne peut être arrêté, il est également un préliminaire de l’organisation socialiste, mais à cela non plus le parti socialiste ne peut donner son concours. Inviter le parti socialiste à soutenir les indigènes des colonies contre leur expropriation, c’est une utopie tout aussi réactionnaire que de vouloir maintenir le métier et l’état des paysans, mais ce serait léser imprudemment les intérêts du prolétariat, que d’exiger de lui
qu’il soutienne les capitalistes, en mettant sa puissance politique à leur disposition. Non, c’est une trop sale besogne pour que le prolétariat s’en lasse complice. Cette vilaine affaire revient à la bourgeoisie, elle fait partie de sa mission historique; et le prolétariat s’estimera heureux de ne pas avoir à s’y salir les mains. 11 peut s’abstenir, la bourgeoisie ne négligera pas sa tâche pour cela, et le développement économique ne s’arrêtera pas. C’est une tache historique à laquelle la bourgeoisie restera fidèle tant qu’elle conservera la puissance sociale et politique, car cette tâche n’aboutit à rien d’autre qu’à augmenter ses profits.
Si le prolétariat intervient dans ce procès de l’évolution capitaliste, ce ne sera pas pour le favoriser, pour lui donner directement ou indirectement son appui (en mettant l’autorité de l’Etat à sa disposition), ce ne sera pas non plus pour l’entraver, mais simplement pour atténuer autant que possible les effets désastreux et dégradants qui en résultent pour certaines populations, sans toutefois nuire à l’évolution. Il n’interdira pas l’emploi des machines, ni le travail des femmes, mais il votera des lois de protection pour les ouvriers. Il n’entravera pas l’exportation, mais il refusera pour elle tous les genres de protection dont dispose l’Etat (droits protecteurs, primes, acquisitions coloniales) et si ce refus est sans efficacité pratique, il donnera du moins tout son appui à ceux qui sont atteints par cette politique, c’està-dire aux indigènes des colonies.
Nous verrons que ce principe peut s’appliquer à différentes méthodes d’expropriation des paysans.
Il est clair, qu’un programme agraire socialiste ne saurait avoir pour objet de favoriser l’évolution économique de l’agriculture dans le sens capitaliste. Tout le monde, d’ailleurs, l’a bien compris. Mais on s’attend à y trouver des mesures capables de préparer l’agriculture dès aujourd’hui à un mode de production socialiste, et de l’y amener rapidement sans qu’elle en ait trop à souffrir.
d’un programme agraire ?
Cette pensée n’a pu germer que par suite de la contradiction qui s’est produite entre la propriété et l’exploitation de la terre cultivée, et que nous avons déjà signalée à maintes reprises. L’exploitation agricole est bien plus arriérée que l’industrie, bien plus éloignée du socialisme. Et il parait absurde de vouloir introduire l’exploitation socialiste dans l’agriculture, tant que le capitalisme domine dans l’industrie et par suite dans la société.
Or, ce qui s’applique à la production ne s'applique pas à la propriété. La propriété privée du sol a été plus tôt et plus fortement en contradiction avec les conditions de la production agricole, que la propriété privée des moj^ens de production industrielle, et est devenue pour elle une entrave insupportable. 11 faut ajouter que la propriété du sol s’est déjà complètement affranchie de l’exploitation. Tandis que dans les exploitations agricoles, la tendance centralisatrice est à peine perceptible, qu’il s’y manifeste souvent même une tendance à l’émiettement, il y a dans la propriété foncière une tendance très prononcée à la centralisation. Cette tendance se montre surtout dans la propriété hypothécaire qui est déjà devenue impersonnelle dans une très grande mesure.
C’est pourquoi la nationalisation du sol est déjà possible dans la société capitaliste ; elle est possible avec le maintien de la production marchande et du salariat, sans modification du mode actuel de production. Elle est réclamée sous différentes formes par des partis bourgeois, et souvent avec insistance même par des agriculteurs. D un autre côté, tous les programmes agraires socialistes analogues à celui dont il est question n ont d’autre but que de trouver une méthode de nationalisation du sol.
Ce que nous pensons au sujet de la nationalisation du sol dans la société moderne, nous le pensons des programmes agraires socialistes les plus avancés.
Kautsky 3
Outre la nationalisation du sol proprement dite, devenue particulièrement populaire dans les pays où domine le fermage, il faut considérer la nationalisation des hypothèques et la nationalisation du commerce des céréales.
Le créancier hypothécaire est en réalité le propriétaire du domaine ; l’hypotliéque est dans la meme situation vis-à-vis du prêteur que le fermier vis-à-vis du propriétaire.
Le monopole du commerce des céréales met les agriculteurs qui cultivent les céréales pour le marché, c’està-dire la grande majorité, dans l’entière dépendance de celui qui a le monopole. Celui-ci dispose sinon juridiquement, du moins effectivement de tout le terrain planté en céréales.
Ce sont des socialistes qui les premiers ont revendiqué ces nationalisations. Parmi les revendications du parti communiste allemand, exposées par le comité de la ligue communiste (Marx et Engels en faisaient partie) au mois de mars 1848, la huitième est ainsi conçue : « les hypothèques qui grèvent les biens des paysans deviendront propriété nationale : c’est à l’Etat que le paysan payera les intérêts de ces hypothèques ». Le septième paragraphe demandait la transformation des grandes propriétés en propriétés nationales.
Trente ans plus tard, les sociétés ouvrières du canton de Zurich créèrent un mouvement en faveur du monopole du commerce des céréales au profit de l'Etat.
Aujourd’hui que les agriculteurs font ces mêmes revendications, les partis socialistes les accueillent avec méfiance, souvent même les rejéttent directement. Qu’y a-t-il donc de changé depuis cette époque ?
La manière de voir en général, et aussi l’état social.
ce Lorsque la révolution de février éclata, dit Engels dans la remarquable préface des Klassenkdmpfe in
d’ün programme AGRAIRE ? 35
Frankreich 1848 bis 1850, de Marx, nous ne voyions d’autres conditions, d’autre développement d’un mouvement révolutionnaire que ce que nous montrait l’expérience récente faite par la France ; la situation d’alors ne nous laissait aucun doute que c’était la bataille décisive qui était engagée, qu’elle serait continuée pendant une longue période remplie de péripéties, et qu’elle ne pourrait se terminer que parla victoire définitive du prolétariat. »
Dans le mouvement ouvrier qui se produisit en Suisse de 1870 à 1880 dominait encore ce préjugé des démocrates qui, détournant les yeux des oppositions de classes et des conditions sociales, croyaient qu’il ne fallait que les formes démocratiques nécessaires, l’instruction nécessaire pour frayer le chemin au socialisme.
La manière de voir est tout autre aujourd’hui, mais, la situation aussi est tout autre. Aujourd’hui ce ne sont plus les prolétaires, mais des agriculteurs propriétaires qui réclament le plus énergiquement la nationalisation du commerce des céréales et des hypothèques, et elle a pour but de faire supporter à la communauté tous les désavantages de la propriété foncière privée mais d’en laisser subsister les avantages, de les consolider et de les augmenter. Ce ne sont pas précisément des prolétaires qui ont le pouvoir en main, mais bien des propriétaires fonciers et des capitalistes ; ceux-ci auraient donc à opérer cette nationalisation. Et la situation des agriculteurs et celle des prolétaires est, en 1898, autre qu’elle a été en 1848 et en 1878. Jusqu’en 1878, le prix des céréales avait constamment haussé ; les agriculteurs prospéraient mais les consommateurs souffraient. L’intervention de l’Etat dans ce procès ne pouvait avoir d’autre objet que de venir en aide au consommateur, en entravant la hausse.
Aujourd’hui les céréales sont en baisse ; ce ne sont plus les consommateurs, mais les producteurs qui se
30 I# LE parti socialiste a-t-il besoin
plaignent du prix des céréales. Personne ne songe à produire une baisse artificielle des prix par une action de l’Etat. Quand il intervient dans la fixation des prix des céréales, ce n’est jamais que pour les élever. Rien d’ étonnant alors que le commerce des céréales aux mains de l’Etat se présente sous un aspect tout nouveau.
La nationalisation des hypothèques présente le même cas De 1848 à 1878 la rente foncière a constamment haussé. Tant que cela dura, la nationalisation des hypothèques ne pouvait nullement être avantageuse à la propriété foncière. Elle n’avait d’autre but que de faciliter au prolétariat révolutionnaire la transition au régime socialiste ; c’était un moyen de mettre la propriété foncière dans la dépendance du gouvernement et d’arracher une source d’exploitation à la classe des capitalistes. La situation est différente depuis 1878, depuis que la rente foncière a commencé à baisser. Le taux de la rente baisse, mais les dettes hypothécaires ne font que croître. Les propriétaires fonciers sont de plus en plus dans l’impossibilité de tenir leurs engagements.
Or, la nationalisation des hypothèques devient un moyen de garantir aux capitalistes le payement des intérêts, car ce n’est plus le propriétaire particulier mais l’Etat qui devient leur débiteur. Ils sont sûrs maintenant de toucher les intérêts de leurs capitaux. L’Etat peut prendre sur lui tous les risques, que les capitalistes couraient jusqu’à présent. Ceux-ci gagnent, — les proprietaires fonciers aussi pour un temps au moins, — si la nationalisation fait abaisser le taux de l’intérêt. Ce sont
les contribuables qui paient les frais.
Il n’en serait pas autrement de la nationalisation du sol par rachat, si l’on maintenait le mode de production capitaliste, comme le désirent les réformateurs à la Henry George. S’ils avaient réussi vers 1880 à nationaliser le sol en Angleterre, personne n’en aurait plus profité que les propriétaires expropriés. Ils toucheraient