‹ La question agraireChapitre 186 sur 189 · IT · texte numérisé non relu

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entraîne avec lui les plus graves inconvénients. Cela a été constaté très souvent, particulièrement par les instituteurs poméraniens : dans 58 rapports sur le travail des enfants dans l'agriculture, ils ont établi que sur 3.275 enfants, 2.310 ont été exposés à des dangers pour leur moralité : 312 cas ont été reconnus douteux, 653 autres ont été contestés, 1.382 autres enfants inspiraient des craintes pour leur santé (1). V. der Goltz parle également « de la surveillance des animaux moralement et économiquement funeste )> (2).

Nos poètes nous ont fait du jeune pâtre un portrait embelli par la fantaisie : autrefois la vie pastorale a certainement eu ses tentations et ses charmes, alors qu’il s’agissait de conduire des troupeaux considérables dans des forêts et dans des terres inhospitalières, qu’il fallait les tenir rassemblés et les protéger contre toutes sortes de dangers. Cette vie développait la force, l’adresse, le courage, l’endurance et la perspicacité. Aujourd’hui, la tâche du jeune pâtre est de rester accroupi toute la journée sur l’herbe avec un petit nombre de têtes de bétail et de veiller à ce qu’elles ne franchissent pas les bornes du pâturage. Son intelligence a simplement le rôle d’un frein. On comprend que cette inactivité, cette immobilité forcée engendre les pensées les plus sottes, excite les pires instincts. Il faut combattre l’emploi des énfants comme gardiens d’animaux pour des raisons pédagogiques, sinon pour des raisons d’hygiène.

Mais comment les agriculteurs de la Société de politique sociale arrivent-ils à réprouver l’emploi des enfants aux pâturages? D’où leur vient cette philanthropie ? C’est très simple. « Ce sont surtout les paysans qui emploient les enfants pour garder leurs bêtes, les grands propriétaires ont leur pâtre particulier » (Weber, op. cit..

(1) Op. cit., p. 414.

(2) V. der Goltz, Die lancllichc Arbeiter filasse , p. 264.

p. 127). Le grand propriétaire ne déplore pas le sort des enfants, mais le gaspillage par la petite exploitation de forces de travail si peu chères, alors que les bras manquent. «Comme la force de cek enfants serait bien mieux utilisée si on l’appliquait au travail des champs : ce n’est pas seulement les enfants et les parents qui s’en trouveraient bien, mais aussi les employeurs agricoles » (1).

Cette sollicitude pour les enfants dénote une grandeur morale égale à celle de ce rapporteur westphalien qui accuse les propriétaires des carrières de la région de violer les règlements sur le travail des jeunes gens, et qui voudrait complètement les enlever à l’industrie. « Si on s’en tenait scrupuleusement, dans l’industrie, à ne pas employer les jeunes gens au-dessous de 16 ans, ou, ce qui serait encore mieux, au-dessous de 18 ans, ceux-ci se verraient forcés d’entrer en service chez les agriculteurs ou chez les artisans, ce qui serait très avantageux pour l’agriculture et même pour l’industrie » (2).

Les agriculteurs consultés par nos philantropes n’ont pas l’oreille complètement fermée à ce qui concerne la protection des enfants. Chaque fois que des mesures partiales de protection poussent les enfants vers le travail agricole, elles sont bien accueillies.

La situation des enfants salariés devient particulièrement déplorable quand ils travaillent loin de chez eux, dans des endroits où ils n’ont personne qui les protège et les soutienne, où ils sont entièrement à la merci de leurs exploiteurs. Et c’est un cas qui n’est pas rare. Le travail au dehors d’enfants non accompagnés d’adultes se présente très fréquemment dans l’Allemagne du sud surtout, dans le duché de Bade et dans le Wurtemberg. Dans le Tyrol, il y a une société particulière, la société

(1) Goltz, Op. cit p. 265.

(2) Verhàltnisse , I, p. 140.

des petits pâtres , qui s’occupe du placement des enfants. Dans le Vorarlberg, les « enfants pour les Souabes » forment une catégorie spéciale d’écoliers ; ce sont ceux qui depuis leur dixième année jouissent de « la faveur » d’être exemptés des classes du 15 mars jusqu’à la mi-novembre, afin de pouvoir se louer comme ouvriers agricoles dans les états voisins. Ravensburg est le principal marché où l’on amène au printemps des centaines d’enfants du I yrol et du Vorarlberg pour les vendre pour l’été au plus olirant. C est le curé du village qui se charge du transport de cette marchandise humaine d’un âge si tendre.

On peut s imaginer comment sont traités ces pauvres enfants, privés de tout appui. Les Bernischen Blàtter fur Landwirthschaft , à l’usage des paysans, déclarent dans un article (1er septembre 1896) sur la question des ouvriers agricoles, qu’il faut attribuer la pénurie des ouvriers à la campagne principalement au mauvais traitement des domestiques, des « garçons de ferme » surtout.

Le sentiment d’humanité qui préside à cette vente temporaire des enfants à l’étranger, est aussi celui qui anime l’assistance publique quand elle livre ses pupilles aux paysans, système dont l’organisation en Suisse nous a été donnée dans la N eue Zeit (XV1Ï, T, p. 197 et sq.) par un écrivain compétent qui écrit sous le pseudonyme de Rusticus. Le système n’est pas inconnu en Allemagne. L’article que nous venons de citer nous montre (p. 204) par un exemple frappant comment, dans les milieux paysans, les enfants sont soumis à des vexations, même dans les maisons d’éducation :

« L’enquête nécessitée par la cause criminelle Jordi (1) a montré accessoirement avec quels ménagements on traite les jeunes filles dans les institutions bernoises où

(t) Il s’était servi de son pouvoir pour abuser de ses pupilles.

on les prépare à une agriculture supérieure. Les jeunes filles du refuge Kehrsatz, maison d’éducation près de Berne, étaient forcées, surtout en été, de se lever entre v 4 heures et 4 h. 1/2 du matin, pour charger le fourrage. Elles avaient ensuite à nettoyer les étables, à charger le fumier, à pomper le purin, à remplacer les lourdes charrues dans le labour des terrains en pente, à nettoyer les fossés moussus dans les bas-fonds, etc., tous ces travaux sont au-dessus des forces du jeune âge, la pluspart ne convenant pas aux femmes, même d’après les idées courantes du canton de Berne; les hommes qui pensent décemment ne voient là que de la brutalité, quoi qu’on puisse dire de « l’heureux effet » du travail qui, combiné avec quelques maximes tirées de la Bible et du livre de prières, doit détruire tous les « germes du mal ».

Les enfants vendus pour être domestiques jouissent comme tels des relations presque patriarcales qui existent entre eux et leurs maîtres, mais bien pire est la situation des enfants qui sont loués à des agents ambulants ; ces agents les traitent comme des esclaves, les font trimer à coups de fouet. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce système de travail des nomades. Je me borne à dire ici, que M. Karger lui-même est forcé de faire la déclaration suivante : « Il faut absolument défendre les enfants d’un âge trop tendre contre les exploiteurs ambulants de Saxe ; dans ces pérégrinations, la moralité des enfants est exposée à tous les dangers et leur santé est compromise par un travail excessif bien audessus de leur constitution encore si faible » (1).

En présence de tous ces faits, il ne faut pas s’étonner si, à côté des théoriciens, on voit des praticiens au courant de la situation agricole, intervenir énergiquement en faveur de la protection légale des enfants dans l’agriculture. C’est ainsi que le Dr R. Meyer, au congrès de

(C Die Sachscngcingerei , p. 207.

Zurich pour la protection des ouvriers, dit : « Monsieur le rapporteur semble croire que le travail des champs est tout à fait bon pour la santé des enfants. Je crois que Monsieur le rapporteur a vu le nord de l’ Allemagne, la Bohême, la Hongrie, mais qu’il n’y a jamais vu les grandes cultures de betteraves et de pommes de terre. Il n’y a pas vu en automne les enfants ramper à terre du matin au soir, dans le froid et l’humidité, pour couper le collet des betteraves ou pour arracher les pommes de terre. Ces travaux occupent beaucoup plus d’enfants que les fabriques ; et c'est le petit nombre des enfants employés dans les fabriques qui vous préoccupent exclusivement. »

L'empire allemand comptait, en 1882, 460.474 enfants au-dessous de 15 ans, travaillant pour leur subsistance ; l’industrie, les mines et le batiment, en occupaient 143.262, et l’agriculture 291.289, c'est-à-dire plus du double. En 1895, on releva pour la première fois le nombre des enfants travaillant pour leur subsistance ayant moins de 14 ans, et de ceux au-dessous de 12 ans. 214.954 enfants au-dessous de 14 ans travaillaient pour leur subsistance dont 135.125 dans l’agriculture ; parmi les 32.398 enfants au-dessous de 12 ans, l’agriculture n’en occupe pas moins de 30.604. Tous ces nombres sont bien au-dessous de la réalité. On estime à plus d’un million le nombre des entants effectivement employés pour gagner leur vie. De Gollz estime le nombre des enfants occupés à garder le bétail dans la région orientale de l’Elbe à plus de 100.000 (1). En tout cas la statistique des professions montre bien que le travail des enfants est plus fréquent dans l’agriculture que dans l'industrie.

L’exploitation des enfants dans l’agriculture est donc très répandue, et la protection des enfants est d’une nécessité urgente.

(0 Die lünclliche A rb citer Masse, p. 265.

La question du travail des enfants n’est cependant pas toute simple. Bernstein Ta signalé immédiatement après le congrès de Zurich dans un article très remarquable sur « le socialisme et le travail salarié des enfants (1) ».

Des motifs importants au point de vue éducatif militent en faveur du travail manuel productif des enfants. C’est précisément dans l’âge de leur développement, qu’un travail exclusivement intellectuel est très nuisible. Un travail physique utile est de rigueur. Et celui qui ne s’y habitue pas dès cet âge, s’en accommodera bien difficilement plus tard, il ne se familiarisera pas avec le travail, il n’y acquerra pas cette adresse qui est le propre de celui qui s’est exercé depuis l’enfance. Mais il y a en outre dans le travail productif un puissant élément moral. Il n’est pas indifférent que les enfants grandissent en parasites ou en membres utiles de la société. Le fils du bourgeois, qui vit absolument du travail d’autrui, pendant les années où se forme le caractère, ne devient que trop facilement, quand il se voit forcé de marcher tout seul, un être vil et rampant, un favori des femmes, qui, après comme auparavant, veut se frayer son chemin par la faveur. Le prolétaire, au contraire, qui de bonne heure a senti la nécessité de travailler pour lui-même, quelquefois pour d’autres, a le sentiment de la responsabilité, mais aussi celui de sa force.

Les grands utopistes du socialisme, qui étaient en même temps de grands pédagogues, voulaient qu’on habituât de bonne heure la jeunesse au travail. John Bellers et Fourier font faire des travaux utiles aux enfants dès l’âge de quatre à cinq ans, Robert Owen à partir de huit ans.

Ils partagent ce désir avec les capitalistes industriels. Mais ce qui, dans les plans d’organisation des utopistes socialistes, était un moyen efficace de relever, d’ennoblir

(i) Der Sozialismus und die gewerbliche Arbeit der Jugend (Neuc Zeit , XVI, I, p. 37 et sq.).

l'humanité, devient dans l’application capitaliste un moyen de dégradation abjecte du prolétariat laborieux. Nous n’avons pas à le démontrer, la preuve en a été donnée bien des fois depuis les tentatives d’Owen.

La société capitaliste se trouve en présence d’un dilemme : ou bien elle livre la jeunesse au capital, prépare ainsi la ruine des ouvriers de l’avenir, et en meme temps celle de la classe ouvrière ; ou bien elle exclut la jeunesse du travail productif en compromettant gravement le développement du caractère et l’habileté professionnelle.

Avec le mode de production capitaliste, il est impossible de triompher complètement de cette contradiction, comme il est impossible de donner une éducation satisfaisante aux masses.

La société capitaliste se contente d’un compromis, tant que ses défenseurs les plus intelligents et les plus impartiaux l'emportent sur le mercantilisme mesquin des fabricants ; elle n’adopte dans ses plans d’éducation aucun travail productif au-dessous d’un certain âge (douze à quatorze ans) à partir duquel l’éducation du prolétaire est déclarée achevée ; dès ce moment il appartient entièrement au travail productif, c’est-à-dire à l’exploitation capitaliste.

Le parti socialiste en intervenant pratiquement dans cette question s’est placée jusqu’ici presque tout à fait sur le terrain de ce compromis. Elle se distinguait de la bourgeoisie philanthropique par cela seulement qu’elle cherchait à élever le plus possible la limite d’âge jusqu’à laquelle tout travail des enfants était complètement interdit. Mais si l’on recule cette limite, si l’on se rapproche du but qui est de n’astreindre les adolescents au travail productif que lorsqu’ils sont arrivés à une certaine matu rité d’esprit, on s’éloigne de la possibilité d’agir par le travail productif sur la formation du caractère et sur l’habileté professionnelle. On évite Scylla, pour tomber en Charybde. 11 ne serait pas de l’intérêt des classes labo-

rieuses d’élever au-dessus de quatorze ans, limite déjà atteinte en bien des cas, l’àge au-dessous duquel le travail est interdit aux enfants.

Mais plus cette limite d’âge est basse, plus la protection des enfants doit être plus rigoureusement réglementée, et je prends le mot « enfants » dans le sens le plus large ; on est enfant jusqu’à dix-huit ans. À une époque où, d’une part, le travail est tellement intense, où, d’autre part, s’accentue le besoin qu’a l'ouvrier d’être actif en dehors de son métier, à se développer comme homme, où de toutes parts on réclame pour les adultes la journée de huit heures, cette durée me semble exagérée pour les ouvriers encore enfants. Nous aurions préféré que le congrès de Zurich demandât la journée de quatre heures pour les enfants, au lieu de demander que l’enfant ne fût admis à quelque travail que ce soit avant l’âge de quinze ans. Le système anglais, en vigueur aujourd’hui dans l’industrie textile, exige que les enfants au-dessous de quatorze ans ne fassent que des demijournées, c’est-à-dire, ne travaillent que quatre heures et demie ; ce système devrait s’étendre à tous les travailleurs ayant moins de dix-huit ans. Plus l’on abaisse la limite de l’âge auquel on peut employer les enfants, d’autant plus rigoureusement la législation devra fixer les industries et les genres de travaux où le travail des enfants doit être absolument interdit, d’autant plus scrupuleusement devront être élaborées les prescriptions hygiéniques relatives au travail, d’autant plus parfaite devra être l’inspection du travail, d’autant plus nombreux et plus indépendants les inspecteurs ; il sera d’autant plus important qu’à côté de l’ingénieur, l’ouvrier expérimenté, le médecin et le pédagogue aient voix au chapitre.

Il va de soi, que tout cela ne s’applique pas seulement à la fabrique, mais aussi au métier et à l’industrie à domicile, où le travail des enfants a créé des situations encore bien plus horribles que dans les fabriques.

d) L’Ecole.

Le désir d’organiser le travail des enfants aussi rationnellement que le permet la société actuelle doit nous pousser, si nous voulons atteindre notre but, à ne pas nous borner à l’atelier ; l’école aussi doit attirer notre attention ; nous devons combiner le travail et l’instruction, adapter l’un à l’autre. C’est ici que se montre très nettement l’abîme qui sépare le parti socialiste du socialisme chrétien réactionnaire et prud’hommesque. Les deux partis veulent endiguer l’exploitation capitaliste, l’un pour arrêter le développement de la société, l’autre pour le hâter, l’un pour ramener les prolétaires, sinon à la vie petite bourgeoise, du moins aux idées rétrécies du Moyen Age, l’autre pour relever leurs conditions d’existence et leurs pensées, pour les mettre à même d’avancer en passant sur le corps de la société capitaliste. A cet effet, le parti socialiste a autant besoin de l’école moderne que les socialistes chrétiens doivent lui être hostiles.

Nous ne sommes nullement disposés à exagérer l’influence de l’école. Rien n’est plus faux que de s'imaginer qu’il suffit de disposer de l’école pour être maître de la jeunesse. Ce n’est pas l’école seule qui nous forme, mais toute la vie, dont l’école ne constitue qu’une faible partie. Quand les leçons de l’école sont en conflit avec celles que nous donne la vie, ce sont ces dernières qui l’emportent. L’école a beau être dévote et byzantine, si la vie enseigne le matérialisme et la démocratie, l’école n’élèvera ni cagots ni flagorneurs. Quand les leçons de l’école entrent en conflit avec celles de la vie, l’école ne fait que nuire à l'enfant à qui elle fait perdre son temps, son action sur lui a des effets absolument contraires à ceux qu’on attendait, mais elle est aussi d’une bien mé-

diocre utilité pour les classes dominantes dont elle doit assurer l’autorité.

L’école, même la meilleure, ne contribue pas beaucoup au relèvement intellectuel et moral de l’humanité, si elle n’est pas soutenue par le milieu ambiant. La réforme de la société ne peut pas partir de l'école.

Mais il faut à chaque forme sociale, à chaque classe, un enseignement tout particulier, sans lequel elle ne saurait prospérer, ni remplir parfaitement sa tâche, et à ce point de vue l’organisation de l’instruction publique n’est pas chose indifférente.

Nous n’avons aucune raison de croire que les connaissances acquises à l’école élèvent intellectuellement et moralement l’homme moderne ordinaire au-dessus de l’homme de la nature. Nous croirions plutôt que le^ aèdes et le public qui écoutait les poèmes homériques, et ceux de l’Edda étaient bien supérieurs aux chanteurs modernes et au public qui écoute la poésie populaire de nos jours, qu’ils avaient non seulement le sens esthétique plus développé, mais qu’ils avaient aussi plus de force morale, plus d’intelligence, une idée plus juste de la nature et des hommes. Ils n’avaient pas besoin de l’école pour aiguiser et ennoblir leur esprit et leurs sens, pour acquérir le savoir. La vie publique de la communauté qui ne variait pas depuis des milliers d’années, leur apprenait tout ce qu’ils avaient besoin de savoir. La tradition orale et l’observation personnelle suffisaient largement pour mettre à la portée de tout homme de moyenne intelligence tout le savoir de la société, tout ce qui la stimulait. Aujourd’hui, où le monde entier est en relation, où il y a de continuelles révolutions non seulement politiques, mais aussi techniques et commerciales, la vie sociale prend de grandes proportions, subit des soubresauts qui laissent complètement désarmé celui qui n’a pour lui que la tradition orale et l’observation personnelle. La lecture, l’écriture, le calcul*

les élément des sciences naturelles, de géographie et de statistique, d’histoire politique, sont absolument nécessaires à celui qui veut se frayer un chemin dans la société. Le savoir acquis à l’école, surtout tel qu’on le donne aujourd’hui, stimule moins l’intelligence, donne des idées bien moins nettes que le savoir qui se répandait autrefois sur la place publique, par la tradition oxale et l’observation personnelle. Le savoir de l’école n’est qu’un succédané bien imparfait de la contemplation de là vie, et les lectures populaires habituelles, les journaux sensationnels à un sou, et les romans feuilletons hébètent plutôt qu’ils n’éclairent, tandis que l’observation de la nature, contre laquelle il fallait lutter, les récits de l’hôte qui venait des pays lointains, stimulaient constamment l’esprit, augmentaient le savoir. Mais n’importe, quand meme la substitution des connaissances scolaires à l’observation de la vie n’indique pas la supériorité morale et intellectuelle de l’homme civilisé sur l’homme de la nature, cette science apprise est cependant devenue pour l’homme de nos jours une condition indispensable, s'il veut remplir sa tâche. La vie des hommes civilisés s’est tellement développée dans le temps et dans l’espace que tout individu, meme le mieux doué, le plus actif, est dans l’impossibilité de l’observer personnellement dans toute son intégralité. Quelque importance qu’ait l’observation personnelle, elle ne pourra jamais s’appliquer qu’à. une parcelle de la vie; on ne pourra connaître le reste qu’avec les ressources que nous tirons de l’école.

11 est impossible aujourd’hui à certains individus, comme à certaines nations, de résister aux luttes de la concurrence, défaire droit aux exigences de la civilisation moderne, sans une certaine instruction scolaire. Ce qu’enseigne l’école primaire actuelle est d’autant plus insuffisant, que la société moderne se développe davantage. Il est indispensable d’améliorer et d’étendre

Kautsky G

l’école primaire, d’y joindre des écoles d’adultes, que les jeunes gens suivront quelques années après leur sortie de l'école.

Eu égard à l’extension qu’a prise le travail des enfants, il faut, outre le côté hygiénique, considérer aussi le côté pédagogique. Le travail des enfants doit même après quatorze ans être maintenu dans certaines limites permettant une fréquentation de l’école régulière, utile et féconde en résultats.

L’école sert d’ailleurs aussi bien à l’éducation qu’à l’instruction. Tant que la vie sociale a été commune, elle présentait tous les éléments éducateurs nécessaires aux fins de la société. La société des égaux, des enfants du même âge réunis pour le jeu et pour des travaux faciles, l'exemple des adultes, la coopération à leurs travaux, les instructions des vieillards suffisaient pour développer les vertus sociales. Aujourd'hui la vie de famille a remplacé pour les enfants, dans les villes surtout, la vie en commun. Ce n’est plus la société qui élève les enfants, ce sont en apparence les parents, mais les parents n’ont aucun des moyens pédagogiques qu’offre la vie en société, la vie entre égaux. Dans le cas le plus favorable, l’enfant apprend de ses parents à obéir, mais ils ne lui apprendront pas la camaraderie, l’esprit de solidarité et l’indépendance. Combien y a-t-il d’ailleurs de parents à qui il soit possible d’élever leurs enfants? qui aient les aptitudes requises ? Leur métier les absorbe exclusivement. La famille dans les villes ne prive pas seulement l’enfant de la société de ses égaux, mais encore de l’occupation utile surtout pour les petits garçons. Si aujourd’hui la famille est divisée par la société, elle l’est aussi par le travail. Si les enfants ne travaillent pas au métier du père, ils ne subissent pas l'influence éducatrice qu’exercent l’exemple du travail et la coopération.

Mais l’école intervient, elle réunit de nouveau les enfants isolés et leur offre ainsi le puissant moyen d’édu-

nation par les semblables, elle leur offre en même temps une occupation méthodiquement réglée parleurs maîtres. Pour que cette occupation ait tout son effet pédagogique, il faut qu’elle ait un caractère intégral, il faut qu’elle remplisse la tête de l’enfant non seulement de connaissances, mais aussi de sentiments nobles, d’humanité, il faut que le maître se mêle aux enfants non seulement pendant la classe, mais aussi dans les jeux et pendant le travail, c’est-à-dire dans une occupation qui, à la différence du jeu et de l’instruction, donne promptement des résultats visibles immédiats, une occupation dont l’enfant lui-même reconnaît Futilité, et qui, par la satisfaction que donne le produit, fait naître la satisfaction de produire, le sentiment de la valeur personnelle. Si l’école doit être jointe au travail productif des jeunes gens plus mûrs, le travail productif devrait être joint à l’école dès les premières années scolaires, non seulement pour des considérations économiques, mais aussi pour des considérations pédagogiques.

Pour l’âge où tout travail salarié est interdit, il sera indispensable de combiner l'instruction avec un travail productif, de combiner l’école avec des ateliers et des jardins d’apprentissage, où les opérations les plus simples des différents métiers et des différentes cultures seront enseignées et pratiquées, et cela sera d’autant plus indispensable, qu’on admettra les enfants au travail salarié à un âge plus avancé.

On le voit, la question du travail des enfants renferme de nombreux problèmes ; on est loin de l’avoir résolue quand on recule autant que possible la limite de l’àge auquel le travail salarié est autorisé.

Cette question du travail des enfants se présente toutefois sous des formes toutes particulières, quand on passe de l’industrie à l’agriculture. Pour habituer les enfants aux travaux agricoles, pour qu’ils y atteignent l’habileté nécessaire, il est encore plus nécessaire que dans l’in-

34 II. — PROTECTION Dü PROLÉTARIAT AGRICOLE

dustrie de les mettre très jeunes à l’ouvrage. Dans l’industrie, la division du travail et la machine réduisent en général la besogne de chacun à un petit nombre de tours de main ne réclamant ni une grande force physique, ni une grande adresse, qui toutefois ne s’apprennent qu’assez difficilement pour des enfants tout à fait inexpérimentés. Mais l’agriculture offre une grande variété d’opérations exigeant du soin, de l’adresse, souvent mêmebeaucoup de force et de l’insensibilité aux influences climatériques : à tout cela il faut s’exercer de bonne heure. L’ouvrier citadin d’aujourd’hui est impropre à l’agriculture.

La situation à la campagne n’est pas du tout la même qu’en ville. Ici, en interdisant aux enfants tout travail salarié, on lui interdit aujourd’hui tout travail productif, et la défense faite au capital de les exploiter implique qu’ils seront soustraits à l’influence éducatrice d’une occupation utile à la société.

A la campagne, chaque ménage comprend une exploitation agricole. Le salarié lui-même y fait de l’agriculture, s’il a une famille. 11 n’est pas nécessaire d’envoyer les enfants comme salariés chez les étrangers pour les occuper efficacement. Dans ces conditions l’interdiction du travail salarié des enfants n’est que l’interdiction de l’exploitation capitaliste. Si l’on a, dans l’industrie, interdit le travail salarié des enfants jusqu’à quatorze ans, on est encore plus autorisé à le faire dans l’agriculture. Mais en tous cas, il faut interdire, même jusqu’à un âge plus avancé, le travail hors du lieu du domicile. C’est, en effet, le travail salarié le plus horrible et le plus démoralisant, surtout sous la forme de bandes nomades (I).

Cette interdiction elle-même ne résout pas à la campagne la question du travail des enfants. Nous avons déjà montré qu’à la campagne l’enfant trouve dans l’exploitation de son père suffisamment l’occasion de s’oc-

(1) Gangsystem.

cuper. Mais il arrive souvent que les parents eux-mêmes profitent de cette occasion pour surmener, pour éreinter leurs enfants. Exiger le plus de travail possible des enfants est une des méthodes par lesquelles la petite exploitation se maintient dans l’agriculture comme dans l’industrie domestique. L’importance qu’a pour les paysans cette exploitation de leurs enfants se manifeste par les efforts qu’on fait à la campagne pour abréger le temps consacré à l’école.

Il faut absolument contrecarrer ces efforts. C’est surtout à la campagne qu’il faut perfectionner et développer l’enseignement, et cela dans l’intérêt même de l’agriculture. Le mode de production moderne a réduit à sa plus grande simplicité le travail de l’ouvrier dans l’industrie. 11 n’en est pas de même dans l’agriculture, qui se complique de plus en plus ; son outillage devient de plus en plus délicat, ses méthodes demandent de plus en plus de pénétration et d’intelligence. C’est donc l’agriculture qui réclame le plus des ouvriers intelligents, et c’est vers elle qu’ils se portent le moins. Nous avons déjà signalé dans la première partie de ces études combien la campagne s’appauvrit intellectuellement ; ses ouvriers les mieux doués affluent vers les villes qui, par leurs journaux, leurs réunions, leurs sociétés, leurs musées, stimulent de mille manières le développement intellectuel après l’école, tandis qu’il n’y a rien à la campagne qui puisse empêcher les adultes d’oublier le peu de connaissances acquises à l’école. Il est d’autant plus important que l’instruction à la campagne soit largement donnée jusqu'à quatorze ans, mais au-delà il faut un enseignement qui éveille le désir d’une instruction plus complète.

L’agriculteur demande que le travail des enfants augmente. Il le désire d’autant plus que les ouvriers salariés deviennent plus rares à la campagne. Mais il a besoin d’un enseignement plus élevé ; on pourrait l’obtenir,

86 IL — PROTECTION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE y

du moins jusqu’à un certain point, sans prolonger les années de classe, même en les diminuant, si, à la place de l’enseignement religieux parfaitement inutile au point de vue moral, pédagogique et scientifique, on enseignait les éléments de6 sciences nécessaires à une exploitation rationnelle de l’agriculture (chimie, mécanique, botanique, zoologie, géographie), et dont la connaissance permettrait au laboureur de parachever son instruction.

Mais ce sont précisément les partis qui semblent s’être engagés à sauver l’agriculture qui s’efforcent, lorsque les circonstances les favorisent, de diminuer la durée de la fréquentation obligatoire de l’école, et d’augmenter partout les heures consacrées à l’instruction religieuse aux dépens de l’enseignement des sciences, déjà si imparfait ; et pourtant c’est l’enseignement religieux qui domine déjà dans l'école primaire. S’il y a des partis qui sacrifient la prospérité de l’agriculture à leur obscurantisme, à leurs intérêts du moment, ce sont bien les partis « conservateurs» et « chrétiens ».

Les ultramontains d’Autriche sont les plus odieux sous ce rapport. Mais on peut aussi faire de ces observations en Allemagne, chez nos petits pasteurs protestants. Ainsi en Thuringe, par exemple, un pasteur de campagne a écrit un livre sur la morale et la religion chez les paysans ; il y juge très sévèrement les effets de l’école moderne sur les paysans : « La manie de lire conduit maintenant directement à la maison d’aliénés; elle y conduit plus rarement le paysan qu’on y habitue dès l’école. Mais de ce côté un danger semble nous menacer auquel on n’a pas prêté assez d’attention: La lecture employée comme moyen d’éducation, et en général actuellement toute l’éducation reçue à l’école, empêche le campagnard de s’exercer au travail manuel dans son enfance et dans sa jeunesse, et fait qu’il ne trouve plus ni plaisir, ni satisfaction dans sa situation. Il est évident

aussi pour tout homme impartial, que les garçons et les filles qui, sans compter l’école enfantine, elles cours postscolaires, sont accroupis sur les livres de six à quatorze ans, sans s’occuper d’aucun travail agricole, ont la tête bourrée de toutes sortes de connaissances et sont devenus des demi-savants, qui ensuite n’aiment plus du tout à s’occuper des champs, du bétail, d’agriculture en général, ne quittent l’école qu’à regret, ainsi que nous l’avons constaté particulièrement chez les élèves les plus capables et les plus studieux, et ne se résignent qu’avec une secrète répugnance à seconder leurs parents dans leurs travaux. Il est en outre très compréhensible que l’éducation qui est donnée à l'école empêche non seulement la véritable initiation aux travaux agricoles, c’est-à-dire l’initiation précoce, mais qu’elle éveille et entretient chez les enfants à l’esprit vif le désir d’une existence plus agréable, plus riche, sans cals ni sueurs, telle qu’elle est dépeinte dans les belles « histoires » des livres populaires de la jeunesse ; ils envient la vie ce beaucoup plus confortable des autres conditions ». Finalement , les fanatiques de V instruction comprendront , et le comprendront avec effroi , que V intelligence dans le peuple a aussi ses points noirs . Car aujourd’hui tout marche à la vapeur, même le raisonnement, et quand l’agriculteur non satisfait, mécontent de sa situation, penche vers « le libéralisme » ou « le progressisme », le cultivateur plus pauvre se rapproche logiquement du parti socialiste. « C’est maintenant dans l’air », disait un ancien bourgmestre, homme d’expérience, et il ajoutait : « Autrefois on ne pensait pas à de telles choses, oh acceptait sans murihurer ce qui était, maintenant on fait des comparaisons et l’on se demande pourquoi l’on ne serait pas aussi heureux que d’autres ? »

On ne saurait dire avec plus de cynisme qu’il faut entretenir le peuple dans l’ignorance parce qu’une instruction plus développée conduirait les gens au parti

socialiste. Qu’importe que les paysans ignorants soient bien moins en état que les paysans instruits d’exploiter rationnellement ; ce qu’il nous faut, ce ne sont pas des paysans aisés, mais des paysans soumis. Aussi, que l’école retentisse de cantiques, et qu'on y remplace par du catéchisme les quelques notions d’histoire naturelle et de science sociale qui s’infiltraient dans les cerveaux des jeunes villageois !

Rien d’étonnant que notre ami des paysans remarque avec satisfaction que l'amour du paysan pour l’école va en déclinant [Zur b àuer lichen Glaubens-und Sittenlehre, par un pasteur de campagne de Thüringe, p. 24, 26, cf. aussi la dissertation sur le Bildungsschioindel, p. 97.)

Le rapporteur du cercle de Wiesbaden s’exprimait à peu près de la même façon dans l’enquête de la Société de politique sociale sur les ouvriers agricoles. L’amélioration de l’école avait, dit-il, certainement augmenté l’instruction des ouvriers agricoles, mais aussi leur brutalité, d’autres rapporteurs soutiennent le contraire. Cette brutalité serait le fruit de la lecture excessive des journaux. Dans cette même région, où la petite culture domine, les cours postscolaires sont aujourd’hui, dit le rapport, beaucoup moins fréquentés à la campagne que de 1870 à 1880 (1). D’ailleurs tout reste à faire dans le domaine des cours postscolaires ainsi que le montre l’aperçu suivant de la situation en Prusse:

(1) Die Verhdltnisse der Landarbeiter in Deutschland , II, p. 54, 61, 63.

Ces cours ont coûté en tout 91.808 marks, et 1 Etat y a contribué pour la grosse somme de 33.174 marks, le prix de quelques coups de canons de gros calibre.

A côté de cela, on gaspille des sommes considérables pour « sauver l'agriculture ». Certes, les cours postscolaires ne contribueront pas à élever la rente foncière. Les cours postscolaires enferment le paysan dans un dilemme fort embarrassant: plus il persiste dans son ignorance, plus son exploitation sera irrationnelle, et moins il sera en état d'appliquer utilement à sa petite exploitation les légers perfectionnements qui sontà la portée de sa bourse ; mais plus il sera instruit, plus la lutte pour l'existence lui paraîtra cruelle, plus il souffrira du surmenage et des

Pays

Nombre

de

cours po9tscolaires dans l’hiver 1896-97

Frais en mgirks

Nombre des élèves

Nombre

des

jeunes campagnards

de 14-18 ans

Prusse Orientale ....

Prusse Occidentale . . .

Brandebourg .

Poméranie .

Posen .

Silésie .

Saxe .

Schleswig .

Hanovre .

Westphalie .

Hesse-Nassau .

Provinces rhénanes . . .

Hohenzollern .

Totaux .

privations toujours plus grandes auxquels il est condamné, et d’autantplus facilement il quitterais champs.

Cela est très désagréable pour ceux qui veulent maintenir chez les paysans le mode actuel d’exploitation qu’ils considèrent comme la base de la société, mais non pour les champions du progrès social. Si l’exploitation des paysans est incompatible avec les exigences d’une instruction plus complète, fruit d’un enseignement fécond et utile, cela condamne le mode d’exploitation, mais non l’enseignement. Si l’instruction se développe, l’exploitation des paysans deviendra plus rationnelle partout où elle pourra encore se perfectionner ; et là où cela est impossible, une instruction plus large aura pour effet de détacher la population de plus en plus de l’exploitation paysanne ; dans l’un et l’autre cas l’instruction est le facteur du progrès économique.

Mais l’enseignement à l’école a encore un autre avantage. Il supplée à l’insuffisance des lois protectrices des enfants ; il a déjà été jusqu’ici un excellent moyen pour empêcher dans l’agriculture et dans l’industrie domestique le surmenage excessif des enfants dans leur propre famille : ce qui est d’autant plus précieux, que la loi répugne à s’immiscer dans la vie privée des familles. Pour endiguer le travail salarié des enfants, pour l’interdire complètement, l’enseignement obligatoire sera indispensable. A cause des grandes distances, à cause de la dissémination des ouvriers sur de vastes étendues, il est bien plus difficile de contrôler l’application des lois de protection ouvrière dans l’agriculture que dans la grande industrie. Une observation rigoureuse de la loi de l’enseignement obligatoire réduirait le plus souvent le travail salarié des enfants à des proportions si minimes, qu’il ne serait plus profitable.

Fait caractéristique, la seule loi anglaise de protection des ouvriers agricoles : « l’Agricultural children Act » de 1874, n'a arrêté le travail des enfants que par

l’action indirecte de l’enseignement obligatoire. Cette loi interdit d’une manière générale le travail dans l’agriculture aux enfants ayant moins de huit ans. On ne peut les y employer de huit à dix ans que s’ils prouvent qu’ils ont fréquenté l’école 250 fois dans Tannée : de dix à douze ans ils peuvent n’aller à l’école que 150 fois par an. Quelque insuffisant que soit ce règlement, quelles que soient les infractions qu’on tolère, il réussit cependant à réduire à un minimum le travail des enfants au-dessous de douze ans.

L’école, tant l’école primaire que les cours postscolaires qui la complètent, a à la campagne une mission encore plus importante qu’à la ville. C’est le perfectionnement des écoles que doivent avoir en vue tous ceux qui veulent efficacement protéger l’enfant ouvrier.

Interdiction du travail salarié des enfants ayant moins de quatorze ans, interdiction du travail de sept heures du soir à sept heures du matin pour tous les enfants et tous les adolescents sans exception ; fréquentation de l’école obligatoire même pour ceux qui allèguent le prétexte du pain à gagner; création pour les jeunes gens de cours postscolaires suffisants et obligatoires : telles sont les revendications relatives au travail des enfants à la campagne qui découlent du programme socialiste.

e) Le travail des femmes .

Nous pouvons être plus bref sur la question du travail des femmes.

Le travail des femmes dans l’agriculture ne suit pas du tout le même développement que dans l’industrie. Cette question nous montre clairement que le travail se répartit très diversement entre les deux sexes, et que la ligne de démarcation entre le travail des femmes et celui des hommes varie constamment ; il ne convient

donc pas de la considérer comme naturelle, c’est-à-dire de lui attribuer un caractère de permanence dans les institutions sociales. Dans les premiers temps, les femmes seules étaient chargées de la culture des champs, tandis que l’homme s’adonnait à la chasse et à l’élève des bestiaux. Plus l’agriculture prit d'importance dans la société, plus la femme fut considérée dans la famille et dans la société à qui elle procurait surtout sa subsistance (1). Mais lorsque l'agriculture rejeta au second plan la chasse et l’élève des bestiaux, l’homme dut également s'en occuper. Avec le développement de l’agriculture, la population devint aussi plus sédentaire, et la tente se transforma en maison spacieuse, en un ménage important, qui absorba de plus en plus la femme, et finit par réclamer tout son temps. L’agriculture qui auparavant avait été un travail purement féminin dont les Grecs et les Romains attribuaient, non sans raison, l’invention à des divinités féminines, passa aux mains des hommes.

Lippert se demande comment il se fait que le mythe juif lasse de l’agriculture dès ses débuts l’apanage des hommes ! Adam, Caïn et Noé sont des cultivateurs et il croit pouvoir l’expliquer par ce fait que les juifs n'auraient pas traversé le stade de l’invention de l’agriculture, mais auraient appris à la connaître quand elle était déjà dans un état assez avancé, alors que nomades, comme le sont les Bédouins d’aujourd’hui, ils conquirent le pays de Chanaan (2).

En revanche, le soin du bétail devint de plus en plus l’affaire des femmes, au fur et à mesure que disparaissaient les animaux féroces, contre lesquels il fallait protéger le bétail, et que les betes restaient après le temps

(d) Cf. l’intéressant travail de Cunow, Die ôhonomischcn Grund lagen der Mutterherrschaft (Ncue Zeit , XV, p. 106 et sq).

(2) Lippert, Kulturgeschichte der Menschheit , I, p. 447.

passé au pâturage dans des étables faisant partie de la maison.

Le mode de production capitaliste ramena la femme aux champs : d’une part, parce qu’il a créé un nombreux prolétariat agricole, aux salaires tellement bas, que le gain de l’homme ne suffisait pas à l’entretien de la famille, les femmes et les enfants ont été mis à contribution pour augmenter les ressources du ménage, avec ce résultat tout naturel de faire baisser encore le salaire de l’homme ; d’autre part, parce qu’il a empiré la situation des paysans qui, pour soutenir leur existence, sont de plus en plus forcés de surmener jusqu'à l’épuisement leurs femmes et leurs enfants.

Quand le paysan est à son aise, la femme^ne s’occupe que du ménage, qui lui donne suffisamment à faire. La femme du salarié agricole est dans le meme cas. En Amérique, elle ne prend pas même part aux travaux de la moisson, bien que les ouvriers salariés fassent défaut. « Rien ne jette plus de jour sur les idées et sur les prétentions des fermiers d’Amérique, que la situation de leurs femmes. La femme et les filles du fermier s’occupent exclusivement de l’intérieur du ménage et laissent aux hommes tous les gros travaux. Il est excessivement rare de voir des femmes travailler aux champs, et si le cas se présente, on peut être sûr que ce sont des femmes de fermiers immigrés » (1).

Ce fait est difficile à expliquer par la statistique : La statistique professionnelle établit en effet que l’on appartient à telle profession sans indiquer comment on y est occupé. Il n’en est pas moins significatif qu’en 1895 l’agriculture occupait en Allemagne 3.239.646 hommes et 2.380.148 femmes, tandis qu’en 1890 la statistique des Etats-Unis portait comme « agricultural laborers »

(1) Sering, Die landwirthschaftliche Konhurrenz Nordamerikas , p. 480.

3.556.957 hommes et 447.104 femmes, et comme « laborers » tout court (souvent aussi des ouvriers agricoles) 1.858.558 hommes et 54.815 femmes.

Cette tendance ne se rencontre pas seulement en Amérique. En Angleterre, la situation des ouvriers agricoles s’est améliorée d’une manière générale depuis quelques dizaines d’années, grâce à l’émigration des ouvriers et à leurs déplacements à l’intérieur du royaume ; les salaires se sont élevés et les vivres ont diminué de prix. Cette amélioration de situation a pour conséquence la diminution du travail salarié des femmes dans l’agriculture. « L’abandon général du travail des champs par les femmes est une preuve de l’amélioration du sort des ouvriers », dit le dernier rapport de l’enquête anglaise sur la dépression agricole, p. 37. Nous avons déjà cité plusieurs fois ce rapport.

Dans la Grande-Bretagne (l’Irlande non comprise) l’agriculture comptait :

Années

Ouvriers hommes

Femmes

Diminution .

La diminution est de 18 0/0 pour les hommes et de 34 0/0 pour les femmes.

En Allemagne, l’amélioration de la situation des ouvriers agricoles est moins évidente, mais le travail salarié des femmes y diminue également. Weber, par exemple, écrit de la Prusse occidentale : « Çà et là le travail des femmes a complètement disparu. Les femmes des salariés indépendants l’évitent autant que possible »; parlant de la Prusse orientale « Les femmes des sala-

ries indépendants ne travaillent nulle part avec leurs maris... Le travail des femmes semble beaucoup diminuer » ; de la Poméranie : « La diminution du travail des femmes par rapport à 1849 est de la dernière évidence », etc. (1).

Dans ce cas l’évolution ne suit pas du tout la meme marche que dans l’industrie, et cela s’explique facilement si l’on considère la grande importance qu’a encore le momage à la campagne où il absorbe la femme bien autrement qu’en ville. Dans les cas de misère noire seulement, alors que le ménage est réduit à sa plus simple expression et qu’un travail excessif devient nécessaire, la femme du salarié ou du petit paysan se résout à travailler aux champs pour gagner quelques sous. Fait à signaler, certains fermiers anglais attribuent en partie la diminution du travail des femmes aux soins plus nombreux qu’exigent les enfants soustraits par la loi au travail salarié. «La loi sur l’enseignement n’a pas seulement privé les fermiers du travail des entants, mais aussi du travail des femmes; elles restent maintenant à la maison pour surveiller les enfants, » etc. (Kablukow, Làndliche Arbeiterfrage , p. 102).

Comme le travail salarié des femmes mariées est un phénomène qui tend à disparaître à mesure que la situation des ouvriers agricoles s’élève, il ne provoque pas de législation protectrice particulière là où la politique sociale en général est assez forte pour amener cette élévation de la classe ouvrière.

Le travail salarié des jeunes filles, le plus souvent employées comme domestiques, ne fournit pas non plus matière à des règlements protecteurs particuliers ; on peut leur appliquer ceux qui sont faits pour tous les domestiques, pour tous les ouvriers agricoles.

(f) Die Verhâltnisse cler Landarbeitcr im oslclbischen Deiiischland , p. 49, 185, 202, 377.

Il n’en est pas de même du travail ambulant des jeunes filles.

f) Travail ambulant ou par bande .

Le travail ambulant a trouvé sa forme classique dans le système anglais condamné aujourd’hui. Voici la description qu'en a donnée Marx dans son Capital . « Une bande se compose de dix à quarante ou cinquante personnes, femmes, adolescents des deux sexes, bien que la plupart des garçons en soient éliminés vers leur treizième année, enfin des enfants de six à treize ans. Son chef, le cjangmaster , est un simple ouvrier de campagne ordinaire, presque toujours ce qu'on appelle un mauvais sujet, vagabond, noceur, ivrogne, mais entreprenant et doué de savoir-faire. Il va d’une ferme à l’autre et occupe ainsi sa bande de six à huit mois de l’année... Les vices de ce système sont l’excès de travail imposé aux enfants et aux jeunes gens, les marches énormes qu’il leur faut faire chaque jour pour se rendre à des jfermes éloignées de cinq, de six et quelquefois sept milles et pour en revenir, enfin, la démoralisation de la bande... Il n’est pas rare que des filles de treize ou quatorze ans deviennent grosses du fait de leurs compagnons du même âge. Les villages ouverts, souches et réservoirs de ces bandes, deviennent des Sodomes et des Gomorrhes où le chiffre des naissances illégitimes atteint son maximum ( l). » Le travail ambulant en Allemagne se présente souvent sous des formes tout aussi peu recommandables. Ecoutons un témoin nullement suspect, l’ardent panégyriste des ouvriers nomades en Saxe — aussi ardent que le comporte l’institution, — le docteur Karger.

Les travailleurs ambulants de Saxe, dit-il, sont des ouvriers venant de provinces pauvres et arriérées et se ren-

(1) Marx, Kapital, 2e édit,, I, p. 726, 728; trad. franc., p. 300.

(1) Les « Gaugmeister ».

(2) Die Sachsengcingcrei, p. 31.

Kautsky

clant dans les plantations de betteraves, de la Saxe particulièrement, où ils s’occupent à piocher et à récolter, travaux pour lesquels les planteurs de betteraves ne trouvent pas dans leur voisinage des bras aussi dociles, aussi peu rétribués. Ces ouvriers sont racolés par des agents qui présentent une analogie étonnante avec l’entrepreneur des ouvriers nomades anglais (1). Le racolage se lait dans les auberges à l’aide de toutes les supercheries imaginables. « Le racoleur, quand il a à faire à des gens très bornés, étale à leurs yeux le timbre du contrat, pour leur faire croire qu’il est approuvé par les autorités, il engage d’avance, s’il lui est possible, un homme de confiance influent, allemand ou polonais, qui se trouve parmi les ouvriers pour leur persuader d’accepter le contrat qu’il signe le premier.

cf II arrive malheureusement dans les villages où l’on parle polonais que les agents promettent aux gens des conditions meilleures que celles que renferme le contrat (2) ».

Le meme agent qui racole ces ouvriers par des procédés aussi délicats, les surveille pendant le travail et trouve là assez d’occasions pour continuer son métier d’escroc. Les gens qu’il a déjà dupés lors du contrat, sont encore exploités par un système de troc dissimulé : « Ainsi il est arrivé que des ouvriers qui n’achètent pas chez les marchands de l’agent, — je veux dire ceux qu’il protège en retour d’ avantagés qui lui sont accordés — sont lésés dans la répartition de l’ouvrage et ne reçoivent, chaque fois que faire se peut, que le travail le plus désagréable et le moins bien rétribué. Les ambulants de la Saxe courent un plus grand danger encore ; quand le surveillant distribue les salaires, il en retient tout bonnement une partie, et cela se pratique si géné-

98 jj. — PROTECTION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE

râlement <( que dans certaines propriétés où Ton voulait mettre fin à cet abus, les surveillants eurent l'impudence de demander qu’on leur accordât, comme un droit, un pourcentage sur la totalité des salaires. » C’est probablement pour cette raison que l’on a renoncé à ce mode de payement.

Les travailleurs qui sont sous la surveillance de ces gentlemen, sont surtout des jeunes filles « d’habitude plusieurs fois plus nombreuses que les garçons » (p. 43), et souvent des jeunes filles de l’âge le plus tendre. Dans quatre propriétés saxonnes, Kârgera compté 337 ouvrières et 130 ouvriers, 48,3 0/0 des ouvrières avaient moins de vingt ans, 33,9 0/0 avaient de vingt à vingt-cinq ans,

82.2 0/0 des ouvrières avaient moins de vingt-cinq ans, 93,4 0/0 moins de trente ans. M. Kiirger ne nous a malheureusement pas indiqué combien avaient moins de seize ans. Peut-être aussi ne F aurait-il pas appris, s’il s’en était informé. Les fabricants de sucre n’ont probablement pas révélé tous leurs secrets à M. Kârger.

32 0/0 des ouvriers avaient moins de vingt ans;

19.3 0/0 de vingt à vingt-cinq ans ; 73,3 0/0 moins de trente ans.

Ces filles, avec l’insouciance de la jeunesse, parcourent les pays étrangers en compagnie de jeunes garçons sous la direction de l’agent racoleur dont nous connaissons déjà la rigide moralité. On comprend que les rapports qui s'établissent entre ouvriers et ouvrières, ressemblent fatalement à ceux que nous avons conslatés chez les ambulants d’Angleterre.

Une fois parvenus dans les terres de nos propriétaires patriotes et chrétiens, ils ne sont pas encore à l’abri de tous les dangers. Le travail est pénible, la journée d’une longueur démesurée. Dans l’ouest, elle commence sans exception, d’après les contrats que j'ai vus, à cinq heures du matin et finit à sept heures du soir ; elle comprend une demi-heure de repos pour le déjeuner, une heure

Iî. — PROTECTION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE 99

pour le repas du matin et une demi-heure pour le goûter. Cependant l’addition d'heures supplémentaires est partout stipulée (p. 41). Les jeunes filles, par conséquent, s’échinent plus de quatorze heures, et c’est avec ardeur qu’elles travaillent. Marx a déjà attiré notre attention sur ce point.

« Les fermiers savent par expérience que les femmes ne font tous leurs efforts que sous le commandement des hommes et que les jeunes filles et les enfants, une fois en train, dépensent leurs forces, ainsi que l’a remarqué Fourier, avec fougue, en prodigues, tandis que l’ouvrier mâle, adulte, cherche, en vrai sournois, à économiser les siennes » (1).

Les méthodes employées dans l’industrie pour stimuler le travail, pour tirer le plus grand avantage de l’ouvrier, ne sont pas du tout ignorées dans le « régime patriarcal ». C’est spécialement dans les travaux réservés aux ouvriers ambulants que le salaire aux pièces joue son rôle meurtrier. A Test de l’Elbe, on a encore découvert d’autres moyens ingénieux pour pousser les ouvriers au surmenage. Weber nous en donne un exemple dans son ouvrage déjà si souvent cité (p. 126, cl. aussi p. 286).

« On a constaté fréquemment que l’on décide plus facilement les ouvriers à faire des heures supplémentaires en leur accordant des rafraîchissements (du schnaps) qu’en ■leur donnant de l’argent, et dans le cercle de Heiligenbeil on considère comme le plus grave inconvénient du travail supplémentaire cette circonstance que les ouvriers s’y décident encore, peut-être moins fréquemment qu’autrefois, par battrait du « maudit schnaps ». En d’autres termes, nos gentilshommes allemands si chrétiens enivrent systématiquement leurs ouvriers de schnaps pour les exciter au travail, comme au xvne et au xvmG siècle on enivrait les mercenaires d’eau-de-vie avant la bataille, afin qu’ils frappassent sans merci. Comme on le voit, le schnaps prussien est, pour le ho-

(1) Marx, Kapital , I, 2e édit., p. 727; trad. franc., p. 306.

bereau, une source de profit, non seulement comme marchandise, mais aussi comme objet de consommation.

On ménage encore moins les ouvriers ambulants que les ouvriers établis dans l'endroit ! Qu’importe qu'ils tombent ensuite malades, on n’aura pas à payer les frais de maladie, ni à les entretenir pendant l’hiver.

Mais ce qu’il y a de plus affreux, ce sont les abris que bon donne aux ouvriers ambulants. Cela ne vaut pas la peine de leur faire des bâtisses solides, puisqu’elles doivent rester de sept à huit mois inoccupées. Plus leurs logements sont primitifs, mieux cela vaut. M. Kàrger ne tarit pas en éloges quand il parle des espèces do casernes qu’on a élevées dans certaines propriétés pour les ouvriers ambulants ; leur principal avantage est d'avoir des ailes séparées pour les deux sexes : celte disposition ne semblait pas du tout s’imposer ; il a fallu une ordonnance de la police pour la faire adopter.

Dans les pays à l’est de l’Elbe on n’esl pas même aussi avancé : « Dans la Prusse occidentale, ce sont des baraques, des écuries, des granges vides dans lesquelles on couche dix ouvriers ou même davantage. On ne voit pas bien si les sexes sont séparés, les jeunes filles forment la moitié, les deux tiers, quelquefois même une plus forte proportion du nombre total des ouvriers. Dans les propriétés mieux organisées, il en est probablement de même qu’ailleurs » (Weber, ouvrage déjà cité, p. 240, p. 241). Nous pouvons bien nous y attendre, alors que AVeber lui-même déplore, quelques pages plus haut, que, dans les logements réservés aux ouvriers en garni, il est rare que les sexes puissent être séparés: « 11 faut que la famille partage avec les ouvriers étrangers sa chambre d’habitation et la chambre à coucher » (p. 183). Ce n’est pas dans c( l’Etat de l’avenir » .mais dans l’Etat actuel, là-bas où la modestie allemande, la chasteté chrétienne n’ont pas [encore été contaminées par le virus du parti socialiste, où nos bons aristocrates gou-

ir. — PROTECTION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE 101

vernent en toute liberté, que nous trouvons cette promiscuité établie par les défenseurs mêmes de la famille et du mariage : pour diminuer les frais de production de leur schnaps et de leur sucre ils parquent le bétail humain pêle-mêle dans leurs étables, sans distinction d’àge ni de sexe.

Des politiciens bourgeois même reconnaissent aujourd’hui qu’il faut que la loi mette un terme à cet état de choses scandaleux.

Il faudrait avant tout réclamer l’interdiction du travail ambulant pour les jeunes filles mineures. M. le Dr Ivarger n’est pas de cet avis, et il a ses bonnes raisons. « La proposition d’interdire tout éloignement de la maison paternelle aux jeunes filles mineures a pour origine l’espoir de voir diminuer les dangers de la dépravation. Mais je crois que cette mesure ne diminuera que très peu le nombre des jeunes filles jetant leur bonnet par-dessus les moulins, puisque la jeune fille qui aura vécu sous la surveillance des parents sans être victime de la séduction jusqu’à vingt et un ans, n’y résistera pas mieux, une fois lancée dans le monde, que celle qui y a été jetée plus jeune » (p. 20fi).

La sentence n’est pas tout à fait claire, mais nous en concluons que le Dr Karger resterait bien froid devant cetle constatation de Marx, que parmi les nomades anglais les ouvrières de quatorze ans deviennent enceintes par le fait d’ouvriers du même âge. Que cela arrive un peu plus tôt, un peu plus tard, n’est-ce pas tout un ?

S’il ne veut pas que le travail ambulant soit interdit, c’est surtout dans l’intérêt des parents des ouvrières ambulantes. Que feront ces pauvres diables de leurs filles mineures, si elles ne peuvent plus se vendre comme esclaves ?

« Que fera, par exemple, un petit propriétaire des environs de Landsberg, que le destin aura gratifié six années

102 ir. — PROTECTION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE

consécutives d’une fille, de toute cette nichée quand la plus jeune aura seize ans ? » L’exemple présente un cas très difficile. Mais s’il doit être considéré comme probant, cet autre exemple choisi tout aussi arbitrairement, mais certainement plus rappant, sera également probant. Si le petit propriétaire envoie ses six filles travailler temporairement en Saxe, que fera-t-il quand elles lui reviendront chacune avec un enfant ?

Mais le Dr Karger a encore un motif très concluant. L’exploitation de la jeune fille de seize à vingt et un ans est précisément le plus profitable pour le producteur de betteraves et pour le fabricant de sucre, « on ne l’empêchera donc pas dans l’intérêt de la culture de la betterave ». Un véritable Kulturkampf qu’entreprend notre noble docteur en faveur du droit qu’a la culture de la betterave à prostituer les jeunes filles mineures ! En attendant, nous autres Vandales du parti socialiste, nous ne comprenons absolument rien à la culture de la betterave par l’abrutissement des hommes, et nous réclamons malgré tout cela l'interdiction pour les filles mineures du travail ambulant.

Mais cela ne suffit pas. Si une jeune fille de vingt et un ans se laisse moins facilement séduire qu’une enfant de quinze à seize ans, parce qu’elle a plus d’expérience et plus de fermeté, la situation faite aux ouvrières nomades est assez déplorable pour corrompre des jeunes filles même d’un âge mûr. Malgré cela, la suppression complète du travail ambulant serait une mesure trop radicale. Cela enlèverait à une grande partie des ouvriers le droit de se déplacer librement, et les priverait du moyen de trouver des salaires plus élevés que ceux qu’ils ont chez eux. Mais le contrat d’esclavage de Saxe et le système d’engagement à l’anglaise ne sont pas des formes indispensables du travail au dehors; ce sont ces formes qui doivent disparaître. Le moyen le plus efficace

pour les détruire serait de remplacer par des bureaux publics de placement l’odieux commerce exercé par les agences de placement.

Après tout ce que nous venons d’exposer, il devient évident qu’il faut exiger par des prescriptions rigoureuses des logements dont l’humanité n’ait pas à rougir. Il est également indispensable d’abréger les journées de travail beaucoup trop longues.

Et cela pas seulement pour les travailleurs ambulants.

g) Limitation de la journée de travail , repos dominical .

Nous voici .arrivés à la question de la journée de travail normale, la question essentielle de la protection des ouvriers. Les adversaires du mouvement prolétarien, ne pouvant plus contester Futilité, la nécessité même de 1a. journée de travail normale dans l’industrie, bien qu’ils s’opposent le plus souvent à ce qu’on l’abrège, déclarent volontiers qu’elle est incompatible avec les conditions de la vie agricole ; que l’agriculture n'a pas la régularité de l’industrie, qu’elle dépend davantage des circonstances extérieures : du vent, delà pluie, du soleil ; qu’il y faut donc plus de liberté de mouvement et qu’elle ne peut être assujettie au respect des limites d’une journée de travail normale.

En réalité c’est le contraire qui a lieu : l’industrie a besoin d’une bien plus grande liberté de mouvement que l’agriculture. Dans une propriété agricole le travail est organisé pour toute l’année, tandis que dans l’industrie il varie constamment avec les variations du marché. Aussi personne ne s’est plus récrié contre la journée de travail normale que les entrepreneurs industriels ; elle les mettait dans l’impossibilité de profiter des circonstances favorables, de prendre de grandes commandes livrables

à bref délai. Ils réclamaient plus encore que les agriculteurs la journée variable, pour satisfaire aux besoins variables du marché qui est encore plus capricieux que la température. Et malgré cela, la journée normale a triomphé. La technologie et le talent d’organisation ont surmonté tous les obstacles. Là où la journée de travail normale a été appliquée, ce n’est pas l’industrie qu’elle a tuée, mais simplement la routine qui y était implantée.

En agriculture, la journée de travail normale se rencontre aussi çà et là ; mais nous n’avons pas connaissance d’une journée de travail normale légalement établie. On a, à la vérité, fait diverses tentatives pour l’établir, les unes, sous la pression d’ouvriers agricoles révoltés, d’autres provenaient d’idéologues agrariens, parfaitement au courant de la situation agricole et qui obéissaient à des mobiles d’un ordre plus élevé. Dans son introduction au travail de M. Schumacher-Zarchlin (Zur Gesc/iichle des Normalarbeitstages , dans la Zeitschrift fur Sozial nnd Wirthsch afts g es ch i chte, VI, 1), M. le Dr Meyer fait la remarque suivante: « Ce n’est qu’en 1848 que dans le Mecklembourg la loi a limité la journée de travail des hommes (la révolte des journaliers des fermes amena la nomination d’une commission d’arbitrage pour les conflits des journaliers (15 mai 1848) par un décret du gouvernement ; cette commission dut aussi réglementer la durée du travail dans les grandes propriétés). Depuis, les conservateurs Wagener et von Brauchitsch ont essayé en Prusse, en 1869, d’introduire la journée de travail normale, mais ils ont échoué devant l’opposition de M. Stumm... En 1872, à la conférence des employeurs agricoles, Schumacher et moi avons fait adopter une résolution demandant la journée de travail normale pour les ouvriers agricoles, et en 1874 ou 1875, j’ai, avec le concours de Wagener, rédigé un projet de loi réduisant d’une manière générale à cinquante-six heures et demie

le travail des adultes à la ville et à la campagne ; ce projet a été communiqué à Bismarck. » Ces tentatives n’aboutirent point. Mais le développement économique a, depuis cette époque, agi en faveur de la journée de travail normale à la campagne.

La technique de la grande exploitation a amené aussi dans l’agriculture comme dans l’industrie une plus grande régularité des travaux qu’il en existait dans la pet i le exploitation, et les ouvriers agricoles eux-mêmes agissent de plus en plus dans le même sens.

Rappelons-nous la durée du travail quotidien dans les plantations de betteraves, durée lixée par un contrat pour les ouvriers nomades de Saxe : voilà bien une journée de travail normale. Weber aussi nous apprend qu’on tend de plus en plus à établir une journée de travail normale. Ainsi en Lithuanie : « La diminution la plus sérieuse de la durée de la journée, le travail commençant à une heure fixe après le lever du soleil, n’a été que récemment introduite dans bien des endroits, mais dans une partie seulement des exploitations des régions méridionales. L’heure varie dans ces cas entre, cinq et six heures ; çà et là on a aussi fixé la fin de la journée à une heure précédant le coucher du soleil (entre sept et huit heures du soir) » (ouvrage déjà cité, p. 48). Voici ce qu’il dit du gouvernement de Konigsberg : « C’est surtout chez les propriétaires moyens que le travail commence encore avec le lever du soleil ; dans les grandes propriétésletravailcommencegénéralementàcinqheures, cinq heures et demie ou six heures » (p. 121). De la Mazovie : ce Dans des cas relativement assez nombreux, le commencement du travail a lieu à heure fixe ; il en est souvent de même de la lin de la journée » (p. 84).

Weber signale en outre l’aversion croissante des ouvriers agricoles pour le travail supplémentaire. IN'ous avons donc, même en Allemagne, des exemples de journée de travail normale en agriculture, et si ces exemples

sont aussi rares, la nature particulière de la production agricole en est moins cause que la grande dépendance des ouvriers agricoles, beaucoup trop faibles pour forcer les employeurs à diminuer la journée de travail et à maintenir une certaine régularité.

Leurs camarades dans l’industrie doivent d’autant plus veiller à ce que la législation leur procure ce qu’ils ne peuvent pas obtenir par leurs propres forces.

La détermination des limites de la journée de travail normale dans l’agriculture sort du cadre du présent ouvrage. Comme dans l’industrie, la limite à laquelle on pourra atteindre dans la pratique, dans l’agriculture, sera probablement assez variable, d’autant plus qu’elle n'est pas simplement déterminée par les facteurs techniques et objectifs, mais aussi par de puissants facteurs subjectifs. Mais nous ne voyons aucun motif s’opposant à ce que, même dans la société capitaliste, les ouvriers agricoles réclament comme ceux de l’industrie la journée de huit heures. On peut objecter que le travail agricole se fait dans des conditions hygiéniques bien meilleures que le travail industriel : dans l’industrie, un travail monotone dans des locaux fermés, souvent remplis de gaz délétères ; dans l’agriculture, un travail varié au grand air. Cette différence existe effectivement le plus souvent, mais en revanche la position du salarié est tout autre en ville qu'à la campagne. Ici le ménage est nécessairement combiné avec une exploitation agricole, comme nous l'avons déjà remarqué plusieurs fois. Le salarié qui rentre après son travail, n’a pas encore fini sa tâche, il faut qu’d s’occupe encore de ses petits travaux agricoles, qu’il nettoie l’étable, qu’il cherche du fourrage pour sa vache, qu’il bêche son champ de pommes de terre, etc. Si le travail salarié absorbe toute la journée, du lever au coucher du soleil, il ne reste au journalier que les nuits et le dimanche pour soigner sa petite exploitation.

Comme pour l’ouvrière de fabrique mariée, la journée

du travail salarié ne se confond pas avec la durée du travail pour le salarié agricole, pour qui toute amélioration de situation va de pair avec une augmentation de travail dans sa propre exploitation : état de choses qui ne se modifiera pas de sitôt. Si l’on réduisait à huit heuresla journée de travail du salarié agricole il ne serait pas encore plus favorisé que le salarié de la ville ; il s’en faudrait de beaucoup.

Si nous croyons que la journée de travail normale peut se réaliser en agriculture aussi bien que dans l’industrie, nous ne disons pas que cela puisse se faire des deux parts d’une façon tout à fait identique. La longueur naturelle du jour a, dans l’agriculture, une bien plus grande influence sur la journée de travail que dans l’industrie qui se sert de la lumière artificielle. L’industrie dispose d’ailleurs d’une armée de réserve que n’a pas l’agriculture ; il sera donc probablement nécessaire de fixer une journée de travail normale, non pour toute l’année, mais pour chaque saison. Si, par exemple, nous considérons la journée de huit heures comme la journée normale moyenne, on pourrait adopter celle de dix heures ppur l’été et celle de six heures pour l’hiver. On admettrait aussi du travail supplémentaire dans des cas exceptionnels, dans des cas de récoltes urgentes. Mais ce n’est pas encore le moment de s'occuper de ces détails. Quand il s’agira de fixer la journée de travail normale en agriculture, les intéressés sauront déjà lui donner l’élasticité nécessaire, et la tache du parti socialiste sera alors non de s’occuper de cette élasticité, mais de fermer la porte à l'arbitraire, et de veiller à ce que la réduction de la journée ne devienne pas illusoire.

Admettons même que la journée de travail normale ne puisse pas être tout à fait la même dans l’agriculture et dans l’industrie, je ne vois pas quelles sont les particularités de l’agriculture qui ne permettraient d’appliquer qu’à la grande exploitation la journée de travail

normale, ainsi que Ta décidé le congrès international de protection ouvrière tenu à Zurich. La petite propriété s’exploite en général plus défectueusement que la grande : pour y faire observer rigoureusement la régularité de la journée de travail qui, dans la grande exploitation, est une nécessité technique, il faut une contrainte venant du dehors ; mais il n’en est pas autrement dans l’industrie. Si, malgré cela, le parti socialiste réclame la journée de travail normale aussi bien pour le métier que pour la fabrique, elle peut revendiquer le meme droit pour le salarié du gros paysan comme pour celui du grand propriétaire noble. Sa tâche ne consiste nullement à avantager la petite exploitation aux dépens de la grande.

Mais si nous ne souhaitons pas que la journée de travail normale soit limitée à la grande exploitation agricole, cela ne veut pas dire que nous croyons la journée de travail applicable aux travaux agricoles de tous genres: il y a des distinctions à faire, mais non celle entre la grande et la petite exploitation.

Le parti socialiste réclame la journée de travail normale pour les travaux de toule nature, sauf pour ceux du ménage. Elle fait cette exception, non pas parce que les domestiques ne travaillent pas trop, mais parce que les nécessités du ménage ne permettent pas de fixer leur travail entre des heures déterminées. Cela s’applique aux ménages des villes comme à ceux de la campagne. Mais à la campagne le ménage est intimement lié à une exploitation agricole, ou du moins à certains côtés de cette exploitation. Plus il y a, à la campagne, étroite corrélation entre un certain travail et le ménage, et plus il sera difficile de soumettre ce travail à la journée normale. Il faudra donc préciser les travaux particuliers qui admettent la journée de travail normale. D’une manière générale, on peut dire que les travaux des champs s’y prêtent mieux que ceux de la ferme et de la maison le

soin du bétail surtout), que les travaux des journaliers en sont plutôt susceptibles que ceux des domestiques. Les travaux des premiers sont en général déterminés, uniformes, faciles à évaluer — sarcler, faucher, battre le blé, etc., — les travaux des derniers sont variés et très difliciles à contrôler.

La journée de travail normale ne remédierait qu’imparfaitement au surmenage des domestiques. Elle est la forme de la protection ouvrière qui correspond aux conditions du salariat moderne. Pour protéger la domesticité, survivance du Moyen Age, il faut recourir aux méthodes du Moyen Age. Alors la journée de travail se confondait avec le jour naturel. Le travail de la journée n’était pas limité, mais celui de l’année l’était par de nombreux jours fériés que, dans l’esprit du temps, on avait consacrés aux traditions religieuses. Les jours de fête institués par l’Eglise étaient légion (1). La lutte pour la durée du travail était, au Moyen Age, la lutte pour les jours de fête. — Dans les ateliers les compagnons ajoutaient encore la saint Lundi aux fêtes consacrées par LEglise. L’abaissement des classes démocratiques par l’absolutisme mercantile et féodal lit diminuer le nombre des jours de fête d’abord dans les pays protestants, ensuite dans les pays catholiques. Mais le repos du dimanche se maintint.

Aujourd’hui celui-ci même n’est plus rigoureusement observé, du moins par les habitants de la campagne, population qui tient le plus à la religion. « J’ai connu un temps, dit en gémissant (( le pasteur campagnard de Thuringe », dont nous avons déjà parlé, où le dimanche à la campagne était un sabbat évangélique ; seul le travail qui ne souffrait aucun retard, était fait très tôt, avant six heures du matin. Ce n’est que dans des années particulièrement mauvaises que le pasteur, sur l’ordre du

(1) Cf. La Question agraire , p. 102.

maire, annonçait au service du matin qu’il n’y aurait pas de service du soir et qu’on pourrait travailler aux champs l’après-midi. J’ai aussi vécu des années, pendant les quelles la loi prescrivait le repos dominical, mais elle restait sans effet, grâce à l’indulgence presque générale des autorités... avec le progrès de l’agriculture, avec le rapport croissant des récoltes, avec le désir croissant du lucre, avec la diminution proportionnée de l’ancienne confiance en Dieu, de la résignation et de l’abandon à la Providence, le travail du dimanche se développait d’année en année (1). » Il espérait qu’une nouvelle loi sur le repos dominical améliorerait la situation, mais les choses restèrent telles quelles.

Le travail du dimanche ne s’est pas moins développé dans les pays de grandes propriétés que chez les paysans. Dans ce cas, comme dans celui du travail supplémentaire, le schnaps joue le premier rôle (2). Les piliers de la dévotion, qui désirent si ardemment que le peuple reste fidèle à la religion, l’excitent à en enfreindre les prescriptions en lui prodiguant du tord-boyau.

Nous ne voulons pas rompre des lances en faveur de la fréquentation de l'église, mais il faut que nous travaillions résolument à conserver au paysan ce court repos dont il jouissait par tradition. L’interdiction rigoureuse de tout travail le dimanche, à moins qu’il soit absolument nécessaire, un dimanche par quinzaine de liberté entière pour les domestiques sont indispensables, même si la journée de travail normale est introduile dans l’agriculture ; ils sont d’ailleurs plus faciles à obtenir que la journée normale, et il faut les réclamer d’autant plus énergiquement.

Quant aux autres dispositions relatives à la protection des ouvriers, les problèmes qu’elles soulèvent se résolvent bien plus facilement dans l’agriculture que dans

(1) Zur büuerischcn Glaubens und Sittenlehrc , p. 200.

(2) Cf. Weder, Op. cit.y p. 289.

l’industrie. Il est aussi indispensable dans l'agriculture que dans l’industrie de joindre des appareils aux machines pour préserver des accidents, de défendre que les machines soient confiées à des ouvriers trop jeunes et sans expérience. En revanche, l’agriculture ne connaît pas encore le travail de nuit ; l’introduction de l’électricité dans les exploitations agricoles pourrait modifier l’état des choses ; en agriculture il ne faut pas non plus de prescription sur le volume d’air, sur la propreté et sur la ventilation des locaux où l’on travaille.

h) La question des logements .

Pour ce qui concerne la police des logements, la protection ouvrière a une tâche bien plus compliquée dans l’agriculture que dans l’industrie. Nous ne pouvons pas ici donner à la question des logements tout le développement qu’elle comporte, mais nous ne voulons absolument pas laisser ignorer, que les misérables logements des villes recèlent autant d’horreurs que ceux de la campagne ; certains ouvriers industriels sont, s’il est possible, encore plus mal logés que les ouvriers agricoles. L'état des logements des districts industriels du nord de la Bohème, tel que nous l’a dépeint le professeur Singer, le dispute en hideur à tout ce que nous apprennent les pasteurs Gohre, Quistorp, AVittemberg et autres « des huttes de la campagne ». La mansarde que Gohre a vue, dans laquelle couchaient sur huit paillasses quatre couples étrangers les uns aux autres, vaut cette chambre d’une cité ouvrière de Trautenau que Singer a visitée la nuit. Cette chambre, de 15,2 mètres carrés, contenait un lit de grandeur ordinaire dans lequel était couchée une famille de cinq personnes (trois adultes et deux enfants) ; neuf autres personnes des deux sexes étaient étendues, jeunes et vieux, tout près les uns des

autres, sur le dur plancher que ne recouvrait pas même un peu de paille, etc. (1). »

La situation n’est pas partout aussi déplorable, mais partout on peut constater chez les salariés « cette disproportion entre la grandeur des chambres et le nombre de leurs habitants » que le pasteur Gôhre a trouvée à Chemnilz (2) et qui a pour résultat que des gens mariés partagent leur chambre non seulement avec leurs enfants plus ou moins grands, mais encore avec des filles et des garçons étrangers qu’ils logent.

Nous ne nous occupons pas ici de la question des logements des classes pauvres en général ; il ne s’agit dans ce qui précède que des logements formant une part du salaire. De tels logements jouent à la campagne un rôle bien plus important qu’en ville. Ici, il arrive très rarement que le salarié loge chez son employeur, c’est une survivance des coutumes du Moyen Age condamnée à disparaître promptement. À la campagne, au contraire, la grande exploitation la plus moderne loge au moins une partie de ses ouvriers. Dans le métier et même dans la grande industrie, le travail des domestiques ne joue plus aucun rôle, il en est tout autrement dans l’agriculture, où, outre les domestiques, on engage souvent des couples qu'il faut loger avec tout leur ménage, les Instleute , les Rentengütler que leur contrat oblige à un certain nombre de journées en payement de leur loyer, etc.

C’est au logement que l’ouvrier — je prends le mot dans son sens le plus large, l’appliquant à tous ceux qui exercent un travail manuel — attache le moins de prix. Il souffre, immédiatement, en sa chair, de toute privation de nourriture, il faut qu’il mange bien pour rester capable de travailler, surtout le cultivateur qui a des travaux pénibles à exécuter en plein air. D’autre part, ce

(1) J. Singer, Untersuchungen uber die sozialen Zustànde in den Fabrikbezirkcn des nordostlichen Bohmen, p. 186.

(2) Goure, Drei Monate Babrikarbeiter , p. 21.

sont les jouissances du palais ; non seulement la nourriture, mais encore la boisson, le tabac, qui, pour des raisons traditionnelles et physiologiques, et parce qu’elles sont le plus à la portée de l’ouvrier, sont très appréciées.

C’est le vêtement qui est l’indice le plus sùr du rang social et des aspirations de l'individu; aussi toutes les aristocraties, toutes les hiérarchies attachent-elles le plus grand prix aux règles concernant la coupe des vêtements et aux insignes qui distinguent les différentes situations et les différents grades ; la présomption de la soldatesque se manifeste surtout lorsqu’elle réclame le respect de l’uniforme, « de la tunique du roi ». Dans les pays comme l’Angleterre, où le militarisme ne domine pas, où l’uniforme du soldat est une livrée et n’a rien d’honorifique, un officier se ridiculiserait en se montrant en uniforme en dehors du service.

A mesure que la démocratie fait des progrès, les difïé— rences de costumes des diverses classes tendent à s’effacer; ces classes, égales devant la loi, veulent être également considérées dans la société. Le prolétaire, en dehors de son atelier, ne veut pas porter de signe de son esclavage de salarié ; il veut que rien dans son extérieur ne le distingue du bourgeois, il veut être habillé comme lui le dimanche. Les prolétaires dont la situation sociale s’améliore songent peut-être plutôt à mieux s’habiller qu’à se mieux nourrir.

Mais ils n’attachent pas la moindre importance au logement. Les effets physiologiquement nuisibles des mauvais logements ne se manifestent ni aussi promptement, ni aussi directement que ceux d’une nourriture insuffisante. Pour reconnaître les rapports qu’il y a entre l’insalubrité du logement et l’étiolement physique, il faut des connaissances et des observations qui ne sont pas à la portée de ceux qui, à part l’enseignement professionnel, n’ont reçu qu’une instruction primaire. Quel rôle joue d’ailleurs le logis dans la vie de la plupart des

Kautsky 8

ouvriers de nos jours ? Celui d’un gîte : ils rentrent très tard exténués de fatigue, s’étendent sur leur grabat et quittent le logis de bonne heure le matin pour se rendre au travail ; il ne faut pas beaucoup d’espace pour simplement dormir.

Le peu d’exigence des ouvriers en matière de logements a été reconnu par les économistes les plus hostiles à la classe ouvrière. Quelles que puissent être leurs récriminations contre l’amour de la bonne chère et de la toilette des ouvriers, contre les festins au champagne des maçons et les robes de soie des ouvrières de fabrique, ils ne se sont pas encore récriés contre le luxe de leurs appartements.

C’est sur ce point que l’existence des prolétaires diffère le plus de celle des bourgeois, c’est aussi sur ce point que les ouvriers opposent la plus faible résistance à toute aggravation de la situation, et c’est précisément sur ce point que l’aggravation est le plus sensible. Les articles de fabrique et beaucoup de denrées alimentaires meme, si on ne les fait pas hausser artificiellement (par des droits protecteurs ou des trusts) diminuent de prix. Si l’on compare ces prix avec les salaires en argent, on peut constater chez beaucoup de prolétaires une existence meilleure. Mais il en est tout autrement des logements. Tandis que la rente foncière agricole baisse, celle des terrains bâtis croît rapidement partout : c’est-à-dire que le prix des logements monte très vite dans les villes et force l’ouvrier, ou bien à consacrer une plus grande part de son salaire à son logement, ou à le restreindre de plus en plus. La situation n’est pas meilleure à la campagne où le salarié reçoit son logement comme partie de son salaire. Plus se répand le système des logements fournis par les employeurs, plus s’impose la nécessité de réduire les frais de production, plus âprement les ouvriers s’opposent à ce qu’on réduise leurs portions, lorsqu’ils sont nourris en guise de salaire, plus ils reçoivent

If. — PROTECTION Dü PROLÉTARIAT AGRICOLE 115

de salaire en argent, et plus il y a tendance à leur fournir des logements détestables et à s’opposer à toute amélioration.

Si dans l’existence du prolétaire c’est le logement qui se prête le moins à toute amélioration, qui tend au contraire fortement à empirer, c’est lui aussi qui ravale le plus l’ouvrier. Un logement insuffisant mène à sa suite non seulement le dépérissement du corps, mais encore l’atrophie des facultés intellectuelles et morales, l’étouffement des sentiments les plus tendres, fruit des relations les plus intimes. Si l’on veut comprendre la grossièreté et le dérèglement qui régnent dans les quartiers mal famés des grandes villes, on en trouvera mieux l’explication dans les logements des gueux, qu’en étudiant la conformation de leurs crânes.

C’est dans des logements semblables aux repaires les plus misérables des grandes villes, que demeurent les ouvriers ambulants et beaucoup d’autres ouvriers, gens mariés avec leurs enfants, filles et garçons, malades ou bien portants, tous couchés pêle-mêle, se serrant les uns contre les autres afin de se tenir chaud et de ménager de l'espace. Le jour, ils peinent comme des bêtes de somme, la nuit, ils sont plus mal que les bêtes à l'étable. Que peut-on attendre d’autre d’une telle existence que la grossièreté bestiale, que l’immoralité ? Et les logements des ouvriers de fabrique, tels qu’ils sont généralement, — cf. la description de Gohre donnée précédemment — ou les logements des Instleute dormant avec les manœuvres ne sont pas non plus tout-à-fait propres à éveiller la délicatesse des sentiments.

Il y a toutefois une grande différence entre la ville et la campagne. Si les logements misérables de la ville ont pour effet de dégrader l’ouvrier, d’émousser son sens moral, la ville offre de puissants réactifs qui atténuent l’effet pernicieux des mauvais logements, et par ci par là, le détruisent complètement. Le travail réunit les ou-

vriers dans la ville ; après leur journée et pendant les pauses qui leur sont accordées, ils se stimulent les uns les autres, ils s’entretiennent des ail'aires publiques, ce qui peut souvent se produire même pendant le travail. A la campagne, le travail disperse les ouvriers sur de grands espaces et les isole les uns des autres. La ville offre d’ailleurs à l’ouvrier mille divertissements utiles : des sociétés, des réunions, des expositions, des musées, le théâtre, le cabaret lui-même devient un organe de la vie publique animé par l’esprit citadin ; l’ouvrier y lit les journaux et les discute, y apprend à penser, prend conscience de lui-même, et sent naître en lui le besoin d’un foyer, d’un lieu où il puisse vivre pour lui, pour ses amis, où il puisse lire et réfléchir à son aise. Tout ce qui stimule en ville les ouvriers, certaines classes du moins, les ouvriers dont la situation est la meilleure, réagit donc, souvent victorieusement, contre les effets dégradants des misérables logements, et ces mêmes ouvriers sentent bientôt naître le désir d’être mieux logés, et ne tardent pas à faire entendre leurs justes revendications.

Les choses se passent tout autrement à la campagne, où il n’y a rien qui puisse réagir contre les effets dégradants de la misère des logements. Le travail, comme nous l’avons vu, isole les hommes ; la dépendance économique des ouvriers agricoles les met presque dans l’impossibilité de former des syndicats, des sociétés ; pas le moindre mouvement intellectuel capable de relever l’ouvrier. Là, l’auberge est l'unique centre de la vie publique et elle reflète la vie tout animale de la campagne; le peu de mouvement intellectuel qui pourrait s’y produire est noyé dans le schnaps, si bien que l’auberge, au lieu d’affaiblir, ne fait qu’accentuer les effets déprimants des logements misérables.

Si ces effets déplorables sont bien plus sensibles à la campagne que dans les villes, il en est de même de ceux qui résultent du logement des ouvriers dans les maisons

de leurs entrepreneurs. En ville, ces derniers etlels sont également paralysés par la vie publique. Si le boulanger et le boucher défendent à leurs employés logeant chez eux d’apporter à la maison les journaux socialistes, ils ne peuvent pas leur défendre de les lire au cabaret, ils ne peuvent les empêcher de passer leurs heures de liberté dans les réunions publiques, etc.

Mais à la campagne, l’ouvrier qui demeure chez le propriétaire est dans sa complète dépendance, il abdique toute volonté, non seulement pendant, mais encore en dehors du travail. Sa vie intellectuelle, sa conduite politique, ses relations personnelles, tout est surveillé. Pour lui, la liberté de la presse, le droit de coalition (même lorsque la loi le confère) ne sont que de vains mots ; souvent même son vote n'est pas libre, quand même le suffrage universel est en vigueur. Uien ne le distingue de l’esclave, si ce n’est qu’il peut de temps en temps changer de maître, et que celui-ci, à son tour, peut le jeter sur le pavé quand il devient incapable de travailler.

S’il importe fort d’améliorer les logements en ville, il importe encore bien plus de les améliorer à la campagne. Une loi de protection des ouvriers agricoles manquerait à son objet principal si elle dédaignait de s’occuper de la question des logements. 11 faut qu’elle prescrive un minimum de conditions hygiéniques pour tous les locaux que les employeurs mettent à la disposition de leurs ouvriers comme partie de leur salaire.

Un règlement de cette nature, tel que l’exigent les principes de l’hygiène, et qu’on appliquerait énergiquement et sans ménagement aucun, aurait la plus heureuse influence à la campagne. Les logements d’une grande partie des salariés agricoles seraient notablement améliorés, et comme conséquence les ouvriers auraient une existence plus relevée ; ce règlement serait aussi un excellent moyen pour nous débarrasser auxxe siècle de beaucoup de restes du Moyen Age. Car il amènerait les cul-

tivateurs à ne loger que le plus petit nombre possible de domestiques et à employer le plus possible d’ouvriers libres. Le remplacement des valets et des Instlente par des salariés libres en dehors de leur travail serait un grand progrès social.

Ce progrès social entraînerait à la vérité çà et là un recul technique. Si, en effet, le propriétaire terrien veut retenir les salariés libres dans sa contrée, il doit désirer qu’ils aient leur propre ménage et qu’ils puissent cultiver un lopin de terre qui leur appartienne ou qu’ils louent. Si le nombre des domestiques diminuait, les petites exploitations augmenteraient aux dépens des grandes, mais cetle augmentation considérée au point de vue technique serait très faible et négligeable en comparaison du progrès social qui résulterait du remplacement par le travail libre de tout ce qui reste du servage d’autrefois.

Mais si le salarié libre occupe un échelon social plus élevé que le valet et V Instmann , il lui manque cependant, pour peu qu’il possède une maison et une petite pièce de terre, l’arme la plus importante pour la lutte de classe prolétarienne à la campagne, une arme plus efficace là-bas que le droit de coalition, cette arme est la liberté de se déplacer. Sa propriété l’enchaîne.

Nous ne voyons qu’un moyen de remédier à cet inconvénient. C’est de faire bâtir aux frais du 'public des logements qu’on louerait aux ouvriers . Ce moyen suppose une série de conditions préalables ; tout d’abord l'administration entièrement autonome de la commune, ou du canton, et le suffrage universel pour l’élection des corps constitués chargés de cette administration. Ce n'est que là où ces conditions sont remplies, où il existe parmi les ouvriers agricoles un mouvement assez puissant pour obtenir des élections tout à fait libres, que le parti socialiste pourrait effectivement réclamer la construction de logements ouvriers du canton, plutôt que delà commune,

où l’influence économique de quelques propriétaires est par trop prédominante. Ces logements donneraient aux ouvriers agricoles la plus grande indépendance à laquelle ils puissent prétendre dans notre société capitaliste.

En dehors de l’Angleterre, nous ne connaissons pas de pays où de telles revendications aient été faites en faveur des ouvriers agricoles.

i) Le fermage

Diverses questions relatives au fermage sont en étroite relation avec la question des logements.

Nous avons vu dans un chapitre précédent, que le prix du sol utilisé par l’agriculture n’est déterminé par la rente foncière que là où il sert à la production capitaliste des marchandises. Mais quand il est une dépendance du ménage, son prix peut dépasser de beaucoup la rente foncière capitalisée, et il la dépasse chaque fois que, la population augmentant, le sol est recherché ; dans chaque cas particulier le prix sera d’autant plus élevé qu’il servira moins à la production de marchandises ; le sol sera d’autant plus cher qu’il sera plus dépendant du ménage, qu’il sera plus petit.

Cela est évidemment un grand désavantage pour les ouvriers de la campagne, c’est une des sources les plus fécondes de l’exploitation de l’ouvrier agricole. Si l’ouvrier doit acheter bien cher la parcelle de terre qui lui est nécessaire pour fonder un ménage indépendant, il faudra qu’il se prive d’une bonne1 partie de son salaire pour économiser ce prix d’achat, , il faudra qu’il vive plus parcimonieusement, et bientôt il sera tenté d’emprunter une partie de la somme qu’il doit payer ; et dès ce moment il tombe sous la dépendance de son créancier, il en devient l’esclave. S’il n’achète pas le terrain, s’il le loue, il se verra d’autant plus forcé de rechercher

du travail salarié qu’il aura plus de fermage à payer, car c’est bien avec son salaire et non avec les produits de sa terre qu’il en payera le fermage : de ces produits il ne pourra, en effet, vendre qu’une très minime partie. Si ce fermage est élevé, il offrira à tout prix sa force de travail et contribuera ainsi à la baisse des salaires ; il pourra être dans l’impossibilité de payer tout son fermage, et de cette façon encore, il deviendra la proie du créancier et perdra son indépendance.

Si l’on arrivait à remédier à cette situation fâcheuse, l’existence de l’ouvrier agricole deviendrait meilleure, et son indépendance y gagnerait.

Cela n’est pas impossible, là où domine le système du fermage ; il suffirait de soumettre les baux au contrôle d’un tribunal qui aurait le droit de réduire le fermage, quand il dépasse le montant de la rente foncière normale, à cette valeur normale ; il ramènerait le taux du fermage des fermiers prolétaires à celui des fermiers capitalistes. Le ministère libéral de Gladstone, ce ministère dit Manches térien, a appliqué une mesure analogue en 1881 à l’Irlande, et elle y a eu d’excellents résultats.

Les effets d’une telle loi doivent, sous un certain rapport, être directement opposés à ceux de la loi sur les logements que nous avons réclamée plus haut. Celle-ci pousse le grand propriétaire foncier à diminuer son exploitation par la cession de petites parcelles à ses ouvriers, celle-là au contraire rend cette cession moins profitable qu’elle ne l’était auparavant ; l’une favorise la petite agriculture, l’autre favorise la grande. Mais les deux lois ne se contredisent pas, au contraire, elles se complètent l’une l’autre, et toutes deux tendent comme chacune d’elles, bien que d’une manière différente, à relever la situation de l’ouvrier et à le rendre plus indépendant.

La question est plus compliquée là où l’ouvrier au lieu de louer un lopin de terre l’achète. Nous ne

Iï. — PROTECTION DU PROLÉTARIAT AGRICOLE 121

voyons aucun moyen légal pratique pour obtenir la diminution de prix de ces terrains, quelque exagérés qu’ils puissent être; même s’il y en avait un, on hésiterait bien souvent à l’appliquer. Le propriétaire foncier aux dépens duquel on se propose ici de réduire la rente foncière est souvent lui-même ouvrier. Quelque avantageuse que puisse être cette réduction pour l’ouvrier acheteur, elle priverait d’une somme péniblement économisée ces prolétaires qui, soit comme propriétaires, soit comme cohéritiers, sont obligés de vendre leur lopin de terre. C’est encore un de ces cas où la propriété privée du sol rend impossible une réforme rationnelle.

a) Le 'parti socialiste ne défend pas les intérêts des entrepreneurs .

La dernière réforme que nous avons mentionnée ne sera pas seulement à l’avantage des agriculteurs, mais aussi à celui de F agriculture. Il est vrai qu’elle ne favorisera et, ainsi que nous l’avons dit, ne doit favoriser que le fermier prolétaire, elle ne deviendrait utile au fermier capitaliste, que si le fermage tombait au-dessous de la rente foncière normale. Alors le système du fermage tendrait à disparaître, puisque le propriétaire foncier trouverait plus avantageux d’exploiter lui-même ses terres. Mais le fermier prolétaire qui jouira d’un revenu plus élevé pourra employer cet excédent non seulement à se créer une existence meilleure mais aussi à donner un caractère plus rationnel à son exploitation, à se procurer un outillage perfectionné, des engrais, des semences, etc.

En réclamant des tribunaux spéciaux chargés de réduire les fermages trop élevés nous passons des mesures qui protègent les ouvriers agricoles à celles qui protègent l’agriculture elle-même.

11 est évident que les intérêts de l’agriculture n’ont pas pour le parti socialiste la même importance que ceux des ouvriers agricoles ; ceux-ci doivent être le premier objet de sa sollicitude, par cela même qu’ils

n’ont pas d’autre détenseur qu’elle. Il en est tout autrement de l’agriculture. Son intérêt se confond de nos jours avec les intérêts des entrepreneurs agricoles et des propriétaires fonciers, avec le profit que tire le capital de l’agriculture, avec la rente foncière, comme l’intérêt de l’industrie se confond avec le prolit que le capital tire de l’industrie, celui du commerce avec le profit du commerce. Quelque importance qu’aient ces branches de l’activité humaine pour la société en général et par suite pour le prolétariat, elles ont d’autres protecteurs que le prolétariat, et de plus puissants. Si l’agriculture soutire, ce n’est certainement pas parce qu’elle et les propriétaires fonciers ne sont pas suffisamment défendus par les gouvernements actuels, parce que les parlements ne leur accordent pas une attention suflisante, mais c’est le résultat de causes que ne saurait détruire le gouvernement le mieux intentionné, tant qu’il restera sur le terrain de la société actuelle, qu’il n’en voudra pas profondément bouleverser les conditions d’existence.

S’il est impossible que le parti socialiste rivalise pour la propagande avec les charlatans agrariens et vante quelque panacée capable de guérir immédiatement tous les maux de l’agriculture, elle ne se propose pas non plus, comme la principale de ses tâches, d’établir que les véritables intérêts de l’agriculture sont en harmonie avec l’intérêt général de la société, pas plus qu’elle n'a à prendre fait et cause pour les intérêts particuliers de l’industrie et du commerce. Ce n’est pas qu’elle déprécie ces intérêts, mais elle a la certitude que l’Etat moderne les fait suffisamment valoir, qu'il fait tout ce qui lui est possible pour les encourager. Le rôle du parti socialiste à l’égard des agriculteurs et des propriétaires (petits et grands) comme à l’égard des industriels et des financiers, n’est pas de les stimuler à faire valoir leurs intérêts, mais de les observer et de veiller à ce que les intérêts particuliers ne préva-

lent pas sur les intérêts généraux, les intérêts d’un moment sur les intérêts durables.

Le parti socialiste qui, lorsqu’il s’agit des intérêts du prolétariat, doit exercer une action stimulante, positive, n’a généralement, quand il s'agit de l'intérêt général de la société actuelle, qu’à modérer, qu’à empêcher et c'est dans cette dernière action qu’elle réussira le mieux, du moins tant qu’elle n’aura pas acquis une influence positive dans la vie politique.

De là résulte déjà qu’elle n’arrivera jamais, étant donné le nombre considérable d’agriculteurs et de propriétaires fonciers indépendants de toute industrie accessoire, à évincer les partis agraires qui réclament pour l’agriculteur et le propriétaire foncier des privilèges aux dépens de la collectivité. Malgré sa meilleure volonté en théorie, le parti socialiste s’est toujours vu contraint de combattre énergiquement dans la pratique les mesures agraires que les paysans réclamaient avec le plus d’insistance.

Il y a néanmoins dès à présent plusieurs cas dans lesquels le parti socialiste peut agir en faveur du développement agricole.

b) Les privilèges féodaux . La chasse.

Le parti social iste doit s’efforcer avant tout de détruire tout ce qui survit des temps féodaux, et ce que l’on tente d’en faire revivre. Elle est radicalement hostile à tous les privilèges féodaux, à F Anerbenrecht etau lidéicommis (1). Il est vrai qu’en s’élevant contre l’indivisibilité de la propriété foncière par le lidéicommis, elle ne le fait pas, comme la démocratie bourgeoise, dans le but de favoriser rémieltement de la grande propriété, ce qui à nos yeux constituerait un pas en arrière.

(1) Cf. La Question agraire , p. 303, 307.

Bien plus funeste que le fidéicommis est le droit qu’ontj.les grands propriétaires de la Prusse Orientale de considérer leurs propriétés comme des domaines indépendants des communes et par suite de ne pas participer aux charges communales. Ils profitent des chemins vicinaux, leurs ouvriers envoient leurs enfants à l’école communale, mais ils ne contribuent point, ou d’une façon dérisoire, aux dépenses communales. Il se présente des cas comme celui-ci : dans le village de Zuckersdorf, cercle de Bummelsburg, Poméranie ultérieure, le seigneur conservateur de Gourdis a acquis par des achats presque toutes les terres des paysans, et les a annexées à sa terre noble, deux paysans indépendants y sont restés : ce sont eux qui constituent la commune officielle, la terre noble forme un domaine indépendant. Or, il s’agissait de ‘ construire une maison d’école ; les frais incombaient exclusivement à la commune, c’est-àdire aux deux paysans, tandis que le seigneur, comme propriétaire d’une terre noble, n’avait rien à payer. Les deux paysans voulurent intenter une action, mais on les dissuada d’une instance qui n’aboutirait à rien (1) .

L’amitié des hobereaux prussiens pour les paysans ne se manifeste pas moins dans le droit de chasse qu'ils ont créé. Cependant ce droit contient bien des survivances des privilèges féodaux, non seulement en Prusse, mais dans toute l'Allemagne, en Autriche, etc.

Dans la féodalité, la chasse était doublement privilégiée. Elle était d’abord un sport sélect, un sport « féodal )) réservé à la noblesse. Le gentilhomme propriétaire pouvait seul s’y adonner. La Révolution française a aboli ce privilège comme beaucoup d’autres, et a remplacé le privilège de classe par celui de la propriété. Chacun pouvait chasser sur ses terres. C’est aussi le résultat qu’a eu en Allemagne la Révolution de 1848. Mais la

(t) Die Eijigoncn der Raubritter. p. 46.

réaction, bien qu’impuissante à rétablir le privilège féodal, ne laissa pas aux paysans le meme droit qu’aux grands propriétaires. Le grand propriétaire (en Prusse, la grande propriété devait contenir au moins 75 hectares) peut librement chasser dans sa propriété : le petit propriétaire ne le peut que dans un enclos. Les terres non clôturées d’une série de petits propriétaires (d’une commune ou d’un district) forment réunies un district de chasse à l’usage exclusif des fonctionnaires ou de ceux à qui la commune ou le district a affermé la chasse.

Pour nous, cette restriction du droit de chasse nous laisse bien froids. La chasse n’est certainement pas un moyen de relèvement moral ou économique pour le prolétariat, pour le peuple en général. Le prolétaire ne peut y songer en aucun cas, qu’elle soit un privilège de toute propriété, ou de la grande propriété seulement.

Bien plus important pour nous est l’autre privilège que les temps féodaux ont transmis à la chasse : je veux parler de la suprématie légale qu’elle a sur l’agriculture. Le cultivateur, le paysan surtout, doit être à son service, et il n’y a pas de réciprocité.

Durant la décadence de la féodalité, le paysan devait nourrir du gibier pour le seigneur. Il ne lui était pas permis d’enclore ses champs ou d’en chasser le gibier (1). Tout cela a naturellement pris fin en 1789, mais le gibier est encore privilégié aux dépens des moissons du laboureur. Tandis que tout autre propriétaire d’animaux nuisibles est obligé de les tenir dans un lieu clos, cette obligation ne s’étend pas au gibier, si ce n’est aux bêtes noires. Toutes les autres errent librement, et le paysan ne peut pas même les tirer quand elles lui dévastent ses champs. Certes, on lui octroie la permission de les entourer de haies et d’en repousser le gibier, ce qui revient simplement à charger le paysan, au lieu du

(1) Cf. La Question agraire, p. 26.

propriétaire de la chasse, de toutes les dépenses nécessitées pour préserver son champ des ravages du gibier.

En outre, le paysan n’a pas la moindre influence sur la quantité et les espèces d’animaux qu’on élève dans les forêts avoisinant le [domaine du grand propriétaire. La police de la chasse est diamétralement opposée aux intérêts de l’agriculture.

Les animaux carnassiers nuisent très peu au laboureur. Le tigre lui-même est plutôt un auxiliaire qu’un ennemi des paysans des Indes Orientales. Seulement quelques tigres particulièrement méchants attaquent sans provocationl’homme ouïe bétail dont il a la garde. Le tigre n’a, en effet, pas besoin de proie humaine, les forêts tropicales étant excessivement giboyeuses. En décimant le gibier qu’on a de la peine à tenir écarté des champs, il mérite la reconnaissance du paysan.

En Europe nous n’avons pas de tigres royaux, en général nous n’avons même plus de loups ; il ne nous reste plus que de petits renards et des martres. Ces animaux et les oiseaux de proie nuisent peu au paysan, s'il a soin de mettre sa volaille à l’abri pendant la nuit. Ils lui sont plutôt utiles par la guerre acharnée qu’ils font aux souris et aux autres rongeurs si prolifiques qui ravagent ses semailles. Mais le chasseur hait ces petits carnassiers qui, de temps en temps, donnent le coup de grâce à un lièvre ou à une perdrix. Le chasseur peut le déplorer, mais non le cultivateur.

L’intérêt du laboureur demande qu’on épargne, du moins en une certaine mesure, la plus grande partie des carnassiers, et qu’on limite le nombre des animaux herbivores qu’on chasse. Les règlements actuels de la chasse sont faits dans un esprit tout opposé et sacrifient les intérêts du cultivateur.

Nous avons, à la vérité, le droit d’être dédommagés des dégâts causés par le gibier, mais quel maigre dédommagement ! Pour beaucoup d’animaux (les lièvres)

le fermier ou le maître de la chasse ne doit aucun dédommagement. Dans cette circonstance, les hobereaux prussiens firent encore preuve de la plus grande impudence ; dans la loi de 1850 qui réglemente la chasse, ils n’ont stipulé aucun dédommagement pour les dégâts causés par le gibier. Après que plusieurs propositions libérales, tendant à abolir ce privilège, furent rejetées, le centre déposa en 1891 un projet de loi qui imposait l’obligation de tenir toutes les betes noires dans des enclos, qui stipulait un dédommagement pour les dégâts causés par le gibier venant d’une autre forêt, ce dédommagement devait être payé par le propriétaire du district, le fermier de la chasse devait le dédommagement pour le restant du gros gibier (le petit gibier pouvait brouter librement). Cette loi pourtant si modérée, les hobereaux la dénaturèrent ainsi qu’il suit : ils en rayèrent : 1°, l’indemnisation des dégâts causés par le gibier venant d’une autre forêt ; 2°, l’obligation de faire des clôtures ; 3°, les indemnités que devaient payer les fermiers des chasses furent mises au compte des communes, c’est-à-dire des paysans qui la constituaient ; 4°, ils interdirenttoute intervention judiciaire en matière d’indemnités de chasse ; en cas de contestation, c’est la police locale qui se prononce, autrement dit : le plus souvent la grande propriété et le comité du cercle, qui est encore la grande propriété.

Il faut le front d’airain des hobereaux prussiens, il faut le gouvernement prussien et son système électoral à trois classes pour présenter aux paysans une telle loi d’indemnisation des dégâts causés par le gibier.

La situation est un peu meilleure hors de la Prusse, sans être satisfaisante pour le cultivateur en aucune partie de T Allemagne et de l’Autriche. On sait que le Reichstag a reconnu expressément dans le code civil au lièvre la liberté de brouter. Le plaisir de la chasse est plus important que la nourriture du peuple. Ce reste de la féodalité doit disparaître.

Mais comment cela se fera-t-il ? Le droit de chasser librement sur ses terres, dont chacun jouit, ne protégerait guère les paysans entourés de grandes chasses, à moins qu'ils ne négligent leurs travaux et qu'ils ne passent tout leur temps à faire le guet. Et si les paysans des régions boisées giboyeuses, entourées de grandes chasses se continuant l’une l’autre, sont ruinés par les dégâts que leur cause le gibier, il y a des communes de paysans qui tirent un profit en louant leur chasse, ce qui arrive surtout dans le voisinage des grandes villes, où les forêts et le gibier sont rares, mais où abondent les amateurs de chasse, qui payent volontiers d'une gentille petite somme le plaisir de tuer un lièvre ou une perdrix. La liberté donnée à chacun de chasser sur ses propres terres priverait beaucoup de ces communes d’une ressource précieuse, sans être d’aucune utilité pour les paysans, surtout pour ceux qui n’ont que quelques lopins de terre.

Ce n’est pas dans l’extension, mais bien dans la restriction du droit de propriété privée du sol, que nous voyons la meilleure solution de la question de la chasse dans la société actuelle. Le privilège qu’a la grande propriété de former des districts de chasse qui lui appartiennent en propre, doit tomber comme celui qu’elle a de former des domaines particuliers hors des communes. Les uns comme les autres devront, être annexés aux communes, ou bien aux cantons, si cela est plus avantageux, et ce seront les représentants des communes ou des cantons élus par le suffrage universel et direct qui auront à réglementer la chasse dans la forêt du grand propriétaire foncier comme dans les champs du paysan, c’est eux qui auront à se prononcer sur la police de la chasse partout où ce sport s’exercera.

La question de la chasse serait singulièrement simplifiée par la nationalisation de toutes les forets — du moins dans les Etats démocratiques. On assujettirait alors facilement la chasse dans certaines régions aux né-

Kautsky 9

cessités de l’agriculture. Nous nous consolerions facilement si ces réformes devaient nuire à la chasse considérée comme sport.

c) U enclavement .

Ce qui cause à l’agriculture un dommage non moindre, parfois même plus considérable que la chasse, c’est dans les contrées de petites propriétés l’enclavement des parcelles ; c’est encore un reste des temps féodaux, un reste de la constitution territoriale du Moyen Age avec la culture à trois assolements et la contrainte de sole ( Flurzwang ) (cf. La Question agraire , p. 20). Nous avons vu que dans ce système, les lots de terre des cultivateurs ne formaient pas un ensemble continu, mais étaient disséminés dans les ditîérents clos. La chute de la puissance féodale, rétablissement de la propriété privée du sol, n’a pas suffi pour mettre lin à l’émiettement de la propriété foncière des particuliers, mais l'a souvent augmenté, surtout par le partage des parcelles entre les enfants, qui ont désormais les mêmes droits à la succession paternelle. Il est impossible d'exploiter rationnellement des parcelles de plus en plus réduites. On perd, en outre, un temps infini à aller de l’une à l’autre ; on perd du terrain en chemins, en lisières, etc. Bref, l’enclavement est non seulement un des plus sérieux obstacles au développement de l’exploitation paysanne, mais il en hâte la décadence.

Pour montrer jusqu’où va parfois cet émiettement des propriétés, il nous suffira de citer quelques chiffres fournis par le duché de Saxe-Meiningen : « Le territoire de Leutersdorf, dans le bailliage de Meiningen, comprend : 520,6 hectares de terre de labour, 37,6 hectares de prés, 1,8 hectare de jardins, 55,7 hectares de pâturages, 191,2 hectares de forêts. En tout (chemins, cours

d’eaux, cours et terrains bâtis compris) 833,9 hectares. Le village renferme 76 (!) ménages comptant 363 âmes et 7.783 (!) parcelles: Herpf avec ses 398 habitants a, dans le même district, environ 1.808 hectares, dont 836 de forêts, divisés en 10.973 parcelles; Behrungen, bailliage de Romhild, 693 habitants, 13.910 parcelles mesurant 1.378 hectares, dont 320 hectares de forêts; Wolframshausen, dans le même bailliage, 423 habitants, a 9.596 parcelles d’une contenance d’environ 804 hectares, dont 145 hectares de forêts (1).

La réunion de toutes les parcelles d’un même propriétaire en un tout continu, par quelque procédé que ce soit, produit les meilleurs résultats. Voici, par exemple, ce qu’on nous rapporte du haut pays d’Eisenach. « Malgré les contributions souvent importantes payées par les domaines communs nouvellement constitués, 4 à 6 0/0, on récolte , après l’assemblage, bien 'plus qu auparavant ; de grandes surfaces de terre non utilisées antérieurement finissent par produire à la suite d’améliorations; bordures, haies, lisières disparaissent, et la valeur du terrain s'élève considérablement , souvent peu de temps après la réunion , quelquefois d'un tiers ; on a ainsi pu reconnaître et constater une amélioration sensible dans la situation économique des soles séparées (2). »

D’après Meitzen, on a évalué pour le ban de Grossen et Altengottern (près de Mühlhausen enThuringe) s’étendant sur 12.934 arpents de terre, l’excédent du revenu annuel après la réunion des parcelles à 59.339 marcs, soit 4,58 marcs par arpent ; les Irais s’élevèrent, en y comprenant les canaux d’irrigation, les nouveaux chemins, les ponts, etc., à 174.877 fr. 50, soit à 13 fr. 12 par ar-

(1) Heine, Die bàuerlichen Verhâltnisse im Herzogthum Sachsen- Meiningen , dans Bàuerliche Zustdnde in Deutschland , I, p. 10. Cf. aussi p. 28, p. 137, etc.

(2) Op. cit.y p. 31.

peut, dépense extraordinaire causée par les grands travaux de dessèchement (1).

Malgré ces avantages, la réunion des terres ne fait que des progrès fort lents. Les frais qu’elle occasionne en sont une des causes. Ce n’est pas seulement la manière de procéder qui est coûteuse, comme nous venons de le voir, mais la réunion des soles nécessite le plus souvent le passage de la culture à trois assolements à une culture plus élevée, plus intensive, réclamant plus de capitaux. Là, où l’argent fait défaut, la réunion des parcelles peut jeter le cultivateur dans les dettes, ou le ruiner s’il est déjà endetté.

D’un autre côté, la réunion des parcelles des particuliers n’est possible que si tous les propriétaires du territoire y consentent, puisqu’elle ne peut avoir lieu que par l’échange mutuel des parcelles ; cet échange se fera difficilement sans que personne n’y perde, sans que personne ne s’imagine y perdre. Avec cela, il faut tenir compte du caractère conservateur et méfiant du paysan, et l’on reconnaîtra que nous sommes de nouveau en présence d’un cas où la propriété privée du sol oppose un obstacle invincible au progrès.

Cela avait déjà décidé le despotisme éclairé à abolir transitoirement le droit de propriété du sol, afin de favoriser le progrès. Le libéralisme se vit forcé, à grand regret, de violer également dans ce cas le caractère sacré de la propriété privée. Partout où une certaine fraction des intéressés réclame la réunion des parcelles, les autres sont contraints par la foi à y souscrire et à échanger leurs terres.

Malgré cela, on ne peut pas dire que l’enclavement appartient au passé, il y a encore énormément à faire sous ce rapport dans l’intérêt de l’agriculture.

Le parti socialiste a toutes sortes de bonnes rai-

<l) Dev Bodcn , etc., de. s prcussischen Staals , I, p. 438.

sons pour favoriser le passage de cette exploitation irrationnelle d’émiettement du Moyen Age à une exploitation plus grande, plus extensive, plus moderne,, et tant que cela pourra se faire en apportant des restrictions légales au droit de propriété privée, elle ne maoquera pas d’user de toute son influence pour y coopérer. Mais elle gardera une réserve prudente, quand il s’agira de subventions demandées à l’Etat pour réunir les biens disjoints; le parti agrarien fait fréquemment de telles demandes. Le résultat le plus net de cette transformation est une hausse de la rente foncière. La valeur du sol peut, ainsi que nous l’avons vu, augmenter d’un tiers. La subvention de l’Etat est payée par tous les contribuables, parmi lesquels il y a des prolétaires et de petits bourgeois dont la situation est des plus pénibles. Ceuxci doivent-ils sacrifier une partie de leurs ressources, déjà insuffisantes, pour élever la rente foncière d’un certain nombre de propriétaires? On peut imaginer des cas où de telles subventions seraient utiles, au point de vue prolétarien, mais le parti des prolétaires ne saurait admettre dans son programme la concession de tels cadeaux à la propriété foncière.

La tache du parti socialiste dans la question de l’assolement n’est pas seulement de restreindre les droits de la propriété privée ; elle se propose encore tout autre chose. Finalement, en effet, lorsque le moment de transition sera passé, les propriétaires en tireront un avantage sérieux et indiscutable, tandis que le prolétaire agricole subira une sorte d’expropriation.

La lisière, farrière-pacage, etc., permettaient au prolétaire de nourrir une chèvre, voire même une vache. La réunion des parcelles fait disparaître ces petits pâturages publics. — Sur les bans de Grossengottern et d’Altengottern, on a gagné 637 arpents de terre labourable en diminuant les limites et les lisières — et du même coup on enlève au prolétaire agricole la possibilité

d’entretenir cette bête si importante pour son ménage*

D’autre part, les plus petits paysans sont souvent lésés par cette réunion des parcelles, favorable surtout au gros et au moyen cultivateur, jamais au propriétaire de quelques lopins de terre, obligé de payer la même somme par unité de surface que le grand propriétaire, pour couvrir les frais de la réunion des parcelles ; il se trouve encore souvent dupé, parce que, sans influence dans le village, on lui attribue les terrains de la périphérie, qui sont les moins avantageux et dont la culture réclame le plus de temps.

Quelque regrettables que soient ces faits, ils ne peuvent cependant rendre le parti socialiste hostile à la réunion des parcelles. C’est un de ces cas où les intérêts d’un groupe de prolétaires sont en contradiction avec le développement économique que le parti socialiste ne saurait entraver. Mais elle doit dans cette circonstance, comme lorsqu’il s'agit de supprimer l’affouage, le droit de pacage, veiller à ce que, d’une part, la suppression d’un droit des pauvres ne devienne pas une simple confiscation ; quelle soit compensée par quelque indemnité, par quelque concession territoriale ou tout autre avantage analogue ; d’autre part, que cette suppression se fasse sans injustice : quand il s’agit de réunir les parcelles, le petit propriétaire devra voter comme le grand, et les dépenses devront être couvertes par un impôt foncier progressif. Si nous ne pouvons ni ne devons entraver le progrès économique, nous devons cependant veiller à ce qu’il s’accomplisse avec le moins de souffrances possible.

d) Amélioration du sol.

Les principes dont nous avons dû tenir compte dans la question du groupement des parcelles, devront aussi

nous guider dans tous les autres problèmes ayant pour objet les progrès de l’agriculture.

Nous demandons déjà pour la société capitaliste, la nationalisation des eaux et des forêts. Mais partout et aussi longtemps qu’elles resteront des propriétés privées, nous approuverons toutes les restrictions au droit de propriété privée capables d’assurer une exploitation rationnelle des eaux et forêts.

La question des eaux se rattache intimement à celle de l’amélioration du sol qui, au fond, n’est autre chose que l’application à l’agriculture d’une partit;' du service public des eaux : exécution de projets de drainage et d’irrigation ; dessèchement des marais, conquête de terrain au moyen d’endiguements, etc.

11 est impossible d’abandonner de tels travaux aux particuliers. Dans les commencements du mode de production capitaliste, c’était l’Etat absolutiste qui se chargeait de ces entreprises et augmentait à ses frais la rente foncière des propriétaires, comme il augmentait au moyen de subventions les bénéfices des entrepreneurs industriels. L’Etat libéral a introduit un système d’améliorations, fondé sur d’autres principes. Ainsi Meitzen dit, en parlant de la Prusse : « Alors (de 1840 à 1850) on se proposa nettement de substituer à l’ancien système des travaux publics une méthode tout opposée : on a voulu d’une part provoquer l’intervention active des particuliers en les faisant participer à ce que rapporteraient les entreprises, et d’autre part entretenir et fortifier par tous les moyens leur esprit d’entreprise et leur initiative. Partout où des mesures de police étaient justifiées, parce qu’elles devaient empêcher de plus grands maux, on croyait se conformer à l’esprit de la loi en forçant les particuliers à faire des améliorations utiles. D’autres travaux qui promettaient des avantages étaient indiqués, préparés ; des consultations techniques, des promesses de subventions y poussaient, mais si l’exécution avait

des moments difficiles à traverser, on accordait des secours, on faisait des avances afin d’empêcher autant que possible que les travaux fussent arrêtés, on provoquait par le moyen le plus efficace le concours corporatif de tous ceux qui profitaient de l’entreprise, et l’on assurait également et effectivement aux corporations le plein développement dé la force qu’elles pouvaient mettre au service des circonstances » (Ber Boden des preussischen Stciates , I, p. 463).

Le parti socialiste à son tour introduit un nouveau principe ; il voudrait que l’Etat se chargeât du service des eaux, mais non comme le faisait le gouvernement absolu qui se chargeait de tous les frais, en en laissant les avantages aux propriétaires fonciers. L’Etat doit rester maître des cours d’eau, et c’est lui qui doit profiter de ce qu’ils rapportent, ainsi que de l’augmentation de revenu que l’exploitation des eaux donne à la terre.

Si ce système n’est pas applicable, si la propriété privée du sol crée un obstacle insurmontable, il faut s’en tenir au système libéral : les améliorations se feront aux frais non de l’Etat, mais de la collectivité des propriétaires intéressés, et l’Etat devra concourir à l’amélioration du sol, non en faisant des cadeaux aux propriétaires, mais en restreignant les droits de propriété, en brisant la résistance des éléments récalcitrants dont la coopération est indispensable à l’exécution des améliorations.

On ne ferait d’exception que dans le cas où l’amélioration ne serait pas, du moins pas exclusivement, à l’avantage de la propriété foncière, mais serait d’un intérêt public : le dessèchement d’un marais, améliorant le climat, le creusement d’un canal ouvrant une nouvelle voie de communication. Dans ces cas l’Etat peut et doit intervenir directement dans l’administration des eaux.

Mais alors aussi il faudra exiger que les propriétaires fonciers intéressés contribuent aux dépenses de l’entre-

prise proportionnellement à l’augmentation de leur rente foncière, et ils devront être expropriés, s’ils ne veulent pas souscrire à cette contribution. Si ;le gouvernement italien voulait, par exemple, drainer la campagne romaine, Rome et toute l’Italie y gagneraient. Malgré cela, il serait tout à fait inutile de faire payer au pauvre peuple d’Italie la transformation en régions florissantes de ces terres stériles, propriétés de l'Eglise romaine et de quelques familles princières.

Mais ce n’est pas seulement par considération pour le prolétariat, qu’il faut s’opposer à faire aux frais du public tout aménagement du sol qui n’est pas d’un intérêt urgent pour le public , il faut aussi considérer si ces travaux seront productifs. 11 est facile de se donner des apparences d’agronome éclairé en parlant de rendre à l’agriculture le fond des marais et des lacs qu’on pourrait dessécher ; mais il est évident que de tels travaux, à moins qu’ils ne répondent, comme nous l’avons déjà dit, à un intérêt public, que l’hygiène, par exemple, ne les impose, ne doivent être entrepris que si l’on peut espérer une récolte excédant les frais.

Le despotisme éclairé du siècle dernier, qui a donné un grand essor aux entreprises capitalistes, mais qui s’entendait peu aux finances, a payé quelquefois très cher les essais qu’il a faits pour étendre le sol capable de donner une/ente foncière. Mais aujourd’hui où cette rente foncière est en baisse, il faut agir avec beaucoup plus de prudence. A une époque où l’accumulation des capitaux livre chaque jour à l’exploitation hors de l’Europe d’immenses étendues de terre très fertiles,, où en Europe même on transforme de bonnes terres cultivables en pâturages ou en forêts, le moment ne paraît pas bien choisi pour convertir à grands frais en terres labourables quelques coins de terre stérile. Roscher cite un écrit (A ufzeichnungen eines nachgeborenen Prinzen) où on lisait dès 1841, relativement à l'amélioration du sol en Ra-

vière : « Quand, en Bavière, on trouve au milieu des forêts, sur les terres les plus fertiles, des ruines de villages détruits pendant la guerre de trente ans, on ne déplore que davantage les capitaux et le travail enfouis dans les terrains paludéens du Danube » (1). Il ne peut nullement être question de tels travaux d’amélioration du sol pour remédier aux maux de l’agriculture et des cultivateurs. Ce n’est pas la terre qui leur fait défaut.

Il y a certes encore de nombreuses améliorations à réaliser qui seraient productives. Ce qui en empêche l’exécution n’est pas le manque d’argent, mais la propriété privée du sol, et sa division entre un grand nombre de propriétaires. L’argent peut s’emprunter, et l’on trouve des prêteurs, pour peu que l’entreprise projetée ait de l’avenir, mais la plupart de ces améliorations ne peuvent se faire que sur de grands territoires ; elles ne peuvent pas être l’œuvre de quelques propriétaires ; elles ne deviennent possibles que lorsqu’on réussit à mettre d’accord tous les propriétaires fonciers, et cela est très difficile. La nonchalance, l’ignorance et l’oisiveté sont autant d’obstacles ; ces grandes améliorations offrent d’ailleurs des avantages différents aux différents propriétaires.

Ce n’est qu’en restreignant le droit de propriété qu’on pourra établir l’imité de vues indispensable. Il faut l’intervention de l’Etat. Dès qu'un certain nombre d’intéressés le désirent, si le projet est reconnu utile, on oblige les opposants à céder leur terrain et à participer aux dépenses de l’entreprise. On gagnera facilement le parti socialiste à cette méthode d’amélioration du sol.

e) Epidémies .

La lutte contre les maladies qui attaquent les plantes et les animaux et menacent, par suite, l’agriculteur dans

(I) Nationalükonomie des AcLerbaus, p. 122.

ses moyens d’existence, n’a pas moins d’importance que l’amélioration du sol.

I^ous avons vu dans la première partie de cet ouvrage que le mode de production moderne expose la santé des plantes et des animaux à des dangers de plus en plus graves, en ouvrant la porte à toutes les épidémies. Comme conséquence de cette situation, on a suscité récemment de grandes difficultés à l’importation du bétail et des fruits. Mais quelque grand et quelque réel que soit le danger que courent certaines régions, voire même des pays entiers, d’être ruinés par l’introduction de bêtes contaminées, ce danger n’est souvent qu’une enseigne trompeuse derrière laquelle se cachent non pas des préoccupations hygiéniques, mais des vues protectionnistes, et l’on crée des difficultés non seulement à l’introduction des bêtes contaminées, mais de toutes les bêtes, souvent même on l’interdit complètement. Ce qu’il faut demander, c’est qu’on établisse un cordon sanitaire non seulement pour les animaux venant du dehors, mais pour tous les troupeaux contaminés, qu’ils soient dans l'intérieur du pays ou qu’ils viennent de l’étranger ; et les premiers sont évidemment les plus dangereux, parce qu’ils sont plus près et qu’ils sont en rapports continus avec le pays. Toutes les mesures de précaution prises à la frontière seront inutiles, si elles ne concordent pas avec des mesures énergiques à l'intérieur.

Mais ici encore la propriété privée devient le plus grand obstacle. Tout ce qui se fera pour combattre la maladie soit d’une plante, soit d'une bête, sera inefficace, si l’on n’agit pas énergiquement et simultanément en tous les lieux menacés. Si tous les possesseurs de bétail, sauf un, font désinfecter leurs étables, cette seule exception suffira pour faire renaître le mal qu’on avait écarté. Si tous les propriétaires de vignobles, à l’exception d un seul, prennent des mesures contre le phylloxéra, la maladie pourra de nouveau ravager les autres vignes. 11 n’y a

alors qu’un moyen de salut : il faut supprimer, au moins temporairement, le droit de propriété. À la liberté d’exploitation, l’Etat substituera la contrainte.

Et ces mesures ne s'imposent pas seulement quand le mal est déjà là ; dans ce cas comme dans tous les autres, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de prévenir le mal. Il faut non seulement ménager et élever les ennemis éventuels du fléau, les coléoptères de la pomme de terre, par exemple, mais il faut aussi contraindre les cultivateurs à prendre toutes les mesures reconnues nécessaires dans la culture du sol, dans remplacement des étables, etc.

Comme il y a des prescriptions hygiéniques relatives aux logements, on peut établir des règlements concernant les étables et nommer des inspecteurs qui veilleront à leur exécution.

Pour combattre la tuberculose des vaches on a proposé l’inoculation de la tuberculine, la séparation des bêtes malades de celles qui ne le sont pas et l’alimentation des veaux par le lait stérilisé. En Danemark, l’inoculation a, paraît-il, donné des résultats merveilleux. En France, toutes les bêtes à cornes importées sont soumises à l’inoculation. Nous ne nous permettrons pas d’émettre un avis sur l’utilité de l’inoculation de la tuberculine, mais si cette utilité était constatée, nous serions certainement d’avis qu’on l’imposât.

Le parti socialiste n’hésitera jamais, par respect pour les droits de propriété, à imposer des mesures reconnues nécessaires pour combattre les fléaux de l’agriculture, mais il devra aussi avoir l’œil à ce qu’elles soient exécutées le plus efficacement possible.

Aujourd’hui déjà Fautorité, obéissant à la nécessité plus qu’à sa propre impulsion, se voit contrainte d’attenter aux droits de propriété, et d’imposer des mesures propres à combattre les maladies des plantes et des animaux. Elles sont prises dans l’intérêt même des agriculteurs qui, malgré cela, leur opposent une résistance opi-

niâtre. L'ignorance et la nonchalance n’en sont pas les seules causes ; il y a aussi la méfiance du paysan envers tous les fonctionnaires : ils sont à ses yeux des instru" ments d’oppression et d’exaction, des policiers ou des agents du fisc. Ii ne s’imagine pas que leur routine bureaucratique puisse leur donner l'intelligence des besoins de l’agriculture.

Plus l’Etat usera de son autorité pour combattre les épidémies, plus il devra éclairer les populations des campagnes, non pas accidentellement, mais systématiquement; plus aussi on devra veiller à ce que la publication et l’exécution de ces mesures soient confiées, non à des hommes de loi, à des policiers ou à d’anciens sousofficiers, mais à des spécialistes instruits dans la théorie et dans la pratique, agissant autant que possible de concert avec les administrateurs mêmes de la commune ou de l’arrondissement.

Mais à qui incomberont les frais nécessités par ces mesures ? L’Etat les prendra- t-il à sa charge ? Ce serait faire payer aux consommateurs une partie des frais de production de l'agriculture, et élever la rente foncière à leurs dépens. D’un autre côté, il serait injuste d’imposer intégralement ces dépenses aux agriculteurs dontl’exploitation souffre de l’épidémie, alors que les mesures de préservation intéressent tous les agriculteurs. Si l’on procédait ainsi, on tenterait fortement le cultivateur à dissimuler l’épidémie qui se déclarerait dans ses étables ou dans ses champs.

C’est pourquoi les frais sont souvent à la charge de tous les cultivateurs intéressés. Dans le cas de certaines épidémies — la peste bovine, la morve, la péripneumonie, le sang de rate — une indemnité est accordée, si la maladie annoncée à temps nécessite l’abattage de la bête, ou que celle-ci vient à mourir; le propriétaire se trouve ainsi comme assuré contre les pertes résultant de certaines épidémies. Aussi est-il question, dans les endroits

où les indemnités à payer sont réparties entre tous les propriétaires d’animaux, de créer une assurance obligatoire contre l’épizootie. On peut accéder aux désirs de la population rurale, de voir rangés successivement parmi les épidémies indemnisées par l’assurance obligatoire, la ladrerie et le mal rouge des porcs » (1).

Il n’y a rien à objecter à cette sorte d’assurance par l’Etat.

Cela nous conduit à un nouveau problème : celui de l’importance en agriculture de l’assurance par l’Etat.

f) L assurance par l'Etat.

On soutient souvent que l’assurance joue un tout autre rôle dans l’agriculture que dans l’industrie, et si l’on ne peut pas songer à faire assurer par l’Etat les exploitations industrielles privées contre tous les accidents possibles, la chose peut se faire pour les exploitations agricoles. L’agriculture est, dit-on, en effet entièrement assujettie aux caprices des forces naturelles que l’industrie s’asservit.

Mais la marche ininterrompue d’une exploitation productrice de marchandises ne dépend pas seulement des agents naturels, mais aussi de facteurs sociaux, et ceuxci agissent plus capricieusement dans l’industrie que dans l’agriculture. Si celle-ci dépend plus des caprices de la nature, elle dépend moins de ceux du marché. Le cultivateur produit généralement lui-même les matières premières et les matières accessoires que l’industriel est obligé d'acheter, et malgré toute la concurrence étrangère, le cultivateur est bien plus sûr de placer ses produits que l’industriel qui dispose d’un marché plus capricieux, plus dépendant de la mode. Bien souvent même

(1) Buchenberger, Gnindzuqe der Agrarpolilik, p. 188.

le marché adoucit pour l’agriculteur les rigueurs de la nature. Une mauvaise récolte amène souvent une hausse de prix qui compense largement l’insuffisance de la production. L’assurance, d’un autre côté, n’est pas faite pour les plus grandes calamités de l’agriculture ; elle ne peut parer qu’aux désastres qui, parmi un grand nombre d’assurés, n’en frappent qu’une fraction relativement minime, de sorte que le payement d’une faible prime suffise pour dédommager les sinistrés. Des étés secs ou humides, des hivers rigoureux, des inondations atteignant des régions entières, des pays entiers, causent des misères si nombreuses que l’assurance est impuissante à les soulager. Pour secourir de telles infortunes, la collectivité doit mettre en œuvre tous les moyens dont elle dispose, et ils sont le plus souvent insuffisants.

Tant que le parti socialiste n’a pas de raison pour réclamer la nationalisation de tout le système des assurances à la ville et à la campagne, il ne peut en avoir pour demander que l’Etat se charge de toutes les assurances à la campagne. Cela ne veut pas dire que l’Etat ne puisse, dès aujourd’hui, entreprendre certaines assurances particulières à l’agriculture, comme celle du bétail, celle contre la grêle ; ces assurances n’atteindront leur but que si elles sont dans les mains de l’Etat.

L’assurance du bétail se présente sous un double aspect : l’assurance contre les épidémies appartient naturellement à l’Etat, ainsi que nous l’avons vu ; elle fait en effet partie de la police des épidémies, mais il faut aussi considérer l’assurance contre des cas de mort qui ne sont pas causés par des épidémies.

Ce dernier genre d’assurances ne s’applique qu'aux petites exploitations avec du bétail. Dans la grande exploitation la perte d’une! seule tête de bétail n’est pas un accident capable de troubler sensiblement l’exploitation ; plus il y a de bétail et plus la perte d’une bête devient une chose ordinaire et entre dans les dépenses inévi-

tables d’une exploitation: Comme les grands armateurs, les propriétaires de grands troupeaux feront bien d’être leurs propres assureurs.

Il en est autrement chez le petit paysan : S’il vient à perdre une vache, c’est pour lui une perte très sensible, qui souvent arrête fatalement toute l'exploitation : ses recettes sont trop faibles pour qu’il puisse en retirer des fonds destinés à tenir son troupeau au complet, et des accidents peuvent lui enlever des bêtes prématurément. Dans de tels cas, le paysan non assuré n’a plus d’autre ressource que de demander du crédit chez le marchand de bestiaux qui trouve ainsi l’occasion de l’exploiter doublement et comme marchand et comme usurier. Il semble tout indiqué que les paysans propriétaires du bétail d’un village, par exemple, s’associent pour s’assurer mutuellement contre de tels accidents, c’est-à-dire pour supporter en commun le dommage subi par l’un d’eux. Cette sorte d’assurance du bétail est un de ces essais par lesquels l’association tend à procurer à la petite exploitation les avantages de la grande. Quelque utiles, quelque nécessaires que soient ces tentatives, celle-ci, entre autres, n’est cependant qu’un succédané insuffisant de la grande propriété.

Celui qui s’assure lui-même n’est pas moins intéressé à prendre des mesures préventives contre la perte du bétail ni moins à même de les prendre. Il en est tout autrement chez le paysan. C’est son bétail qui est le plus exposé aux maladies, par suite de l’insuffisance de ses ressources, du fourrage et de la défectuosité des étables. Ce n’est pas en payant des primes d’assurance qu’il améliore sa situation sous tous ces rapports.

Jusqu’à un certain point, le paysan peut suppléer aux ressources qui lui manquent par une sollicitude plus grande pour ses bêtes. Mais quand il s'assure, cette sollicitude lui semble superflue. Souvent même l’assurance fait naître chez le paysan la tentation do laisser crever

une bête dont il n’est pas content, pour en avoir une meilleure aux dépens de la société d’assurances.

Bien que les tentatives d’assurances du bétail remontent haut chez les paysans — on en trouve déjà au xvr siècle (les Kiiligilden), — bien que le capital cherche ardemment à étendre partout son action, il a jusqu’ici refusé ses services à l'assurance du bétail, et quand il s’y est engagé, il a eu le plus souvent à en pâtir. Quand les paysans s’assurent entre eux, ils peuvent jusqu’à un certain point réciproquement contrôler leur manière d’agir : contrôle qui est absolument impossible aux sociétés d’assurances capitalistes. Ces sociétés sont constamment exposées à être dupées par les paysans; si elles veulent faire des affaires elles tâcheront de duper les paysans ; mais ces manœuvres de maquignons sont trop mesquines pour les capitalistes, c’est pourquoi ils abandonnent généreusement l’assurance du bétail à l’Etat et aux communes. C’est leur manière d’être socialistes. Jusqu’ici les assurances du bétail n’ont produit quelle petites associations locales, qui, d’une façon ou de l’autre, assistaient leurs membres qui venaient à perdre une bête. Ces associations se forment entre gens qui se connaissent très bien, qui peuvent facilement se surveiller, et il est très difficile pour un des membres alors de nuire à la société par sa négligence, ou même par sa fraude. Mais cet avantage est contrebalancépar un grand inconvénient ; les assurés sont peu nombreux, etsipar hasard les accidents se multiplient dans l’endroit, la société ne peut payer et l’assurance devient illusoire.

Alors c’est à l’Etat d’intervenir, ou bien en invitant les sociétés locales à se grouper pour supporter en commun les charges trop lourdes qui peuvent momentanément accabler l une d’elles, et les lui rendre ainsi plus supportables, ou bien en obligeant les propriétaires de bétail à entrer dans la société et à augmenter ainsi le nombre des sociétaires.

Kautsky 10

j46 IH. — PROTECTION DE L’ AGRICULTURE

Le prolétariat préfère, partout où cela se peut, l’organisation démocratique libre à cette bureaucratie gouvernementale qu’onlui octroie : et cela s’applique aussi à l’organisation des assurances ouvrières, car il n’a pas besoin de recourir à l’Etat pour donner une extension nationale à ses syndicats et à scs caisses de secours. Mais si les paysans sentent le besoin de réunir en une société nationale toutes les sociétés d’assurances locales, et si en même temps, se sentant incapables de faire par euxmèmes cette union, ils demandent l’assistance de labureaucratie officielle qu’ils ne voient généralement pas d’un bon œil, le prolétariat n’a pas à leur mettre des bâtons dans les roues. Si même il peut leur être utile, il n’a pas de raison pour s’y refuser.

11 en serait tout autrement, si ce recours à l'Etat devait avoir pour résultat de faire accorder à un groupe de cultivateurs des subventions aux dépens des contribuables, si l’Etat, par exemple, dotant richement la caisse des assurances, permettait aux cultivateurs de maintenir au complet leurs troupeaux aux frais de la nation. Le parti du prolétariat ne saurait être partisan de telles charités.

L'assurance contre la grêle doit être envisagée tout autrement que celle du bétail : il est tout à fait impossible qu elle favorise la négligence ou la fraude dans l'exploitation. D’un autre côté, le danger de la grêle menace aussi bien la grande exploitation que la petite. Une grêle peut aussi bien dévaster de fond en comble une grande propriété qu'une petite. Si l'assurance du bétail par l’Etat peut, dans certaines circonstances, devenir un obstacle au développement de l’agriculture, en encourageant aux frais du public la petite exploitation irrationnelle, on ne peut pas redouter les mêmes effets de l’assurance contre la grêle.

Celle-ci se distingue encore de l'assurance du bétail par ceci : celte dernière garantit contre des dangers qui menacent par ci, par là, l’un ou l’autre des cultivateurs

dans une partie de son bien, mais l’assurance contre la grêle assure contre des dangers qui paralysent complètement l’exploitation de toute une région, même de tout un pays. Les dommages causés par la grêle peuvent se comparer, sous ce rapport, àceux’qui sont causés par une inondation, bien qu’ils s’étendent généralement sur des régions moins étendues et l’assurance devient possible sans trop accabler les participants, pourvu que le cercle en soit assez grand, ce qui ne peut se faire dans le cas d’inondation.

« L'organisation des assurances contre la grêle sur un territoire peu étendu, offre peu de chance de durée ; la déconfiture récente des sociétés d’assurances contre la grêle dans le Wurtemberg et dans la Hesse en est une preuve ; il est aussi reconnu que les petites sociétés d’assurances mutuelles sont souvent obligées de demander de fortes avances (la sociétés Gérés à Berlin, par exemple, a demandé dans les années de 1887 à 1890 : 175,99,133 1/3, et 100 0/o de la prime précédente) (1). »

Si l’assurance ne se généralise pas là où elle est laissée à l’initiative des particuliers, cela tient à l’irrégularité avec laquelle la grêle frappe la plupart des régions, et sa préférence bien marquée pour certaines localités. Dans les régions qui ont été épargnées par la grêle pendant un certain temps, il se développe un tel sentiment de sécurité que le paysan, chez qui l’argent n’abonde jamais, recule devant la prime d’assurance. Quant aux endroits particulièrement menacés par la grêle, les sociétés privées ne se soucient pas de les assurer, ou bien exigent des primes exorbitantes.

De là la nécessité de charger l’Etat de l’organisation de l’assurance contre la grêle, comme cela s’est déjà fait jusqu’à un certain point en Bavière et dans le duché de Bade ; on comprend aussi que dans ce cas l’assurance devienne

(1) Bucuenberger, Agrarpolitih , p. 176.

obligatoire ; les ravages causés par la grêle amènent à leur suite une telle misère que là où les paysans ne sont pas assurés, l’Etat est le plus souvent obligé d’intervenir quand même et de répartir des secours, comme dans le cas d’inondation.

Mais la nécessité même où se trouve l’Etat de fournir des secours, quand l’assurance n’existe pas, justifie les subventions qu’il peut accorder aux sociétés, qui le dispenseront de fournir ces secours extraordinaires. Bien qu’en général nous soyons peu enclins à étendre les droits, à multiplier les fonctions sociales de l’Etat policier, nous considérons cependant comme une mesure très utile que l’assurance contre la grêle soit entreprise par l’Etat.

Mais quels que soient les fondements de l’assurance privée ou de l’assurance par l’Etat, estimons à sa juste valeur ce qu’on peut attendre de toutes deux. Elle est très utile au particulier qui est frappé par un sinistre, mais pour les autres qui ont à payer le dommage, c’est un nouvel impôt, qui sera d autant plus lourd, que les sphères sur lesquelles s’étend l’assurance sont plus nombreuses, et que les dommages qui sont à la charge des assurés sont plus considérables.

Mais ces dommages augmentent avec les progrès de la culture moderne; elle rend non-seulement de plus en plus fréquentes les épizooties, les maladies des plantes utiles et les inondations, mais même la grêle; si la théorie de M. Rinicker, garde général des forêts en Argovie, est exacte, les grêlons se forment de préférence au-dessus des hauteurs déboisées, et sont par suite un résultat du déboisement. L’assurance néglige les causes des sinistres, et, comme nous l’avons déjà vu, elle se dérobe devant les plus terribles épreuves du cultivateur. Elle ne peut donc prétendre remplacer des mesures destinées à rendre le laboureur plus indépendant des caprices de la nature, à la lui soumettre. Une exploitation rationnelle des eaux et forêts diminuant les inondations

et la grêle, des travaux d’irrigation et de drainage pour parer à la trop grande sécheresse, à la trop grande humidité, un choix rationnel de la méthode d’élevage des plantes et des animaux utiles, non seulement pour en tirer de plus grands profits mais aussi pour leur donner la force de résistance des espèces améliorées, la protection des oiseaux destructeurs des insectes, des étables hygiéniques, du fourrage approprié, voilà les mesures à prendre, et elles sont bien plus importantes que l’assurance. Mais certes, beaucoup de ces mesures sont en pleine contradiction avec les conditions d’existence du petit paysan ! Peut-on exiger de lui qu’il élève et soigne son bétail dans des étables propres et spacieuses?

g) Les Associations, Instruction des agriculteurs.

L’assurance du bétail des sociétés locales est, au fond, comme nous l’avons vu, une tentative pour se procurer, par la voie de l’association, l’un des avantages de la grande exploitation. En parlant de l’amélioration du sol, nous avons également effleuré la question de l’association. Consacrons-lui encore quelques mots ici pour clore nos observations sur les moyens que le parti socialiste doit mettre en œuvre pour hâter les progrès de l’agriculture. Nous pouvons être bref, puisque, dans un chapitre précédent, nous avons parlé longuement du rôle de l’association dans l’agriculture.

On peut certainement dire que le parti socialiste est sympathique à l’association en général, et en particulier à l’association agricole. Nous n’en exagérons nullement la valeur ; nous ne la considérons pas comme un moyen de sauver le mode d’exploitation du paysan, car elle est aussi accessible à la grande exploitation qu’à la petite, et quand elle fortifie celle-ci, elle transforme en même temps le propriétaire en un exploiteur capitaliste

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ou en un exploité. Nous ne considérons non plus les associations des cultivateurs comme un stade transitoire menant au socialisme si ce n’est dans le sens dans lequel toute société par actions, toute grande exploitation représente un tel stade. Mais les associations sont dans tous les cas — plus encore dans l’agriculture que dans l’industrie — un puissant moyen de développement économique, elles préparent le passage de la petite agriculture à la grande, et sont bien préférables au moyen capitaliste de ce développement, consistant dans l’expropriation de la petite propriété. Nous ne pouvons pas empêcher ce dernier moyen de développement dans la société actuelle, nous ne devons pas le favoriser. Mais nous devons favoriser les associations.

Seulement il faut nous borner à faire disparaître tous les obstacles que la loi met à leur développement. Mais les subventionner par l’Etat ne serait autre chose qu’accorder à certains groupes de propriétaires, pour améliorer leur situation personnelle, une subvention payée par le prolétariat. Elle ne servirait pas même les intérêts des associations, elle favoriserait les entreprises véreuses et les placements hasardeux. N’oublions pas, d’ailleurs, que tous les gouvernements ,les gouvernements non démocratiques surtout, qui disposeraient d’une caisse de subventions pour ces sociétés, s’en serviraient pour gagner des sympathies politiques, en feraient un moyen de corruption, comme on l’a fait du fonds des guelfes.

Aussi bon nombre d’associations refusent d’elles-mèmes les subventions de l’Etat(/l).Ce sont peut- être des procédés de l’école de Manchester, mais ce n’est certes pas du socialisme que de favoriser les intérêts particuliers au moyen de subventions de l’Etat. Une réforme sociale qui conserve la production agricole pour le marché en lais-

(4) Cf. les articles du Dr H. Crüger dans la Soziale Praxis , VI, 338, VII, 203.

sant le bénéfice à l’entrepreneur, et en mettant les risques à la charge de l’Etat, autrement dit à la charge de la population entière, est, sans aucun doute, un idéal séduisant aux yeux des agrariens, mais on ne saurait l’exécuter sur une grande échelle, et elle ne favoriserait pas le prolétariat.

Outre les moyens déjà mentionnés, il en est encore un très important d’encourager l’agriculture, qui, loin d’entraver le développement économique, lui donne une forte impulsion, ce moyen n’est autre que la diffusion de l’enseignement agricole.

Nous avons déjà exposé les points essentiels de la question en traitant de l’école primaire. Nous n'avons, pas besoin de longs développements pour montrer que le parti socialiste est prêt à favoriser de toutes façons l’enseignement agricole comme l’enseignement industriel, et à le pousser bien plus loin que ne le font les écoles primaires et les cours post-scolaires ; elle n’est pas avare de ses deniers quand il s’agit de créer et de perfectionner des écoles agricoles moyennes ou supérieures, des laboratoires et des champs d’expériences agronomiques, d’établir des fermes modèles, d’organiser des expositions, etc.

Les moyens pratiques que nous avons discutés jusqu’ici dans ce chaptire sont, à notre avis, les facteurs essentiels du développement agricole dans la société capitaliste et de l'intervention du parti socialiste dans ce procès, et personne n’osera plus soutenir que notre point de vue est celui de « l’école socialiste de Manchester ». Mais nous accordons volontiers que Irès souvent nos revendications ne dépassent pas celles d’un programme agraire bourgeois de réformes sociales démocratiques et que leur « radicalisme » reste au-dessous de celui des programmes de bien des agrariens, de bien des réformateurs à la Henry George. Nous nous en consolons, parce que nous espérons que notre politique agraire donne de l’unité au développement

industriel et agricole: notre point de vue est le même ici et là ; nos réclamations en faveur de l’agriculture n’ont rien de contraire à ce qui nous paraît nécessaire à l’industrie. Ce n’est pas là une préoccupation des agrariens ; à leurs yeux l’agriculture forme un tout indépendant, mais pour le parti socialiste elle n’est qu’une partie d’un organisme et ne doit se développer qu’harmoniquement avec l’ensemble.

Les politiciens trouveront peut-être que plusieurs de nos revendications ne sont pas opportunes. Pour juger de cette opportunité, il faut savoir si elles sont propres à favoriser le développement de l’agriculture ou à gagner les paysans. Nous reconnaissons tout d’abord que plusieurs de nos revendications relatives à la protection des ouvriers, comme d’autres qui cherchent à restreindre le droit de propriété du sol, pourraient avoir précisément pour effet de nous aliéner les paysans.

Quand même il serait prouvé que des méthodes propres à porter l’agriculture à un degré de perfection plus élevé, 11e recevraient pas l’approbation des paysans, cela ne démontrerait pas l’inopportunité de ces méthodes, mais bien celle du mode d’exploitation employé de nos jours par les petits paysans.

a) Transformation de l'Etat policier en Etat civilisateur.

Si, quand il s’agit du salut des paysans, le parti socialiste ne peut pas rivaliser avec les partis agrariens, il y a cependant un terrain sur lequel ôüe peut plus faire pour la population des campagnes, que le plus agrarien des partis bourgeois.

Pour nous bien faire comprendre, il nous faut entrer dans quelques détails.

Le mode de production moderne a la tendance à enrichir la ville aux dépens de la campagne. Nous avons amplement développé cette idée dans notre Question agraire (p. 400 et s.) ; ici, nous signalerons encore quelques points de vue qui se présentent à nos réflexions. L’enrichissement de la ville est la conséquence nécessaire de l’accumulation du capital qui s’y centralise de plus en plus, avec toute la plus-value, meme celle que donne l’agriculture. Cette tendance ne disparaîtra qu’avec la société capitaliste. Aussi les populations de la campagne sont-elles bien plus intéressées que celles des villes à voir l’avènement de la société socialiste.

Le transfert de l’industrie à la campagne et l’industrialisation de l’agriculture ne changent rien à cette tendance. Une partie de la population agricole est exploitée

io4 IV. — PROTECTION DE LA POPULATION DES CAMPAGNES

par une autre méthode, mais la plus-value, fruit de son travail excessif, continue à se centraliser dans les villes.

Nos agrariens font sonner bien haut le préjudice que les villes causent à la campagne, mais ils se trompent quand ils croient pouvoir réparer ce mal en portant préjudice aux populations urbaines, en élevant les prix des vivres et des matières premières. Nous avons déjà montré qu’en agissant ainsi, ils ne font qu’élever la rente foncière, et améliorer la situation des propriétaires fonciers. Ceux-ci ne constituent cependant pas toute la population agricole. La plus grande partie de celle-ci ne vit pas de ses terres, mais de son travail salarié. Les cultivateurs qui possèdent des terres n'ont eux-mêmes, pour la plupart, que les apparences du propriétaire foncier ; le véritable propriétaire est le créancier hypothécaire de la ville. Et le grand propriétaire foncier dépense volontiers ses rentes à la ville. Quand le prix des vivres augmente ainsi que la rente foncière, le prix des terres hausse à son tour ainsi que la masse des intérêts hypothécaires (par suite de successions et de ventes) et les dépenses que le grand propriétaire ou ses enfants font à la ville augmentent. Mais, d’un autre côté, la population est plus exploitée, non seulement celle de la ville, mais encore la plus grande partie de celle de la campagne ; en fin de compte, l'exploitation de la campagne augmente au lieu de diminuer. Le parti socialiste résiste à celte tendance autant qu’il est possible avec le mode de production moderne ; il le fait en s’efforçant d’améliorer les conditions du travail et de l’existence des ouvriers agricoles.

Le mode de production capitaliste n'est d’ailleurs pas la seule cause d’appauvrissement de la campagne au profit des villes. L’Etat centralisateur moderne agit dans le même sens, même quand il est sous la complète influence des agrariens, et qu’il se propose tout le contraire.

L’Etat moderne, comme tous les Etats qu’on a connus jusqu’à aujourd’hui, est surtout une institution de domination. Les dépositaires de l’autorité moderne, les parlements et surtout les princes considèrent donc comme leur principale tâche d’enlever leur indépendance et leurs moyens de gouvernement aux communes plus ou moins souveraines dont la réunion a formé l’Etat. Les communes urbaines et les communes rurales, les sociétés de territoire (Markgenossenschaft), les terres féodales, ont perdu le droit de s’administrer, et les moyens de contrainte dont ils disposaient. La justice, la police, l’armée, les finances, tout s’est centralisé. En revanche, l’Etat moderne, comme tous les gouvernements antérieurs, n’est qu’une très médiocre institution civilisatrice.il ne concentre dans ses mains que les moijens cle domination. Il abandonne volontiers aux communes, aux arrondissements et môme aux particuliers l’enseignement qu’il ne se soucie pas de centraliser. L’école primaire reste une institution communale ; il en est de môme d’une partie de l’enseignement supérieur. Les Universités dépendent à la vérité de l'Etat — il ne peut pas, avec la meilleure volonté du monde, les imposer aux communes ; aussi sontelles surtout des instruments de gouvernement avant d’être des instruments de civilisation ; elles doivent dresser des fonctionnaires à l’usage de l’Etat, elles ne forment pas des penseurs indépendants.

Les mesures de salut public, dans le plus large sens du mot — police sanitaire, service médical, assistance publique — sont également réservés en partie aux communes, en partie à des particuliers ; de même rétablissement et l’entretien des voies de communication. L’Etat n’intervient généralement que lorsqu’il s’agit de voies stratégiques, de mesures relatives à la guerre. Les routes nationales portent en Allemand le nom de routes militaires ( Heerstrassen ), et les chemins de fer, jusqu’à présent, n’ont été nationalisés que dans les Etats militaires ;

cela n'a été fait ni en Suisse (1898), ni en Angleterre, ni en Amérique. Il est vrai que l’empereur d’Allemagne a dit que notre siècle était « sous le signe des voies de communication, » mais le signe sous lequel sont les chemins de fer de l’Etat en Prusse, n’est pas celui des communications commerciales, mais celui du militarisme et de la fiscalité.

Les institutions scientifiques et artistiques que l’Etat moderne entretient ont été fondées comme partie intégrante du faste royal : théâtre de la cour, galeries de la cour, musée de la cour, et à l’est du Rhin elles ont encore aujourd’hui ce caractère. Mais si l’Etat crée ou acquiert, outre les moyens de domination, des moyens d’éducation, il les concentre dans les grandes villes et particulièrement dans les capitales. Les campagnards contribuent à leur entretien comme les citadins, mais s’il y a quelque profit à en tirer, ce sont les seuls citadins qui en jouissent.

Les tendances contraires se produisent dans l’Etat dès que le prolétariat acquiert assez d’influence sur la direction des affaires. Les pouvoirs publics sont le plus puissant levier pour renverser le système capitaliste, le prolétariat doit donc de toute nécessité s’appliquer à les conquérir ; mais qu’on ne s’abuse pas sur la nature de la domination prolétarienne, ce ne sera pas la tyrannie de la populace des grandes villes s’emparant des ministères après un coup de main heureux, et usant de son pouvoir pour piller les riches.

Le prolétariat ne peut lutter pour la conquête des pouvoirs publics, sans que, dans cette lutte, il s’élève luimême ainsi que l'Etat ; il ne pourra les mettre au service de ses intérêts avant qu'il ait réussi à s’élever. Ce n’est que dans cette lutte qu’il acquerra les qualités morales et intellectuelles qui le rendront capable d'exercer le pouvoir, mais aussi de faire disparaître toute domination de classe. La lutte du prolétariat pour la conquête du

pouvoir, n’est pas simplement une lutte pour la conquête (les moyens de domination, elle aspire aussi à transformer en démocratie la monarchie absolue ou l’oligarchie, elle aspire à éliminer des tâches de l’Etat celle qui consiste à dominer pour mettre au premier plan celle d’élever la société, elle aspire à transformer l'Etat policier et militaire en un Etat civilisateur.

Tout cela va de soi ; il est inutile de s’y arrêter davantage. Et si cette transformation de l’Etat sera très avantageuse pour tout le monde, elle le sera bien plus pour les populations rurales que pour les populations urbaines ; celles-là y gagneront le plus.

Nous allons le prouver par quelques exemples.

b) Administration autonome.

Le parti socialiste demande la gestion directe par le peuple dans l’Etat, dans la province, dans la commune. L’autonomie de la commune a bien plus d’importance pour les ruraux que pour les citadins. Le fonctionnaire est de sa nature un citadin, il comprend mieux les besoins de la ville que ceux de la campagne, ils Tintéressent davantage. Les citadins disposent d’ailleurs de bien d’autres moyens d'action sur la bureaucratie que les populations rurales; le principal de ces moyens, est une presse puissante. Cela n’empêche pas, à la vérité, que de temps en temps l’Etat et l’administration ne favorisent la propriété foncière aux dépens des industries urbaines, mais quelle est la propriété foncière qui peut jouir de cette situation privilégiée? C’est la grande propriété, et meme cette partie de la grande propriété dont les possesseurs habitent les villes, y dépensent leurs rentes, et y peuvent agir personnellement sur le gouvernement et la bureaucratie. Mais les intérêts de ces propriétaires sont en opposition avec ceux de la majorité

des populations agricoles qu*ils exploitent, et c’est par leur influence, que la plupart des affaires locales qui dépendent plus ou moins du gouvernement, reçoivent des solutions nuisibles au gros de la population, pour peu qu’elles favorisent la grande propriété ; il en est ainsi dans les questions de la répartition des impôts de la commune, de la fixation des dommages causés par le gibier. Dans ce cas, comme dans la politique qui protège l’agriculture au moyen de tarifs douaniers et de primes, les tendances agrariennes du gouvernement ne sont pas de diminuer les désavantages des campagnes, ils les augmentent au contraire.

L’administration autonome de la province, du canton, de la commune, doit non seulement fermer énergiquement la porte à des fonctionnaires stupides, prétentieux, ou môme corrompus et réagir contre la prépondérance de la grande propriété, du moins contre sa prépondérance politique, elle doit aussi favoriser les intérêts économiques des populations rurales, en rendant inutiles bon nombre des fonctionnaires citadins, en en attirant d’autres à la campagne, où ils dépenseront désormais leur traitement, non plus en maîtres, mais en serviteurs de la population.

c) Le militarisme.

S'il est important pour les ruraux que la toute-puissance de la bureaucratie centralisée soit restreinte, il est encore plus important pour eux de voir restreindre le militarisme. Il impose de lourds sacrifices à tout le pays, mais c’est la campagne qui est astreinte aux plus lourds. L’industrie qui produit un nombre toujours croissant de sans-travail souffrira moins de se voir enlever des bras par l’armée permanente que l’agriculture, que l’ouvrier abandonne de plus en plus. Et les jeunes gens qui

viennent de la campagne en ville, pour être soldats, ne perdent que trop facilement le goût de la vie champêtre ; Us sont perdus sans retour pour l’agriculture, et ceux qui y retournent ne sont pas toujours les meilleurs. Le soldat se Lient à l’écart de toutes les influences civilisatrices de la ville ; le bouchon et le lupanar sont les deux endroits que les autorités militaires croient les plus appropriés à la condition des défenseurs de la patrie pour y passer leurs heures de liberté, ce sont les seuls qui n’éveilleront pas chez eux les idées révolutionnaires ; le langage de la caserne et la syphilis sontles seuls trophées qu’il rapporte de la ville à la campagne.

Mais les impôts que le paysan a à payer pour entretenir l’armée, les sacrifices qu’il s’impose lui-même pour son fils au régiment vont à la ville et y sont dépensés. Plus d’une industrie urbaine, des catégories entières de gens vivent en ville du militarisme. Le paysan n’en a que les charges et les désagréments.

En présence de tous ces faits, on comprend difficilement que ce soit précisément le paysan qui se montre le meilleur soutien du militarisme. Personne 11e prétendra que le sentiment national soit plus développé chez lui que chez l’habitant de la ville, ni qu’il ait un idéal plus élevé que le citadin. L’idée monarchique, l’enthousiasme pour l’uniforme bigarré n’expliquent non plus suffisamment le phénomène. Ce qui nous semble le plus admissible, c’est que les habitants des campagnes ont plus ou moins conscience qu’une invasion ennemie les éprouverait bien plus cruellement que les citadins, sans parler naturellement des forteresses. Les horreurs, les dévastations de la guerre désolent tout particulièrement la campagne ; d’où la crainte qu’ont les paysans de voir le pays sans défense, d’où leur enthousiasme pour l’armée qui tient l’ennemi loin de leurs champs.

Si nous voulons avoir le paysan pour allié dans notre lutte contre le militarisme, il faut que nous lui démon-

trions bien clairement que notre but n’est pas du tout de laisser le pays sans défense.

La lutte contre le militarisme présente deux aspects, qu’on confond d’habitude, mais qu’il est essentiel de bien distinguer.

D’un côté nous trouvons le désir de fonder la paix perpétuelle. Les préparatifs de guerre des grands Etats modernes prennent des proportions si insensées que les meilleurs patriotes en sont épouvantés. Cela ne peut pas continuer ainsi, tout le monde en est persuadé. Cet état mène à la banqueroute ou à une guerre exterminatrice, la plus folle de toutes les guerres, une guerre qu’on déchaîne parce qu’on ne peut plus supporter les charges de l’armement qui doit assurer la paix. Il n’y a qu’un moyen qui semble pouvoir la conjurer : c’est que les grandes puissances suppriment d’un commun accord les armées permanentes, se soumettent volontairement aux décisions d’un tribunal d’arbitrage universel.

Point de doute. Voilà une bien belle pensée, mais elle est utopique dans une société dont les intérêts sont tellement en opposition, qu’il est impossible, même à l’intérieur, de terminer par l’arbitrage des luttes purement économiques, des grèves par exemple. La paix perpétuelle suppose, au moins, que nos grandes puissances règlent au préalable et définitivement les différends qui existent entre eux, et prennent des mesures pour empêcher d’autres de naître. Mais nous sommes plus éloignés que jamais d’une telle perspective. Les questions de nationalités, créées par l’évolution de la société bourgoise, ne sont pas encore toutes résolues, le partage de l’Europe n’est pas achevé, et déjà commence la lutte pour le partage du monde. La société capitaliste fait naître de trop profonds antagonismes entre les nations, pour qu’on puisse espérer voir les gouvernements capitalistes se fédéraliser. La solution de ce problème est réservée à la solidarité internationale du prolétariat,

qui dès à présent est un gage de paix bien plus sérieux que tous les congrès de la paix tenus par la bourgoisie.

D’un tout autre caractère est le remplacement de l’armée permanente actuelle par une garde nationale, par une milice. Ce remplacement peut se réaliser dans la société actuelle, meme au milieu des intérêts opposés des différents Etats. Les partisans de cette transformation ne veulent pas dissoudre Tannée, ni la dépouiller de sa promptitude d’action contre l’ennemi du dehors ; ils veulent seulement restreindre sa force contre l’ennemi de T intérieur. Aujourd’hui l’armée n’est pas seulement un moyen de défense contre l’étranger, elle sert aussi à contenir « l’ennemi intérieur » ; elle est le plus énergique de tous les moyens de domination, le plus solide appui des classes dominantes, en tant que leur puissance dépend de facteurs politiques, elle est Yultima ratio qu’on oppose menaçante à tout essai pacifique d’émancipation de la classe exploitée. En demandant l’introduction du système des milices, nous faisons une réclamation éminemment civilisatrice, une réclamation qui aura les sympathies de quiconque désire loyalement que l’évolution sociale s’accomplisse aussi pacifiquement que possible, entraînant le moins possible de violences et de brutalités.

Les promoteurs de la paix perpétuelle en Europe poursuivent tout d’abord des buts économiques. Ils veulent décharger la société capitaliste d’un faix qui lui devient insupportable. Cela ne touche qu’aux rapports des gouvernements entre eux, mais n’intéresse nullement les rapports existant entre le peuple et le gouvernement. Le désarmement vis-à-vis de l’étranger n’implique nullement le désarmement à l’intérieur. Au contraire, tandis que nos grandes puissances modernes n’aspirent qu’à se surpasser par l’importance de leurs armées, cellesci deviennent peu à peu des armées nationales, qu’on ne pourra, sans une hésitation bien motivée, employer contre le peuple ; mais les projets de désarmement n’empè- Kautsky 1 1

cheront pas les gouvernements de remplacer les armées gigantesques actuelles, issues du peuple et y retournant, par de petites armées de soldats professionnels, recrutés dans la populace, et qui, pour une belle solde, se résigneront à tirer sur père et mère.

En demandant ou plutôt en désirant le désarmement on lutte contre le militarisme sous une forme à laquelle la bourgeoisie se ralliera très facilement, bien qu’on n’ait que peu d’espoir de réaliser ce désarmement dans la société bourgeoise ; par contre, elle ne peut pas se passionner pour le remplacement de l’armée permanente par l’armement du peuple, quoique, ou [pour mieux dire, parce que celle-ci est une condition préalable d’un état social qui seul permettra le désarmement.

L’idée de l’armement du peuple se rattache plutôt à un but politique qu’à un but économique. Elle est la condition préalable indispensable d’une véritable démocratie, d’un état politique où le gouvernement est le serviteur, non le maître du peuple ; mais en revanche, on ne peut guère attendre de l'établissement de l’armement du peuple un dégrèvement direct considérable de la population. Sous ce rapport, la paix perpétuelle vaudrait bien mieux que l’armement du peuple.

Armer le peuple, ce n’est pas du tout amoindrir la défense du pays, c'est plutôt l’augmenter, puisqu’on veut faire un soldat de tout homme capable de le devenir. Les dépenses que cela nécessite dépendent du développement de la technique; on ne peut prévoir où elle s’arrêtera, mais c’est dans le domaine de la guerre qu’elle aura ses triomphes les plus grands, les plus néfastes, tant qu’existeront les antagonismes entre les nations capitalistes.

Tous les avantages économiques que produira, à la population prise dans son ensemble, le système de l'armement du peuple dépendent de nombreuses circonstances d’ordre technique et politique, mais qu'ils soient grands ou faibles, ce qu’il y a de certain, c’est que la plupart des

avantages qui résulteront du système des milices profiteront aux populations rurales.

De quelque manière que doive s’effectuer l’instruction militaire dans l'armée nationale — et cette manière peut être très différente, selon les conditions politiques, techniques, économiques, pédagogiques, très différentes aux différentes époques chez les divers peuples — ce système devra en tous cas avoir pour résultat de faire disparaître autant que possible la distinction entre le soldat et les citoyens. G‘est là le caractère essentiel du système de la nation armée. D’une part, le citoyen reste un milicien même en dehors des périodes d’instruction : en Suisse, le citoyen capable de porter les armes a son fusil chez lui ; d’autre part, on s’applique à ce que le soldat, même pendant l’instruction, reste citoyen; le temps pendant lequel il est séparé du reste de la population est réduit au minimum indispensable pour le rendre capable d’aller en guerre, et la plus grande partie de son éducation militaire se fait en dehors de la caserne. Une éducation propre à faire des jeunes gens des soldats joue un grand rôle dans tous les systèmes de nation armée. En revanche, on ne consacre que quelques mois à la caserne pour compléter l’instruction militaire.

Ce qui revient à dire que dans la nation armée, le temps pendant lequel le soldat est arraché à ses occupations ralentit la production, plutôt qu’elle ne l'entrave sérieusement. Si cela a son importance dans toutes les branches de la production, cela en a surtout pour l’agriculture qui souffre du manque de bras. Pour l’agriculture, la caserne, c’est la concentration des militaires dans les villes, c'est une des pires formes de l’absentéisme, l’absentéisme de ses meilleurs ouvriers, qui non seulement deviennent des exploiteurs, involontaires il est vrai, mais encore dépensent loin de la campagne les produits de leur exploitation. Même en considérant comme très médiocres les avantages économiques que procure di-

rectement le système des milices, on est obligé de reconnaître que ce système débarrasse l’agriculture d’une des plus oppressives exploitations.

d) L'Etat doit prendre à sa charge les dépenses de r assistance publique , de V école et de la voirie .

Le parti socialiste en tendant à faire de l’Etat, institution de domination, une institution de civilisation, favorise la population rurale d’abord en luttant contre la toute-puissance de la bureaucratie et du militarisme. Le prolétariat, dans ses luttes, doit faussi songer à faire de l'Etat un moyen de diffusion de la véritable civilisation : il doit entreprendre des tâches qui sont audessus des forces des particuliers ou de la commune, et qui s’imposent comme un besoin impérieux de la collectivité. Nous avons déjà montré (p. 50) que la civilisation a une série de tâches à remplir qui, actuellement laissées aux soins des communes, ne peuvent être remplies d’une manière satisfaisante que par les villes, mais ces services sont tout aussi nécessaires à la campagne que dans les villes ; quelques-uns même sont d’une nécesv sité plus urgente dans les villages. Ils ont bien plus be¬

soin de bonnes écoles primaires que les villes, puisqu’ils n’ont aucun autre moyen de s'instruire et que l’exploitation agricole demande plus de connaissances scientifiques que beaucoup d’industries urbaines. Ce que nous disons des écoles peut s’appliquer à l’assistance publique. Dans les villes où les richesses s'accumulent, il y a beaucoup de gens à qui il est facile de donner un peu de leur superflu, pour ne pas être offusqués par la vue de l'extrême misère. A la campagne, la charité privée est à peu près nulle dans les régions agricoles habitées par de petits paysans, qui eux-mêmes n’ont pas de superflu. Mais là où il y a de grandes propriétés, le propriétaire assez riche pour soulager les misères autour de ses pro-

priétés les ignore le plus souvent parce qu’il vit loin de ses terres. Il habite généralement la ville, et si, par hasard, il est réellement charitable, il a plus souvent Toc casion de secourir les pauvres de la ville que ceux: de la campagne.

Les couvents catholiques seuls font exception ; la plupart ont de grandes propriétés, mais leurs possesseurs ne s’absentent pas, et n’ont pas de fils et de gendres en ville, — du moins pas de fils légitimes — qui les allègent de leurs rentes. Les couvents sont le mieux en état de faire la charité à la campagne. Il faut bien que nous le reconnaissions, mais il faut cependant nous accorder, que si on les considère comme de pures institutions de bienfaisance, ils ont de trop grands frais d’administration. Pour produire les mauvaises soupes qu’on donne aux mendiants, il y a des méthodes plus économiques ; elles ne réclament pas ce riche approvisionnement de tout ce que les moines peuvent désirer.

La maladie et l’hygiène ne sont pas l’objet de plus de soins à la campagne que l’indigence. L’absence de toute vie intellectuelle au village pousse les médecins vers la ville ; ils deviennent de plus en plus rares à la campagne, tandis que beaucoup de jeunes médecins cherchent en vain une clientèle dans les villes. C’est toujours un malheur pour le prolétaire de tomber malade, son malheur est bien plus grand à la campagne qu’en ville : ici, il est souvent accueilli dans les cliniques publiques comme « sujet » d’expériences, et reçoit h peu de frais les conseils d’un praticien ; à Ja campagne, il faut qu’il fasse des lieues pour trouver un médecin, et souvent il devra se contenter des soins d’un vieux berger ou même de quelque remède de bonne femme. Il n’v est question ni d’hôpitaux, ni de refuge où l’on puisse isoler les malades contaminés.

À cela il faut ajouter qu’à la campagne les voies de communication sont négligées, et nulle part cependant

elles ne devraient être mieux entretenues qu’à la campagne, parce que les habitants y sont disséminés, que les habitations sont éloignées les unes des autres, et aussi parce que la valeur des produits agricoles étant minime, ils ne peuvent être transportés avec avantage que si les moyens de transport sont excellents. Et pendant que la population devient de plus en plus dense dans les villes, elle devient en certains endroits de la campagne encore plus clairsemée. Les villes ont en outre plus de ressources pour, établir des voies de communication ; et la construction des moyens de communication à bon compte (omnibus, tramways, métropolitains, messageries, etc.), y est d’un emploi si lucratif, que le capital s’y jette avec ardeur. A la campagne personne n’y songe, et les pauvres communes rurales ne sont pas en état de pourvoir aux nécessités des communications.

L’opposition entre la ville et la campagne s’accentue ainsi de plus en plus.

Alors le parti socialiste intervient et réclame de l’Etat ce que la commune ne peut pas faire. L'Etat doit prendre à sa charge I enseignement, V assistance publique , le service sanitaire et les voies de communication.

Cela ne veut pas dire que tous ces services doivent être administrés désormais bureaucratiquement, d’après la routine. L’autonomie de la commune, du canton, de la province ne doit pas être restreinte, on devra même la développer dans la plupart des Etats continentaux de l’Europe.

La commune est beaucoup moins une institution de domination que l’Etat, elle est bien moins disposée que celui-ci à faire de l'école un instrument de gouvernement ou de se servir des fonds de l’assistance publique pour corrompre les électeurs — du moins, cela est plus difficile là où existe le suffrage universel.

Il faut en outre considérer que dans une commune urbaine il y a plus d’éléments de progrès que dans un

gouvernement qui est bien plus qu’une ville sous l'influence des forces réactionnaires — la campagne arriérée, les classes dominantes arriérées, les soldats, les prêtres, les aristocrates. — La nationalisation de l’école primaire rurale pourrait, dans certaines circonstances, être un avantage, celle de l'école de la ville serait sans contredit un recul.

Marx, dans sa célèbre lettre sur le programme de Gotha du parti socialiste allemand, fait les remarques suivantes sur l’article qui demande que l’Etat donne à tous la même instruction générale :

« L’éducation populaire par l'Etat doit être absolument rejetée : Déterminer par une loi générale les ressources des écoles primaires, le classement du personnel enseignant, les programmes, etc., ou bien encore avoir, comme aux Etats-Unis, des inspecteurs chargés de surveiller l'exécution de la loi, tout cela est autre chose que de faire de l’Etat l'éducateur du peuple. Bien plus, le gouvernement et l’Eglise doivent également s’abstenir de toute action sur l’école. Dans le royaume de Prusse, c’est l’Etat qui aurait besoin d’être éduqué par le peuple (1). »

Pas plus que l’école, l’assistance publique,, les hôpitaux, les voies de communication ne doivent être soumis à la bureaucratie routinière de l’Etat. En Russie, où la nécessité de procurer des secours médicaux aux populations rurales obligea formellement à établir un système public de secours aux malades, des résultats sérieux n’ont été obtenus que dans les gouvernements où les organes de l’administration autonome, les zemstivos , ont pris le service en main. Nous n’avons pas besoin d’insister sur la nécessité qu’il y a de bien connaître les ressources et les besoins locaux pour organiser l’assistance publique, comme pour établir les moyens de communication.

Comme nous tendons à transformer l’Etat dominateur en Klat civilisateur, il serait absurde de notre part de donner sans nécessité au gouvernement de nouveaux moyens de domination. Les œuvres de charité entretenues par l’Eglise forment le fondement de sa puissance, et chaque élection montre que l’Etat maître de grandes voies de communication sait en tirer parti. Les circonscriptions électorales dévouées au gouvernement ont de bien plus grandes chances d’obtenir des chemins de fer — grandes lignes ou lignes d’intérêt local, routes, ponts, etc., — que les circonscriptions d’opposition, et c’est par des promesses de ce genre que plus d’un partisan du gouvernement décroche son mandat. Qu’on songe alors quelle serait l’influence du gouvernement, s’il disposait de toutes les voies de communication locales.

Pour tous ces services, l’autorité ne doit avoir d’autre rôle que de recueillir les sommes fournies par les impôts et de les répartir suivant des règles établies entre les provinces, les cantons et les communes à qui en est réservée l’administration.

c) Gratuité de la justice .

Parmi les mesures capables de transformer les fonctions de domination en fonctions de civilisation, le parti socialiste pourrait encore indiquer la gratuité de la justice et de F assistance judiciaire, qui serait bien plus avantageuse aux populations rurales qu’aux poputions urbaines. Nous n’entendons pas par là assurer la gratuité à toutes les affaires judiciaires : nous ne voulons pas que tous les procès, quels qu'ils soient, se déroulent aux frais de l’Etat, par suite aux frais du prolétariat. Quand deux personnes riches font un héritage à millions et se prennent aux cheveux à ce sujet, quand deux sociétés par actions entrent en litige à l’occasion

d’un brevet d’invention, il ne peut venir à l’idée des socialistes de demander que les prolétaires contribuent à payer les frais de tels procès.

Nous ne pouvons non plus demander que chacun puisse à son gré engager un procès aux frais de l’Etat, pour venger une injure qui souvent est purement imaginaire. Si l’Etat paye les frais, il doit tout d’abord pouvoir se prononcer sur le bien-fondé du procès à intenter. Mais cela conduirait, pour les procès civils, à des dispositions qui devraient fatalement ressembler au monopole de l’accusation qu’a le parquet actuel. Gela mettrait une nouvelle force dans les mains de l’autorité. D’un autre côté, les services que rendent les juges et les avoués ne sont pas du tout tels que nous puissions désirer remplacer par des fonctionnaires les avocats indépendants.

Pour nous, la gratuité de la justice revient à ceci : à créer des institutions qui permettent aux moins fortunés d’obtenir justice, ce qui aujourd’hui leur est tout à fait impossible. A cet effet, il faudra des organisations comme celles que le prolétariat a créées çà et là, pour permettre à ses adhérents d’obtenir justice plus facilement. On n’aurait qu’à généraliser cette organisation dont les frais incomberaient à l’Etat au lieu d’être, comme aujourd’hui à la charge des corporations particulières ou des communes, mais dans ce cas encore, il faudra maintenir dans son intégrité le principe de l'administration autonome. Ce que nous proposons comme modèle, ce sont les conseil de prudhommes et les secrétariats ouvriers (Arbeitersekretariate).

On pourrait répondre aux besoins les plus urgents, quant à la gratuité de la justice, en instituant des tribunaux composés d’hommes de confiance désignés par le peuple et présidés par un magistrat; ces tribunaux jugeraient promptement et sans beaucoup de formalités toutes les afTaires de peu d’importance ; on instituerait également des bureaux d'informations, où des hommes de

confiance experts dans les questions litigieuses renseigneraient gratuitement et sans arrière-pensée d’intérêt les plaignants sur la légitimité de leurs griefs et sur la voie à suivre pour obtenir satisfaction, s’il y a lieu.

Le principal avantage de ces bureaux d’informations n'est pas de mettre les particuliers à même de poursuivre personnellement leurs procès, mais d’empêcher beaucoup de procès d’avoir lieu. Par là, ils deviendraient une véritable bénédiction pour les populations rurales surtout.

L’avocat vit de procès, comme le médecin vit de maladies. Mais si ce n’est pas l’intérêt du médecin que tout le monde se porte bien, celui de l’avocat veut qu’il y ait le plus de contestations possible. Il y a certainement dans l’une et l’autre profession assez d’hommes d’honneur qui ne se laissent pas guider par de telles considérations, mais il y en a aussi beaucoup, chez qui les considérations d’intérêt l’emportent, et les avocats y sont plus enclins que les médecins ; ceux-ci, en effet, peuvent compromettre la vie des gens, ceux-là s’attaquent plus ou moins à leur bourse ; la nature est d’ailleurs plus difficile à duper que le formalisme d’un juge borné ne peut l’être par les artifices d’un avocat. 11 faut qu’une cause soit bien mauvaise pour ne laisser aucun espoir. Il ne faut donc pas s’étonner si certains avocats préfèrent à une conciliation qui ne leur rapporte que peu, un procès fort avantageux... pour eux, mais ruineux pour ]e client.

Mais il n’y a nulle part autant de procès qu’à la campagne. Ce fait n’est pas la conséquence de quelque « humeur processive » qu’on 11e s’explique pas, il est le résultat de l’état de la propriété agricole. La plupart des différends portés devant les tribunaux ont pour objet la propriété. EL il n’y a nulle part plus de propriétés qu’à la campagne, où beaucoup de prolétaires mêmes en possèdent, comme nous l’avons vu ; cette propriété, souvent d une exiguité dérisoire, est pourtant une propriété et

suffit pour influencer Tétât d’urne de son propriétaire.

S’il y a à la campagne plus de propriétés que partout ailleurs, | la propriété foncière qui est particulière à la campagne, fait naître le plus de différends. Le sol est en effet quelque chose de tout spécial. Les autres objets qu’on peut acquérir en propriété, sont relativement rapidement périssables, et si, comme les métaux précieux ils ne le sont pas, ils changent facilement de forme et sont transportables. Le sol reste toujours au même endroit, sa forme reste à peu près la môme pendant des siècles, il est l'élément conservateur de l’économie, l’élément permanent au milieu des phénomènes passagers.

Mais le droit de propriété du sol montre également son caractère conservateur : la propriété foncière conserve, tout autrement que la propriété des autres objets, des droits et des servitudes particuliers, auxquels, dans le cours des siècles, viennent plutôt s’en joindre d’autres qu’ils ne tombent en désuétude. Ainsi, le plus souvent, la propriété d’une certaine pièce de terre n’équivaut pas au simple droit d’utiliser un certain nombre de mètres carrés de terre, mais il implique encore toute une série d’autres droits en même temps que des servitudes. Ce *qui serait impossible avec toute autre propriété, n’a rien d’extraordinaire avec la propriété du sol : des questions de droit restées en litige depuis le xvn siècle, des droits et des servitudes des temps féodaux remontant à la plus haute antiquité, des droits et des servitudes qui souvent ne sont déterminés par aucun texte écrit, et qui sont sinon incompatibles, du moins très peu en harmonie avec les idées modernes du droit. Quelle source fertile de contestations! Mais aussi quel excellent moyen, pour ceux qui ont l’argent et rinfluence nécessaires, d’acquérir la propriété foncière en ruinant par des procès les propriétaires qui leur font obstacle. Quand la noblesse a exproprié les paysans, « le bras de la justice » l’a autant secondée que la main brutale des gens de guerre. Aujourd’hui

il n’y a plus à craindre qu'on viole ouvertement le droit en faveur des grands propriétaires. Mais ce qu’ils conservent encore, c’est la supériorité de la fortune, qui leur permet de poursuivre unecause à travers toutes les instances, jusqu’à ce que leur adversaire tombe épuisé. Il nous semble douteux qu’il soit possible, dans l’état social actuel, de détruire rationnellement cet avantage que donne la richesse aux particuliers. Les bureaux d’informations des avoués populaires que nous avons proposés pourraient pallier le mal, mais non le faire disparaître. Ils exerceront déjà une action très heureuse, s’ils empêchent, entre petits propriétaires, des procès qui ne sauraient relever d’aucune façon la situation économique des paysans. Quand ceux-ci porteront moins d’argent aux avocats et aux tribunaux de la ville, et qu’ils l’emploieront à améliorer leur situation matérielle et leur culture, cela ne pourra que leur être avantageux.

Toutes les réformes que nous venons de proposer sont bien plus avantageuses pour les populations rurales que pour les populations urbaines, mais elles ne privilégient pas les premières et encore moins la propriété foncière; elles ont une action éminemment démocratique et égalisante. Elles ne protègent pas un mode d’exploitation arriéré, elles n’entravent pas le progrès économique, elles le favorisent plutôt très sérieusement en donnant l’essor vers des formes sociales nouvelles d’un ordre plus élevé. Ce ne sont pas de simples vœux, elles nous tracent le chemin que suivra nécessairement l’évolution sociale.

Que l’école, par exemple, soit à la charge de l’Etat, c’est une nécessité déjà universellement reconnue et tous les Etats civilisés contribuent à l’entretien des écoles primaires ; la France y consacre 100 millions par an (1803), la Grande Bretagne le double (1893: 200 millions) et la Prusse (66 millions, 1896).

La gestion par l’Etat du service des malades a reçu, du moins en Russie, un commencement d’exécution qui

promet de très beaux résultats ; quant à l’intervention de l’Etat dans les voies de communication rurales, l'attention générale se porte sur la construction des lignes secondaires. Mais tout cela, ce sont de faibles essais; ils indiquent la tendance à laquelle obéira le développement, mais ils ne sont pas capables de satisfaire aux besoins

de la société.

f) Les dépenses de l'Etat civilisateur moderne.

Ce n’est pas la bonne volonté qui manque aux gouvernements, et c’est aux populations rurales qu’ils témoignent le plus de sollicitude. Mais c’est l'argent qui fait défaut. 11 est certain que le programme de réformes que nous proposons ici, exigerait des dépenses considérables, si on devait l’appliquer partout et largement.

Parlons seulement des charges de l’instruction publique. Il est tout à fait impossible de calculer exactement à quelles dépenses on serait entraîné si l’on voulait élever partout l’école primaire au niveau que réclame la civilisation moderne. Mais nous pouvons avoir quelques points de repère pour une estimation approximative, en examinant quelles sont dans une grande ville les dépenses de l’enseignement primaire, et celles de l’enseignement supérieur.

Pour mettre les écoles de village en Prusse sur le pied des écoles communales de Berlin, on arrive aux chiffres suivants : %

L’élève de l’école primaire a coûté en Prusse en 1890 :

Au pays entier . 35 mk, 50 ou 44 fr,40

A la campagne . . . . . 29 » 67 ou 37 » 09

A Berlin . . 67 » 24 ou 84 » 05

Les dépenses doubleraient donc, si l’on voulait élever toutes les écoles primaires au niveau de celles de Berlin.

Eu 1896, on a consacré aux écoles primaires 186 millions de marks, dont 53 furent fournis par l’Etat; le nombre des élèves des écoles primaires s’élevait à 5.237.000, et à 5.520.000 en comprenant les élèves des écoles enfantines. Si l’on évaluait les dépenses d’après ce que coûte l'élève à Berlin, elles monteraient à 376 millions de marks. Mais les écoles communales de Berlin sont encore loin d’être des modèles.

En moyenne, les écoles primaires ont comme écoliers :

Par classe Par professeur.

A la campagne . 56 70

Dans les villes . 59 59

A Berlin . . . s. . 53 53 élèves.

Si l’on voulait arriver à n’avoir que des classes de 30 élèves, il y aurait un surcroît de dépenses tel que le budget de l’enseignement primaire atteindrait le demimilliard.

Et nous n’aurions pas encore satisfait à toutes les exigences d’un enseignement primaire rationnel. Nous n’aurions ni la gratuité des fournitures de classe, ni la nourriture et le vêtement des élèves indigents, l’école n’aurait pas encore ses ateliers et ses jardins avec ses professeurs de technique et d’agriculture, elle n’aurait ni les professeurs ni les engins nécessaires pour former la jeunesse aux exercices militaires ou pour faire les cours postscolaires aux jeunes gens jusqu’à leur 17e ou 18° année. Cela augmenterait considérablement d’une part le nombre des enfants astreints à fréquenter l’école, d’autre part la dépense par élève. L’élève des écoles supérieures coûte aujourd’hui en Prusse 200 marks (1), l’étudiant des universités, jusqu’à 800 marks (2). 11 n’y a donc pas d’exagération à estimer à 150 marks les frais scolaires de l’élève

(1) 250 francs.

(2) 1 .000 francs.

primaire tel que nous le concevons. Cela élèverait le budget de l’enseignement primaire à 800(1) millions de marks environ, en maintenant les enfants à l’école jusqu’à 14 ans, et à un milliard (2) à peu près, en les obligeant à suivre les cours postscolaires jusqu’à 17 ans. Le budget s’élèverait pour tout l’empire à un milliard et demi de marks.

Le budget de la guerre lui-même pâlit devant de tels chiffres.

Nous ne calculerons pas les dépenses qui incomberaient à l’Etat s’il se chargeait de l’assistance publique, du service sanitaire, des moyens de communication, de la justice, etc. Les documents nous manquent à cet effet. Mais ces dépensés seraient certainement considérables.

Les économies rendues possibles par le programme de réformes que nous venons de développer sont insignifiantes vis-à-vis de nos exigences qui doubleraient, tripleraient peut-être les dépenses de nos Etats actuels.

En voulant remplacer la domination bureaucratique de la centralisation par l'administration autonome de l’Etat, de la province, de la commune, nous n’entendons pas enlever l’administration des affaires publiques aux fonctionnaires salariés. €es affaires sont aujourd’hui beaucoup trop compliquées, trop variées, trop étendues pour qu’on puisse les confier comme occupation accessoire propre à remplir les loisirs de quelque dilettante du travail. Elles exigent des hommes spéciaux expérimentés, des employés salariés qui s’y consacrent exclusivement. Le gouvernement du peuple par le peuple est une utopie, si l’on entend par là que les affaires publiques, au lieu d’être administrées par des fonctionnaires salariés, le seront gratuitement par des hommes du peuple pendant leurs heures de loisirs, et celte utopie est de plus

(1) Un milliard de francs.

(2) 1.250 millions de francs.

réactionnaire, antidémocratique, quelque révolutionnaires, quelque démocratiques que se croient ses partisans. Cette espèce de self-government suppose dans toute société qui a dépassé les formes les plus primitives une aristocratie — gros cultivateurs, seigneurs féodaux, rentiers de toutes sortes — qui, vivant du travail d’autrui, a les loisirs et la fortune nécessaires pour se consacrer exclusivement aux affaires publiques. Même le selfgovernment si vanté des Anglais n’est qu'un privilège aristocratique. Plus les grands Etats modernes se démocratisent, plus ils doivent transformer dans toutes les administrations autonomes les charges honorifiques en fonctions salariées. L’administration autonome moderne, la démocratie moderne comparée au gouvernement bureaucratique centralisateur, ne compte pas un nombre moindre de fonctionnaires, mais elle les répartit uniformément dans tout le pays, elle les assujettit à la volonté populaire, et, du même coup, elle change, du moins pour un certain nombre d’entre eux, le mode de recrutement et d’avancement.

Si les progrès de la démocratie n’entraînent pas une diminution sensible du nombre des fonctionnaires salariés, ils tendent du moins à égaliser leurs traitements. Dans les monarchies aristocratiques, les hautes fonctions sont un privilège de l’aristocratie, et ces fonctionnaires de grande naissance reçoivent des dotations souvent excessives en rapport avec leur genre d’existence. Les plus fortes de ces dotations sont dépurés sinécures, données à des aristocrates cupides ou besogneux, mais paresseux et ignorants. Le travail proprement dit est fait par des bourgeois intelligents et des prolétaires qui sont payés selon leur position sociale. Les progrès de la démocratie amèneront une réduction des gros traitements, mais aussi une augmentation du misérable traitement des petits fonctionnaires qui ont souvent une existence plus besogneuse que celle des prolétaires au service des

particuliers ; ce qui les dédommage, c’est la perspective d’une prétendue vieillesse sans souci ; c’est la satisfaction de leur orgueil, de leurs petites vanités, sou vent aussi des gains malhonnêtes qu’ils tirent de leur fonction — la corruption. — Un gouvernement démocratique, dans lequel les fonctionnaires sont les serviteurs du peuple et non ses domestiques, dans lequel les lois s’appliquent non seulement aux simples particuliers, mais encore, mais surtout aux fonctionnaires publics, dans lequel l’uniforme ne confère pas de droits particuliers, mais impose des devoirs spéciaux, un tel gouvernement trouvera difficilement des fonctionnaires capables, s’il ne leur assure pas un traitement en rapport avec le train de vie de la classe dans laquelle ils se recrutent. Cette considération seule — il en est d’autres dont l’examen nous conduirait trop loin — permet d établir que la démocratisation continue du gouvernement doit conduire à l’augmentation des traitements des fonctionnaires subalternes.

Comme leur situation est aussi misérable que leur nombre est considérable, que les fonctionnaires aux traitements exagérés sont en très petit nombre, l’égalisation progressive des traitements, loin de diminuer les sommes à payer aux fonctionnaires publics, les augmentera constamment.

De ce côté il n’v a donc point d’économies à faire. Il en est autrement du budget de la guerre. Un désarmement général rendrait des sommes énormes disponibles ; elles seraient, à la vérité, insuffisantes pour réaliser le programme de réformes dont il est question ici, mais elles permettraient cependant de faire bien des choses qui élèveraient l’état général de la civilisation bien au-dessus de son niveau actuel. Les 7 à 800 millions de marks que l’empire allemand dépense annuellement pour la flotte et l'armée ne sont pas une bagatelle. Avec cette somme on pourrait créer un enseignement primaire qui ferait l’admiration du monde entier et Kautsky 12

qui placerait l’Allemagne à la tête des nations civilisées.

Cependant, le projet de désarmement général n’a pas chance d’aboutir de sitôt. Mais il sera impossible d’ajourner toutes les réformes sérieuses qui demandent de grands sacrifices au moment où le désarmement général sera un fait accompli, puisqu’un Etat socialiste sera peutêtre nécessaire pour en préparer les voies. Le passage de l’armée permanente à l'armement du peuple peut amener une grande réduction de dépenses, mais ne l’amènera pas nécessairement. En aucun cas la diminution ne sera assez considérable pour que les sommes rendues disponibles couvrent, ne fùt-ce qu’une fraction importante des frais d’un Etat civilisateur moderne. Les classes inférieures de la population ne sont-elles pas aujourd’hui écrasées d’impôts? Et ne faudrait-il pas employer à les alléger les économies qu’on pourrait réaliser sur le budget de la guerre ? Mais où prendre l’argent qu’il faudra pour transformer l’Etat en un Etat civilisateur?

C’est pour la politique fiscale bourgeoise un problème qu’elle ne pourra résoudre.

Pour le faire comprendre, il faut que nous jetions un coup d’œil sur cette politique fiscale.

g) Politique financière bourgeoise et 'prolétarienne.

Une politique fiscale qui veut être autre chose que le pillage des populations, doit tout d abord se poser cette question : à quelles sources de la richesse sociale se puisent et doivent se puiser les impôts ? Comment se fera la répartition entre les particuliers, et comment se fera la perception ? Ce sont là des questions secondaires auxquelles on ne pourra répondre d’une manière satisfaisante que lorsque la première sera résolue.

Considérons l’ensemble de la production qu’une société donnée fournit dans une année ; elle peut être décompo-

sée en deux parties; une partie sert à entretenir et à renouveler les forces de travail, cette partie doit nécessairement revenir aux ouvriers si la société veut se maintenir. L’excédent sert à l’entretien des classes non productrices. Dans une société capitaliste cet excédent prend la forme de plus-value qui revient aux capitalistes.

Si nous examinons la situation économique sous cette forme simplifiée, il est évident que les impôts ne doivent et ne peuvent provenir que d’une source, de cet excédent de produits et à l’occasion de la plus-value. Cela se manifestait clairement aux temps de la féodalité. Les fonctions de l’Etat étaient alors aux mains du souverain, de l’Eglise et des propriétaires terriens. Tous ceux-ci tiraient leurs revenus non de l’impôt tel que nous le comprenons aujourd’hui, mais de leurs terres, c’est-à-dire du travail des agriculteurs. C’était le surproduit des cultivateurs qu’ils touchaient sous la forme d’impôts en nature et de corvées, et pour lesquels ils se chargeaient des fonctions dévolues aujourd’hui à l’Etat : justice, police, défense du pays, relations avec l’étranger, etc.

Ces impôts et 2es corvées ne dépassaient généralement pas le surproduit, d’abord, parce que la production primitive n’excite pas la cupidité démesurée qu’engendre la production pour le marché, ensuite parce que la technique militaire étant très peu développée, les paysans n’étaient pas absolument désarmés vis-à-vis des seigneurs féodaux ; enfin, parce que le paysan trop opprimé pouvait s’enfuir et était partout bien accueilli chez un autre propriétaire terrien ou àla ville, tant les bras faisaient défaut.

C’est dans la ville qu’on commença à produire des marchandises, qu’on mit en usage la monnaie. Le produit se transforma en une marchandise d’une valeur et d’un prix déterminés, le surproduit reçut aussi la forme d'une valeur, et la partie du surproduit qui devait servir à entretenir l’Etat devint une partie de la valeur des marchandises réalisées en argent. Au lieu des im-

pots et des corvées féodales, il y eut l’impôt en argent.

Nous avons dépeint, au commencement de notre Question agraire , la situation qui en résulta. Le gouvernement qui venait de naître avec la bourgeoisie, et qui avait pour base l’impôt en argent devait tout d’abord renverser ceux qui avaient été les maîtres de la collectivité, c’est-à-dire l’Eglise et le seigneur féodal ; la lutte se termina non par l'anéantissement des anciens maîtres, mais par un compromis qui assura leur existence sur de nouvelles bases. Les maîtres de l’Etat devinrent ses serviteurs, mais en revanche l’autorité protégea leurs intérêts matériels. Les nouveaux impôts de l’Etat ne remplacèrent pas les impositions et les corvées féodales, mais s’y juxtaposèrent. Et l'Etat centralisé, avec sa nouvelle technique militaire, avec les fusils et les canons de l’armée professionnelle et avec son insatiable cupidité d’argent devenu agent économique, savait extorquer de bien autres sommes aux paysans que le seigneur terrien. Le laboureur ne pouvait pas aussi facilement échapper à la police de l'Etat, qu’au seigneur d’un petit domaine. Les impositions et les obligations féodales furent plutôt augmentées que diminuées sous la protection du nouveau gouvernement, en même temps que les impôts en argent croissaient démesurément. Les princes raflaient l’argent partout où ils pouvaient, sans se soucier des progrès de la production ou du bien-être des populations.

Mais l'Etat, en protégeant la propriété foncière féodale déjà sur la voie de la banqueroute, était loin de faire progresser la production, il la faisait plutôt décliner.

Dans ces circonstances, le surproduit devenait de plus en plus insuffisant pour satisfaire aux exigences de l’Etat et une portion de plus en plus forte de ce qui était nécessaire à l’entretien et àl’augmentaion des classes laborieuses dut être sacrifiée, du moins à la campagne, à la cupidité du gouvernement et de ses fermiers généraux. Les paysans, encore si aisés au xiv* et au xvc siècle, s’appau-

vrirent à vue d'œil au xvnc et au xviii" siècle ; l’exploitation recula, et on les vit s’acheminer peu h peu veis la complète indigence. Cet état de choses était du en partie à l’oppression féodale, qui empêchait toute exploitation agricole rationnelle, en partie au rôle économique de plus en plus considérable de l'argent, les paysans ne pouvant transformer que lentement leur exploitation et produire des denrées pour le marché, mais les exactions directes du fisc y contribuèrent, aussi, et pour une grande partie.

C’est en France que cette situation prit le caractère le plus aigu ; c’est aussi en France que se. produisit, lors de la grande Révolution, la plus violente réaction contre ce terrible état de choses. C’est encore en France que les théoriciens de la bourgeoisie grandissante cherchèrent les premiers un système rationnel d’impôts.

Les physiocrates établirent clairement et nettement, ce que personne n’avait fait avant eux, que la politique des impôts dépendait de l’économie nationale et devait lui être assujettie, ce qui eut pour conséquence naturelle ce principe : l'impôt ne doit être paijé que par le surproduit. Mais le seul travail qui, à leurs yeux, pouvait donner un surproduit, était le travail agricole. Ils demandèrent donc que tous les impôts fussent abolis et remplacés par un impôt unique frappant le produit net de l’agriculture. Cet impôt, qui aurait fini par n’atteindre que les grands propriétaires fonciers, ne leur semblait pas trop lourd, parce qu’ils réduisaient les fonctions de l’Etat à leur minimum. Ce sont les physiocrates qui ont lancé dans le monde la fameuse maxime «laissez faire, laissez passer ».

Ce que les physiocrates commencèrent fut continué plus tard par les libre-échangistes radicaux qui ont dans notre siècle poursuivi la lutte de la bourgeoisie contre les survivances du régime féodal. Ils s’appuyaient, à la vérité, sur un autre principe, celui de l’économie politique classique des Anglais. Mais comme les physiocrates, ils

admettaient le laisser faire, laisser passer ; ils demandaient aussi la réduction au minimum des fonctions de l'Etat, et comme eux, ils durent rechercher un système d’impôts en harmonie avec les besoins de la production. Leur système d'impôts se rapprochait beaucoup de celui de leurs prédécesseurs. Certes, ils ne songèrent jamais à réduire tousles impôts à un seul, à n’imposer que la plus-value. La question de la plus-value n’existait pas pour eux ; mais ils rejetèrent cependant les impôts- indirects, du moins ceux qui frappaient les aliments nécessaires et demandèrent un impôt sur le revenu, avec exemption des petits revenus ; c'est un impôt qui ne se confond pas avec l’impôt sur la plus-value, mais qui s’en rapproche beaucoup.

Mais la théorie de Manchester n'a nulle part triomphé complètement. L’Etat bourgeois s’est montré tout aussi belliqueux que l’Etat féodal. La Révolution française, partie des idées des physiocrates, déchaîna une série épouvantable de guerres générales qui, pendant plus de vingt ans, dévastèrent toute l’Europe et imposèrent aux peuples de terribles sacrifices d’hommes et d’argent. La Révolution de 1848, qui fraya le chemin à la domination du libre échange radical, menaça de déchaîner une seconde ère de guerres ; ces guerres furent ajournées grâce à l'échec de la Révolution; ce sont les exécuteurs testamentaires de la Révolution, les despotes Louis Napoléon, Bismarck et Alexandre II qui les firent. Aux vingt années deguerre quidébutèrent et finirentparuneguerre d’Orient succéda l’ère de la paix armée, qui n’écrase pas moins les peuples qu’une guerre quelconque. Le résultat fut chez tous les peuples civilisés une augmentation continue des impôts, des dettes publiques, dontle payement des intérêts exige de nouveaux impôts. En même temps on réclama davantage de l’Etat considéré comme facteur de la civilisation, quelque préoccupés de la plus stricte « économie » que se montrassent dans ce cas les gouvernements. L’enseignement supérieur, les chemins de

fer, etc., nécessitèrent des dépenses de plus en plus grandes, qu’il était impossible d’éluder.

Au lieu de l’état de paix que les théoriciens de Manchester avaient rêvé, on vit en réalité un état de guerre permanent, au lieu du laisser faire on vit l’Etat étendre de plus en plus la sphère de son action sur le rouage social.

Avec quelles ressources subviendra-t-on aux besoins croissants de l’Etat? Les demandera-t-on à la plus-value, c’est-à-dire à l’impôt sur le revenu, à l’impôt sur la richesse, aux droits de succession, ou bien aux impôts indirects qui frappent les choses de première nécessité ? Voilà quelle était la question. Mais la bourgeoisie est la classe dominante, et comme telle elle a toujours cherché à s’exempter des principales charges qu’impose l’Etat. Il y a des Etats, la France, par exemple, qui n’ont pas encore l’impôt sur le revenu, grâce à la domination exclusive de la bourgeoisie, qui a réussi, en France, à se débarrasser de la noblesse, il y a cent ans, et qui a su en tout temps opposer au prolétariat le rempart des petits bourgeois et des paysans. C’est pourquoi les denrées alimentaires indispensables au peuple sont si généralement imposées en France ; les droits d’entrée sur les céréales, les contributions indirectes comme les impôts sur le sel, sur le sucre, sur les boissons, le monopole du tabac, fournissent les principales recettes :

D’après le budget de 1897 on a perçu :

Droits de douane . 410 millions de franc*

Contributions indirectes . 599 » »

Monopoles du tabac, des allumettes et

poudres . 421 » »

Total . 1430 » *

Le montant total du budget était de 3.380 millions. L’impôt sur les affaires de bourse a produit 8.700.000 fr. et l’impôt mobilier 65.800.000 fr. Les autres impôts

(timbre, etc.), sont bien loin de pouvoir remplacer l’impôt sur le revenu.

Parmi tousles Etats modernes, l’Angleterre est le pays où la bourgeoisie a été jusqu'à aujourd'hui le plus gênée par d'autres classes ; c’est pourtant là que la production capitaliste s’est développée tout d’abord et le plus nettement, mais elle eut pour conséquence la formation d’un puissant prolétariat que ne gênaient ni des petits bourgeois ni des paysans, et qui résista à la bourgeoisie alors que celle-ci était encore aux prises avec la noblesse.

Aussi ne trouvons-nous en Angleterre presque pas de contributions indirectes frappant les objets de première nécessité. Mais la plus-value est aussi très ménagée. Le système des impôts repose en Angleterre sur un compromis. On a établi un impôt sur le revenu, mais il n’est pas progressif ; les revenus au-dessous de 160 1. s. (4.000 francs) ne sont pas imposés ; la loi de 1894 établit une certaine dégression pour les revenus compris entre 160 et 500 1. s. (entre 4.000 et 12.500 francs).

Les plus gros revenus ne sont donc pas plus fortement imposés que les revenus moyens. L’impôt sur les successions agit dans le même sens que l’impôt sur le revenu. A côté de cela il y a des impôts indirects et des droits fiscaux fort élevés sur les superfluités du peuple : sur le tabac et les spiritueux. Ces impôts indirects produisirent, en 1896, 48.714.000 1. s. ou, en chiffres ronds, 1.250 millions de francs : les impôts sur le revenu et sur le timbre, dont l’impôt sur les successions forme la plus grosse part, ont fourni 34.830 000 1. s. ou 875 millions de francs. Le total des impôts s’élevait à plus de 100 millions de 1. s., ou à deux milliards et demi de francs.

Les autres Etats civilisés ont adopté un système d’impôts qui tient le milieu entre le système anglais et le système français. Mais partout sur le continent (la Suisse démocratique exceptée) la plus-value est bien moins imposée que les objets de première nécessité. Et en géné-

rai il y a tendance à augmenter ces impôts indirects non seulement d’une façon absolue, mais encore relativement aux autres impôts. Ces contributions sont tout ce qu’il y a de plus irrationnel, puisque souvent elles frappent (tel l’impôt sur le sel) beaucoup plus les familles pauvres, mais nombreuses, que les familles aisées. Elles sont aussi irrationnelles parce que la perception des impôts douaniers, par exemple, absorbe la plus grande partie de ce qu’ils rapportent. Mais ils sont commodes, le peuple en sent moins le poids que celui des contributions directes, et ce qui est décisif, la niasse des contribuables ne leur oppose pas cette résistance que la bourgeoisie oppose à tout impôt direct qui grève sérieusement ses revenus. Et aujourd’hui encore la bourgeoisie est la classe qui décide de tout. Les classes qui dépérissent, les petits bourgeois et les paysans, favorisent elles-mêmes le développement des impôts indirects par leur politique douanière : l’industrie pour l'exportation est surtout la grande industrie, les petits bourgeois et les paysans n’ont besoin que du marché intérieur, et ils veulent se l’assurer.C’est ainsi qu’ils sont favorables aux droits protecteurs qui, en vérité, ne les protègent pas, qui se convertissent en de nouveaux impôts indirects dont ils supportent la plus grande partie.

Les partis bourgeois ne s’élèvent pas au-dessus des deux systèmes d’impôts que nous venons d’esquisser : le système de l’école de Manchester et le système protectionniste ; il en est de même de la démocratie bourgeoise, qui n’est ni un parti capitaliste, ni un parti anti-capitaliste ; c’est le parti de la réconciliation des intérêts de classes, le parti des intérêts communs aux capitalistes et aux prolétaires, aux petits bourgeois et aux paysans. Il manque de résolution vis-à-vis . des capitalistes. Il n’ose pas leur imposer toutes les charges, mais il veut en même temps dégrever les classes inférieures et tout son système tend à réduire les impôts le plus pos-

sible, ce qui est inconciliable avec les obligations toujours plus nombreuses de l’Etat moderne. Sur ce terrain de la démocratie bourgeoise, la transformation de l’Etat en Etat civilisateur devient impossible, quelque bien intentionnée que soit à cet égard cette démocratie.

Tout autre est le système d'impôts de la démocratie prolétarienne, de la démocratie socialiste. Son mot d’ordre n’est pas de diminuer les impôts, mais d’en charger les épaules capables de les supporter. Elle reprend Pancienne prétention des physiocrates qui demandaient que les impôts fussent pris sur la plus-value. Il est vrai que le développement du mode de production capitaliste ne permet pas de saisir la plus-value aussi facilement que le produit net des physiocrates. Au dernier siècle, alors que le paysan produisait lui-même presque tout ce qu'il lui fallait, et réservait très peu pour le marché, le produit net était l’excédent en nature de ses produits sur ses propres besoins et revenait au propriétaire foncier. La plus-value ne se manifeste qu’après de nombreuses transformations et plusieurs répartitions, si bien qu’il est impossible de l’évaluer directement dans son intégralité. En imposant des sources particulières de plusvalue, ou certaines parties, on est amené facilement à des répartitions inégales et parfois l’impôt frappant le revenu retombe finalement sur les moins fortunés.

C'est ainsi que les propriétaires des maisons dans les villes profitent de leur situation privilégiée pour rejeter sur les locataires l’impôt dont est frappé leur revenu foncier.

Nous ne rechercherons pas ici le moyen le plus rationnel d’imposer la plus-value ; cela nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons de renvoyer au programme du parti socialiste allemand. Pour subvenir à toutes les dépenses publiques que l’impôt doit couvrir, il réclame un impôt sur le revenu et un impôt sur le capital progressifs et un impôt sur les successions croissant

progressivement avec l’importance de l’héritage et le degré dé parenté. C’est une semblable combinaison qui, à notre avis, atteindra le plus sûrement la plus-value.

La démocratie bourgeoise demande également ces sortes d’impôts, et les a fait adopter en partie, mais elle a trop de ménagements pour arracher de fortes sommes au capital par ce moyen. La démocratie socialiste seule est sans égards pour le capital ; elle seule peut réclamer des réformes sociales qui nécessiteront de la part de l'Etat des dépenses considérables, en proposant en meme temps de remplacer les autres impôts par l’impôt sur le revenu, l’impôt sur la richesse et les droits de succession.

L’Etat bourgeois lui-mème se voit forcé de temps en temps, afin de pouvoir suffire à ses besoins toujours croissants, de faire un appel extraordinaire à la plusval ue, seulement il 11e le fait pas sous forme d’impôt, mais sous forme d’emprunt. Parfois ces emprunts ont des buts économiques — création de chemins de fer et de canaux, — mais généralement ils sont destinés à des dépenses tout à fait improductives, à acquérir des canons et des cuirassés, à couvrir des frais de guerre, etc.

Chose surprenante, dans les Etats monarchiques tout est royal ou impérial, sauf les dettes. La tunique du soldat est la tunique du roi, mais celui-ci protesterait énergiquement, si l’on appelait dettes royales les emprunts qu'on fait pour payer la tunique du roi. On les abandonne gracieusement à l’Etat ou à la nation. Sur ce point, l’absolutisme russe lui-même est tout ce qu’il y a de plus républicain.

On peut comparer ces emprunts aux contributions volontaires que s’imposaient, dans les temps féodaux, les classes dominantes, la noblesse et le clergé, quand la patrie était en danger. 11 y a cependant une légère différence ; les seigneurs féodaux ne demandaient pas d’intérêts pour les sommes qu’ils sacrifiaient à la patrie ; le capi-

taliste n’a en vue que ces intérêts. Les privilèges perpétuels conférés aux riches seigneurs terriens, aux évêques, aux monastères, aux villes, en échange de leurs subsides étaient peut-être un équivalent des rentes perpétuelles de nos emprunts publics.

Après les dépenses pour l’armée, c’est la dette publique qui constitue dans les Etats modernes le plus gros article du budget des dépenses. En Angleterre, sur un budget de deux milliards et demi de francs, l’armée et la flotte absorbent environ un milliard et la dette publique 625 millions; en France, l’armée et la marine coûtent 875 millions et la dette publique exige 1.250 millions.

Dans l’empire allemand, les rentes de la dette publique ne s’élèvent à la vérité qu’à 72.500.000 francs, tandis que l’armée et la flotte coûtent 875 millions. Mais cet empire est encore jeune. La guerre, à laquelle il doit sa naissance, lui a apporté les milliards des Français et depuis il n’a pas eu de grande guerre à soutenir. Pendant que l’empire allemand, qui entra en ménage avec une indemnité de guerre de cinq milliards, s’endettait de 2.826 millions jusqu’à ce jour, la dette publique fut réduite en Angleterre, sans qu’on ait frappé de droits de douanes les céréales, la viande, le pétrole, etc., de 19.500 millions de francs à 15.500 millions, soit une diminution de 4 milliards. Si l’on veut établir une comparaison, il faut joindre à la dette de l’empire allemand celle des Etats confédérés ! Rien qu'en Prusse, la dette s’élève à 6.500 millions de marks (8.125 millions de francs) dont les intérêls se montaient en 1898 à 229 millions de marks (286 1/4 millions de francs). Les dettes publiques de Bavière, de Saxe et du Wurtemberg donnent un total de 2.500 millions de marks (3 125 millions de francs). Nous arrivons donc, en additionnant les dettes publiques des différents Etats de l’Allemagne, à un chiffre presque équivalent à celui de l’Angleterre, avec cette

différence que la dette diminue en Angleterre, tandis qu’elle augmente rapidement chez nous. Si les États modernes, après avoir réduit le budget de la guerre, pouvaient se dispenser de payer les rentes de la dette publique, ils seraient à meme, ou d’alléger de beaucoup les charges des populations, ou d’exécuter de grandes réformes sociales. Le désarmement général et la suspension de payement des rentes sur l’Etat mettraient bien plus d’un milliard de marks cà la disposition de chacune des grandes puissances, somme qu’on pourrait affecter à ces réformes, et qui permettrait de faire bien des choses utiles !

La banqueroute de l’Etat n’est pas un phénomène extraordinaire. Nous ne voudrions cependant pas affirmer qu’un régime soumis à l’influence des prolétaires, comme celui que nous supposons ici, mais qui ne serait pas encore en état de triompher du mode de production capitaliste, se déciderait sans nécessité à supprimer les renies sur l’Etat. Ce serait violer grossièrement le principe de Légalité du droit pour tous, que de choisir au hasard quelques capitalistes seulement pour confisquer leurs biens et la chose serait d’autant moins justifiable, qu’une grande partie des fonds publics sont dans les mains des plus petits capitalistes. Ce n’est pas un gouvernement démocratique qui songerait jamais à confisquer l’épargne des petites gens.

Mais il est certain qu’un régime tel que celui dont nous parlons renoncerait une fois pour toutes au système des emprunts, et chercherait à amortir le plus rapidement possible la dette existante. Un nouvel emprunt serait synonyme de sujétion nouvelle du gouvernement aux capitalistes. L’emprunt est un des moyens qu’emploient les Etats bourgeois pour attirer à leurs entreprises la plus-value que le capital s’est appropriée. Une démocratie prolétarienne ne connaît d’autre mode d’appropriation de la plus-value que l'impôt. Mais quelque peu

soucieuse que soit la démocratie prolétarienne du capital, elle ne pourra cependant pas l’imposer toutarbitrairement. On ne peut songer à élever les impôts ci-dessus mentionnés au point de confisquer la plus-value. Il ne faut pas oublier que nous ne nous occupons pas d’un régime socialiste ; dans ce cas, tout ce que nous disons n’aurait pas de raison d’être, car une société qui est maîtresse des moyens de production, n’a pas besoin d’impôts pour entrer en possession du surproduit; nous parlons d'une situation qui donne à la vérité au prolétariat assez de puissance politique pour exercer sur le système des impôts une influence favorable à ses idées, mais qui conserve le mode de production capitaliste. Tant qu’il en sera ainsi, tant que, pour une raison ou pour une autre, la société n’est pas en état de prendre en main toutes les fondions du capital, la plus-value jouera un rôle économique considérable. Le capitaliste ne peut pas, comme l’ont fait avant lui le seigneur féodal ou l’aristocrate romain, consommer tout le surproduit que lui fournissent ses ouvriers. Il faut qu’il se « prive », qu’il « économise ». 11 ne consomme qu’une partie de la plus-value, l’autre s’accumule, c’est-à-dire, forme un nouveau capital. Or, c'est cette accumulation qui, avec l'essor des .sciences naturelles, donnait sa grande force au progrès économique du xix° siècle. C/est grâce à ces deux facieurs que ce progrès a été bien plus rapide dans ce siècle que dans tous les siècles antérieurs, que d’immenses forces productrices ont été créées, devant lesquelles les anciennes merveilles du monde paraissent liliputiennes, que pour la première fois l’histoire a montré la possibilité d’établir une société socialiste sur la base d’une plus haute civilisation. Et tant que la société ne s’approprie pas les forces productives, tant qu’elle ne règle pas son développement, ce serait arrêter le progrès, ce serait contrarier les préliminaires du socialisme, que d’empêcher l’accumulation des capitaux. Mais, heureusement pour le progrès, le capital

tend si puissamment à s’accumuler, qu’il peut subir, sans se laisser troubler, les plus rudes assauts. Les lois protectrices des ouvriers et les organisations ouvrières ont été jusqu’à présente des auxiliaires du progrès économique, et non ses adversaires; elles n’ont en rien nui à l’accumulation du capital, qui a pris de telles proportions qu’il commence à devenir un embarras pour les capitalistes. La plus-value qui afflue dans leurs caisses d’un bout de l’année à l’autre est tellement considérable que, malgré le luxe le plus effréné, ils économisent encore plus d’argent qu’ils n’en peuvent placer pour créer encore de la plus-value. La banqueroute de plusieurs Etats — République Argentine, Portugal, Grèce, — l’effondrement de plusieurs entreprises colossales dues à l’initiative privée, entre autres le krach du Panama, ont pu se produire ces dernières années, sans amener de trop grands désordres dans la vie économique, sans effaroucher le capital, toujours prêt à lancer des centaines de millions dans des emprunts d'Etat tout à fait improductifs, en même temps qu'il donne une impulsion plus puissante que jamais à des industries nouvelles, à des voies de communication nouvelles.

Ces faits montrent que l’on peut s’en prendre à la plusvalue bien plus qu’aujourd’bui, sans qu’on ait à craindre de compromettre le développement économique.

Il serait tout à fait oiseux de vouloir calculer, même approximativement, ce qu’on pourrait demander à la plus-value.

Mais quelque considérables que soient les sommes qui, parce moyen, alimenteraient les finances de l’Etat, il faut cependant admettre le cas où elles seraient insuffisantes pour couvrir les dépenses d’un Etat civilisateur qui voudrait satisfaire à toutes les exigences que lui impose le devoir d’élever toute la population au niveau de la civilisation moderne. Il faudra, pour combler le déficit, employer une seconde méthode d’acquérir de la plus-

value. L’Etat — à l’occasion la commune à laquelle, mu tcitis mutcuidis, s’applique tout ce qui précède — devra lui-même produire de la plus-value.

Le développement économique et politique y pousse d’ailleurs. Il y a une série de monopoles accordés à des particuliers — les mines, les grandes voies de communication, l’éclairage, etc., — dont l’exploitation, faute de concurrence, se fait au dam, non seulement des ouvriers, mais aussi des consommateurs. La concentration du capital produit en outre d’autres monopoles artificiels au moyen des cartels, etc., qui produisent les mêmes effets. Toutes les populations s’élèvent, non moins que le prolétariat, contre ces monopoles ; les dispositions légales ne sont que des expédients impuissants. Il n’y a qu’un moyen pour mettre un terme à cette exploitation de tout le monde, l’acquisition des monopoles par la société qui continuerait à les exploiter, Mais tant que les gros capitalistes sont les maîtres de l’Etat, comme aujourd’hui, cela ne sera ni facile, ni désirable. D’une part, le prolétariat ne peut pas désirer que le pouvoir étende sa puissance qui lui est hostile ; d’autre part, les capitalistes sont assez puissants pour empêcher une nationalisation qui ne les favorise pas, ou pour ne la laisser réussir que sous des conditions dont ils seraient seuls à profiter. Quand, en Prusse et en Au triche, les chemins de feront passé aux mains de l’Etat, ce ne furent pas précisément les actionnaires qui durent payer l’écot.

Toutes ces difficultés disparaissent dans un Etat dans lequel le prolétariat sera à même d'obtenir que le pouvoir soit, comme il convient, sans ménagement pour le capital, et où les populations, dans leur ensemble, n’ont aucune raison de redouter que l Etat agrandisse sa sphère d’action, celui-ci étant entièrement en leurs mains. Alors la nationalisation des monopoles privés peut se faire rapidement, d’autant plus rapidement (toutes les autres caconstunces restant les mêmes) que les besoins de

l’Etat sont plus grands, et plus étroites les limites dans lesquelles la plus-value peut être imposée. Et la nationalisation se fera en tous les cas dans des conditions qui, sans être une confiscation, assureront toutefois de riches recettes à l’Etat, qui pourra les employer à améliorer la situation de ses ouvriers, à favoriser les intérêts des consommateurs et à faire avancer à pas de géants l’œuvre de la civilisation.

L’exploitation de ces monopoles d’Etat n'est pas encore l’exploitation socialiste, elle fonctionne dans les conditions établies pour la production des marchandises, elle ne produit pas directement pour l’usage de la société. Mais en principe elle diffère déjà de l’exploitation du monopole par l’Etat bourgeois. Celle-là, faisant partie du système prolétarien des impôts, est un moyen d’apporter de la plus-value à l’Etat ; celle-ci, qui entre dans le sys tème bourgeois des impôts, est le moyen le plus efficace de créer des impôts indirects, de faire renchérir en faveur du gouvernement les denrées alimentaires indispensables.

Pour reconnaître si une branche de production est propre à devenir un monopole d’Etat prolétarien, il faut en considérer le mode de production : les exploitations organisées bureaucraliquement qui, de propriétés particulières, sont devenues la propriété de sociétés par actions ou de syndicats, et qui sont déjà effectivement en dehors de toute concurrence, peuvent le plus facilement passer aux mains de l’Etat.

Pour reconnaître si une branche de production est propre à devenir un monopole d’Etat bourgeois, il faut au contraire considérer l’importance de ses produits (vivres indispensables ou superfluités) pour la masse des consommateurs (tabac, eau-de-vie, sel). Le degré de développement de la production n’entre pas en ligne de compte ; on y trouve des branches de production où la petite exploitation avec ses procédés arriérés domine Kautsky 13

(le tabac) ; dans ce cas c’est artificiellement qu’on se débarrasse de la concurrence, et pour arriver aux recettes qu’on en espère, on exploite les consommateurs et môme les ouvriers bien plus qu’ils ne le seraient par la libre concurrence des particuliers.

Si l’on ne peut pas confondre le monopole d’Etat avec le socialisme, on ne peut non plus confondre le monopole d’Etat prolétarien avec le monopole d’Etat bourgeois.

La transformation des monopoles privés en monopoles de l’Etat ou de la commune, la substitution aux impôts indirects d’impôts progressifs sur le revenu, sur la fortune et sur les successions, la suppression des emprunts publics : voilà les points saillants du régime fiscal prolétarien. Il est évident que ces réformes allégeraient sensiblement les charges, non seulement des prolétaires, mais de toutes les classes laborieuses. On peut môme dire qu’elles sont bien plus importantes pour le petit artisan, pour le détaillant et pour le petit paysan que pour le prolétaire salarié, qui est, du moins en grande partie, en train de s'élever, tandis que les autres classes que nous venons de nommer marchent vers la ruine. Pour les couches prolétariennes en progrès, le régime actuel des impôts bourgeois ne fait qu’en retarder l’ascension, tandis qu’il précipite la ruine des couches sociales en voie de dépérissement. Les impôts pèsent bien plus lourdement sur le petit bourgeois et le petit paysan que sur l’ouvrier salarié ; ceux-là sont donc plus intéressés que celui-ci à l’établissement du régime prolétarien des impôts.

Le dégrèvement des classes laborieuses ne serait pas l'unique résultat de ce système d’impôts ; partout où la production capitaliste est très développée, où par conséquent la plus-value est considérable, l'Etat est bien plus à meme de travailler énergiquement à assurer aux populations le bien-être et les bienfaits de la civilisation,

qu’il ne peut le faire avec le système bourgeois des impôts. Ce qui est nécessaire à la vie des masses ne peut être fortement grevé d’impôts, si l’on ne veut pas ruiner ces masses et par suite toute la société. Mais avec le système bourgeois des impôts, la plus-value sera toujours insuffisamment imposée.

Seul le système d’impôts prolétarien peut l’attaquer sans aucun ménagement, peut lui prendre par la voie de l’impôt toutes les sommes que les capitalistes placent aujourd’hui dans les emprunts à l’intérieur et à l’étranger, il peut lui demander encore bien plus sans nuire au développement de l’industrie, sans diminuer la puissance de consommation de la bourgeoisie ; la production de la plus-value par la nationalisation des grands monopoles met les plus importantes forces productives de la nation au service de la communauté et permet au pouvoir d’utiliser pour les travaux de la civilisation de nombreux bras qui restent aujourd’hui inoccupés. Les ressources matérielles de l'Etal et de la commune en seront énormément augmentées. La concentration de plus en plus grande du capital fournira un terrain de plus en plus vaste à l'exploitation par l'Etat, et en multipliant ses exploitations l’Etat trouvera indéfiniment de nouvelles sources de revenus, sans aucune charge pour le peuple.

Mais nous pouvons nous demander si le prolétariat parviendra jamais if établir effectivement son système d'impôts. Cela suppose une situation que nous avons adoptée comme base de notre exposition, mais qui ne se produira probablement jamais : une grande puissance politique du prolétariat coexistant avec un progrès ininterrompu du mode de production capitaliste : deux choses qui s’excluent presque complètement l’une l’autre, et qui, en tous cas, ne pourraient coexister que très peu de temps.

Malgré cela il nous a semblé nécessaire de rechercher quel serait le système fiscal que le prolétariat aurail à

réclamer aujourd’hui, s’il devenait une puissance politique. L’importance d’un but social n’est pas diminuée par ce fait qu’il n’est pas atteint, s’il a simplement indiqué la tendance du mouvement social. L’importance de ce mouvement et la précision avec laquelle il indique sa direction constituent l'importance de son but. On ne peut bien se'rendre compte d’un mouvement que lorsqu’on en a reconnu le but.

Certainement, si le prolétariat devient une puissance politique, la situation sociale sera bientôt telle, qu’elle rendra superflu un système fiscal enfermé dans le cadre que nous venons de tracer ; néanmoins il est en tous cas aujourd’hui un but de la démocratie prolétarienne, et l’influence politique du prolétariat se mesurera entre autres choses par la réalisation plus ou moins grande de son système fiscal. Plus le parti socialiste deviendra puissant, plus les impôts indirects diminueront, plus les impôts sur le revenu, sur la fortune et sur les héritages prendront d’importance, plus les dettes publiques et les rentes sur l’Etat seront réduites, plus rapidement et avec moins de dépenses les grands monopoles des capitalistes deviendront des monopoles de l’Etat et des communes.

h) Neutralisation des paysans .

Résumons les revendications auxquelles aboutissent nos recherches, et nous trouvons :

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