III. — Mesures à prendre dans l’intérêt de la population
agricole.
Empêcher l’exploitation de la campagne par la ville et faire disparaître les contrastes entre la civilisation de la ville et celle de la campagne par :
a) L’autonomie complète de la commune et de la province.
b) Le remplacement de l’armée permanente par l’armement du peuple ;
c) La nationalisation des écoles, de l’assistance publique et des routes.
d) La nationalisation du service sanitaire.
e) La gratuité de la justice.
f) Le remplacement du système fiscal actuel par des impôts progressifs sur le revenu, sur la fortune et sur les successions, et la nationalisation ou, suivant les circonstances, la communalisationdes monopoles et des cartels privés avantageux.
Peut-être qualifiera-t-on ces revendications de programme agraire minimum du parti socialiste ; nous ne croyons pas toutefois que cette dénomination convienne. Les points réunis sous la rubrique 1 sont renfermés, quant à l’essentiel, dans les revendications actuelles du parti socialiste en faveur de la protection ouvrière ; ceux que comprend la rubrique III se confondent avec les revendications politiques les plus immédiates du parti socialiste ; la nationalisation de l’administration des eaux et forêts, le point d’importance capitale compris sous la rubrique II, n’est pas une reven-
dicalion purement agraire, elle intéresse non seulement l'agriculture, mais aussi l'industrie, l’hygiène publique, etc. Les autres revendications, malgré toute leur importance, sont pourtant relativement trop minimes pour devenir la base d’un vaste programme départi. Ces « petits moyens » sont déjà fréquemment employés dans les pays avancés, et dans leur application le parti socialiste ne se distingue des autres partis que par son plus grand dédain des droits de la propriété privée, chaque fois qu’ils sont en conflit avec les intérêts généraux d’une agriculture rationnelle. Le parti socialiste se voit obligé d’expliquer que ces « petits moyens » sont, à la vérité, nécessaires au développement progressif de l’agriculture, mais qu’ils n’atténuent qu’insuffisainment les lourdes charges que la propriété privée du sol et la production capitaliste pour le marché imposent à l'agriculture.
Nous n’avions pas, nous l’avons déjà dit, l’intention de tracer un programme complet; des programmes d’action agraire applicables à certaines circonstances, à certaines régions nous semblent utiles; mais ils ne peuvent être l’œuvre des seuls théoriciens, la collaboration des praticiens est nécessaire. Nous n’avions d’autre but que de caractériser par des exemples concrets la direction générale que doit prendre la politique agraire socialiste, si le développement de l’agriculture doit suivre la marche que nous indiquons. L’application pratique à chaque cas particulier s’en déduira facilement.
Nous avons réussi, j’espère, à montrer que l’on n’est pas condamné à l’inaction politique et sociale, si l’on déclare impossible et contraire à nos principes le salut ou même le relèvement de l’exploitation paysanne. En adoptant le point de vue où se met le parti socialiste quand il s’agit du métier et de l’industrie à domicile, nous pourrons encore déployer une activité féconde en résultats non seulement pour le prolétariat agricole,
mais aussi pour Fagriculture et pour les populations rurales en général.
Réussira-t-on par l’exposition de cette politique agraire à attacher les paysans au parti socialiste? Gela est douteux. Le parti socialiste restera toujours au fond le parti des prolétaires de la ville, il sera toujours le parti du progrès économique. Chez le paysan conservateur, qui n’aime pas les gens de la ville, qui veut que servante et valet, femme et enfants soient absolument soumis à sa volonté, comme dans la famille patriarcale, le parti socialiste aura constamment à lutter contre des préjugés profondément enracinés, et il ne pourra jamais lui offrir autant que les partis agraires qui se rapprochent plus de lui, et qui peuvent lui promettre bien davantage, puisqu’ils ne croient pas à la nécessité, à l'inéluctabilité du progrès économique, et qu’ils ne se font aucun scrupule de renverser les rôles de jadis, de faire entretenir les habitants des campagnes par ceux des villes, l’agriculture par l’industrie et le commerce.
Le parti socialiste aura peine à jamais gagner le paysan qui conserve l’ancien mode de culture. Mais il ne faut pas désespérer de l’amener à la neutralité, ce qui serait déjà un gain considérable. Il est certain que le développement économique lui passe par-dessus le corps, et que le parti socialiste triomphera de lui s’il veut lui résister. Mais il constitue encore dans bien des cas une force qui n’est pas négligeable, et s’il est possible de vaincre son opposition, il serait insensé de ne pas le faire.
Mais ce n’est pas la politique pratique du parti socialiste qui lui aliène le plus l'esprit du paysan.
Il ne peut certes pas s’enthousiasmer pour une politique qui ne veut pas lui sacrifier les consommateurs, qui résiste à toutes les tentatives faites pour élever la rente foncière, au moyen d’une hausse artificielle du prix
des vivres, qui ne veut rien savoir ni de Y Anerbenrecht, ni des règlements pour les domestiques, ni des entraves à la liberté de circulation. Mais cette politique lutte aussi contre les lourds impôts qui écrasent le paysan, contre les empiètements des bureaucrates et des grands propriétaires fonciers, etc., et cela n’est pas pour déplaire au paysan. Ce qui le révolte, c'est l’expropriation du sol, qu’il croit être une conséquence inévitable de la victoire du parti socialiste ; il se voit déjà chassé de sa maison, dépouillé de tout ce qu’il possède au profit des va-nupieds.
Une étude sur la politique agraire de la démocratie socialiste serait incomplète, si elle n’essayait pas d’élucider ces points ; c'est par là que nous terminerons notre travail.