FONCIERS
a) Socialisme et petite industrie.
A la fin de noire Question agraire nous ayons déjà fait remarquer que l’agriculture pourra passer du régime capitaliste au régime socialiste sans aucune expropriation des paysans propriétaires. Ce qui y a été dit suffirait au besoin pour dissiper toutes leurs craintes à cet égard.
3Iais nous avons encore beaucoup d’arguments à faire valoir.
Le triomphe du prolétariat ne doit inspirer aucune crainte aux petils paysans ni aux propriétaires de petites exploitations, fussent-ils artisans ; ils n’ont en général qu’à y gagner.
Nous avons déjà vu que la transformation de l’Etat dominateur en Etat civilisateur, et l’imposition exclusive de la plus-value, et à l’occasion du surproduit, pour subvenir aux charges de l’Etat, sera surtout favorable à ces classes de la société.
Mais elles se comporteront différemment envers le socialisme naissant, suivant que leur exploitation sera, parasite ou non. On peut appeler parasites les petites exploitations qui, techniquement, sont surpassées depuis longtemps, et sont économiquement tout à fait super-
flues ; leurs propriétaires s’y cramponnent seulement parce qu’une existence purement prolétarienne leur paraît encore plus précaire et plus misérable que la leur, souvent aussi parce qu’ils ne voient aucune possibilité de gagner leur vie clans le prolétariat. Combien de ces petites boutiques, surtout dans le petit commerce, ont été fondées par des salariés chassés de leur position ou privés de travail pour d’autres causes, et qui, avec Faide du crédit, établissent quelque industrie minuscule indépendante pour ne pas tomber complètement dans le prolétariat des gueux !
Le statisticien ne compte parmi les sans-travail que ceux qui n’ont aucune occupation. D’après les derniers relevés, il n’y en a que quelques centaines de mille. Mais s’il pouvait se faire que l’Etat fournit un salaire convenable à tous ceux qui n’ont pas de travail, on serait étonné de voir tellement s’accroître le nombre de ceux qui demanderaient du travail et un salaire à l’Etat. En revanche le nombre des boutiques infimes décroîtrait sensiblement.
Plus la situation des ouvriers de la grande industrie s’améliore, plus leur journée de travail est réduite, plus leurs salaires sont élevés, plus leur revenu est assuré, et plus les possesseurs de petites industries parasites renonceront facilement amener, aux dépens de la communauté, une existence misérable, d'autant plus vite ils se décideront à laisser là leurs industries surannées et superflues, pour travailler dans les exploitations modernes. Le nombre des bras mis à la disposition de la nation augmentera considérablement, en même temps que se tarira une source abondante de misère et de détresse.
Mais outre les petites exploitations parasites, il y en a encore de nécessaires, des fabrications où la machine n’est pas encore employée, qui ne servent pas à la production parmasses. Quels sontl,es métiers qui appartiennent àcette catégorie? il y a là matière à discussion ; les conditions
techniques varient d’ailleurs d’un jour à l’autre. Le métier artistique, qui était jusqu’à présent le refuge le plus sûr de la petite industrie, a été envahi par la machine tout comme la cordonnerie et la boulangerie. On peut cependant admettre qu’une partie des métiers pourront se maintenir dans les commencements du régime socialiste; bien plus, le bien-être croissant des masses pourra donner une vie nouvelle à plus d’un métier, parce qu’on recherchera moins les articles de fabrication à bon marché, pour donner la préférence aux objets fabriqués à la main et adaptés au goût des particuliers. En même temps, comme conséquence du régime fiscal prolétarien, les charges diminueront qui pèsent sur l’artisan (s’il est encore question d’impôts). Son instruction générale deviendra meilleure, et il pourra plus facilement se perfectionner au point de vue de la technique et de l’art. L’on peut même dire que le socialisme ne suppose pas la ruine complète des métiers, qu’il pourra au contraire faire refleurir certains d’entre eux. Mais ceux-ci auront un tout autre caractère social que les métiers actuels. Ils formeront une exception dans le mode général de production.
La grande masse des moyens de production, celle qui a le plus d’importance au point de vue économique, deviendra la propriété sociale, la production sera également sociale. Le petit artisan, même s’il reste indépendant dans son atelier, sera dans une complète dépendance de la société, qui seule lui fournira la matière première et ses outils, et qui généralement sera aussi le seul client de ses produits. Il faut qu’il se conforme à la production sociale, et qu’il devienne un ouvrier social tout en s’isolant dans son atelier.
Chez les paysans, l’évolution suivra la même marche. Les innombrables propriétaires d’infimes exploitations parasites renonceront avec joie à l’indépendance et à la propriété dont ils n’ont que les apparences, quand on
Y. — LA RÉVOLUTION SOCIALE ET i/eXPROPRI ATION 20o
leur montrera les avantages incontestables de la grande exploitation.
Les petites exploitations paysannes non parasites, celles qui ont encore une importante fonction dans la vie économique, rentreront aussi dans la production sociale, tout comme les métiers, même si elles restent dans leur isolement apparent. La société en sera encore plus maîtresse que des métiers, grâce à la nationalisation des hypothèques et des industries agricoles dont les agriculteurs dépendent.
Mais que les paysans ne redoutent pas cette dépendance, elle ne leur nuira pas. Dépendre de l'Etat sous un régime démocratique est en tous cas plus agréable que d’être exploité par les princes de la raffinerie. 1/Etat non seulement ne prendra rien aux paysans, mais il leur donnera beaucoup. Les paysans et les ouvriers agricoles seront des travailleurs particulièrement appréciés pendant le passage de la société capitaliste au socialisme.
L’énorme extension de l’industrie produisant pour le marché universel, et la surabondance des blés étrangers sur notre marché — deux phénomènes qui réagissent profondément l’un sur l’autre — poussent vers les villes les populations des campagnes et particulièrement les ouvriers les plus capables. Dès que le marché intérieur passe de nouveau au premier plan dans l’économie nationale, cela se manifeste surtout par l'importance croissante de l’agriculture. Quand les masses peuvent consoni' mer davantage, il leur faut plus de vivres. La diminution de l’exportation amoindrit l'importation. Alors l’exploitation agricole doit devenir rationnelle, et assez vaste pour donner le plus grand revenu possible. C’est l’agriculture qui doit disposer des meilleurs moyens de production et des meilleurs ouvriers. Mais voilà qui n’est pas toujours facile : tout ouvrier agricole peut être employé à quelque travail industriel, mais il n’y a aujourd’hui qu’un petit nombre d’ouvriers industriels capables de travailler
dans l’agriculture. On peut, à la vérité, espérer qu’on donnera à la jeunesse une instruction la rendant apte à la fois aux travaux agricoles, industriels et purement intellectuels, mais cette espérance lointaine ne nous aidera pas à vaincre les difficultés du début.
Dans cette situation, les ouvriers agricoles et les petits paysans, que la société actuelle traite certainement en marâtre, seront très recherchés et arriveront à une position sociale excessivement favorable. Comment dès lors admettre qu’un régime socialiste chasserait les paysans de leurs terres? Ce serait une folie bien plus grande que celle dont nous gratifient nos adversaires les moins scrupuleux, les plus dénués de bon sens.
Un régime socialiste, ne fùt-ce que dans l’intérêt de l’alimentation publique, cherchera à rendre la situation de l’agriculture aussi bonne que possible. Quand, au lieu de produire pour le marché, on ne produira plus que des valeurs d’usage, le paysan pourra payer en nature les intérêts hypothécaires et les impôts qui pourraient encore exister, au lieu de les payer en argent, et ce sera pour lui un immense soulagement. Un régime prolétarien a d’ailleurs tout intérêt à rendre le travail des paysans aussi productif que possible, et il les pourvoira des meilleurs moyens techniques. Le parti socialiste, loin d’exproprier le paysan, le mettra en possession des moyens de production les plus parfaits, et ils ne sont nullement à sa portée dans l’ère capitaliste.
Les moyens de production les plus perfectionnés ne peuvent, à la vérité, être employés que dans la grande exploitation, que le régime socialiste devra s’appliquer à étendre promptement. Mais pour amener les paysans à réunir leurs terres et à les exploiter en grand pour la société ou la commune, il ne sera pas nécessaire de recourir à l’expropriation. Si la grande exploitation coopérative est reconnue avantageuse pour les sociétaires, l’exemple des grandes exploitations nationalisées entraînera les pay-
sans. Les grands obstacles qui s’opposent aujourd’hui au développementale l’agriculture coopérative: le manque de précédents, les risques à courir, le manque de capital, disparaîtront; et la propriété privée du sol qui, avec son caractère absolu, est aujourd’hui l’obstacle le plus sérieux, n’aura plus que le minimum d’elTet, grâce à la nationalisation des hypothèques, à la dépendance croissante des paysansji l’égard des industries agricoles nationalisées, au droit de surveillance et d’intervention de l’Etat de plus en plus étendus sur la culture des terres, sur l’hygiène des hommes et des bêtes.
Si, à toutes ces considérations, on ajoute l’intérêt qu’un régime socialiste doit porter au progrès continu de la production agricole, et la grande importance que prendront alors les paysans, il ne viendra à l’idée de personne d’employer la méthode d’une expropriation forcée pour leur procurer les avantages d’un mode d’exploitation perfectionné.
Mais s’il y a certaines cultures ou certaines contrées plus propres à la petite exploitation qu’à la grande, il n’y a pas la moindre raison pour y pratiquer la grande exploitation par amour de l’uniformité. Ces cultures et ces régions n’auront pas une grande importance dans la production nationale, car dès à présent la grande exploitation est supérieur par sa technique à la petite dans les principales branches de l’agriculture. Et quand le marché intérieur deviendra, au lieu du marché universel, le centre de gravité économique, ce sont précisément css branches, la production des céréales surtout, qui passeront au premier plan.
L’existence de quelques petites exploitations est aussi conciliable avec l’agriculture dans le régime socialiste, qu’avec le métier. Ce qui s’applique à celui-ci s’applique à celles-là. Il est assez indifférent que le sol cultivé parces petites exploitations soit propriété particulière ou la propriété de l’Etat. Ce qui importe, ce sont les f ’
effets économiques et non les catégories juridiques.
L'exposition que nous venons de faire n’est en somme qu’une hypothèse, ‘elle n’est pas une prophétie. Nous disons non pas ce qui arrivera, mais ce qui pourrait se passer; nos adversaires ne savent pas plus que nous ce que réserve l’avenir ; ils peuvent comme nous s’appuyer uniquement sur les facteurs déjà suffisamment connus, mais si nous prolongeons leur action dans l’avenir, nous aboutissons à l’évolution que nous venons de décrire.
Les vues et les désirs que le parti socialiste a exprimés dans ses déclarations officielles et dans les livres de ses plus éminents représentants ne sont nullement en contradiction avec les conséquences auxquelles nous sommes arrivés. Nous n’y trouvons nulle part une demande d’expropriation des paysans. Immédiatement avant la révolution de mars 1848, les autorités centrales de la fédération communiste, dans laquelle siégeaient Marx et Engels, formulèrent les « revendications du parti communiste en Allemagne ». Voici les trois points qui se rapportent à l’agriculture.
« 7. Les domaines princiers et les autres domaines féodaux, les mines, les carrières, seront transformés en propriétés de l’Etat. Dans ces domaines on introduira, au profit de la collectivité, la culture en grand, à l’aide des plus récents progrès de la science.
« 8. Les hypothèques dont sont grevées les terres des paysans sont déclarées propriété de l’Etat : les paysans en payeront les intérêts à l’Etat.
« 9. Dans les régions où le système de la ferme est développé, la rente foncière ou le fermage sera payé à l’Etat sous forme d’impôt. »
Il n’y est pas question de toucher aux droits de propriété du paysan. Les hypothèques qui grèvent les terres des paysans sont nationalisées, mais non ces terres ellesmêmes.
Lorsque les plaies furent cicatrisées qu’avaient lais-
sées derrière elles les défaites de 1848, et que le mouvement ouvrier donna de nouveau signe de vie, la question des terres fut remise à l’ordre du jour. Elle fut traitée dans les différents congrès de « l’Internationale ». Les discussions du congrès de Bâle (1809) furent les plus importantes sur ce sujet et les plus célèbres ; on y vota les résolutions suivantes :
« 1. Le congrès déclare : que la société a le droit d’abolir la propriété foncière privée, et de la transformer en propriété collective.
« 2. Le congrès déclare qu’il est nécessaire, dans l’intérêt de la société, d’opérer cette transformation. »
Le congrès ne s’expliquait pas sur la manière d’opérer cette transformation.il disait: «Le congrès, en reconnaissant le principe de la. propriété collective du sol, recommande à toutes les sections d’étudier les moyens pratiques de l’établir. »
En mars 1870 Liebknecht fit, en Saxe, des conférences sur ces résolutions ; la plus étendue de ces conférences fut publiée en brochure sous le titre : Zur Gruncl und Bodenfrage (1873) ; une seconde édition parut en 1870. Entre autres choses, on y lit : « La question en France ou même en Allemagne n’est pas aussi simple qu’en Angleterre. Les ouvriers agricoles sont naturellement gagnés à la cause d’une transformation de la propriété foncière ou s’y laisseront facilement gagner. Mais les petits paysans, bien qu’ils soient en réalité des prolétaires, ou qu'ils soient entraînés irrésistiblement vers le prolétariat, tiennent encore pour la plupart très fermement à leur « propriété », bien que le plus souvent cette propriété ne soit que fictive, soit purement nominale. Un décret d’expropriation pousserait certainement la plupart des petits paysans à une violente résistance, sinon à la révolte ouverte. » L’Etat doit donc éviter tout ce qui lèse effectivement les intérêts des paysans, et même tout ce qui semble les léser. En même temps qu’on fera comprendre Kautsky 14
aux paysans les avantages du socialisme, on devra prendre des mesures pratiques tendant à alléger les populations des campagnes les plus lourdement imposées. 11 y aura tout d’abord à nationaliser les dettes hypothécaires, à abaisser le taux de l'intérêt, à ne consentir à celte réduction ou à de nouveaux prêts que si le paysan s’engage à adopter une culture rationnelle. L'Etat devra ensuite contribuer à la transformation successive des exploitations privées en grandes exploitations collectives (p. 172-175).
Liebknecht traite de pure folie l’expropriation des ruraux par un gouvernement révolutionnaire.
Le rapide accroissement de l'industrie et du mouvement prolétarien dans les centres industriels refoula, après les événements de 1870, la question, agraire à l’arrière-plan. La crise de l’agriculture la remit à l'ordre du jour des partis prolétariens comme des partis bourgeois. Dans les discussions qu'elle souleva, Engels prit à son tour la parole. Il répéta en 1894 ce qu’il avait dit en 1848 ; il posait cette question : « quelle est notre situation vis-àvis des petits paysans, et comment devrons-nous les traiter le jour où nous arriverons au pouvoir? »,et il répondait:
« En premier lieu, je reconnais la parfaite justesse de cette phrase du programme français : nous prévoyons la ruine inévitable des petits paysans, mais nous n’avons nullement la mission de la hâter par notre intervention ».
En second lieu, il est tout aussi évident que si nous arrivons au pouvoir, nous ne pourrons pas songer à exproprier violemment les petits paysans { peu importe que ce soit avec ou sans indemnité), comme nous serons forcés de le faire nour la grande propriété. Notre devoir envers le petit paysan sera d’abord de l’amener à transformer son exploitation privée, sa propriété privée, en exploitation, en propriété collectives, sans aucune violence, mais par l'exemple et par l'encouragement des coopératives
agricoles, et nous avons certainement assez de moyens pour faire comprendre au petit paysan nombre d'avantages, qu’il peut déjà entrevoir aujourd’hui. «
Même en parlant des gros paysans, Engels dit: «même ici nous nous abstiendrons probablement d’une expropriation par la violence; nous pouvons d’ailleurs compter que le développement économique ouvrira aussi à la raison ces cerveaux si durs » (Neue Zeit , XIII, 1 p. 301, 305).
Les citations que nous venons de faire concordent parfaitement avec les considérations que nous venons d’exposer : celles-ci montrent que l’expropriation des paysans ne serait nullement avantageuse pour Je socialisme; celles-là prouvent nettement que les socialistes ne songent nullement à une semblable expropriation.
Les paysans n’ont rien à redouter du parti socialiste, ils en ont tout à espérer. Il est certain que dans la société actuelle, il n’est nullement à même de satisfaire tous leurs désirs, non pas que la bonne volonté lui fasse défaut, mais parce que beaucoup de ces désirs sont de vains désirs qu’un autre parti ne pourra pas davantage satisfaire. En fait de promesses, le parti socialiste ne peut pas lutter avec les partis agrariens, mais il fait ce que, dans la société actuelle, il peut faire dans une telle mesure, parce qu’il peut plus que tous les partis bourgeois attaquer le capital sans ménagement.
Les paysans ont encore bien plus à attendre de l’avènement du socialisme que des réformes qui sont possibles dans la société actuelle. L’expropriation est la méthode capitaliste d’effectuer la transformation des mode3 inférieurs d’exploitation en mode supérieur. Dans la société actuelle, le paysan reste constamment devant ce dilemme : ou bien résister de toutes ses forces à tout progrès, ce qui est sa décadence définitive, ou bien être balayé par le capital expropriateur. Le socialisme seul lui offre la possibilité de participer au progrès so-
cial sans être exproprié. Le socialisme ne se contente pas de ne pas l’exproprier, il le protège efficacement contre l’expropriation qui, dans la société actuelle, plane constamment au-dessus de sa tôle.
b) L'avenir du foyer domestique.
Nous comptons bien que dans la plupart des exploitations agricoles on reconnaîtra la supériorité de la grande exploitation, et par suite le progrès économique conduira, dès que la victoire du prolétariat aura triomphé des obstacles, à remplacer la petite exploitation par la grande exploitation coopérative ou communale, ce qui nécessitera la mise en commun des terres ; mais tout cela ne nécessite pas du tout la suppression du foyer domestique. Dans l’agriculture, l’exploitation économique et la maison d’habitation sont généralement réunies aujourd'hui, cette jonction cessera dans la nouvelle organisation, la maison sera séparée de l’exploitation, mais rien n’oblige à faire entrer l’habitation du paysan dans la propriété collective. La base du socialisme moderne est la propriété collective des moyens de production, non celle des moyens de jouissance. Ceux-ci. resteront des propriétés privées. Mais parmi les jouissances qu rendent la vie agréable, le foyer domestique est une des plus importantes, sinon la plus importante. 11 n’est pas inconciliable avec la propriété collective du sol.
Nous nous aventurerions sur un terrain mal affermi, si nous voulions discuter ici le logement de l’avenir.Nous ne savons pas si les hommes de l’avenir préféreront habiter des phalanstères à la Fourier ressemblant à des palais, ou des cottages séparés à la Bellamy, si, ici, l’on ne verra que des phalanstères, là, rien que des cottages, si les uns et les autres coexisteront; ce qui est certain, c’est que si les hommes veulent que chaque famille ait
sa maison à elle, les principes sur lesquels repose le régime socialiste ne s'y opposeront pas.
Il est vrai de dire que, grâce au développement de la technique, les travaux des ménages particuliers sont réduits, et la femme se livre de plus en plus à des occupations professionnelles. Si la réduction des travaux intérieurs 11e s’opère que très lentement, cela tient au lias prix de la main-d’œuvre des femmes. Le travail que fait la femme dans le ménage 11e se paie pas avec de l’argent et semble ainsi ne rien coûter ; la femme est d’ailleurs la plus docile et la plus résistante des hâtes de somme, et c’est pourquoi sans doute le prolétaire peut tenir à son ménage particulier si arriéré au point de vue technique. Quant aux classes aisées, elles trouvent bien commodes d’avoir des esclaves, je veux dire les domestiques, au service exclusif de leur précieux égoïsme ; c’est l’avantage attaché au ménage particulier.
Plus le prolétariat deviendra fort, plus les servantes se feront rares, plus leurs prétentions s’élèveront, et plus les gens aisés auront de désagréments dans la conduite de leurs maisons. Ces vertueuses maîtresses de maison, qui aujourd’hui défendent si ardemment la sainteté du foyer domestique — elles savent qu’une domestique s’en occupe — seront tout aussi ardentes à réclamer des mesures pour réduire les travaux du ménage ou pour les confier à des établissements spéciaux, le jour où elles seront forcées de faire elles-mêmes ces travaux, où elles devront faire la cuisine, laver, soigner les enfants et surtout, ce qui est plus terrible que tout, cirer les souliers.
Le prolétariat en triomphant, ou même en gagnant de nouvelles forces, provoquera un autre courant dans le même sens parmi les femmes qui travaillent. Aujourd’hui c’est le besoin, c’est la misère qui les force à faire médiocrement à la maison les travaux improductifs au lieu de les confier au dehors à des établissements bien
organisés. Le bien-être croissant de la famille ouvrière n’aura pas pour effet d’accabler de besogne une nouvelle esclave, mais de décharger la maîtresse de maison. La réduction des travaux du ménage, aujourd'hui beaucoup plus lente que le permettent les progrès de la technique, finira par prendre une allure beaucoup plus rapide. Avec cela disparaîtra le fondement économique de la famille, mais non la famille elle-même. Elle a trouvé une autre base, de nature plus élevée : l’individualité.
L’homme est de sa nature un être social, un «animal vivant en troupeaux ». Il faut un long temps avant qu’il ressente, avant qu’il considère sa personnalité comme quelque chose de distinct de la société. Tant que l’homme n'a pu soutenir la lutte pour l’existence qu’en se rattachant étroitement à la société, tant que révolution sociale se faisait si lentement que la tradition, autrement dit: la somme des idées transmises par la collectivité dominait absolument la vie intellectuelle des particuliers, il n’y avait point place pour le développement individuel.
Lorsque le travail devint plus productif et qu’il se forma parmi les hommes des classes dont les membres ne se dépensèrent pas complètement pour la lutte commune de l’existence — travail matériel et guerre — qui eurent des loisirs pour se développer intellectuellement et qui, grâce à leurs richesses et à leurs esclaves, furent en état de vivre indépendamment de la société, voire même en contradiction avec elle, alors il y eut, du moins pour l’aristocratie, une base au libre développement de l'individualité, surtout lorsque de grandes catastrophes bouleversèrent la société de fond en comble et que la tradition perdit momentanément son influence. Tel fut le cas en Grèce après les guerres médiques, en Italie après les croisades, dans l’Europe occidentale après l'époque des découvertes et de la Réforme. La personnalité était née ; à côté de l’art populaire impersonnel, il y
eut Fart personnel, à côté de la religion impersonnelle, la philosophie personnelle.
Mais ce fut le mode de production capitaliste qui parvint à enlever à des groupes plus nombreux de la popula tion leur caractère de moutons de Panurge, et à faire de l’individu, « du superhomme » qui ne se présentait que dans l’aristocratie, un phénomène plus démocratique. La production capitaliste y parvint en brisant toutes les organisations traditionnelles qui, auparavant, avaient maintenu unies les masses dans leur lutte pour l’existence, en établissant la révolution économique en permanence ; dès lors la tradition ne peut plus servir de guide dans la vie, chacun est désormais tenu de s’appuyer sur ses propres observations, sur sa propre conception delà vie; ce qui y contribua encore fut que le mode de production moderne, grâce surtout aux quantités de plus-value qu’il donne, a augmenté plus que jamais le nombre des intellectuels dans la société, en leur donnant en même temps une situation beaucoup plus précaire, beaucoup moins satisfaisante qu’ils ne l’ont jamais eue.
L’individualisme, cette tendance vers le complet épanouissement de la personnalité, deviendra plus fort et plus général sous un régime socialiste que sous le régime capitaliste, il se développera dans la mesure que se généraliseront l’instruction, le bien-être et les loisirs.
Le socialisme, à la vérité, gêne souvent la libre expansion de l’activité individuelle dans le domaine si important de la vie économique ; mais, d’un autre côté, comme le temps consacré au travail nécessaire sera diminué, l’activité personnelle pourra se déployer bien plus qu’au jourd'hui en dehors du domaine économique.
Tout cela modifiera surtout l’idée de la famille et du foyer. Nulle part, la personnalité ne pourra mieux s’épanouir, sans qu’aucune volonté hostile ou du moins comprimante la contrarie, que dans le home familial borné seulement par des considérations matérielles, mais non person-
nelles ; l'individu le meuble et l’orne librement, il y vit librement pour les siens, pour ses amis, tout entier à ses livres, à ses pensées, à ses rêves, h ses occupations scientifiques et artistiques.
Avec l’individualisme se développe aussi l’amour non du sexe, mais d’un individu du sexe opposé, qui trouve sa satisfaction dans Punion et la vie en commun avec un individu unique et déterminé de l’autre sexe. Un mariage qui a pour base cet amour individuel a également besoin du foyer pour se constituer.
Plus l’élément économique disparaît du mariage pour y laisser la première place à l’individualisme, plus se modifieront les relations des parents, du père surtout, avec les enfants. Le mariage, considéré comme une organisation économique, se propose d’une part de procurer au ménage les éléments économiques qui lui sont nécessaires par la dot ou le travail de la femme et par la profession du mari ; il se propose, d’autre part, de procréer des enfants qui hériteront de la fortune du père, qui souvent continueront son industrie. Dans le mariage individualiste, le mobile économique de l’union est remplacé par l’attraction personnelle des époux, et les relations des parents avec leurs enfants prennent, elles aussi, un caractère individualiste. Les parents aiment leurs enfants, non parce qu’ils seront leurs héritiers, mais pour eux-mêmes ; on ne les dresse plus à perpétuer une caste, sans considération de leurs capacités et de leurs penchants ; on en fait des personnalités libres.
Ce mariage, celte famille individualiste ont, dès à présent, des germes très profonds, mais ils sont contrariés dans leur développement, parce que le ménage particulier continue à être la base de la famille, parce que le besoin et la misère d’un côté, la richesse de l’autre font prévaloir les considérations économiques sur les considérations personnelles. Dans un régime socialiste qui ne connaît pas ces situations extrêmes, souslequelle ménage
particulier perd de plus en plus du terrain, le caractère personnel du mariage et de la famille se dessine nettement. C’est ce caractère personnel qui, aujourd’hui déjà mesure dans la conscience publique la moralité des mariages et de la famille. Déjà aujourd’hui un mariage est considéré comme moral si les contractants se sont laissé guider par les qualités personnelles et non par les considérations économiques ; les liens moraux de la famille sont les liens personnels et non les liens matériels qui relient ses divers membres. Le fils qui ne voit dans un père que celui qui lui laissera un jour sa fortune, le père qui, pour agrandir ou pour conserver les biens de la famille, impose à son fils une carrière ou un mariage, n’agissent pas moralement d’après nos idées modernes. La disparition du ménage particulier n’entraîne donc nullement la dissolution du mariage et de la famille. Le home particulier ne disparaîtra pas forcément avec le foyer particulier. La civilisation moderne contient encore d’autres liens de famille que la cuisine et la buanderie. La disparition du ménage particulier n’est autre chose que la transformation de la famille, qui était une unité économique, en une unité morale; elle est la réalisation d’une revendication morale, mûre aujourd’hui grâce au développement de l’individualisme qu’ont produit les forces productives modernes.
Le socialisme ne cherchera donc pas à étouffer le désir qu’a toute personne dans son complet développement d’avoir un chez soi ; il le généralisera, au contraire, en créant en même temps les moyens de le satisfaire.
Que le paysan n’ait donc aucune crainte pour sa maison. Le régime socialiste y imprimera sa trace ; mais les modifications qu’il y apportera ne nuiront nullement au home du paysan ; il le rendra plus sain et plus beau. Nulle part la décadence de la classe des paysans ne se manifeste plus clairement que dans leurs maisons. Nous
avons déjà signalé les cavernes qui servent de logement aux ouvriers agricoles, mais les paysans ne sont souvent guère mieux logés; ils habitent des étables insuffisantes et malpropres. Et, cependant, le paysan lui-mème a le sentiment du propre et du beau. Cela se voit partout où il vit dans l'aisance. La maison du paysan d’autrefois, en Suisse comme en Russie, fait le ravissement de l’architecte ; mais aujourd’hui c’est dans des villas de la ville que se conserve Fart des paysans ; les constructions originales tombent en ruine et ne sont pas remplacées dans les fermes des paysans. Cependant il ne faudrait que l’aisance et des loisirs pour rendre au paysan son goût de l’art. Le triomphe du prolétariat les lui apportera. Il ne délivrera pas seulement les esclaves salariés de l’industrie ; la campagne aussi, dont les grandes beautés naturelles forment un si triste contraste avec l’imbécillité, la misère et la crasse de ses habitants, sera, grâce à lui, transformée en un jardin délicieux qu’habitera une génération libre, joyeuse et fière.
TABLE DES MATIÈRES
Préface de l’auteur à l’audition française . 1
agraire . 1
a) Aux champs . • . . . . i
b) Paysan et prolétaire . 5
c ) Lutte des classes et évolution socialiste .... 22
d) La nationalisation du sol . . . 29
e) La nationalisation des eaux et forêts . 99
f) Le communisme au village . 44
IL — Protection du prolétariat agricole . 54
a) Politique socialiste industrielle et agricole ... 54
b) Droit de coalition, règlements sur les domestiques 50
c) Protection des enfants . 01
d) L’école . 79
e) Le travail des femmes . 91
, f) Travail ambulant ou par bande . 90
(f) Limitationdelajournée de travail, repos dominical. 105
h) La question des logements . III
i) Le fermage . 119
a) Le parti socialiste ne défend pas les intérêts des
entrepreneurs . 122
b) Les privilèges féodaux. La chasse . 124
c) L’enclavement . 130
d) Amélioration du sol . 154
e) Epidémies . 138
f) L’assurance par l’Etat . 142
g) Les Associations, instruction des agriculteurs . . 1*9
TABLE DES MATIÈRES
a) Transformation de l’Etat policier en Etat civilisateur . .
b) Administration autonome . 157
c) Le militarisme . .
d) L’Etat doit prendre à sa charge les dépenses de
l’assistance publique delecole et de la voirie . . 1 64
c) Gratuité de la justice . j 68
f) Les dépenses de l’Etat civilisateur moderne. . . 173
g) Politique financière bourgeoise et prolétarienne . 178
h) Neutralisation des paysans . 196
N. — La révolution sociale et l’expropriation des propriétaires fonciers . 202
a) Socialisme et petite industrie . 202
b) L’avenir du foyer domestique . 213