VI. — GRANDE EZPLOITÀTION ET PETITE EXPLOITATION
culture (1) on trouvait vers 1860 dans le royaume de Saxe, sur 100 acres de propriété paysanne, 3,3 chevaux, et sur 100 acres de terres nobles 1,5 seulement. Le recensement de 1895 accusa en Allemagne, sur 1 000 hectares de superficie cultivée ;
Exploitations
Chevaux
Gros bétail
De 2 à 5 hectares .
De 5 à 20 hectares .......
De 20 à 200 hactares .
Au-dessus de 100 hectares .
Le paysan, comme on sait, n'élève pas seulement des vaches pour le lait et la reproduction, mais encore pour l’attelage. Le grand nombre de vaches qu’on rencontre dans la petite exploitation tient aussi, dans une large mesure, à ce que le paysan s’occupe plus de l’élève du bétail et moins de la culture des céréales que la grande exploitation ; mais en revanche on ne peut pas expliquer de cette façon la différence existant dans le nombre des chevaux.
Dans la Grande-Bretagne, la statistique des exploitations de 1880 accuse, par 1 000 acres de terrain :
Exploitations
àO
CO
lO
CO
Au-dessus de 1 000
Chevaux .
Bétail . .
La grande exploitation réalise sur la force humaine la même économie que sur la force animale, les exemples que nous venons de donner le prouvent suffisamment, en montrant que, toutes choses égales d’ailleurs, elle a besoin
(1) Roscher , NationalÔkonomik des Ackèrbaus.
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de moins de bétail, de moins d’outils, quelle emploie plus de machines économisant du travail, qu’elle peut donner aux surfaces cultivées la forme et l’extension la plus rationnelle, etc.
Mais si le compte de bêtes et d’outils employés et la somme des forces de travail utilisées sont à proportion moins grands dans une grande exploitation que dans une petite, relativement à la surperûcie, et la nature de l’exploitation étant la même, il n'est pas moins évident d’autre part qu’ils sont toujours plus grands en valeur absolue dans la grande exploitation que dans la petite : cela prouve simplement que l’une est plus à même de tirer profit de la division du travail que Fautre ; la grande exploitation seule permet complètement cette spécialisation et cette adaptation des outils et instruments aux différents travaux par lesquels la production moderne est si supérieure à la production précapitaliste ; il en est de même pour les races d’animaux. Le petit paysan utilise sa vache comme bête laitière, comme animal de trait, et comme animal reproducteur;il n’est pas question pour lui de sélection, d’adaptation de la race et de la nourriture à des objets spéciaux, de même il lui est impossible de partager les travaux divers de son exploitation entre différentes personnes ; c'est au contraire ce que peut la grande exploitation, qui en retire différents avantages. Le grand propriétaire partage les travaux en deux caté gories, ceux qui réclament une habileté et un soin particuliers, et ceux qui n’exigent qu’un simple déploiement de force. Il confie les premiers à ceux de ses gens qui font preuve d’une adresse ou d’une diligence particulière, et dont l’habileté et l’expérience se développent ensuite du fait qu’ils se consacrent exclusivement ou principalement à ce travail particulier. Mais par suite de la division du travail et de l étendue plus grande de l’exploitation^ les divers travailleurs restent plus longtemps à leur travail, n’ont pas aussi souvent à changer d’occupa-
tions, et diminuent ainsi la perle de temps et de force qui est inhérente à tout changement de travail et à tout changement de place. Enfin la grande exploitation peut bénéficier des avantages de la coopération méthodique et coordonnée de beaucoup de personnes en vue d’un résultat déterminé.
Cette supériorité de la grande exploitation était déjà mise en lumière, en 1773, par un agriculteur anglais. Celui-ci montrait qu’un fermier, en employant sur 300 acres le même nombre de travailleurs que dix fermiers emploieraient chacun sur 30 acres, « aurait en proportion du nombre des travailleurs un avantage que seul un praticien peut aisément comprendre ; car il est naturel de dire que 1 : 4 égale 3 : 12 ; mais dans la pratique cela n’est pas exact; dans une récolte, et dans beaucoup d’autres opérations qui exigent une égale célérité, par l’emploi simultané de beauconp de bras, le travail se fait mieux et plus vite. Ainsi par exemple, pendant la moisson, deux cochers, deux chargeurs, deux amasseurs, deux râteleurs, et le reste à la meule ou dans la grange feront deux fois plus de travail que le même nombre d’ouvriers s’ils travaillaient disséminés dans plusieurs exploitations (1) ».
Il est également possible, dans une exploitation importante, de faire faire par des hommes du métier, vite et bien, certains travaux que le paysan exécute laborieusement et mal, ou que, après avoir longtemps attendu et cédant à une nécessité pressante, il fait exécuter par un homme du métier habitant au loin ; certaines grandes exploitations ont leur propre forgerie, leur propre sellerie, leur propre charronnerie, pour faire les réparations et fabriquer les outils et instruments simples.
Mais l’avantage le plus important qui résulte pour la grande exploitation du nombre plus grand des' tra-
(1) Cité par Marx, Kapital, t. I, 2e édition, p. 334.
vailleurs qu’elle emploie, consiste dans la division du travail entre les travailleurs manuels et les travail leurs intellectuels. Nous avons vu combien importante est devenue pour l’exploitation agricole une direction scientifique, comment seule elle permet une exploitation méthodique, qui évite tout gaspillage, toute diminution de la richesse du sol, comment seul un agronome trouvera toujours, à l’aide d’une comptabilité rationnelle et exacte, l’assolement, le fumage, la machine, la race animale, l’espèce de fourrages, répondant à chaque moment aux exigences perpétuellement changeantes de la science et du marché. Mais, dans la société actuelle, l’apprentissage manuel et la culture scientifique sont complètement séparés. Pour qu’une exploitation puisse employer les services d’un agronome, il faut quelle soit assez étendue pour que le travail de la direction et de la surveillance de l’exploitation suffise à occuper un homme.
Cette étendue est, sous certaines conditions, une étendue déterminée. Elle varie avec le genre d’exploitation; avec une exploitation très intensive, par exemple dans la viticulture, elle peut n’être que de 3 hectares ; avec une exploitation extensive, s’il s’agit de pâturages par exemple, elle peut être de 500 hectares. En moyenne on peut admettre que, dans l’Europe centrale, un bien de 80-100 hectares, exploité selon la méthode de culture intensive, et, dans le cas de la culture extensive, un bien de 100-125 hectares, suppose un travail de direction suffisant pour occuper complètement une personne spéciale.
Ce n’est donc qu’à condition d’avoir au moins cette importance que chez nous une exploitation peut être organisée et dirigée selon des principes scientifiques. Mais en Allemagne il n’y avait, en 1895, sur 5 558 317 exploitations agricoles, que 26 061 exploitations comptant 100 hectares et plus ! Ce n’est donc pas un prodige qu’il
y ait si peu de trace jusqu’ici d’agriculture rationnelle ! Goltz déclare que le produit moyen des récoltes est très bas, « si on le compare aux produits qui peuvent être obtenus, et sont obtenus en fait, même sur des terrains moins bons, par l’emploi de meilleurs procédés de culture. Parmi les agriculteurs ayant une expérience étendue, je crois qu’il ne se trouvera personne pour me contredire si j'affirme que l’on peut, par une meilleure culture, élever le produit des récoltes de 4 à 8 quintaux par hectare. En fait, selon mon sentiment, on peut accroître infiniment plus la quantité des produits récoltés, mais je prends intentionnellement un chiffre qu’aucun connaisseur ne peut contester (1) ». D’après cela, l’Allemagne pourrait avec une meilleure culture produire 100 millions de quintaux de céréales de plus, sans accroissement de la surface consacrée à la culture des céréales.
Quant aux directeurs et propriétaires de petites exploitations, dont le travail de direction n’occupe pas tous les instants et qui doivent mettre eux-mêmes la main à différents travaux, on cherche, par le moyen d’écoles agronomiques inférieures, à leur donner des connaissances plus complètes que celles de l’école primaire. Nous sommes les derniers à contester l’utilité de ces écoles, mais il est de toute évidence que l’enseignement qu’elles répandent est loin de pouvoir être comparé à celui qui est donné dans les Instituts agronomiques. Elles nous paraissent plutôt appropriées à former pour la grande exploitation des fonctionnaires subalternes sans exigences, et par là à diminuer ses frais d’administration, qu’à former des agriculteurs modernes indépendants. Mais les écoles moyennes d’agronomie doivent être envisagées sous un autre aspect. Un spécialiste se plaint qu’il n’arrive que trop souvent « que l’on y prenne des habitudes
(1) Die lündliche Arbeiterklasse und der preussische Staat , p. 165.
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de vie qui ne conviennent pas au moyen agriculteur et moins encore au petit, et qui ont pour conséquence que, dans la suite, l’élève ne se sent pas bien dans une petite situation ou ne sait pas y conformer sa vie, et retire ainsi de la fréquentation de l’école, pour toute son existence, non un profit, mais un dommage (1). »
Kirchner redoute ces conséquences là où des mœurs d’étudiants viennent s’établir, mais l’établissement de ces mœurs n’est que la conséquence extérieure de la transformation intérieure que produisent les écoles d’agronomie. Une culture scolaire supérieure et le contentement de la vie de paysan ne sont pas compatibles, La masse des hommes instruits se recrute dans la bourgeoisie, grandit avec des désirs de vie bourgeoise, désirs qui se communiquent d’une manière imperceptible, par suite de l’influence nécessaire du milieu, à ceux qui sont issus du peuple et s’élèvent par leurs propres efforts. Avec un revenu qui permet au paysan, à l’artisan, à l’ouvrier industriel une existence tout à fait facile, un homme cultivé ne tarde pas à sombrer physiquement ou moralement, très souvent à ce double point de vue. Les com servateurs n’ont pas tout à fait tort, lorsqu’ils déclarent qu’une culture supérieure rend le paysan impropre à son métier. Mais c’est une exagération ridicule, et, plus souvent encore, répugnante, de déclarer que le peu d’instruction que l’on donne dans nos écoles primaires est incompatible avec l’existence du paysan. C’est, d’un côté, abaisser le paysan au rang de la bête, de l’autre, lui ôter toute possibilité de donner à son exploitation un caractère quelque peu rationnel.
Mais cette instruction supérieure que réclame une exploitation entièrement rationnelle est assurément diffilement conciliable avec les conditions d’existence actuelles du paysan. Cette constatation n’est naturellement pas
(1) Kiiicuner ,Goltzsches Handbuch, I. p. 421.