CAPITALISTE
INTRODUCTION
C’est le mode de production capitaliste qui domine la société actuelle. C’est l’antagonisme de la classe des capitalistes et du prolétariat salarié qui meut notre siècle et lui donne sa physionomie. Mais le mode de production capitaliste n’est pas la seule forme de production qui se trouve dans la société présente ; à côté de lui on rencontre encore des restes de modes de production précapitalistes, qui se sont maintenus jusqu’à nos jours ; et l’on peut aussi découvrir déjà, en mainte forme de l’économie de l’Etat, de l’économie communale et de la coopération, les germes d’un mode de production nouveau, plus élevé. Aussi bien l’antagonisme de la classe des capitalistes et du prolétariat salarié n’est- il pas l’unique antagonisme social de notre temps. A côté de
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ces deux classes, et entre elles, il en existe beaucoup d’autres, — parmi lesquelles les cimes comme les bas-fonds de la société, ici les monarques et leurs courtisans, là les différentes espèces du prolétariat des gueux (. Lump en prolétariat ), — toutes classes qui sont en partie les produits de formes sociales pré-capitalistes, et en partie sont produites ou du moins favorisées dans leur croissance par les besoins du capitalisme lui-même. Ces diverses classes, les unes ascendantes, les autres décadentes, avec leurs intérêts extrêmement variés, perpétuellement changeants, se croisent et s’entrelacent de la manière la plus complexe avec les intérêts des capitalistes, d’une part, des prolétaires, de l’autre, sans coïncider jamais entièrement avec ceux des uns ou des autres ; ce sont elles qui donnent aux luttes politiques de notre temps leur caractère d’incertitude, qui les remplissent des plus singulières surprises.
Le théoricien désireux de rechercher les lois fondamentales qui dominent la vie de la société actuelle ne peut pas se laisser égarer par cette multitude de phénomènes. Il doit considérer le mode de production capitaliste dans son essence, dans ses formes classiques, en le séparant tout à fait des restes et germes ambiants d’autres formes de production. Au contraire le politique praticien commettrait une grave faute s’il voulait considérer les capitalistes et les prolétaires comme les seuls facteurs de la société actuelle, et détourner les yeux des autres classes.
Le Capital de Marx ne traite que des capitalistes et des prolétaires. Dans le 18 Brumaire et dans Révolution et Contre-Révolution en Allemagne du même auteur, à côté des capitalistes et des prolétaires, monarques et prolétaires en haillons ( Lumpenprolelarier ), paysans et petits bourgeois, bureaucrates et soldats, professeurs et étudiants, jouent au contraire eux aussi un rôle.
Parmi ces couches sociales intermédiaires, la classe
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des paysans, qui constituait, il y a peu de temps encore, la partie la plus considérable de la population de nos Etats, a toujours préoccupé, au plus haut point, les partis •démocratiques et révolutionnaires de notre siècle. Pour oes partis, issus des villes, le paysan était un être mystérieux, étrange, parfois même très inquiétant. Lui qui avait autrefois combattu de la manière la plus énergique l'Eglise, les princes, la noblesse, il se cramponnait maintenant avec la dernière opiniâtreté à ces institutions ; on le vit souvent mettre autant d’ardeur à prendre le parti de ses exploiteurs que d’autres classes à lutter pour leur émancipation ; il ne dirigea que trop souvent •contre la démocratie les armes que celle-ci lui apportait.
La démocratie socialiste, au commencement, se soucia peu du paysan. C’est qu’elle n’est pas un parti démocratique au sens bourgeois du mot, une bienfaitrice de tout le monde, cherchant à donner satisfaction aux intérêts de toutes les classes, si opposés qu’ils puissent être les uns aux autres ; elle est un parti de lutte de classe. L’organisation du prolétariat urbain réclama, dans les premières années de son existence, tous ses soins. Et elle espérait que l’évolution économique lui préparerait les voies dans les campagnes comme à la ville, et que la lutte entre la petite et la grande exploitation conduirait à la suppression de la première, de sorte que ce serait alors pour elle une tâche facile de gagner, ici encore comme parti purement prolétarien, la masse de la population agricole.
Aujourd’hui, la démocratie socialiste s’est si considérablement accrue que les villes ne sont plus pour elle un champ d’action suffisant ; mais, dès qu’elle s’avance dans les campagnes, elle se heurte à cette puissance mystérieuse qui a déjà préparé tant de surprises à d’autres partis démocratiques révolu tionnaires. Elle voit que la petite exploitation dans l’agriculture ne suit nullement un processus de rapide disparition, que les grandes exploita-
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tions agricoles ne gagnent que lentement du terrain; par endroits même en perdent. Toute la théorie économique sur laquelle elle s’appuie paraît fausse dès qu’elle tente d’en faire l’application à l’agriculture. Mais si cette théorie ne s’appliquait réellement pas à l’agriculture, il faudrait entièrement transformer non seulement la tactique suivie jusqu’à ce jour, mais les principes mêmes de la démocratie socialiste. W. Sombart dans son dernier ouvrage a fait valoir avec beaucoup de force’ ces considérations : u S’il se trouve dans la vie économique desdoniaines qui échappent au processus de la socialisation, et qui lui échappent pour cette raison que la petite* exploitation a parfois en eux une plus grande importance, est plus productive que la grande, que faire alors ? Là est tout le problème qui se pose aujourd’hui comme question agraire à la démocratie socialiste. Est-ce que Tidéal communiste, qui a pour fondement la grande exploitation, et du même coup le programme qui en résulte, devront subir une transformation de principe en face des paysans? Et si l’on en vient alors, en fait, à comprendre que dans révolution agraire il n’y a pas de tendance à la grande exploitation, et que dans la sphère de la production agraire la grande exploitation n’est nullement la forme d’exploitation la plus haute, on se trouvera en face de la question décisive, on se demandera : Devons-nous être démocrates en ce sens que nous enveloppions dans notre mouvement ces existences dont le fondement est la petite exploitation, et que nous modifiions ensuite notre programme en renonçant au but communiste, ou bien devons-nous rester prolétariens, devons-nous garderies yeux fixés sur l’idéal et le but communistes, et exclure ainsi ces éléments de notre mouvement?...
« J’ai dû parler ici de la si » et de « mais », pour cette raison que jusqu’ici, à ma connaissance, on n’a pu établir avec quelque certitude, ni quelle est la tendance évolutive de l’agriculture, ni quelle est la forme d’exploitation la
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plus haute, ni même s’il y a une forme supérieure d’exploitation dans la production agraire. Mais autant que j’en puis juger, ici se trouvent, d’une manière générale, les limites du système de Marx ; autant que j’en puis juger, les déductions de Marx ne peuvent pas être transportées telles quelles dans le domaine de l’agriculture. Sur des questions d'ordre agraire, il lui est bien arrivé d’exprimer aussi des pensées de grande valeur, mais sa théorie de l’évolution, qui suppose l’accroissement de la grande exploitation, la prolétarisation des masses, et qui déduit de cette évolution, comme nécessaire, le socialisme, cette théorie n’est claire que pour l’évoliftion industrielle. Elle ne l’est pas pour l’évolution agraire, et il me semble que seule la recherche scientifique pourra combler cette lacune, qui existe assurément (1). »
Nous ne craignons qu’une chose : c’est d’être obligés d’attendre bien longtemps sous ce rapport. La question de savoir si c’est la grande ou la petite propriété foncière qui est la plus avantageuse, occupe les économistes depuis plus d’un siècle, et l’on n’entrevoit guère la fin du débat. Cela n’a pourtant pas empêché que, tandis que les théoriciens discu taient sur les avantages de la petite et de la grande propriété, l’agriculture ne fut soumise à une puissante évolution, à une évolution que l’on peut incontestablement suivre d’un regard net. Mais, pour la voir, il ne faut pas fixer les yeux exclusivement sur la lutte de la grande et de la petite exploitation, et il ne faut pas considérer l’agriculture en elle-même, indépendamment du mécanisme complet de la production .sociale.
Sans aucun doute, — et nous admettrons cela désormais comme démontré, — l’agriculture ne se développpe pas selon le même processus que l’industrie ; elle suit des lois propres. Mais cela ne veut nullement dire que l’évolution de l’agriculture soit en opposition avec celle de l’industrie
(1) Sozialismus and soziale Bewegung im 19 Jalirliundert , p. 111.
et soit inconciliable avec elle. Nous croyons au contraire pouvoir montrer qu'elles tendent toutes deux au même but, dès qu’on ne les isole pas l’une de l'autre et qu’on les considère comme étant des éléments d’un même processus d’ensemble.
Aussi bien la théorie marxiste du système de production capitaliste ne consiste-t-elle pas simplement à réduire l’évolution de ce système de production à la formule : « Disparition de la petite exploitation devant la grande», de manière à ce que celui qui sait par cœur cette formule, ait, pour ainsi dire dans sa poche, la clef qui ouvre l’édifice de l’économie moderne.
Si l’on veut étudier la question agraire selon la méthode de Marx, on ne doit pas se poser seulement la question de savoir si la petite exploitation a un avenir dans l’agriculture ; on doit, au contraire, rechercher toutes les transformations qu’éprouve l’agriculture au cours du régime de la production capitaliste. On doit rechercher si et comment le capital s'empare de V agriculture, la révolutionne, ébranle les anciennes formes de production et de propriété et crée la nécessité de nouvelles formes.
Ce n’est que lorsque nous aurons répondu à ces questions que nous pourrons voir si la théorie de Marx est applicable à l’agriculture ou non, et si la suppression de la propriété privée des moyens de production doit s’arrêter devant le plus considérable de tous les moyens do production, la terre.
Notre tâche nous est ainsi clairement tracée.