XII PRÉFACE
les grandes et les petites exploitations , V endettement, le droit d'héritage , le manque de bras , la concurrence d'outre-mer, etc., qui sont aujourd'hui étudiées à part comme des phénomènes spéciaux.
C'est Ici une tâche difficile , le sujet a une grande ampleur , et je ne connais pas de travaux antérieurs importants traités du point de vue du socialisme moderne. Les théoriciens 'de la Démocratie socialiste se sont naturellement consacrés surtout ci l'étude de l'évolution industrielle. Engels et surtout Marx ont bien dit des choses fort importantes sur des faits d'ordre agraire , mais ce n'est généralement que dans clés remarques incidentes ou clans cle courts articles. Il faut faire une exception pour Ici section cle la Rente Foncière dans le troisième volume de « Capital », mais celui-ci n'a pas été entièrement achevé. Marx mourut sans avoir terminé l'œuvre de sa vie . Mais même s'il Veut terminée, nous ne trouverions pas tous les éclaircissements que nous cherchons maintenant. Car , conformément au plan de son travail , il n'y traite que cle V agriculture capitaliste , mais ce qui nous occupe le plus aujourd'hui , c'est précisément le rôle des formes précapitalistes et non capitalistes cle V agriculture à T intérieur cle la société capitaliste .
Malgré cela , le « Capital » a un intérêt inappréciable pour notre connaissance des faits d'ordre agraire, inappréciable non seulement par ses résultats, mais, et plus encore, par sa méthode , qui nous permet cle continuer à travailler d'une manière fructueuse au delà de son domaine. Si je devais avoir réussi clans le présent ouvrage à développer clés pensées nouvelles, fécondes, je le dois avant tout ci mes deux grands maîtres, et j'insiste sur ce point d'autant plus volontiers que depuis quelque temps, meme dans- des milieux socialistes, des voix s'élèvent qui déclarent que le point de vue de Marx et d'Engels est vieilli ; ils auraient rendu en leur temps des services appréciables et donneraient aujourd'hui encore de précieuses impulsions ; mais
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qui ne veut pas s'encroûter dans le dogmatisme devrait les dépasser pour parvenir à des vues plus hautes. Cela serait dé] ci commandé clu point de vue meme de la dialectique marxiste , selon laquelle il n'y a pas de vérités éternelles et toute évolution naît de la négation de ce qui existe.
Cela a une apparence très philosophique, mais nous conduit ci la fameuse conclusion que Marx a eu tort déjà parce qu'il a eu raison , que la dialectique doit être 'fausse déjà pour cette raison qu'elle est vraie , conclusion qui contient assurément une chose indéniable : la fausseté de la dialectique, — mais non de la dialectique marxiste.
Engels a cléj ci montré dans son « Antidühring » (2e écl., p. 133) combien il est sot de considérer une négation qui anéantit comme un membre clu processus dialectique. Le développement par la négation ne pose nullement Ici négation cle tout ce qui existe ; elle suppose bien plutôt la persistance cle ce qui est à développer. La négation de la société capitaliste par le socialisme ne signifie pas la suppression cle la société humaine , mais seulement la suppression cle certains côtés déterminés cl'une clés phases cle son évolution. Mais elle ne signifie nullement non plus la suppression cle tous les côtés qui distinguent la société capitaliste cle la forme sociale qui Va précédée. Si la propriété capitaliste est « la négation de la propriété individuelle, le socialisme est la négation cle la négation. Celle-ci rétablit la propriété individuelle , mais sur la base des conquêtes de l’ère capitaliste » (1).
L* évolution n'est un progrès que si elle ne se borne pas à nier, à supprimer, mais qui elle conserve aussi quelque chose ; si à côté cle l'existant qui mérite de périr, elle rencontre aussi cle V existant qui mérite d'être conservé. C'est dans cette mesure que le progrès consiste en un amoncellement des conquêtes des phases antérieures de l'evolu-
(1) Marx, Kapilal, 2e écl., p. 793.
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tion . L évolution des organismes n'est pas conditionnée seulement par /'adaptation, mais aussi par /'hérédité ; les luttes des classes qui déterminent l'évolution de la société humaine ne sont pas dirigées seulement vers la destruction etvers la création, mais aussi vers la conquête, c'est-à-dire vers le maintien des choses qui existent ; le progrès de la science serait aussi impossible sans la transmission de ses travaux antérieurs que sans leur critique, et le progrès de l'art ne provient pas seulement de /’originalité du génie brisant tous les cadres de la tradition, mais aussi de /'intelligence des chefs-d'œuvre de ses prédécesseurs.
La connaissance de ce qui est caduc à un moment donné et de ce qui doit être conservé ne peut s'obtenir que par des recherches portant sur la réalité ; la seule formule de la dialectique est absolument impuissante à fournir une solutiontoute faite qui dispenserait de ces recherches. Elle n'est qu'un moyen de les mener avec méthode , de donner de /’ acuité au regard du chercheur. C'est en cela que consiste sa haute valeur. Mais elle ne lui met pas dans la main , sans plus, des résultats tout trouvés.
La supposition que de la doctrine de Marx il résulte a priori qu'elle doit être surpassée, repose donc sur une conception tout ci fait fausse de sa dialectique. Est-elle, et dans quelle mesure, une erreur? En quelle mesure estelle un K'irjjj.a k ad, une co?iquête définitive de la science ? C'est ce qui ne peut pas être décidé par un appel à la dialectique même, mais seulement par l'étude des faits. Mais jusqu'ici ceux-ci ne me paraissent nullement contribuer ci la « négation » du Marxisme. Je vois bien paraître des défiances et des doutes , mais nulle part de nouvelles vérités qui seraient propres à dépasser le marxisme. Mais de simples défiances et de simples doutes ne constituent pas une négation au sens de la dialectique , elles ne signifient pas un développement allant au delà de la vérité conquise , une défaite de celle-ci.
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La cause de ces doutes me paraît avoir sa raison d'être dams la personne des douteurs plutôt que dans la doctrine, mise en doute . J e conclus cela non seulement des résultats que donne un examen de ces doutés, mais aussi de mon expérience personnelle .
Mes sympathies, lorsque je commençai à m'occuper du socialisme, n' appartenaient nullement au marxisme . Je V abordai dans un esprit aussi critique et sceptique qu'aucun de ceux qui aujourd'hui jettent un regard méprisant sur mon fanatisme dogmatique . Ce n'est qu'à mon corps défendant que je clevins marxiste. Mais alors, ainsi que plus tard , toutes les fois que dans une question fondamentale des doutes me vinrent , fai toujours fini par trouver que la faute en était ci moi , non ci mes maîtres , quune étude approfondie de Ici question me forçait à reconnaître la justesse de leur point de vue. C'est ainsi que chaque nouvel examen , chaque tentative de révision ne m'a conduit qu'à une plus grande confiance , à, une plus forte adhésion ci la doctrine dont la diffusion et l'application sont devenus le but de ma vie.s Les faits de l'évolution agraire ont provoqué les doutes les plus forts contre le point de vue marxiste . A quel point sont-ils justifiés? C'est ce que montrera le présent écrit .
Berlin- Fr iedenau. Décembre i898.
K. Kautsky.