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II. — LE PAYSAN ET L’iNDUSTRIE

chacun des instants que ne requiert pas de lui le travail de l’année. Il lui a suffi de donner peu de moments de travail pour mettre en terre le noyau qui dans cent ans sera un grand arbre, pour creuser faqueduc qui séchera à jamais son champ, pour former le conduit qui lui amènera une source d’eau vive, pour améliorer, par des soins souvent répétés, mais dérobés sur ses instants perdus, toutes les espèces d’animaux et de végétaux dont il s’entoure. Son petit patrimoine est une vraie caisse d’épargne toujours prête à recevoir tous ses petits profits, à utiliser tous ses moments de loisir. La puissance toujours agissante de la nature les féconde et les lui rend au centuple. Le paysan a vivement le sentiment de ce bonheur attaché à la condition de propriétaire (1) ».

Ce bonheur du petit paysan pouvait il y a soixante ans encore être peint en de si vives couleurs par un des économistes les plus considérables de ce temps. Ce portrait peut être considéré comme un peu flatteur ; aussi bien ne représentait-il pas l’état général des paysans. Sismondi avait principalement en vue la Suisse et quelques régions de la Haute-Italie. Mais en tout cas ce n’est pas un tableau imaginaire, c’est un tableau peint d’après nature par un observateur pénétrant.

Que l’on compare avec cet état celui des paysans actuels dans l’Europe entière, sans excepter la Suisse, et l’on ne pourra pas se dissimuler qu’une puissante révolution économique s’est produite depuis ce temps.

Le point de départ de cette révolution fut la dissolution que l’industrie essentiellement urbaine et le commerce déterminèrent dans la petite industrie des paysans.

Au sein de la famille du paysan une faible division du travail était seule possible, qui n’allait pas au delà de la

(1) J. G. L. Simonde de Sismondi, Etudes sur V Economie politique I, p. 170, 171.

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division entre hommes et femmes. Aussi n’est-il pas étonnant que l’industrie urbaine ait surpassé l’industrie domestique des paysans et qu’elle ait créé pour le paysan des outils et des instruments que celle-ci était loin de pouvoir fournir aussi parfaits, que souvent même elle ne pouvait pas fabriquer du tout. Mais le développement de l'industrie et du commerce produisit aussi dans les villes de nouveaux besoins, qui, précisément comme les instruments nouveaux, perfectionnés, pénétraient dans les campagnes d’une manière d’autant plus rapide et d’autant plus irrésistible que les relations entre les villes et les campagnes devenaient plus actives, — besoins que l’industrie paysanne ne pouvait pas satisfaire. Les blouses de toile et les peaux d’animaux furent remplacés par les vêtements de drap, les souliers d’écorce disparurent devant les bottines de cuir, etc. Le mili tarisme, qui attire les fils des paysans clans la ville et les familiarise avec les besoins des citadins, a prodigieusement facilité cette évolution. Il faut lui attribuer principalement la diffusion de l’usage du tabac et de l’eau-de-vie. A la fin, la supériorité de l’industrie urbaine devint dans maint domaine si grande, qu’elle donna aux produits de l’industrie paysanne le caractère d’articles de luxe dont le paysan économe ne pouvait pas se permettre l’usage et à la production desquels en conséquence il renonça. C’est ainsi que le développement de l’industrie du coton, qui produit des calicots à si bas prix, a partout limité, dans d’importantes proportions la culture du lin pour l’usage personnel du paysan, et fa fréquemment entièrement supprimée.

La dissolution de l’industrie du paysan produisant pour lui-même commença déjà au Moyen Age, lorsque la petite industrie urbaine apparut. Mais cette production ne pénétrait que lentement dans les campagnes, elle ne sortait pas du voisinage des villes et ne touchait que d’une façon à peine perceptible aux conditions de vie des paysans. Au

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