‹ La question agraireChapitre 7 sur 189 · II. — LE PAYSAN ET L*INDUSTRIE · texte numérisé non relu

II. — LE PAYSAN ET L*INDUSTRIE

temps où Sismondi célébrait le bonheur des paysans, Immermann pouvait encore montrer dans son maire de village (dans Münchhausen ) un gros paysan westphalien qui dit: « un fou, qui donne au forgeron l’argent qu’il peut gagner lui-même », et dont on dit « qu’il raccommode de sa main tous les poteaux, portes et seuils, les caisses et coffres de la maison, ou même, s’il a de la chance, les remet à neuf. Je pense, ajoute-t-on, que s’il voulait, il pourrait faire l’ébéniste et viendrait about d’une véritable armoire. » En Islande il n’y a pas aujourd’hui encore de métier spécial digne d' ‘être nommé. Le paysan y est encore son propre artisan.

Seule l’industrie capitaliste a une si grande supériorité qu’elle élimine rapidement l’industrie domestique du paysan produisant pour son propre usage, et seul le système de communications de la société capitaliste, avec ses chemins de fer, postes, journaux, porte les idées et les produits de la ville jusque dans les coins les plus reculés de la campagne et soumet ainsi l’ensemble de la population agricole, et non pas seulement le voisinage des villes, à ce processus.

Plus celui-ci avance, plus l’industrie domestique à laquelle s’adonnait primitivement le paysan se dissout, et plus s’accroît le besoin d’argent du paysan. 11 a maintenant besoin d’argent, non seulement pour acheter des choses qui ne sont pas indispensables ou même qui sont superflues, mais aussi pour acheter des choses nécessaires. Il ne peut plus continuer à exploiter sa terre, il ne peut plus pourvoir à son entretien sans argent. -

Mais, en même temps que son besoin d’argent, se développait et croissait aussi le besoin d’argent des puissances qui exploitaient le paysan, des seigneurs féodaux, des princes et autres détenteurs de l’autorité publique. Cela conduisit comme on sait à la transformation des prestations en nature du paysan en prestations en espèces, mais cela produisit aussi la tendance à hausser toujours

12 l’agriculture dans la société capitaliste

davantage le montant de ces prestations. Par là le besoin d’argent du paysan était naturellement encore accru.

La seule méthode par laquelle il pouvait faire de l’argent consistait à faire de ses produits des marchandises, à les porter au marché et à les y vendre. Mais ce n’était naturellemeut pas pour les produits de son industrie arriérée qu’il trouvait le plus vite des acheteurs, c’était pour les produits que l’industrie urbaine ne produisait pas. Ainsi le paysan fut finalement forcé de devenir ce que l’on entend aujourd’hui par paysan, mais ce qu’il ne fut nullement au début : un pur agriculteur . Mais plus il le devint, plus l’industrie et l’agriculture se séparèrent l’une de l’autre, et plus on s’éloigna de cette indépendance,, de cette sécurité et de cet agrément de l’existence du paysan que Sismondi trouvait encore par endroits chez le paysan libre.

Le paysan était maintenant tombé sous la dépendance du marché, qui était pour lui encore plus capricieux et plus incertain que la température. Contre les perfidies de cette dernière il pouvait au moins se prémunir jusqu'à un certain point. Il pouvait par des fossés de décharge atténuer les conséquences d’étés trop humides, par des travaux d’irrigation réagir contre une sécheresse excessive, il pouvait par des feux répandant d’épaisses fumées préserver ses vignes des gelées du printemps, etc. Mais il n’avait pas de moyen d’empêcher la baisse des prix et de rendre vendables des grains invendables. Et précisément ce qui avait été auparavant une bénédiction pour lui, devenait maintenant pour lui un lléau : une bonne récolte. Cela se manifesta avec évidence surtout au commencement de notre siècle, alors que la production agricole de l’Europe occidentale avait déjà universellement reçu le caractère de production de marchandises, mais que les moyens de communication étaient encore imparfaits et se trouvaient peu en état d’établir

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