‹ La Question albanaiseChapitre 2 sur 36 · AUX LECTEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AUX LECTEURS FRANÇAIS

La question albanaise, comme tant d'autres, attend toujours une solution définitive à la Conférence de la Paix. Il serait difficile d'imputer ce retard à la complexité du problème ou bien d'essayer de l'excuser par le souci de ne pas le régler à la légère; car, à en juger par plus d'un signe, il semble que certaines Puissances aient des idées arrêtées sur la forme qu'elles comptent donner à l'arrangement des affaires albanaises. Leur siège est fait. Ainsi s'explique leur obstination à rester sourdes aux plaintes du peuple albanais.

Il n'est qeu trop visible que l'Albanie n'a pas joui auprès de l'opinion française des mêmes sympathies qu'elle a prodiguées aux nationalités qui ont demandé à se constituer en Etats indépendants. Unanimement, la presse et l'opinion quelle dirige, ont accueilli et encouragé leurs vœux, et la Conférence de la Paix, soucieuse cette fois-ci de tenir les engagements moraux pris par les Grandes Puissances victorieuses à l'égard des petits peuples qu'elles appelaient à la liberté, n'a pas hésité à briser leurs fers. C'est ainsi qu'on a vu renaître et s'épanouir, entre l'asiatique Caspienne et les bords de la Baltique, une foule de républiques et de royaumes dont les sujets ne se seraient guère, avant le triomphe de l'Entente, attendu à pareil honneur. Seul, le peuple albanais n'a point pris part à ses faveurs. Seul, il a été tenu dédaigneusement à l'écart. Quelle a été la cause de sa disgrâce? — Tout simplement, elle réside dans le fait que ses ennemis, c'est-à-dire ceux qui cherchent à le tenir sous le joug, ont lié partie avec les Puissances qui décident sur ses affaires.

Pour leur faciliter la besogne, les ennemis de l'Albanie ont pris la précaution de créer, au moyen d'une propagande aussi déloyale que savamment dirigée, autour de la question qui la concerne, une atmosphère d'antipathie qui a étouffé toute conscience, comme toute discussion. Elle a été si bien menée cette propagande, qu'on en est arrivé, dans certains milieux, jusqu'à nier

Voxistence mcinr d'une nationalité albanaise. L'ignorance où sont certaines personnalités politiques des affaires de ce peuple est faite pour déconcerter. Pourtant, les moyens d'information abondent. Toute une forte littérature existe sur V Albanie et cette littérature est française ; mais il semble quelle soit tombée dans Voubli, comme les neiges d'antan.

Llntérét que la France apportait jadis aux choses d'Albanie est allé en diminuant de siècle en siècle, mais surtout du jour où la France s'est mise à patronner la politique expansionniste de la Grèce. Il y a déjà plus d'un demi-siècle que les écrivains français qui s'occupaient des affaires de la Péninsule Balkanique, comme Lenormant (1), Pou jade (2) et autres, déploraient Vindifférence française à l'égard de ce pays jadis considéré comme « une sorte de France orientale, dont l'Europe ignore pour ainsi dire l'existence, e t ne cherche pas à pénétrer ce qui subsiste encore de grandeur chevaleresque et de promesses d'avenir sous la couche de barbarie que la domination ottomane a répandue sur le peuple albanais (3) ». Beaucoup d'auteurs ont écrit depuis sur ce pays; mais, chose curieuse, il ne restait pas moins dans l'ombre, soit par parti pris, soit par indifférence, de sorte qu'en 1913, M. Delaisi disait que « le Sahara est mieux connu que l'Albanie et le Thibet à peine plus mystérieux ». C'est ce qui explique qu'un des derniers publicistes français qui a visité l'Albanie, M. Gabriel Louis- Jaray, ait donné à son recueil de notes le titre de « L'Albanie inconnue ».

La (( découverte » de M. Louis-Jaray a du surprendre plus d'un lecteur.

Les livres sur l'Albanie n'ont pas fait défaut ; les relations entre ce pays et la France non plus.

Les Français d'aujourd'hui semblent avoir complètement oublié que des princes de leur sang ont régné dans ce pays, tels Charles d'Anjou, Philippe de Tarente, la dynastie des Baux, connue sous le nom de Balsha, pour ne citer que les plus illustres; ils semblent ignorer que beaucoup de grands seigneurs albanais, ayant joué

(1) Turcs et Monténégrins, Paris, 1866.

(2) Chrétiens et Turcs, Paris, 1867.

(3) Lenormant, o. c, page ô.

un rôle important dans le pays, se prétendaient descendants des nobles familles françaises établies en Albanie pendant le règne de ces princes. Ainsi, les Topia, par la ligne maternelle, se rattachaient à la maison du roi Louis de Tarente, et les Doucaguini descendaient, d'après certaines traditions, du duc d'Anjou, et, d'après d'autres, du fabuleux Griffon d'Hautefeuille (1).

Les relations entre les deux pays se sont prolongées au delà du Moyen âge. Soucieux d'y maintenir les souvenirs de Vinfluence française, Louis XIV y envoyait des Consuls dont les rapports tenaient son Gouvernemet au courant des affaires du pays. Le duc de Nevers, cherchant à entraîner l'Albanie dans la croisade qu'il préparait contre les Turcs, entretenait de 1612 à 1619 des relations très étroites avec les chefs du pays (2). Les rapports commerciaux étaient également très actifs entre Français et Albcmais. On sait que l'arsenal de Toulon tirait de cette région les bois qu'il employait dans ses constructions navales. Plusieurs maisons françaises, pour la commodité de leur commerce, avaient établi des comptoirs dans l'Albanie du Sud (3).

Les relations politiques prirent une importance particulière à l'époque où Napoléon I""^ inaugurait sa politique orientale. Il envoyait en Albanie Pouqueville chargé de le représenter auprès d'Ali Pacha Tepeleni qui travaillait alors pour saper autour de lui l'autorité du Sultan en vue de créer une Albanie indépendante.

A ce moment, l'Albanie était parcourue par nombre de Français dont quelques-uns ont publié des ouvrages remarquables. A part les écrits de Pouqueville (4) qui font autorité en la matière, nous citerons les noms de Beauchamps (5) et d'Ibrahim Manzour Efendi qui n'est autre que le commandant de génie français Cerfbeer (6).

(1) Du Cange ; Histoire de l'Empire latin de Constuntinople, édition Bui'hon, t. n, p. 285.

{2> Bekoï-k de Xivkey : Mémoire sur une tentative d'insurrection organisée dans ie Magne par le duc de Nevers. Hibliotlièque de l'Ecole des Chartes, juilIet-aoùt 1841.

v3) A. Iioî>PE ; Le Consulat général de Morée et ses dépendances. Dans la Revue des Etudes grecques, xx. N. 87, 1907.

(4> Voyage en Mo^-ée. à Constanlinople et en Albanie, Paris, 1801; Voyage de Grèce, 6 vol., Paris, 1820-21; Histoire de la régénération de la Grèce. Paris, 1824, etc.

(5) La Vie d'Ali Pacha, Paris.

(6> Mémoires sur l'Albanie., pendant le (touvernernent d'Ali Pacha, Paris,

Sur 1rs relations mire l' Albanie et Napoléon, M. A. Uoppe (1) a publié récemment un ouvrage documente <iui nous a révélé beaucoup de points ignorés ou mal 'oiuuis de r histoire de ces relations. On y voit quelle ''tait la vénération des Albanais à l'égard de l'emper^'ur.

Napoléon III, non moins curieux que ses prédécesseurs des choses d'Albani'e, envoyait à Scutari le Consul flecquard, un ami personnel qui, pendant le long séjour quil y fit, se livra à une étude approfondie du pays et rlu peuple. Il publia ses observations dans un ouvrage remarquable (2). A la même époque, un autre Consul de France, Auguste Dozon, étudiait V Albanie méridionale (3). De même que ces auteurs, dont les travaux sont indispensables pour qui veut acquérir des notions précises sur ce pays, beaucoup d'autres Vont décrite avec non moins de compétence, tels les Consuls Wiet et Degrand (4) et les voyageurs bien connus comme Ami Boue, E. Reclus, Alb. Dumont (5), etc.

Les derniers publicistes qui aient visité cette contrée sont M. Gabriel Louis-Jaray qui a décrit le Nord (6) et M. Robert Vaucher le Sud du pays (7). Bien plus, la guerre mondiale a donné occasion aux Français et Albanais de mieux se connaître et s'apprécier. Depuis 1916, la région de Koritza, qui est un centre important du mouvement natwnal albanais, se trouve sous l'ocupation militaire française. Les volontaires de ce pays ont combattu à côté des poilus et ont mérité par leur vaillance la citation à l'ordre de l'armée qui met leur

(1) I/Albanie et Napoléon (1797-1814). Paris, 1914.

.2) Histoire et description de la Haute Albanie on Giiégarie, Paris, 1858.

(3) A, Dozon : Excursion en Albanie (Bulletin de la Société de Géographie de Paris, juin 1875) ; Manuel de la langue Chkipe ou albanaise; Paris, Î879; Contes albanais, Paris, 1881.

(4) E. \Vii:t : Le Diocèse d'Alessio et la Mirditie (Bulletin de la Société de 'i('()grai)hie de Paris, 1800) ; Mémoire sur le Paschalik de Prisrend ; Itinéraires en Albanie et Rumélie (Bulletin de la Société de Géographie de Paris, Î808). — A. Dfx.rand ; Souvenirs de la Haute Albanie, Paris, 1901.

• 5) Ami Bovk : La Turquie d'Europe, Paris, 1840. — E. Reclus : Géographie Universelle, Paris, 1876, vol. I. — A. DuxMont : Le lialkan et VAdriatique, Paris, 1874.

«0) L'Albanie Inconnue, Paris, 1913; Au jeune royaume d'Albanie, Paris, Î914.

H) Voir plusieurs articles publiés dans Vlllustration de Paris, janvier et avril 1917.

bataillon a au niveau des meilleurs régiments fran çais » (1). Pourtant ces faits restent dans l'ombre .

Malgré ces traditions, malgré cette riche documentation qui se rapporte aux annnales de la vieille France non moins qu'à celles de r Albanie, les Français de nos jours ignorent ce pays et se désintéressent de son sort. Ils ne se laissent toucher que par les productions d'une propagande intéressée qui, depuis l'armistice, a livr aux quatre vents de la publicité toute une floraison de brochures et de tracts destinés à justifier les desseins de ceux qui méditent de l'anéantir.

La guerre terminée victorieusement, le peuple albanais a envoyé à Paris une Délégation qu'il investit de la mission de porter aux Puissances l'expression de se.vœux patriotiques. Elle s'est acquittée de cette tâche avec un zèle, une constance que rien n'a rebuté ; mais elle en est encore à attendre qu'on veuille bien lui demander son avis sur le sort réservé au pays qu'elle représente. Elle serait en peine de dire quel sera le résultat de ses efforts ou la profondeur de ses déceptions.

Le peuple albanais, confiant dans son bon droit, confiant dans les principes hautement proclamés et dont les échos se répercutèrent jusque dans les vallées les plus retirées de ses montagnes, pensa que le moment était venu de faire valoir ses revendications. Jusqu'à ce jour n'avait-il pas été plus que mcdtraité par la politique mondiale ? Son antique patrimoine n'avait été' considéré jusqu'alors que comme un objet de compensation bon tout au plus, par un dépècement méthodique , à concilier les différends qui s'élevaient entre la Turquie et les Etats limitrophes. Le Traité de San Stefano avait donné F exemple qui fut suivi par celui de Berlin, puis par la Conférence de Londres qui aggrava le mal. Mais le pacte secret de 1915 devait porter à T Albanie le coup de grâce.

La Conférence de la Paix na pas encore trouvé la formule définitive qui doit une /ozVi pour toutes tran-

(1) D. Koi.ovAM : La Question de Koritza. Paris, 1919, page 09.

cher la qurstion (illxnuiisr, mais des sifjnrs stjmptomaliqiirs font craindre que la décision qui interviendra ne lui soit encore une fois fatale. Pour la troisième fois, un arropaqe européen menace de se servir des dépouilles de V Albanie pour satisfaire V ambition des voisins rapaces. lïaitleurs, on est, à l'heure qu'il est, fixé sur l'étendue de leurs appétits. La Grèce, non contente d'avoir arraché en 1913 à l'Albanie méridionale une tranche importante de territoire, élève des prétentions sur la partie qu'elle a baptisée Epire du Nord, c'est-à-dire sur les districts de Koritza et d'Argijrocastro. Les éléments qui les peuplent sont incontestablement albanais ; mais M. Venizelos, en bon orthodoxe qu'il est, baptise Grec tout Albanais qui professe sa religion ou a appris la langue grecque dans les écoles patriarcales. A V Albanais, il- prête, que celui-ci le veuille ou non, des sentiments grecs. Les rapports qui ont été écrits par des neutres, les documents émanant des autorités militaires françaises qui mettent les choses au point, les affirmations de tous ceux qui ont visité ce pays, depuis le simple soldat jusqu'aux généraux (1), les plus graves témoignages n'ont pu avoir raison complètement des affirmations gratuites de M. Venizelos. Ces témoignages sont étouffés par le verbe sentencieux du diplomate grec. Qu'est-ce à dire, sinon que son "opinion fait le jeu de la Conférence de la Paix.

De même que les Grecs, les Serbes ne se montrent pas satisfaits de ce que l'Europe leur a offert, en 1913, aux dépens de l'Albanie en récompense de la victoire qu'ils avaient remportée sur la Turquie. Plus d'un million d'Albanais ont passé sous leur domination et presque la moitié du territoire de l'Albanie ethnique. Par mesure de prudence, les Serbes ont entrepris de se débarrasser d'une partie de la population des territoires conquis et les persécutions dont elle est l'objet n'ont jamais cessé depuis.

Mis en appétit, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes a formulé devant la Conférence de la Paix de nouvelles prétentions sur la moitié de ce qui reste de

(1) Général Sarrau. : La Grèce vénizéliste (Dans la Revue de Paris, 15 décembre 1919).

« Georgius CASTRIOTI Epirotarum principis qui propter celeberrima facinora, Scanderbegus, hoc est, Alexander lYIagnus, cognominatus fuit.

Wi^

On dit que le sultan Mourad, ayant appris la mort de Scanderbeg, se livra à des transports de joie. « À moi, à présent, s'écria-t-il, l'Orient et l'Occident. Malheur aux infidèles qui ont perdu leurs remparts. » En effet, Scanderbeg était pour l'Occident, dit Lamartine dans son Histoire de l'Empire ottoman (page 12:5), le dernier champion du christianisme contre l'invasion de l'Islam. Les rochers de l'IUyrie remplaçaient désormais pour eux les remparts de Constantinople. Au physique, Scanderbeg était un homme d'une stature et d'une force prodigieuses. Encore jeune, il triompha dans maints combats singuliers de redoutables adversaires. On raconte que lors de la campagne qu'il fit en Bithynie avec Mourad 11 — à la cour duquel il se trouvait avec ses frères comme otages — ayant escaladé le premier les murailles de la ville d'Otrée, il sauta dans la place et se trouva seul ; mais à son aspect, les défenseurs furent tellement éi)ouvantés qu'ils demandèrent à capituler. Les frères de Scanderbeg moui'urent empoisonnés dans la cour du sultan ; lui-même, le cadet, ne i^ut regagner l'Albanie qu'en 1443, après la défaite de Nich.

« Le nom de Scanderbeg, dit un écrivain, sa jeunesse, sa figure, son éloquence, son rang dans l'Albanie, son élévation dans les armées turques qu'il saurait mieux vaincre parce qu'il les avait lui-même étonnées de son audace, animèrent l'assemblée des princes et des seigneurs d'Albanie qu'il avait convoqués à Alessio peu après son arrivée, d'un héroïsme qui fut rej^orté le lendemain par les femmes, les vieillards, les enfants, jusqu'aux derniers rochers de l'Albanie. D'une voix unanime, le moteur de l'insurrection en fut proclamé le chef. L'Albanie ne reconnut plus d'autre prince que celui qui lui rapportait sa nationalité et sa religion; trésors, armes, Jjras, cœurs, vie et mort, tout fut à, lui. Scanderbeg devint en un jour non seulement le roi, mais le nom des Albanais. » Dès ce moment, la vie de Scanderbeg ne fut qu'une lutte continuelle et glorieuse contre les armées innombrables des sultans qui vinrent se briser, impuissantes, pendant 25 ans de luttes, aux rochers de l'Albanie. Le nombre des défenseurs de ce pays était peu considérable, à peine une vingtaine de mille hommes, mais la passion de l'indépendance, qui était à la source de leur héroïsme, leur donna la force qui les rendait invincibles. Avec Scanderbeg à leur tète, ils découragèrent des adversaires qui s'appelaient : Mourad II et Mahomed IL Le héros albanais mourut à Alessio le 17 janvier 1476, à la suite d'une fièvre maligne. Avec lui disparut la figure la plus noble et la plus pure de l'Albanie, l'une de celles qui demeurent parmi les plus belles du moyen âge. D. B.

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