EXPOSE DES MOTIFS
Bien que les bases du statut albanais arrêtées par la réunion des ambassadeurs à Londres aient prévu la neutralité de l'Etat d'Albanie sous la garantie des six grandes puissances, il ne s'en suit pas que cet Etat puisse se passer de toute force armée en dehors de la gendarmerie. D'ailleurs, aucun des pays neutres, existant ou ayant existé en Europe, la Suisse, la Belgique, la Roumanie d'avant 1877, ne se sont crus dispensés d'avoir une armée, ne fût-ce que, le cas échéant, pour sauvegarder leur neutralité contre la tentation que leurs voisins pourraient éprouver de la violer si cette opération semblait trop facile..
Or, l'Albanie est particulièrement exposée à ce danger, entourée qu'elle est de voisins qui semblent ne se consoler qu'avec peine d'avoir été obligés de lui laisser son indépendance.
Mais, en dehors de cette éventualité, d'autres raisons militent en faveur de l'organisation /d'une milice albanaise. Pendant longtemps encore, l'ordre et la sécurité laisseront à désirer dans quelques parties du royaume. Les événements qui se déroulent actuellement en Epire sont à cet égard pleins d'enseignements pour l'avenir.
(1) Le travail que nous reproduisons ici a été rédige au commencement de 1914 par un officier supérieur français que de longs services au 2* Bureau de l'Etat-Major de l'armée avaient familiarisé avec l'organisation des différentes armées européennes et qui, en qualité d'instructeur de la gendarmerie ottomane réorganisie, en Macédoine, avait pu apprécier les qualités militaires des Albanais. Bien que ce projet n'ait pu recevoir aucun commencement d'exécution, nous avons pensé qu'il n'était pas sans intérêt de le publier au moment où — on doit l'espérer — un Etat albanais indépendant va prendre place dans l'Europe reconstituée. S'il devait être réalisé, il aurait naturellement à subir les modifications résultant de l'expérience de la grande guerre et des observations faites par les officiers de l'armée française dans leurs rapports avec les populations albanaises, notamment dans la région de Koritza.
Quelque extension que Ton puisse donner à la gendarmerie, elle ne pourra jamais être assez nombreuse pour suffire à toutes les éventualités. La gendarmerie est, par nature, un corps permanent, à effectifs fixes et inextensibles. Il est donc nécessaire que, en cas de besoin, elle puisse être aidée par une force auxiliaire qui sera constituée par la milice, laquelle, d'après le projet que nous exposons plus loin, pourra être à volonté, augmentée ou diminuée selon les circonstances.
Outre les troubles intérieurs, il y a lieu de prévoir aussi des incidents de frontière, obligeant à concentrer sur certains points du pays des forces supérieures à celles que peut fournir la gendarmerie.
Enfin, le service militaire est un puissant moyen d'instruction et d'éducation civiques. Il est particulièrement nécessaire, à ce titre, chez un peuple qui, en dépit d'une conscience nationale très développée, manque encore de cohésion, qui possède le sentiment de la race, plutôt que celui de la patrie. Chez ce peuple, guerrier de nature, fort brave, mais indiscipliné, l'incorporation sous le drapeau national sera à la fois un dérivatif et un correctif, qui, tout en donnant satisfaction à ses instincts, aidera à modifier son caractère et à transformer en qualités utiles au pays quelques-uns de ses travers.
La création d'une armée albanaise est donc nécessaire. Elle sera la consécration et le signe extérieur de l'indépendance de l'Albanie. Les vieux Shqipëtars se sentiront vraiment libres quand ils verront leurs fils défiler le fusil sur l'épaule, la calotte blanche sur la tête, sous les plis du drapeau rouge à l'aigle noire, sous les ordres d'officiers commandant en albanais.
Mais cette armée ne pourra pas être organisée sur le modèle de celles de l'Europe occidentale ni même des Etats balkaniques. L'Albanie est trop pau\Te et a trop de dépenses à faire en vue de son développement économique, pour pouvoir consacrer une partie importante de ses ressources à des dépenses militaires. L'armée albanaise de^Ta donc être peu coûteuse et pour cela ne compter que des effectifs permanents très restreints. II faut aussi tenir compte du caractère des habitants. L'Albanais, soldat d'instinct, a, en même temps, horreur de la ccmtrainte. Le service militaire ne lui déplaît pas, au contraire, mais il ne veut pas qu'il lui soit
imposé. Sous le régime turc, il se révoltait parfois contre la conscription, mais s'engageait facilement comme volontaire. Il est don€ nécessaire d'organiser le service militaire des Albanais en diminuant le plus possible la contrainte, qui, cependant, ne peut pas être complètement écartée.
Cette considération, comme la première, conduit à l'adoption d'un système de milices, s'inspirant, sans les copier, de l'organisation militaire de la Suisse et de celle du Monténégro avant la dernière guerre.
Si l'on se base sur l'effort accompli, pendant la guerre turco-balkanique, par les Etats chrétiens de la péninsule, on peut admettre que, en cas de mobilisation générale, l'Alb^ie qui compte actuellement à peu près un million d^habitants, pourra facilement mettre sur pied une armée de 100.000 hommes, dont environ 75.000 combattants.
C'est en vue de ce chiffre que devront être constitués les établissements militaires du pied de paix quand ils auront reçu leur complet développement. Mais ce développement sera progressif suivant les ressources du pays et devra partir d'une base très restreinte. Les troupes permanentes seront très peu nombreuses; elles ne comprendront que de petites unités des diverses armes, chargées d'assurer, d'une part le service de garnison, de l'autre l'instruction des hommes astreints au service et la formation des cadres.
Ces unités se recruteraient p^r engagements volontaires, mais tous les hommes aptes à porter les armes y seraient appelés à tour de rôle pour y accomplir des périodes d'instruction comme recrues, ou de répétition.
En cas de besoin, elles mobiliseraient, en se multipliant, les unités de campagne, par l'incorporation d'officiers et de gradés de réserve et des hommes dans leurs foyers.
Le service comme recrue serait court. L'expérience de la gendarmerie ottomane en Macédoine a montré qu'on pouvait arriver à former un soldat d'infanterie passable en 4 à 6 mois. Les hommes des armes spéciales seraient retenus un peu plus longtemps que les fantassins. Les uns et les autres seraient ensuite rappelés assez fréquemment, mais pour peu de temps chaque fois. Les hommes désirant obtenir le grade de caporal,
(ie srrgi'Mt ou <!r sous-lieutenant de réserve, deNTaient se soumettre à un service |)lus long f|ue la durée lé;^ale.
En tout temps, les hommes des plus jeunes classes pourraient être rappelés à l'activité s'il était nécessaire de mobiliser Tunité à laquelle ils appartiennent.
Les formations de Tarmée albanaise seraient, en général, organisées comme troupes de montagnes. Elles ne posséderaient pas d'unité constituée supérieure à la brigade. Les régiments d'infanterie avec leurs compagnies de mitrailleuses, les batteries d'artillerie, les compagnies du génie seraient formés de telle façon que les bataillons d'infanterie puissent opérer isolément accompagnés de détachements d'artillerie et du génie En dehors du matériel de place, l'artillerie serait armée de pièces de montagnes.
La cavalerie, montée en chevaux du pays, ne comprendrait que quelques escadrons, destinés à des services d'escorte et d'estafette.
Ces principes posés, nous allons entrer dans l'examen des détails d'organisation.